‹ ŒuvresChapitre 39 sur 56 · AN RÉ DE SAINT-CLAL.DE · texte numérisé non relu

AN RÉ DE SAINT-CLAL.DE

il. fut reçu à l'Académie du vivant du cardinal d'Eslrées son oncle, qui était alors doyen de la compagnie ; et ce cardinal eut pour successeur le maréchal d'Estrées , frère de celui qui est le sujet de cet article. L'amour que cette illustre maison a toujours montré pour les lettres , et dont ces trois académiciens avaient si noblement hérité , a été regardé par l'Académie comme un droit qu'ils avaient à son suffrage ; litre honorable d'adoption , et dont il serait à souhaiter que beaucoup d'autres maisons du royaume connussent le prix , plus encore pour les intérêts de leur propre gloire , que pour l'éclat qui en rejaillirait sur les lettres.

Les talens de M. l'abbé d'Estrées furent mis on œuvre par le

' Commandeur «le l'ordre du Saiai-Kspril , ne en lOGC; reçu h la place de Piicula» Uuilcau De»preaux , le a5 juin lyii i uiorl le 3 mars 17 iS.

5i4 ÉLOGE

feu roi dans des emploi* importa ni où il répondit au choix du monarque par sa capacité et par son zèle. Eu 169a , il fut ambassadeur en Portugal ; et le roi récompensa ses services, en 1704, en le faisant chevalier de Tordre , récompense d'autant plus distinguée , que jusqu'alors aucun ecclésiastique, non prélat, ne l'avait obtenue. Au mois de janvier 1716, il fut nommé à l'archevêché de Cambrai , et mourut deux ans après , n'ayant point encore été sacré; la crainte religieuse que les devoirs de cet état lui inspiraient, et peut-être un secret pressentiment de sa mort prochaine , lui avaient fait différer cette sainte et redoutable cérémonie. Peut-être aussi est-il permis de penser , et cette conjecture honorerait sa mémoire , que se voyant nommé pour succéder immédiatement au respectable Fénélon , il redoutait le moment de se montrer à un diocèse pénétré de douleur de la perle irréparable qu'il venait défaire. En eu°et, l'abbé d'Estrées, quoiqu'irréprochable dans sa doctrine et dans ses mœurs, était si supérieur à Fénélon comme courtisan , qu'il lui était bien difficile de l'égaler comme évêque. C'était lui qui disait à Louis XIV , ailligé de perdre toutes ses dents Tune après l'autre : Sire, qui est-ce qui a des dents? Réponse que non-seulement Fénélon n'aurait pas faite, maisdont il aurait su tirer une leçon utile pour le jeune prince son élève.

L'abbé d'Estrées eu t pour successeur dans l'Académie, M. d'Argenson , alors garde-des-sceaux et contrôleur-géuéral , qui avait, disait-il, attendu que la Fortune l'eât élevé au faite des grandeurs , pour leur assurer , par cette alliance intime avec les Muses , un éclat supérieur à la faveur des princes, et à la vicissitude des choses humaines. Des raisous particulières, relatives aux circonstances ou l'académie se trouvait alors , raisons qui seraient d'une conséquence dangereuse si elles étaient fréquentes, déterminèrent la compagnie à dispenser le ministre magistrat du discours public que chaque académicien doit faire pour sa réception ; et le public, à qui tous les moraens de M. d'Argenson étaient nécessaires pour des intérêts plus essentiels , sacrilia volontiers à ces intérêts le plaisir qu'il aurait eu de l'entendre. Cette double condescendance de l'Académie et du public a privé M. l'abbé d'Estrées des honneurs que le récipiendaire et le directeur eussent rendus à sa mémoire. Il nous sufiira de dire , pour y suppléer , qu'il soutint dans l'Académie l'honneur du nom chéri qu'il y portait. 11 n'en fallait pas moins pour consoler la compagnie du vide immense que laissait au milieu d'elle la mort de Despréaux , prédécesseur de notre académicien. Nul homme de lettres n'aurait rempli ce vide; l'Académie avait besoin d'un nom aussi respectable que celui de d'Estrée*, pour lui tenir lieu

DE JEAN D'ESTRÉES. 5i5

nom illustre qu'elle était obligée d'eflacer de sa liste. La Fontaine avait été remplacé de même par un académicien qui joignait la naissance aux talens '. Racine n'avait pu l'être «l'une manière convenable que par son ami Valincourt ; et le frère seul du graud Corneille avait osé lui succéder.

NOTES

(i) L'adulation la plus inepte faisait quelquefois à Louis XIV des réponses semblables à celle de l'abbé d'Kstrées , sur la perle des (fenfs. Le monarque , dans sa soixantième année , demandait à un courtisan quel âge il avait : Sire, F âge dk tout lb monde , soixante ans. Il demandait à un autre quelle beurc il était : Sire, F heure qu'il plaira à votre ma/esté. On aimera mieux la réponse de Lully a un duc et pair qui lui reprochait de ne pas être prêt à commencer l'opéra , quoique le roi fut arrivé : Le roi, dit Lully , est le maître; il peut attendre tant qu'il lui plaira.

Une réponse d'un genre bien différent , parce qu'elle est en même temps une leçon , une épigramme , et presque une vérité , c'est le mot d'un philosophe à un financier qui se plaignait que les pauvres, riches ne fussent pas heureux malgré leur opulence : Bon, lui dit le philosophe, qui est-ce qui est heureux ? des misérables .

(ji) On cite, avec raison, comme un chef-d'œuvre, le tableau ( très-connu ) des fonctions du magistrat de la police , dans l'éloge de M. d'Argenson , par Fontencllc. La peinture que ce même académicien fait ensuite de M. d'Argenson dans ses audiences , quoique moins citée, nous paraît du moins aussi digne d'éloges , par la linesse, l'intérêt et la noblesse que l'auteur y a su répandre. « Environné et » accablé , dans ses audiences , d'une foule de gens du menu peuple » pour la plus grande partie , peu instruits même de ce qui les amenait , » vivement agités d'intérêts très-légers et souvent très-mal entendus , » accoutumés à mettre h la place du discours un bruit insensé , il n'a- » vait ni l'inattention, ni le dédain qu'auraient pu s'attirer les per- » sonnes ou les matières ; il se donnait tout entier aux détails les plus » vils , ennoblis à ses ycùx par leur liaison nécessaire avec le bien pu- » blic ; il se conformait aux façons de penser les plus basses et les plus » grossières ; il parlait à chacun sa langue , quelque étrangère qu'elle » lui fut ; il accommodait la raison à l'usage de ceux qui la conuais- » saient le moins ; il conciliait avec bonté des esprits farouches , et » n'employait la décision d'autorité qu'au défaut de la conciliation. * (Quelquefois des contestations peu susceptibles ou peu dignes d'un

' y nj cz l'article de l'abbé de Clercuibaull.

5i6 NOTES SUR L'ÉLOGE, etc.

» jugement sérieux , il les terminait par un trait de vivacité plus con- » vcnable et aussi efficace. Il s'égayait à lui-même , autant que la ma- » gistrature le permettait , des fonctions souverainement ennuyeuses et » désagréables , et il leur portait de son propre fonds de quoi le sou- » tenir dans un si rude travail. »

(3) Le grand Corneille pensa avoir un successeur , sinon plus désirable , au moins plus qualifié que son frère. Comme on était sur le point de remplir sa place , Racine , alors directeur , demanda une surséance de quinze jours , parce que M. le duc du Maine , âgé d'environ quatorze ans , témoignait quelque désir du fauteuil académique. On imagine bien que le délai fut accordé par acclamation ; on voulut même charger Racine d'assurer le prince que, quand il n'y aurait point de place vacante , il n'y avait point d'académicien qui ne fût ravi de mourir pour lui en faire une ' . Nos prédécesseurs étaient , comme l'on voit , autant de Décius , prêts à s'immoler pour l'honneur de la patrie. Mais le protecteur de l'Académie se montra plus difficile en celte occasion que l'Académie même ; la grande jeunesse de M. le duc du Maine empêcha le roi de donner son consentement à cette élection ; et les mânes de Corneille furent privés de l'honneur d'être loués par un prince.

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