‹ ŒuvresChapitre 4 sur 56 · DES JÉSUITES EN FRANCE · texte numérisé non relu

DES JÉSUITES EN FRANCE

Le milieu du siècle où nous vivons paraît destiné à faire époque , non-seulement dans l'histoire de l'esprit humain , par la révolution qui semble se préparer dans nos idées , mais encore dans l'histoire des États et des Empires , par les événement extraordinaires dont nous avons coup sur coup été témoins. En moins de huit ans nous avons vu la terre ébranlée , engloutir une partie du Portugal, de l'Espagne, de l'Afrique et de la Hongrie, et effrayer par ses secousses plusieurs autres nations ; la guerre allumée de Lisbonne à Pétersbourg pour quelques terrains presque incultes de l'Amérique septentrionale , le système de l'Europe changeant brusquement de face au bout de deux siècles par l'union étroite et inespérée des maisons de France et d'Autriche ; les suites de cette union, toutes contraires à ce qu'il était naturel d'en attendre ; le roi de Prusse résistant seul à cinq puissances formidables liguées contre lui, et sortant du sein de la tempête victorieux et couvert de gloire; un empereur précipité de son trône; le roi de Portugal assassiné; la France épouvantée par un attentat semblable et tremblante pour les jours les plus précieux ; les Jésuites enfin, ces hommes qu'on croyait si puissans , si affermis , si redoutables , chassés dn premier de ces deux royaumes et détruits dans le second. Ce dernier événement, qui n'est, à coup sûr, ni le plus funeste, ni le plus grand de tous ceux que nous venons de retracer, n'est peutêtre ni le moins surprenant, ni le moins susceptiblede réflexions. C'est aux philosophes à le voir tel qu'il est , à le montrer tel qu'il est à la postérité , à faire connaître aux sages de toutes les nations , comment les passions et la haine ont servi, sans le savoir, la raison et la Justice dans cette catastrophe inattendue.

Pour s'expliquer avec impartialité sur la destruction des Jésuites en France, l'objet de cet écrit, il faut reprendre les choses de très-haut, remonter jusqu'à l'origine de cette société fameuse, exposer sous un même point de vue les obstacles qu'on lui a opposés, les progrès qu'elle a faits, les coups qu'elte a portés et reçus; enfui les causes apparentes et secrètes, qui l'ont amenée sur le bord du précipice, et qui ont fiai par l'y jeter.

i6 SUR LA DESTRUCTION

Il y a un peu plus de deux cents ans que la société des Jésuites a pris naissance. Son fondateur fut un gentilhomme espagnol , qui ayaut eu la cervelle échauffée par des romans de chevalerie, et ensuite par des livres de dévotion, se mit en tête d'être le Don-Quichotte de la Vierge (i) , d'aller prêcher aux infidèles la religion chrétienne qu'il ne savait guère , et de s'associer pour cela avec les aventuriers qui voudraient bien se joindre à lui.

On doit s'étonner sans doute qu'un ordre, devenu si puissant et si célèbre, ait eu pour instituteur un pareil homme. Cet instituteur fut pourtant assez avisé, pour ne vouloir pas entrer dans l'ordre des Théatins, qu'un cardinal, devenu pape quelques années après, venait d'établir un peu avant que les Jésuites commençassent à paraître. Ignace , malgré toutes les oppositions que la société naissante éprouvait, aima mieux être législateur d'un institut que de s'assujétir à des lois qui ne fussent pas les siennes. Il semble qu'il prévit dès-lors la future grandeur de son ordre, et le peu de fortune que l'autre devait faire, quoique destiné à être le berceau d'un pieux prélat, élevé du sein de cet ordre , par une providence impénétrable , aux premières dignités de l'État et de l'église (2).

Ignace eut encore l'esprit de sentir qu'une société qui faisait profession particulière de dévouement au Saint-Siège, trouverait infailliblement de l'appui auprès du chef de l'église romaine, et par ce moyen chez les princes catholiques, ses enfans chéris et fidèles, et qu'ainsi cette société triompherait à la longue des obstacles passagers qu'elle pouvait rencontrer dans son origine. C'est dans cette vue qu'il lui donna ces fameuses constitutions, perfectionnées depuis , et toujours sur le même plan, par deux successeurs bien supérieurs à Ignace, par les deux généraux Lainez et Aquaviva , si célèbres dans les annales jésuitiques ; ce dernier surtout, intrigant, adroit et plein de grandes vues, fut par toutes ces raisons très-propre au gouvernement d'une société ambitieuse; elle lui est redevable plus qu'à tout autre, de ce régime si bien conçu et si sage , qu'on peut appeler le chefd'œuvre de l'industrie humai ue en fait de politique, et qui a contribué pendant deux cents ans à l'agrandissement et à la gloire de cet ordre. Le même régime , il est vrai , a fiui par être la cause, ou , si on en croit les Jésuites, le prétexte de leur destruction en France-, mais tel est le sort de toutes les grandeurs et de toutes les puissances humaines ; il est daus leur ualure de dépérir et de s'éteindre quand elles sont arrivées à un certain

(1) y oyez les écrivains jésuites de la vie de S. Ignare. (a) LcP-Boycr, theatin ,«usuit« ôéqtic de Mtrcpoix, et depuis précepteur des enfans de fiance.

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degré d'accroissement et d'éclat. L'Empire des Assyriens, celui des Perses, l'Empire romain même, ont disparu , précicément parce qu'ils étaient devenus trop vastes et trop puissans. Ces exemples doivent consoler les Jésuites, s'il est possible que l'orgueil jésuitique se console.

On ne peut mieux comparer cette société , partout entourée d'ennemis, et partout triomphante l'espace de deux siècles, qu'aux marais de la Hollande, cultivés par un travail opiniâtre, assiégés par la mer qui menace à chaque instant de les engloutir, et sans cesse^ opposant leurs digues à cet élément destructeur. Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submergée après tant de siècles de travaux et de vigilance. C'est aussi ce qui est arrivé à la société ; ses ennemis ont enfin trouvé l'endroit faible, et percé la digue ; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soins et de patience, ceux qui ont ensuite veillé si long-temps à sa conservation, ceux qui ont cultivé avec tant de succès le terrain que protégeait cette digue, n'en méritent pas moins d'éloges.

A peine la compagnie de Jésus, car c'est le nom qu'elle avait pris , commença- t-el le à se montrer en France , qu'elle essuya des difficultés sans nombre pour s'y établir. Les universités surtout firent les plus grands efforts pour écarter ces nouveaux venus; il est difficile de décider, si cette opposition fait l'éloge ou la condamnation des Jésuites qui l'éprouvèrent. Ils s'annonçaient pour enseigner gratuitement; ils comptaient déjà parmi eux des hommes sa vans et célèbres, supérieurs peut-être à ceux dont les universités pouvaient se glorifier ; l'intérêt et la vanité pouvaient donc suffire à leurs adversaires , au moins dans ces premiers momens, pour chercher à les exclure. On se rappelle les contradictions semblables que les ordres mendians essuyèrent de ces mêmes universités quand ils voulurent s'y introduire ; contradictions fondées à peu près sur les mêmes principes , et qui n'ont cessé que par l'état où sont tombés ces ordres, devenus incapables d'exciter l'envie.

D'un autre côté, il est très-vraisemblable que la société, fière de l'appui qu'elle trouvait parmi tant d'orages, fournissait des armes à ses adversaires en les bravant ; elle semblait s'annoncer dès lors avec cet esprit d'invasion qu'elle n'a que trop montré depuis , mais qu'elle a eu soin de couvrir dans tous les temps du masque de la religion et du zèle pour le salut des âmes. Ce désir de s'étendre et de dominer perçait déjà de toutes parts ; elle s'insinuait dans la confiance de plusieurs souverains ; elle cabalait chez quelques autres : elle se rendait redoutable aux «vêques par la dépendance qu'elle affectait de la seule cour de

i8 SUR LA DESTRUCTION

Rome; enfin plus elle s'agrandissait, plus elle semblait justifier par son crédit et ses intrigues l'acharnement de ses ennemis contre elle. Gouverner l'univers , non par la force , mais par In religion; telle parait avoir été la devise de cette société dès son origine; devise qu'elle a laissé voir davantage à mesure que son existence et son autorité se sont accrues.

Jamais elle n'a perdu de vue , ni cet objet, ni le moyen , aussi doux qu'efficace, qu'elle devait employer pour y parvenir. Elie est peut-être la seule de toutes les compagnies, comme la maison d'Autriche la seule de toutes les puissances de l'Europe , qui ait eu une politique uniforme et constante ; avantage inestimable pour les corps et les maisons souveraines. Les particuliers ne font que passer , et sont assujétis dans ce court intervalle à un petit cercle d'événemens qui ue leur permettent guère d'avoir de système immuable. Les corps et les grandes maisons subsistent long-temps; et s'ils suivent toujours les mêmes projets , la scène du monde qui change sans cesse amène enfin tôt ou tard des circonstances favorables à leurs vues. Il faut, quand on s'est déclaré leur ennemi , ou les anéantir absolument , ou finir par être leur victime. Tant qu'il leur reste un souffle , ils ne cessent pas d'être redoutables. Vous avez tiré Vépée contre les Jésuites , disait un homme d'esprit à un philosophe ; hé bien, jetez le fourreau au fou. Mais les particuliers , quelque nombreux et quelque animés qu'ils soient , ont bien peu de force contre un corps; aussi les Jésuites, si décriés, si attaqués, si détestés, subsisteraient peut-être encore avec plus d'éclat que jamais, s'ils n'avaient eu pour ennemis irréconciliables d'autres corps toujours subsistant comme eux, et aussi constamment occupés du projet de les exterminer, qu'ils l'ont été de celui de s'agrandir.

La manière dont cette société s?est établie dans les lieux où elle a trouvé le moins de résistance , décèle bien le projet que nous lui avons attribué, de gouverner les hommes, et de faire servir la religion à ;ce dessein. C'est par là que les Jésuites ont acquis dans le Paraguai une autorité monarchique, fondée, dit-on , sur la seule persuasion et sur la douceur de leur gouvernement; souverains dans ce vaste pays, ils y rendent heureux, à ce qu'on assure , les peuples qui leur obéissent, et qu'ils sont venus k bout de soumettre sans employer la violence; le soin avec lequel ils écartent les étrangers, empêche de connaître les détails de cette singulière administration ; mais le peu qu'on en a découvert en fait l'éloge , et ferait peut-être désirer , si les relations sont fidèles, que tant d'autres contrées barbares oit les peuples sont opprimés et malheureux, eussent eu , ainsi que le

Paraguaî, des Jésuites pour apôtres et pour maîtres. S'ils avaicut trouvé en Europe aussi peu d'obstacles à leur domination, que dans cette vaste contrée de l'Amérique, il est à croire qu'ils y domineraient aujourd'hui avec le même empire: la France, et les États où la philosophie a pénétré pour le bonheur des hommes , y auraient sans doute beaucoup perdu ; mais quelques autres nations peut-être auraient pu gagner au changement : le peuple ne connaît qu'une seule chose , les besoins de la nature , et la nécessité de les satisfaire; dès qu'il est par sa situation à. l'abri de la misère et de la souffrance , il est content et heureux ; la liberté est un bien qui n'est pas fait pour lui, dont il ignore l'avantage, et qu'il ne possède guère que pour en abuser à sou propre préjudice ; c'est un enfant qui tombe et se brise dès qu'où le laisse marcher seul , et qui ne se relève que pour battre sa gouvernante; il faut le bien nourrir, l'occuper sans l'écraser, et le conduire sans lui laisser trop voir ses chaînes; voilà, diton , ce que les Jésuites font au Paraguai; voilà probablement ce qu'ils auraient fait partout ailleurs, si on avait voulu le permettre. Mais en Europe , ou on avait déjà tant de maîtres , on n'a pas jugé à propos d'en souffrir de nouveaux ; cette résistance si naturelle a irrité les Jésuites, et les a rendus méchans ; ils ont fait éprouver aux nations qui refusaient leur joug, tous les maux que ces nations cherchaient à leur faire ; utiles et respectés au Paraguai , où ils ne trouvaient que docilité et douceur, ils sont devenus dangereux et turbulens en Europe, où ils ont rencontré des dispositions un peu différentes ; et ce n'est pas sans raison qu'on a dit, que puisqu'ils faisaient tant de bien dans un coin de l'Amérique, et tant de mal ailleurs, il fallait donc les envoyer tous dans le seul endroit où ils n'étaient pas nuisibles , et en purger le reste de la terre.

Revenons à la France, ou plutôt à l'histoire de l'établissement de la société dans ce royaume. Déjà les Jésuites , soutenus par la protection des papes et par celle des rois, avaient réussi, malgré la résistance des universités, à obtenir de très-grands avantages, à fonder plusieurs maisons, à élever enfin dans Paris même un collège, regardé par les autres avec envie : l'établissemeut de ce collège avait essuyé plusieurs assauts à différentes reprises ; d'abord Etienne Pasquier, si connu par son esprit satirique, et plusieurs années après Antoine Arnauld, père du docteur, avaient successivement prononcé contre les Jésuites ces plaidoyers fameux , où quelques vérités se trouvent jointes à beaucoup de déclamations; la société, victorieuse dans ces deux procès , avait obtenu par provision la liberté de continuer ses leçons ; l' Université de Paris fut obligée de le souffrir , et se crut encore

trop heureuse de n'être pas contrainte à admettre dans son seÎA ces hommes ambitieux et remuons, qui bientôt se seraient emparés du pouvoir; peut-être même n'a-t-elle échappe' à ce joug, que parce que les Jésuites ont dédaigné de le lui faire porter : vraisemblablement ils se sentaient assez forts pour élever avec succès autel contre autel ; et leur vanité, flattée de faire bande à part , nourrissait dès lors l'espérance qu'elle n'a que trop réalisée, d'enlever aux universités l'éducation de la plus brillante noblesse du royaume.

Au milieu de cette guerre des universités et des parlement contre les Jésuites, l'assassinat de Henri IY par Jean Chàtel , écolier de ces pères , fut comme le signal d'un nouvel orage contre eux , et fit éclater la foudre qui roulait depuis long-temps sur leurs têtes. Le jésaite Guignard, convaincu d'avoir composé dans le temps de la ligue des manuscrits favorables au régicide, et de les avoir gardés après l'amnistie, périt du dernier supplice, et les parlemens qui depuis long-temps voyaient de mauvais œil ces usurpateurs, et qui ne cherchaient qu'une occasion favorable pour s'en défaire, les bannirent du royaume comme une société détestable et diabolique , corruptrice de la jeunesse, et ennemie du roi et de l'Etat; c'étaient les termes de l'arrêt.

Il est malheureusement trop certain , et l'histoire de ces temps affreux en fournit d'affligeantes preuves, que les maximes qu'on reprochait à Guignard et aux Jésuites sur le meurtre des rois, étaient alors celles de tous les ordres religieux , et de presque tous les ecclésiastiques. Henri III avait été assassiné par un fanatique de l'ordre des Jacobins ; leur prieur Bourgoin venait d'être écartelé pour cette doctrine; un chartreux nommé Ou m avait attenté à la vie de Henri IV; celte abominable théologie était celle des chefs de la ligue, parmi lesquels on comptait des curés et des évêques ; c'était même , si on ose le dire , celle d'une grande partie de la nation, que le fanatisme avait rendu imbécile et furieuse. Le crime de la société était donc celui de beaucoup d'autres. Mais l'acharnement de Rome contre Henri IV, la profession particulière que faisaient les Jésuites de dévouement à cette cour ambitieuse; enfin la confiance que le roi leur avait marquée en leur permettant l'instruction de la jeunesse, tous ces motifs, fortifiés par la juste haine que leur ambition avait excitée, les faisaient juger avec raison plus dangereux et plus coupables. Jamais on n'a reproché aux Jacobins Bourgoin et Clément leurs confrères assassins , comme on a reproché aux Jésuites Châtel leur écolier et Guignard leur camarade; c'est que les Jacobins sont peu redoutés, et que les Jésuites étaient craints et odieux.

Dans leur désastre presque général, deux parlemens les avaient conservés , ceux de Bordeaux et de Toulouse ; d'ailleurs , en les bannissant du reste du royaume , on n'avait ni aliéné ni dénaturé leurs biens ; les magistrats qui les avaient proscrits , avaient fait cette grande faute : ces pères qui avaient encore un coin de Ja France pour asile , profitèrent du peu de souffle qui leur restait pour préparer leur résurrection; ils joignirent à leurs intrigues au dedans du royaume, l'appui de plusieurs souverains, et surtout de la cour de Rome que Henri IV craignait de mécontenter; et malgré les justes remontrances des parlemens, ils obtinrent leur retour peu d'années après qu'ils avaient été bannis. Henri IV fit beaucoup plus pour eux; soit qu'ils eussent trouvé moyen de se rendre agréables à ce prince, soit qu'il espérât trouver en eux plus de facilité pour accorder avec ses amours la nouvelle religion qu'il professait, soit enfin , ce qui est plus vraisemblable , que ce grand et malheureux roi , tant de fois assassiné, et toujours en danger de l'être, craignît et voulût ménager ces renards accusés d'avoir des tigres à leurs ordres, il leur donna en France des établissemens considérables, entre autres le magnifique collège de la Flèche, où il voulut que son cœur fut porté après sa mort ; enfin , comme pour les intéresser plu» particulièrement à sa conservation , au milieu des bruits qui couraient contre eux , il prit un jésuite pour confesseur. On prétend qu'il en usa ainsi pour avoir dans sa cour même et auprès de lui un otage qui lui répondît de cette société suspecte et dangereuse; on ajoute que les Jésuites n'avaient été rappelés qu'a condition de donner cet otage ; si la chose est vraie , il faut avouer qu'ils ont su en habiles gens faire servir à leur grandeur une loi humiliante en elle-même , et profiter adroitement , pour augmenter leur crédit, de la défiance et de la crainte qu'ils avaient inspirées.

Louis XIII qui régna après Henri IV , ou plutôt Richelieu qui régna sous son nom, continua de favoriser les Jésuites; il pensait que leur zèle et leur conduite régulière serviraient tout à la fois d'exemple et de frein au clergé; et que la permission d'enseigner qu'on leur accordait, et dont ils s'acquittaient avec succès, serait pour les universités un objet d'émulation.

Ce grand ministre ne se trompait pas. On ne peut disconvenir que les Jésuites , et surtout ceux de France, n'aient produit un grand nombre d'ouvrages utiles pour faciliter aux jeunes gens l'étude des lettres; ouvrages dont les universités même ont profité pour en produire à leur tour de semblables , et peut-être de meilleurs encore; les uns et les autres sont connus, et le public impartial leur a fait l'accueil favorable qu'ils méritaient.

Ajoutons, car il faut être juste , qu'aucune société religieuse, sans exception , ne peut se glorifier d'un aussi grand nombre d'hommes célèbres dans les sciences et dans les lettres. Lesmendians, même dans le temps de leur plus grand éclat, n'ont été en général que des scolastiques , les bénédictins que des compilateurs , les autres moines que des ignorans. Les Jésuites se sont exercés avec succès dans tous les genres, éloquence, histoire, antiquités, géométrie, littérature profonde et agréable; il n'est presque aucune classe d'écrivains où elle ne compte des hommes du premier mérite; elle a même eu jusqu'à de bons écrivains français , avantage dont aucun autre ordre ne peut se glorifier ; c'est que la société des gens du monde est nécessaire pour bien écrire dans sa langue, et que les Jésuites par la nature de leurs fonctions ont été plus répandus dans le monde que les autres.

On assure que le feu cardinal Passionei, qui détestait ces pères, en quoi il pouvait avoir de bonnes raisons , poussait la haine contre eux jusqu'au point de n'admettre dans sa belle et nombreuse bibliothèque aucun écrivain de la société; j'en suis fâché pour la bibliothèque et pour le maître; l'une y perdait beaucoup de bons livres ; et l'autre, si philosophe d'ailleurs à ce qu'on assure, ne l'était guère à cet égard. Ce qui doit consoler les Jésuites de son mépris, c'est que ce même cardinal', ennemi si jure de tous leurs ouvrages, avait eu le malheur d'accueillir et do louer les rapsodies de cet Abraham Chaumeix, dont le nom même est devenu ridicule , et qui est aujourd'hui remis à sa place , après avoir été cité et célébré comme un père de l'église > par des gens qui en sont un peu honteux (i).

La société doit à la forme de son institut , si décriée à d'autres égards, cette variété de talens qui la distinguent. Elle n'en rejette d'aucune espèce , et ne demande point d'autre condition pour être admis parmi ses membres, que de pouvoir être utile; pour engager sa liberté , il faut payer partout , jusque chez les mendians; les Jésuites ne connaissent point ce vil intérêt, ils acquièrent avec plaisir et gratuitement tout sujet dont ils espèrent tirer parti , personne n'est inutile chez eux ; ceux dont ils attendent le moins , ils en font , selon leur propre expression , des missionnaires pour les villages, ou des martyrs pour les Indes. Ils n'ont pas même dédaigné de très-grands seigneurs ,

(0 On «ait que ce père de P Église était à Pétersbourg , oh, pour «voir du pain , il écrirait des panégyriques a une grande princesse qui faisait de ses éloges le même cas qoe de ses écrits. Il ne manquait plus h la bonté de ceux qui l'ont mis en œuvre, que de le laisser, comme ils l'ont fait, dans la misère, et obligé d'aller mendier sa subsistance avec avilissement à six cents lieues.

Assez peu dignes du nom qu'ils portaient pour se faire jésuites, comme un Charles de Lorraine et plusieurs autres ; leur nom a •ervi du moins de décoration à Tordre , s'il n'a pu y être bon à autre chose ; on pourrait les appeler les honoraires de la so-

Deux autres raisons semblent avoir contribué à donner aux Jésuites sur tous les autres "ordres l'avantage d'un plus grand nombre d'hommes estimables par leurs talens et leurs ouvrages, la première c'est la durée du noviciat , et la loi qui ne permet pas de se lier par les derniers vœux avant trente-trois ans ; les supérieurs ont plus de temps pour connaître les sujets , pour les juger, et pour les tourner vers l'objet auquel ils sont le plus propres ; ces sujets d'ailleurs , engagés dans un âge mûr , après une longue épreuve et tout le temps nécessaire pour la réflexion , •ont moins exposés au dégoût et au repentir , plus attachés à la compagnie, et plus disposés à employer leurs talens pour sa gloire, et ponr la leur, qui ne vient qu'après.

Une seconde raison de la supériorité des Jésuites sur les autres ordres en fait de sciences et de lumières , c'est qu'ils ont tout le temps de se livrer à l'étude, jouissant sur ce point d'autant de liberté qu'on peut en jouir dans une communauté régulière , n'étant point assujétis , comme les autres religieux , à des pratiques de dévotion minutieuses , et à des offices qui absorbent la plus grande partie de la journée. Si on ne savait que la haine fait armes de tout, on aurait peine à croire que durant leur grand et funeste procès, on leur ait fait sérieusement un crime, dans quelques brochures jansénistes, de ne pas s'assembler comme tant d'autres moines pour dire en commun matines et compiles ; comme si une société religieuse, dont le premier devoir est d'être utile, n'avait rien de mieux à faire que de chanter ennuyeusement de mauvais latin plusieurs heures par jour. On dira peut-être que des religieux sont uniquement faits pour prier; à la bonne heure : en ce cas qu'on les enferme dans leurs maisons pour y prier tout à leur aise , et qu'on les empêche de se mêler d'autre chose.

Cette suppression d'office et de chant chez les Jésuites , ayant que d'être contre eux un sujet de reproche, en avait été un de plaisanterie , suivant le génie de notre nation ; les Jésuites, disait-on , ne savent point chanter, parce que les oiseaux de proie ne le savent pas ; ce sont , disait-on encore , des gens qui se lèven t à quatre heures du matin pour réciter ensemble les litanies à huit heures du soir. Les Jésuites ont eu le bon esprit de rire les premiers de ces épigrammes françaises, et de ne rien changer à leur manière de vivre ; ils ont cru plus utile et plus honorable

pour eux d'avoir des Pétau et des Bourdaloue , que des fainéans et des chantres.

II faut avouer néanmoins que parmi les sciences et les arts , deux genres ont été faibles chez les Jésuites, la poésie française et la philosophie. Le meilleur de leurs poètes français est audessous du médiocre ; mais la poésie française demande , pour y exceller , une finesse de tact et de goût qui ne peut s'acquérir qu'en fréquentant le monde beaucoup plus qu'un religieux ne doit se le permettre ; cette école de l'urbanité et de la délicatesse est peut-être la seule chose qui ait manqué au jésuite Le Moine, pour être un poète du premier ordre, car ce jésuite , suivant le jugement qu'en a porté un de nos plus grands maîtres, avait d'ailleurs une imagination prodigieuse (i). Quand on demandera pourquoi les Jésuites n'ont point eu de poètes français, il faudra demander pourquoi les universités n'en ont pas eu davantage , et pourquoi tant de poètes latins modernes , pris dans tous les corps et dans tous les états , n'ont pu réussir à faire deux vers français supportables.

La philosophie , j'entends la véritable , car la scolastique n'en est que la lie et le rebut , n'a pas été non plus fort brillante chez les Jésuites ; mais l'a-t-elle été davantage dans les autres ordres religieux ? Il est presque impossible qu'un homme de communauté devienne un grand philosophe ; l'esprit du corps, l'esprit monastique surtout, et plus que tout autre peut-être, l'esprit dominant de la société , celui d'un dévouement servile à ses supérieurs , donne à la raison trop d'entraves contraires à cette liberté de penser si nécessaire à la philosophie. Mallebranche est Je seul philosophe célèbre qui ait appartenu à une congréation régulière ; mais cette congréation est composée d'hommes libres ; et d'ailleurs Mallebranche est peut-être moins un grand philosophe qu'un excellent écrivain en philosophie.

Si quelque ordre , nous le dirons en passant , eût pu espérer de le disputer aux Jésuites dans les sciences et les lettres , et peut-être de l'emporter sur eux , c'est cette congrégation de l'Oratoire dont Mallebranche a été un des membres les plus distingués. La liberté dont on y jouit sans être jamais lié par des vœux , la permission de penser autrement que ses supérieurs , et de faire usage de ses talens à son gré , voilà ce qui a donné à l'Oratoire des prédicateurs excellens, des savans profonds, des hommes illustres de toute espèce. Aussi les. Jésuites ont bien senti ce qu'ils avaient à craindre de pareils rivaux. Ils les ont persécutés ; et les oratoriens ont eu la simplicité de leur prêter le

(i) Voltaire , dans son excellent catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV.

DES JÉSUITES. a5

flanc en 5e faisant jansénistes (i). Par là ils ont fourni un pré* texte aux attaques de leurs ennemis , et ont eu la douleur de voir le délabrement de leur congrégation, arrivé par leur propre faute. Us viennent à la vérité de recueillir quelques lambeaux de la dépouille des Jésuites ; mais il est difficile que ces lambeaux puissent remplacer ce qu'ils ont perdu. On doit d'ailleurs leur rendre cette justice, qu'ils n'ont pas marqué d'empressement à profiter de la ruine de leurs adversaires ; la société dans son malheur a éprouvé, de la part des oratorieus, une modération dont elle ne leur avait pas donné l'exemple. Mais que cette modération soit jouée ou sincère , il est difficile de se persuader que l'Oratoire se relève jamais de cet éclat des coups que lui ont portés les Jésuites; le vernis de jansénisme dont il est toujours taché , et qui le rend au moins suspect à la plupart des évéques , la prévention presque générale du public et de la plupart des magistrats contre les communautés , de quelque espèce quelles puissent être , et surtout l'esprit philosophique qui fait de jour en jour des progrès , semble annoncer la fin de cette congrégation et des autres.

Si la culture des sciences et des lettres a servi à rendre la société recoraraandable , et l'intrigue à la rendre puissante , un autre moyen n'a pas peu contribué à la rendre redoutable à ses adversaires , c'est l'union de tous ses membres pour le bien de la cause commune. Dans les autres sociétés les intérêts et la haine réciproque des particuliers nuisent presque toujours au bien du corps; chez les Jésuites il en est tout autrement. Ce n'est pas que dans cette compagnie les particuliers s'aiment plus qu'ailleurs; peut-être même se haïssent-ils davantage , étant par leurs constitutions espions et délateurs nés les uns des autres; cependant attaquez un seul d'entre eux , vous êtes sûr d'avoir la société entière pour ennemie. Ainsi autrefois le sénat et le peuple romain , souvent divisés par des dissensions intestines , se réunissaient au seul nom des Carthaginois ou de Mithridate. Il n'y a point de jésuite qui ne puisse dire comme cet esprit malin de l'écriture , je m'appelle Légion ; jamais républicain n'aima sa patrie comme chaque jésuite aime la société; le dernier de ses membres s'intéresse à sa gloire dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons ; il n'y a pas , si j'ose parler ainsi , jusqu'à leur frère apothicaire ou cuisinier qui n'en soit vain et jaloux. Tous à la fois sont mis en action par ce ressort unique, qu'un seul homme dirige à son gré ; et ce n'est pas sans raison qu'on les a définis une épée nue dont la poignée est à Rome. L'amour qu'ils

(t) Ils en étaient bien éloignes en 16...., lorsqu'ils de'fendirent a tous les sujets de la congrégation d'enseigner le jansénisme et le cartésianisme.

sG SUR LA DESTRUCTION

ont pour leur société subsiste même dans presque tous ceux qni en sont sortis ; soit attachement réel fondé sûr la reconnaissance f soit politique fondée sur l'intérêt ou sur la crainte, il n'est presque point d'ex-jésuite qui ne conserve des liaisons avec ses anciens confrères, et qui, ayant même à se plaindre d'eux, ne se montre attaché à leurs intérêts , et prêt k les défendre contre leurs ennemis. Au reste , cet attachement des Jésuites a leur compagnie ne peut être que l'effet de l'orgueil qu'elle leur in*» pire , et point du tout des avantages qu'elle procure à chacun de ses membres. Indépendamment du peu de confiance et d'amitié réelle qu'ils ont les uns pour les autres ,'et de la vie dure qu'ils mènent dans l'intérieur de leurs maisous , les particuliers , quelque mérite qu'ils aient , ne sont considérés dans le corps qu'à proportion du talent qu'ils ont pour l'intrigue ; le mérite modeste, ou borné au travail du cabinet, y est méconnu, peu considéré, quelquefois persécuté, si par malheur l'intérêt pressant de la société le demande ; on a vu dans ces derniers temps , les PP. Brumoi et Bougeant, les derniers jésuites français qui aient eu un mérite véritable et solide, mourir de chagrin sous )e poids des persécutions que leurs confrères furent obligés de leur faire souffrir : ces deux hommes, plus philosophes et plus éclairés que leur état ne semblait le leur permettre, furent sacrifiés par la société aux cris qu'ils excitèrent, l'un pour avoir approuvé un ouvrage où le régent du royaume , mort il y avait vingt ans, était indirectement attaqué; l'autre pour une plaisanterie philosophique sur le langage des bétes t qu'on l'obligea de réparer en le confinant à la Flèche , et en le chargeant de la confection d'un catéchisme qui le conduisit au tombeau , accablé de dégoût et d'ennui. Cent ans auparavant, Pétau, le fameux Pélau, avait pensé essuyer un sort à peu près semblable, pour avoir prétendu qu'avant le concile de Nicée, l'Eglise n'était pas trop décidée sur la divinité du Verbe; il mourut au collège des Jésuites de Paris , abandonné et manquant de teut. Il semble que la devise de la société ait été celle des anciens Romains ; Salus populi suprema lex est: (le salut du peuple est la suprême loi).

A tous ces moyens d'augmenter leur considération et leur crédit, ils en joignent un autre non moins efficace ; c'est la régularité de la conduite et des mœurs. Leur discipline sur ce point est aussi sévère que sage; et quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut avouer qu'aucun ordre religieux ne donne moins de prise à cet égard. Ceux même d'entre eux qui ont enseigné la doctrine la plus monstrueuse , qui ont écrit sur les matières les plus obscènes, ont mené la vie la plus édifiante et la plus exemplaire.

DES JÉSUITES. a7 C'était aux pieds du crucifix que le pieux Sanchex écrivait son abominable et dégoûtant ouvrage; et on a dit en particulier d'Escobar, également connu par l'austérité de ses mœurs et par le relâchement de sa morale , qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-même, et le donnait à bon marché aux autres.

On a vu les succès que les Jésuites avaient su se procurer à la cour de France ; leur progrès était à peu près le même dans presque toutes les cours ; au commencement de ce siècle il n'y avait en Europe aucun prince catholique dont ils ne dirigeassent la conscience, et dont ils n'eussent obtenu les grâces les plus signalées; partout leurs ennemis frémissaient, et partout ils se moquaient de leurs ennemis.

Ils ne bornaient pas leur ambition a l'Europe. Toujours pleins du projet de gouverner, et de gouverner par la religion, ils envoyaient aux Indes et à la Chine des missionnaires , qui y portaient le christianisme pour le peuple , et les sciences profanes pour les princes , pour les grands , et pour les hommes éclairés , que ce moyen pouvait leur rendre favorables.

Arrêtons-nous un moment ici , et examinons plus particulièrement , par quel genre d'enseignement et de doctrine les Jésuites ont su faire de si grands progrès chez les nations chrétiennes et chez celles qui ne l'étaient pas.

La religion que nous professons roule sur deux points, ses dogmes et, sa morale. Parmi les dogmes il en est, comme la trinitéf la rédemption, la présence réelle, etc., qui en paraissant confondre l'esprit humain, ne lut offrent à croire que des vérités spéculatives en elles-mêmes; ces sortes de vérités, quelque obscures qu'elles semblent à la raison , et quelque soumission qu'elles en exigent, ne sont pas celles qui trouvent le plus d'opposition dans la multitude; naturellement portée pour lë merveilleux, elle est disposée à adopter aveuglément les erreurs les plus absurdes en ce genre , et à plus forte raison les vérités qui ne sont qu'incompréhensibles , pourvu qu'elles ne contredisent pas ses penebans. Les Jésuites ont donc prêché ces vérités dans toute leur exactitude ; ils sentaient bien qu'ils ne risquaient pas beaucoup. Mais il est d'autres dogmes, comme ceux de la prédestination et de la grâce, qui tiennent a la pratique de la religion, et qui prêchés dans toute leur rigueur à des esprits non préparés, seraient peu propres à faire des prosélytes. Il faut bien se garder, dit le sage et pieux Fleury, d'annoncer d'abord aux infidèles les articles de notre croyance qui pourraient trop les révolter. Supposons un missionnaire qui vienne dire brusquement à des sauvages : Mes en/ans, je vous annonce un Dieu que vous ne pouvez servir dignement sans une grâce spéciale, quil

a8 SUR LA DESTRUCTION

a résolu de toute éternité de vous donner ou de vous refuser. Hé bien , lui diraient les sauvages, nous l'attendrons cette grâce, et en V attendant , nous resterons dans notre croyance. Quels succès auraient eu les Jésuites, s'ils s'y étaient pris de la sorte? Qu'un janséniste eût été à leur place prêcher sa doctrine repoussante, qu'il appelle néanmoins modestement la doctrine de S. Augustin et de S. Paul, il eût été bientôt, ou abandonné comme un fou , ou chassé par le peuple à coups de pierres. Les Jésuites se sont conduits bien plus adroitement ; ils ont prouvé , à ce que disent leurs ennemis, la vérité de cette maxime de l'Ecriture , que les en fans de ténèbres agissent avec plus de prudence dans leurs affaires , que les enfans de lumière; ils ont prêché aux peuples qu'ils voulaient convertir, le pélagianisme dont ils font profession, et qui est beaucoup plus accommodé à la faiblesse et à la vanité humaine; mais non-seulement ils ont prêché plus humainement que n'auraient fait les jansénistes, ils ont prêché plus habilement que n'aurait fait Pélage lui-même. L'hérésie de ce moine ne fit pas autant de fortune qu'elle l'aurait pu , parce qu'il restait à moitié chemin. Pélage en rendant à la liberté ses droits, lui imposait des obligations sévères par la morale dont il recommandait la pratique; cette morale était celle du christianisme dans toute son austérité , le renoncement à soi-même, la pénitence la plus rigoureuse, le combat continuel contre ses passions ; les Jésuites ont senti que ces devoirs pénibles n'étaient pas faits pour le commun des hommes, et c'était la multitude qu'ils voulaient attirer à eux. Après avoir adouci ce que les dogmes de la prédestination et de la grâce ont de trop dur en apparence, ils erfont fait autant de ce que les obligations imposées par le christianisme ont de trop difficile. Les grands, pour la plupart, sont par le vice de leur éducation , superstitieux , ignorons et adonnés à leurs passions. Ils leur permirent d'avoir des maîtresses, pourvu qu'ils marquassent du xèle pour la religion , et de l'attachement k ses pratiques extérieures, qui ne sont plus qu'une espèce d'amusement quand les passions sont satisfaites, et qui servent d'ailleurs aux consciences peu éclairées, de calmant, ou si l'on veut, de palliatif dans leurs remords. Ils suivirent à peu près le même plan pour tous ceux qu'ils dirigeaient , et réussirent à se faire par ce moyen un grand nombre de partisans ; l'esprit jésuitique dans la manière d'enseigner la religion est assez bien représenté par la définition que l'abbé Boileau donnait de ces PP. : Ce sont, disait-il, des gens qui allongent le Sjrmbole, et accourcissent le Décalogue.

Je ne puis m'ernpêcher dt remarquer à cette occasion une

DES JÉSUITES. 2g

singulière contradiction de l'esprit humain en matière de religion. Les jansénistes sont à la fois ce qu'il ne paraît pas qu'on puisse être ensemble , prédestina tiens dans le dogme , et rigoristes dans la morale ; ils disent à l'homme : Vous avez de grands devoirs à remplir, vous ne pouvez rien de vous-même ; et quoi que vous fassiez , quelques vertus humaines que vous pratiquiez, chacune de vos actions sera us nouveau crime , à moins que Dieu ne la sanctifie par sa grâce, que vous n'obtiendrez pas si vous njr êtes prédestinés gratuitement et avant la prévision de vos mérites. Il faut avouer que cette doctrine est douce , propre à consoler, et surtout conséquente! mais dans ces sortes de matières, il ne s'agit pas d'être conséquent et raisonnable; c'est le caractère de celui qui dogmatise, ce n'est pas la logique qui lui dicte ce qu'il doit prêcher. Le janséniste, impitoyable de sa nature , l'est également et dans le dogme et dans la morale qu'il enseigne; il s'embarrasse peu que l'une soit en contradiction avec l'autre; la nature de Dieu qu'il prêche, et qui heureusement pour nous n'est que le sien , est d'être dure comme lui , et dans ce qu'il veut qu'on fasse, et dans ce qu'il veut qu'on croie. Que penserait-on d'un monarque qui dirait à un de ses sujets : V ous avez les fers aux pieds, et vous nétes pas le maître de les ôter; cependant je vous avertis que si vous ne marchez tout à rheure, et long-temps, et fort droit, sur le bord de ce précipice où vous êtes, vous serez condamné à[dcs supplices éternels (i) Tel est le Dieu des jansénistes : telle est leur théologie dans sa pureté originale et primitive. Pélage, dans son erreur, était plus raisonnable. Il dit à l'homme : Fous pouvez tout; mais vous avez beaucoup à faire. Cette doctrine était moins révoltante , mais pourtant encore incommode et pénible. Les Jésuites ont ete , si on peut parler de la sorte, au rabais du marché de Pélage; ils ont dit aux chrétiens: Vous pouvez tout, et Dieu vous demande peu de chose. Voilà comme il faut parler aux hommes charnels, et surtout aux grands du siècle, quand on veut s'en faire écouter.

(i) On ne sera pénètre pas fachë de roir ce qu'un philosophe de beaucoup d «pr.t, et ple.n de mépris d'ailleurs pour toutes les querelles theologignes pensait sur cette charmante doctrine J9» ;/ » . *"!»,4,,es*

Lk . • vu™*»» uocirme. or* peut-tl qu'on donne au mot de

hberte un sens aussi forcé que celui que lui donnent Us jansénistes > JVoul sommes donc, selon eux, comme une bille sur un billard, indifférente a se mouvoir a droite ou a gauche, mais dans le temps même qu'eUe se meut à droae on la soutient encore indifférente a se mouvoir, par la raison qu'on aurau pu U pousser h gauche. Foilà ce qu'on ose appeler en nous liberté une hberté purement passive, qui signifie seulement l'usage différent nue

Er^/Z^ QucUanga8e bUarre etfrau-

3o SUR LA DESTRUCTION

Ce ne sont pas les seules précautions qu'ils aient prises , car ils ont pensé à tout. Ils ont eu , à la vérité en petit nombre, des casuistes et des directeurs sévères , pour le petit nombre de ceux qui, par caractère ou par scrupule , voulaient porter dans toute sa rigueur le joug de l'Évangile ; par ce moyen se faisant , pour ainsi dire, tout à tous, suivant une expression de l'Ecriture, dont à la vérité ils détournaient tant soit peu le sens, d'un côté ils se préparaient des amis de toute espèce, et de l'autre ils réfutaient ou croyaient réfuter d'avance l'objection qu'on pouvait leur faire, d'enseigner universellement la morale relâchée, et d'en avoir fait la doctrine uniforme de leur compagnie. Cette espèce d'assortiment complet destiné à satisfaire tous les goûts , est assez bien représenté dans ces vers si connus de Desprcaux :

Si Bourdaloue un peu terère Noua dit, craiguci la volupté, Escobêr , lui rlil-on , mon père, Nous Ja permet pour la santé.

Il faut même remarquer que la plupart de ces Jésuites si sévères dans leurs livres ou dans leurs sermons, l'ont été beaucoup moins pour leurs pénitens ; on a dit de Bourdaloue même, que s'il surfaisait dajis la chaire , il rabattait dans le confessio— nul ; nouveau trait de politique bien entendue de la part des Jésuites, parce que la sévérité spéculative répond aux censeurs, et que la condescendance pratique attire la multitude.

A la Chine ils employèrent encore d'autres moyens ; ils allégèrent au peuple le joug qu'ils venaient lui imposer, en lui permettant d'allier aux pratiques du christianisme quelques cérémonies de la religion du pays, auxquelles la multitude, partout superstitieuse et moutonnière, était fort attachée.

Cette philosophie purement humaine, qui ne voit dans le aèle des Jésuites et de beaucoup d'autres pour aller prêcher la religion aux extrémités de la terre, qu'un moyen dont ils se servent pour être accrédités et puissans, regarde comme les plus adroits missionnaires ceux qui savent le mieux parvenir à ce but. Il faut donc lui pardonner si elle est un peu surprise de tant d'invectives et de clameurs dont ces pères ont été l'objet, au sujet des superstitions chinoises qu'ils permettaient aux nouveaux convertis. En cela , comme dans le reste de leur conduite jusqu'au temps de leur destruction, ils ont prouvé, on le répète, qu'ils connaissaient mieux les hommes que ne faisaient leurs adversaires ; ils ont senti qu'il ne fallait pas effaroucher ni dégoûter les nouveaux chrétiens en leur interdisant quelques pratiques nationales qui leur étaient chères, et qu'on est tou-

DES JÉSUITES. 3i

jours le maître d'interpréter à son gré. Le pape S. Grégoire, qu'on a appelé le Grand, et qui était à coup sûr un homme d'esprit, semble, si on en croit les Jésuites, leur avoir sur cela donné l'exemple. Le moine Augustin , que ce pape avait envoyé en Angleterre pour convertir des peuples encore barbares , le consultait sur quelques restes de cérémonies, moitié civiles, moitié payennes , auxquelles les nouveaux convertis ne voulaient pas renoncer ; il demandait à Grégoire s'il pouvait leur permettre ces cérémonies : on nôte point , répondit ce pape , à des esprits durs toutes leurs habitudes à la fois; on n'arrive point sur un rocher escarpé en y sautant, mais en sjr traînant pas à pat. Voilà sur quel principe les Jésuites prétendent s'être conduits à la Chine. Ils étaient persuadés que sans cette condescendance , la religion qu'ils prêchaient n'y aurait pas même été écoulée. Je ne doute pas qu'habiles comme ils le sont, ou plutôt comme ils étaient , ils ne l'aient encore palliée et mitigée sur beaucoup d'autres points ; et on ne peut disconvenir qu'ils n'aient bien fait, relativement à leurs vues , puisqu'après tout ce n'était ni Dieu ni le christianisme qu'ils voulaient faire régner, c'était la société sous ces noms respectables.

D'ailleurs , ni la morale sévère de la religion , ni les dogmes effrayans de la grâce qu'on les accusait de défigurer, ne sont pas prononcés d'une manière si exclusive dans l'Ecriture , qu'on n'y rencontre aussi plusieurs passages favorables à des opinions plus mitigées ; et on croit bien que les Jésuites profitaient de ces passages , à l'exemple de tant de sectes qui ont trouvé dans la Bible et dans les Pères de quoi appuyer leurs opinions , tandis que leurs adversaires y trouvaient également de quoi les combattre. Ce sont, s'il est permis de parler de la sorte, des arsenaux communs , ou chacun va s'armer de pied en cap , et comme il lui plaît. Aussi n'est-ce pas sans raison que l'Eglise catholique a décidé que c'était à elle seule à donner aux fidèles le vrai sens des Ecritures et des Pères ; vérité dont on ne saurait s'écarter , sans s'exposer à un pyrrhonisme dangereux en matière de dogme.

Ce qu'il y a de singulier, et ce qui devait paraître le plus étrange aux prosélytes qu'on allait faire à cinq mille lieues de notre Europe , c'est que tandis que les Jésuites prêchaient le christianisme à leur manière, d'autres missionnaires, leurs ennemis , moines et séculiers, en prêchaient un tout di fièrent aux mêmes peuples , en les avertissant , sous peine de damnation , de ne pas croire au catéchisme des Jésuites. On peut juger de l'effet que ces contestations devaient produire. En vérité , messieurs , leur disait l'empereur de la Chine , vous prenez bien de la peine de venir de si loin nous prêcher des opinions contradictoires, sur les-

3a SUR LA DESTRUCTION

quelles vous êtes prêts à vous égorger. Après leur avoir fait celte représentation , il les laissa prêcher tant qu'ils voulurent , persuadé que de tels apôtres ne pouvaient avoir de grands succès. Il profita d'ailleurs , pour l'utilité de son pays , du séjour des Jésuites , qui parlèrent beaucoup plus à la cour d'astronomie et de physique, que de trinité et de religion, et qui vinrent à bout de rendre les autres missionnaires ou suspects , ou méprisables.

Ce n'est pas qu'ils ne sussent très-bien s'exposer aux plus grands périls et à la mort même , pour la cause de cette religion qu'ils travestissaient en la prêchant, et qui ne servait que de moyen à leur ambition. Lorsque, l'empereur du Japon jugea à propos, pour des raisons qui lui parurent indispensables , d'exterminer le christianisme de ses Etats , les Jésuites y eurent leurs martyrs comme les autres , et même en plus grand nombre. On n'en sera pas surpris quand on saura ce qui m'a été raconté par un homme très-digne de foi. Il avait connu particulièrement un jésuite qui avait été employé vingt ans au Canada , et qui ne croyant pas en Dieu , comme il en convenait à l'oreille de cet ami , avait affronté vingt fois la mort pour la religion , qu'il prêchait avec succès aux sauvages. Cet ami représentait au jésuite l'inconséquence de son xèle : Ah ! répondit le missionnaire , vous ri avez pas d'idée du plaisir quon goûte à se faire écouter de vingt mille hommes , et à leur persuader ce quon ne croit pas soimême.

Tel est l'esprit de la méthode que les Jésuites ont suivie pour enseigner avec succès aux hommes ce qu'ils appelaient la religion et la morale chrétienne. Telle est la doctrine mitigée qu'ils prêchaient à la cour de Louis XIV , et par le moyen de laquelle ils parvinrent à s'y rendre si agréables. Aussi est-ce principalement sous le règne de ce prince que la puissance , le crédit et l'opulence des Jésuites ont reçu en France de prodigieux accroissemens ; c'est sous ce règne qu'ils sont parvenus à rendre le clergé dépendant d'eux, on peut dire même leur esclave , par la feuille des bénéfices , dont les pères de La Chaise et Le Tellier , confesseurs du roi , furent chargés successivement ; c'est sous ce règne qu'ils sont parvenus , en conséquence du besoin que les évêques avaient d'eux, à extorquer, même en les bravant, leur confiance, ou l'apparence de leur confiance, et à se faire donner la direction de plusieurs séminaires, où la jeunesse destinée à l'église était élevée dans leur doctrine et dans la haine de leurs ennemis ; c'est sous ce règne qu'ils sont parvenus , en décriant ou avilissant les autres ordres et les ecclésiastiques séculiers , à envahir un grand nombre de collèges, ou du moins à obtenir la permission d'en établir de nouveaux ; c'est sous ce règne

qu'ils sont parvenus , par la confiance et la considération que Louis XIY leur accordait, à attirer toute la cour dans leur collège de Clermont. On se souvient encore de la marque de flatterie qu'ils donnèrent au monarque, en ôtant à ce collège le nom qu'il portait de la société de Jésus, pour l'appeler collège de Louis-le-Grand ; et personne n'ignore le distique latin qui fut fait à ce sujet , et dans lequel on reprochait à la société de ne point reconnaître d'autre Dieu que le Roi (i).

Ainsi on les représentait à la fois comme idolâtres du despotisme pour les rendre vils et comme prédicateurs du régicide pour les rendre odieux ; ces deux accusations pouvaient paraître un peu contradictoires , mais il ne s'agissait pas de dire l'exacte vérité, il s'agissait de dire des Jésuites le plus de mal qu'il était possible.

Enfui, ce qui a mis le comble â la puissance et à la gloire de la société, c'est sous Louis XIV que les Jésuites sont parvenus à détruire ou du moins à opprimer en France les protestans et les jansénistes, leurs ennemis éternels; les protestans, en contribuant à la révocation de l'édit de Nantes, cette source de dépopulation et de malheur pour le royaume ; les jansénistes en les privant des dignités ecclésiastiques , en armant les évoques contre eux, en les forçant d'aller prêcher et écrire dans les pays étrangers , ou même ces infortunés trouvaient encore la persécution.

Ce n'est pas que sous ce règne même où les Jésuites furent si puissans et si redoutables , on ne leur ait porté de terribles coups, et plus terribles peut-être que tous ceux qu'ils avaient essuyés jusqu'alors. Les plaidoyers de Pasquier et d'Arnauld n'étaient guère que des satires ampoulées et de mauvais goût ; les Provinciales leur firent une plaie beaucoup plus funeste ; ce chefd'œuvre de plaisanterie et d'éloquence divertit et indigna toute l'Europe à leurs dépens. En vain ils répoudirent que la plupart des théologiens et des moines avaient enseigné comme eux la doctrine scandaleuse qu'on leur reprochait ; leurs réponses , mal écrites et pleines de fiel , n'étaient point lues, et tout le monde

(i) On mettra ici ces vers en faveur des étrangers, qui peuvent ne les pat connaître :

Sustulit hinc Jesum, posuitque insignia régis , Impia gens ; alium non ha bel Ma Deum.

Voici la traduction qu'on peut en donuer :

Pour faire place an nom 'du roi,^

La croix de ces lieux est bannie ;

Arrête , passant , et connais < » H ti # ^

Le Dieu de celte race impie.

savait les Provinciales par cœur. Cet ouvrage a d'autant plus de mérite, que Pascal, en le composant, semble avoir deviné deux choses qui ne paraissent pas faites pour être devinées, la langue et la plaisanterie. La langue était bien loin detre formée; qu'on en juge par la plupart des ouvrages publiés dans ce même temps , et dont il est impossible de soutenir la lecture ; dans les Provinciales , il n'y a pas un seul mot qui ait vieilli, et ce livre, écrit il y a plus de cent ans, semble avoir été écrit d'hier. Une autre entreprise non moins difficile était de faire rire les gens d'esprit et les honnêtes gens à propos de la grâce suffisante , du pouvoir prochain et des décisions des casuistes\ sujets bien peu favorables à la plaisanterie, ou ce qui est pis encore, susceptibles de plaisanteries froides et monotones, capables tout au plus d'amuser des prêtres et des moines. Il fallait , pour éviter cet écueil , uue finesse de tact d'autant plus grande , que Pascal vivait fort retiré, et éloigné du commerce du monde ; il n'a pu démêler que par la supériorité et la délicatesse de son esprit , le genre de plaisanterie qui pouvait seul être goûté des bons juges dans cette matière sèche et insipide. Il y a réussi au-delà de toute expression; plusieurs de ses bons roots ont même fait proverbe dans la langue , et les Lettres provinciales seront éternellement regardées comme un modèle de goût et de style. Il est seulement à craindre que l'expulsion des Jésuites, diminuant l'intérêt qu'on prenait à ce livre, n'en rende la lecture moins piquante, et peut-être ne le fasse oublier un jour. C'est le sort que doit appréhender l'auteur le plus éloquent, s'il n'écrit pas des choses utiles à toutes les nations et à tous les siècles ; la durée d'un ouvrage, quelque mérite qu'il ait d'ailleurs, est presque nécessairement liée à celle de son objet. Les Pensées de Pascal, bien inférieures aux Provinciales > vivront peut-être plus long-temps, parce qu'il y a tout lieu de croire, quoi qu'en dise l'humble société, que le christianisme durera plus long-temps qu'elle.

Les Provinciales seraient peut-être plus assurées de l'immortalité qu'elles méritent à tant d'égards , si leur illustre autenr , cet esprit si élevé, si universel, et si peu fait pour prendre intérêt à des billevesées scolastiques , eût tourné également les deux partis en ridicule. La doctrine révoltante de Jansenius et de Saint-Cyran y prêtait pour le moins autant que la doctrine accommodante de Molina, de Tambourin et de Vasques. Tout ouvrage oit on immole avec succès à la risée publique des fanatiques qui se déchirent , subsiste même eucore quand les fanatiques ne "sônf'^lus. J'oserais prédire cet avantage au chapitre sur h\ Jansénisme , qu'on lit avec tant de plaisir dans l'excellent Essai sur l'histoire générale, par le plus agréable de

nos écrivains philosophes. L'ironie est distribuée dans ce chapitre à droite et à gauche avec une finesse et une légèreté qui doit couvrir les uns et les autres d'un mépris ineffaçable , et les dégoûter de s'égorger pour des sornettes. Il me semble voir le chat de La Fontaine, devant qui le lapin et la belette vont porter leur procès, au sujet d'un méchant tron qu'ils se disputeut, et qui pour décision ,

Jetant «les deux côtes la grifle en même temps,

Met les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'antre.

Personne n'est peut-être plus propre que cet illustre écrivain a faire l'histoire des querelles théologiques, pour les rendre tout à la fois odieuses et ridicules, et parla délivrer à jamais le genre humain de ce honteux et redoutable fléau.

La Morale pratique des Jouîtes, ouvrage du docteur Arnauld, qui suivit d'assez près les Provinciales, acheva , quoique d'un mérite très-inférieur , de jeter sur ces pères un vernis odieux dont ils n'ont pu se laver ; cette impression fâcheuse et profonde , toujours entretenue par la lecture de ces mêmes ouvrages, a trouvé encore au bout d'un siècle les esprits disposés à croire tout le mal qu'on disait d'eux , et à approuver tout celui qu'on leur a fait. Le terme de morale jésuitique a été comme consacré dans la langue pour signifier la morale relâchée , et celui à'escobarderie pour signifier un adroit mensonge ; et l'on sait combien une façon de parler à la mode a de pouvoir , surtout en France, pour accréditer les opinions.

Les Jésuites, chargés dès lors de tant de haine et d'imputations, n'en devaient être que long-temps après la victime ; ils en triomphèrent dans la première violence de l'attaque , et n'en devinrent que plus puissans , plus animés contre leurs ennemis, et plus redoutables pour eux. Cependant à quels ennemis avaient-ils à faire? à des hommes du plus grand mérite et de la plus grande réputation , et dont la considération dans le plus public augmentait encore par la persécution même , un Arnauld, un Nicole, un Sacy , en un mot, tous les écrivains de la célèbre maison de Port-Royal. Ces adversaires étaient bien plus à craindre pour la société que de simples théologiens , que le commun des hommes n'écoute , n'entend , ni n'estime ; ils étaient grands philosophes , autant du moins qu'on le pouvait être alors, gens de lettres du premier ordre , excellens écrivains , et d'une conduite irréprochable. Us avaient dans le royaume et à la cour même des amis respectables et zélés , qu'ils s'étaient acquis par leurs talens, leurs vertus, et les services signalés dont la littérature leur était redevable. » La Grammaire générale et raisonnéc

36 SLR LA DESTRUCTION

qu'on nomme de Port-Royal , parce qu'il* en furent les auteurs, l'excellente logique appelée du même nom, les racines grecques, de savantes grammaires pour les langues grecque, latine, italienne et espagnole ; telles étaient les productions de cette société respectable et libre. L'illustre Racine avait été leur élève , et avait conservé, ainsi que Despréaux son ami, les plus intimes liaisons avec eux; leurs ouvrages sur la religion et sur la morale étaient lus et estimés de toute la France; et par le style mâle et correct dans lequel ils étaient écrits , avaient le plus contribué , après les Prwinciales , à la perfection de notre langue, tandis que les Jésuites ne comptaient encore parmi leurs écrivains français que des Barris et des Garrasses. Quel dommage que ces écrivains de Port-Royal , ces hommes d'un mérite si supérieur , aient perdu tant d'esprit et de temps à de controverses ridicules sur la doctrine bonne ou mauvaise de Jansénitis, sur les discussions creuses et interminables du libre arbitre et de la griîce , et sur l'importante question de savoir si cinq propositions inintelligibles sont dans un livre que personne ne lit ? Tourmentés , emprisonnés, exilés pour ces vaines disputes, et sans cesse occupés à défendre une cause si futile, combien d'années la philosophie et les lettres ont à regretter dans leur vie? Que de lumières n'auraient-ils pas ajoutées à celles dont ils avaient déjà éclairé leur siècle, s'ils n'avaient été entraînés par ces malheureuses et pitoyables distractions, si indignes d'occuper des hommes comme eux? Osons-en dire davantage, au risque de nous écarter un moment de notre sujet. La raison peut-elle s'empêcher de verser des larmes amères, quand elle voit combien les querelles, si souvent excitées dans le sein du christianisme, ont enfoui de talens utiles ; combien de siècles ces misérables et scandaleuses contestations ont fait perdre à l'esprit humain ; et combien de génies, faits pour découvrir de nouvelles vérités, ont employé, au grand regret de la vraie religion, tout ce qu'ils avaient de sagacité et de lumières, à soutenir ou accréditer des absurdités anciennes? Lorsqu'on parcourt, dans la vaste bibliothèque du roi, la première salle, immense par son étendue , et qu'on la trouve destinée dans sa plus grande partie à la collection sans nombre des commentateurs les plus visionnaires de l'Ecriture, des écrivains polémiques sur les questions les plus vides de sens, des théologiens scolastiques de toute espèce, enfin de tant d'ouvrages d'où il n'y a pas à tirer une seule page de vérité, peut-on s'empêcher de s'écrier n\ec douleur; ut quid perditio hive? (à quoi bon cette perte?) Encore l'humanité n'aurait été que médiocrement à plaindre, si tous ces objets frivoles et absurdes , ces bagatelles sacrées ,

comme les appelle un célèbre magistrat (1) , n'avaient abouti qu'à des injures, et n'avaient pas fait répandre des flots de sang. Mais fermons les yeux sur ces tristes objets, et faisons seulement une autre réflexion aussi consolante qu'humiliante pour l'esprit humain. Comment est-il possible que la même espèce d'êtres qui a inventé l'art d'écrire, l'arithmétique , l'astronomie, r algèbre, la chimie, Vhorlogerie, la fabrique tics étoffes, tant de choses enfin dignes d'admiration dans les arts mécaniques et libéraux, aient inventé la philosophie et la théologie scolastique, l'astrologie judiciaire, le concours concomitant, la grâce versatile et congrue , la délectation victorieuse , les accidens absolus, et tant d'autres inepties, qui feraient interdire par autorité de justice celui qui les imaginerait aujourd'hui pour la première fois? Plalou définissait l'homme, un animal à deux pieds sans plumes. Quelque ridicule que cette définition paraisse, il était peut-être difficile , les lumières de la religion mises à part , de caractériser autrement l'indéfinissable espèce humaine, qui d'un côté semble par des chefs-d'œuvre de génie s'être approchée des intelligences célestes, et de l'autre par mille traits incroyables de sottise et d'atrocité , s'être mise au niveau des animaux les plus stupides et les plus féroces. Quand on mesure l'intervalle de Scot à Newton , ou plutôt des ouvrages de Scot à ceux de Newton , faut-il dire avec Térence : homo homini quid prœstat ( qu'il y a de distance entre un homme et un autre)? Ou faut-il seulement attribuer cette distance immense à la différence énorme des siècles , et penser avec douleur que ce docteur subtil et absurde qui a tant écrit de chimères admirées de ses contemporains , eût peut-être été Newton dans un siècle plus éclairé? Qu'on pèse bien toutes ces réflexions, qu'on y ajoute la lecture de l'histoire ecclésiastique, ces fastes de la vertu de quelques hommes , et de l'imbécile méchanceté de tant d'autres, qu'on voie dans cette histoire les usurpations sans nombre de la puissance spirituelle; les brigandages et les violences exercées sous le prétexte de la religion ; tant de guerres sanglantes , tant de persécutions atroces , tant d'assassinats commis au nom d'un Dieu qui les abhorre , et on aura à pçu près le catalogue exact des avantages que les disputes du christianisme ont apportés aux hommes.

Pour en revenir aux Jésuites, la nomination du P. Le Tellier à la place de confesseur de Louis XIV , leur fournit l'occasion d'exercer pleinement leur vengeance. Cet homme ardent el inflexible, haï de ses confrères même qu'il gouvernait avec une verge de fer, fit boire aux jansénistes jusqu'à la lie, suivant sa

(i) De La CUlotai», dam xm Essai sur l'Éducation.

propre expression, le calice de V indignation de la société. A peine fut-il eu place , qu'on prévit les maux dont il allait être la cause; et le philosophe Fonlenelle dit, en apprenant sa nomination , les jansénistes ont péché.

Le premier exploit de ce jésuite féroce et fougueux , fut la destruction de Port-Royal, où on ne laissa pas pierre sur pierre, et d'où Ton exhuma jusqu'aux cadavres qui y étaient enterrés. Cette violence , exécutée avec la dernière barbarie contre une maison respectable par les hommes célèbres qui l'avaient habitée, et contre de pauvres religieuses plus dignes de compassion que de haine , excita les cris de tout le royaume; ils ont retenti jusqu'à nos jours ; et les Jésuites même ont avoué , en voyant le spectacle de leur destruction , que c'étaient les pierres de Port-Royal qui leur tombaient sur la téte pour les écraser.

Mais l'indignation que la destruction de Port- Royal excita contre eux , ne fut rien en comparaison du soulèvement général que causa la bulle Vnigenitus. On sait que cette bulle fut leur ouvrage; on sait la réclamation universelle qu'elle produisit dans presque tous les ordres de l'Etat; on sait les intrigues, les fourberies, les violences qui furent mises en œuvre pour en extorquer l'acceptation. On se rappelle que Louis XIV étant venu à bout de la faire recevoir , tant bien que mal , par une assemblée de quarante prélats, voyait avec peine neuf évéques qui y restaient opposés; il aurait désiré , pour la tranquillité de sa conscience , une uniformité entière dans le corps épiscopal ; cela est le plus aisé du monde , lui dît madame la duchesse sa fille , vous n'avez tpià ordonner aux quarante occeptans d'être de l'avis des muf autres. Les propositions condamnées étaient pour la plupart si mal choisies , qu'on prétend que Inouïs XIV , en les lisant dans la bulle, les prit pour les vérité? qu'elle ordonnait de croire , en parut édifié , et fut bien surpris , quoique docile , quand son confesseur le détrompa.

Les magistrats ne furent pas les derniers à s'élever contre cette bulle. Ils étaient surtout révoltés de la censure de la proposition XCI : la crainte d'une excommunication injuste ne doit jamais nous empêcher de faire notre devoir. Instruits par les tristes effets des querelles du sacerdoce et de l'Empire durant tant de siècles , ils sentaient combien il était facile de profiter de cette censure pour détacher les peuples, par des menaces d'excommunication , de la fidélité qu'ils doivent à leur souverain. Ils voyaient dans une condamnation si téméraire l'atteinte secrète que les Jésuites et la cour de Rome voulaient porter à nos maximes sur l'indépendance temporelle des rois. On ne pouvait souscrire avec quelque pudeur à l'anathème lancé

contre une proposition si évidente , qu'en la bornant à un ens détourné qu'elle ne présente pas, et en la jugeant, ce qui est ridicule en pareille matière , sur une prétendue intention de l'auteur en faveur des fanatiques excommuniés. Qui doute que les fanatiques ne puissent abuser de la vérité que cette proposition renferme, pour braver toute excommunication qu'ils croiront injuste. Mais l'abus qu'on peut faire d'une vérité est-il une raison pour la proscrire ? l'Ecriture même serait-elle à l'abri d'une flétrissure fondée sur de pareils motifs?

Néanmoins , malgré la réclamation des magistrats , la bulle fht enregistrée ; tout plia , de gré ou de force , sous le poids de l'autorité royale ; la fureur avec laquelle le P. Le Tellier , auteur de cette production ultramontaine , en persécuta les adversaires, fut poussée si loin , que les Jésuites mêmes , quoiqu'aguerris de longue main à la violence , étaient effrayés de la sienne , et disaient hautement : le P. Le Tellier nous mène si grand train qu'il nous versera. Ils ne croyaient peut-être pas dire si vrai. C'est cette bulle et la persécution dont elle a été cause, qui , au bout de cinquante ans, a porté aux Jésuites le coup mortel ; on va le voir par la suite de ce récit ; mais il n'est pas inutile de faire auparavant une observation sur la conduite et les projets du P. Le Tellier. Bien des gens croient que ce jésuite était un fripon , sans religion , qui faisait servir à sa haine ce nom respectable ; il y a beaucoup plus d'apparence que c'était un fanatique de bonne foi , qui, persuadé de la bonté de sa cause , se croyait tout permis pour assurer Je triomphe de ce qu'il supposait être la saine doctrine. Dans le même temps qu'il persécutait les jansénistes , il déférait Fontenelle à Louis XIV comme un athée, pour avoir fait l'Histoire des Oracles. Fontenelle, l'élève des Jésuites, leur ami de tous les temps, aiqsique le grand Corneille son oncle , désapprouvant même la doctrine et la morale des jansénistes r autant qu'un philosophe peut désapprouver des opinions théologiques ; enfin , toujours sage et réservé sur la religion , dans ses discours comme dans ses écrits ; tel était l'homme que Le Tellier voulait perdre, en même temps qu'il cherchait à écraser Quesnel et ses partisans. Se fût-il conduit de la sorte , s'il n'eût été animé par un principe de persuasion ?

Heureusement pour le jansénisme et pour la philosophie , Louis XIV mourut. Le Tellier , chargé de l'exécration publique , fut exilé à la Flèche, où il finit bientôt sa vie , odieuse à toute la nation. Le duc d'Orléans, régent, en tout l'opposé de Louis XIV, ne voulait ni braver avec violence le cri public que ja constitution Unigcnitus avait excité, ni offenser durement le

4o SUR LA DESTRUCTION

pape et les évéques , trof/ engagés pour reculer; il fit accepter • presque sans bruit, et avec toutes les modifications qu'on voulut, cette bulle fatale, qui , présentée par les Jésuites, avait excité tant de clameurs ; appuyé des philosophes qui l'entouraient, et qui commençaient dès lors à se faire écouter , appuyé surtout de son ministre le cardinal Dubois, dont la façon de penser en matière de religion était bien connue , il jeta sur cette guerre théologique un ridicule qui la fit cesser.

Les Jésuites, devenus moins puissans pendant la régence, recouvrèrent néanmoins bientôt la place de confesseur du roi , dont ils avaient été privés un moment ; on prétend que leur réhabilitation à la cour fut un des articles secrets de la réunion de la France avec l'Espagne en 1719. On ajoute que cet article avait été ménagé par le jésuite d'Aubenton , confesseur de Philippe V, et tout-puissant à la cour de Madrid. Pour l'honneur des ministres que la France avait alors, il faut croire que cette anecdote est une fable; mais si par malheur elle était vraie , croit-on que des religieux qui ont usurpé daus les affaires d'Etat une telle influence, doivent être conservés dans l'Etat?

Tout fut paisible d'ailleurs par rapport aux Jésuites pendant le reste de la régence et les ministères suivans ; ils se bornèrent à se soutenir sans faire beaucoup parler d'eux. Le cardinal de Fleury , qui ne les aimait pas , était néamoins dans la persuasion qu'on devait les protéger avec force , comme les plus fermes appuis de la religion , dont ce ministre regardait le maintien comme essentiel au gouvernement. Celte façon de penser du cardinal de Fleury au sujet des Jésuites se trouve exprimée dans des lettres manuscrites que j'ai lues de lui ; ce sont , disait-il encore, d'excellens valets, mais de mauvais maîtres. D'après ce principe il les traita honnêtement pendant son ministère, mais sans leur marquer de faveur déclarée ; il éleva au contraire beaucoup, et les Jésuites ne lui en surent pas plus de gré, la communauté des sulpiciens, beaucoup moins illustre et moins puissante, mais aussi moins redoutable. Le cardinal de Fleury, ennemi des jansénistes , qu'il regardait comme dangereux , et en même temps peu porté pour ce qui avait trop d'éclat en quelque genre que ce fût , prit sous une protection particulière cette communauté nombreuse j elle avait tout ce qu'il fallait pour lui en paraître digne : elle joignait au mérite d'être très-dévouée à la bulle , le bonheur de u'avoir jamais fait parler d'elle. Ce ministre remplit les évechés de France d'une foule d'élèves de Saint-Sulpice , plus recommandablcs par leur dévotion que patleurs lumières; par là il jeta les premiers germes de cet étal de langueur oii le clergé de France paraît aujourd'hui tombé , mais

DES JÉSUITES. 4r

dont il faut espérer qu'il se relèvera bientôt , grâce à l'esprit philosophique qui éclaire aujourd'hui quelques uns de ses membres , et qui leur fait regarder avec raison le fanatisme et Y ignorance comme les deux véritables fléaux du christianisme.

Cependant cette bulle, dont les Jésuites avaient élé les promoteurs , et qui avait éprouvé une si grande résistance quand elle parut , se trouvait insensiblement acceptée par tous les évoques. La nation française qui crie si aisément , et qui plus ai<>ément encore se lasse de crier, était familiarisée avec une production qu'elle avait d'abord appelée monstrueuse ; chacun la recevait en l'interprétant à son gré; car tel est le merveilleux privilège de ces sortes de décisions de Borne , qu'on peut à toute force les entendre comme on veut , et s'y soumettre en restant dans son opinion. Le jansénisme, autrefois soutenu , au grand regret de la raison , par des hommes d'un vrai mérite , n'avait plus pour soutien que des défenseurs dignes d'une pareille cause , quelques prêtres pauvres et obscurs, inconnus jusque dans leur quartier; la folie des convulsions , qui avait excité des querelles dans le parti même , avait achevé de les avilir en les rendant ridicules; enfin cette secte expirante et méprisée touchait à son dernier moment, lorsqu'un enchaînement imprévu de circonstances lui a redonné tout à coup une vie qu'elle n'espérait plus. La vipère que les Jésuites croyaient avoir écrasée, a eu la force de retourner la tête , de les mordre au talon , et de les faire périr. Voici par quelle suite de causes cet étrange événement a été produit.

Les parle mens , qui s'étaient élevés contre la société dès sa naissance , n'avaient eu que trop de raisons de persister dans les mêmes sentimens à son égard. Ils étaient justement blessés des avantages , du pouvoir et du crédit qu'elle avait obtenus malgré eux; ils l'étaient surtout de cette constitution Unigenitus , dont les intrigues jésuitiques les avaient forcés d'enregistrer l'acceptation ; acceptation qu'ils jugeaient, comme nous l'avons vu , contraire aux droits de la couronne; et ils attendaient, pour éclater, une occasion favorable , sans peut-être oser se flatter qu'elle se présentât jamais.

La querelle des sacremens refuses aux jansénistes a été la première étincelle de l'embrasement , l'Hélène de cette guerre, aussi mince par son premier objet , qu'elle est devenue importante par ses suites. Un des principaux archevêques du royaume, et un éveque de Mirepoix , son appui et son conseil , tous deux très-persuadés de l'excellence de la bulle, et de la damnation de ceux qui la rejettent, résolurent, en prélats consequens , de faire refuser aux jansénistes la communion à la mort. On avait déjà tenté ce refus dans quelques provinces , mais deux ou trois

fois seulement, de loin à loin, et à petit bruit; on crut qu'il était temps de lever le masque , et de traiter absolument les ennemis de la bulle Vnigenitus comme des hérétiques séparés de l'Eglise. Si on s'en rapporte à la foule des théologiens constitulionnaires , les deux prélats, auteurs et exécuteurs de ce projet, étaient très-bien fondés ; qu'on nous permette de rapporter ici, comme simples historiens, les raisons qu'on alléguait en leur faveur, et celles qu'on leur opposait. La bulle Vnigenitus, disaient ses partisans, mal accueillie sans doute , et même conspuée à sa naissance , avait fini par être unanimement reçue ; il n'jr avait dans tout le monde chrétien aucun évéque qui réclamât contre cette production , donne ou mauvaise , de la cour de Rome; on avait beau dire quelle renversait les principes du christianisme , que l'acceptation n'en avait pas été libre , que les uns l'avaient reçue par crainte , les autres par intérêt ; elle était acceptée , et sans opposition , par tout le corps des pasteurs ; voilà , dans les principes de l'Eglise catholique , tout ce qui doit scn'ir de boussole aux simples fidèles dans leur foi. Ce n'est point à eux à examiner ni les dogmes en eux-mêmes, ni la nature de l'acceptation ; il leur suffit de iwir clairement que l'Eglise visible les adopte ; on entend ici par T Eglise visible, ce que tout catholique entend par ce mot , c'est-à-dire le pape , les évéques , et presque tous les ecclésiastiques séculiers et réguliers du second ordre. Quelle que soit la doctrine que cette église visible enseigne, le fidèle doit croire fermement , non- °Utant même les apparences contraires les plus fortes , quelle ? a toujours enseignée ; autrement Jésus-Christ n'aurait pas dit vrai en promettant à cette Eglise d'être toujours avec elle. Les passages de l'Ecriture et des pères , qui paraîtraient le plus ^idemment contraires au nouveau catéchisme , s'expliqueront Ajne manière qui y sera favorable ; l'Eglise a seule le droit K fixer le sens. En un mot , dès qu'elle a parlé , il faut se sollKttre quoi qu'elle dise. Jl s'en fallait de beaucoup qu'après Je C°^HC de Nicée, la divinité de Jésus-Christ fût aussi solenncllem^ ^ OU})Sj universellement , aussi uniformément reçue par le corps. f(tjt pasteurs t m,c \a bulle Unigenitus l'a été dans ces dermers t*,n.)S Cependant , après le concile de Nicée , les ariens étaient des lors hérétiques avérés, malgré les partisans qui leur restaient. Il Sf, j}L.ltt t U est même hors de doute que dans les conciks qui ont <i,:rjdé dcs matières de foi, bien des évéque s ont opiné pour la boh^ cause sans examen, sans lumières, ou même par lies vues de pr>utl'aMe y d'intérêt ou de passion. Témoin la malheureuse facilité q,^ laquelle la plupart des prélats qui , sous Constantin, avaient «VcWque le Ycrbe était Dieu , décla-

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rèrent ensuite sous Constance qu'il riétait qu'un homme. Témoin les miracles apocryphes , et les histoires absurdes qui deshonorent les actes (1) du septième concile général , et qui servent néanmoins de fondement principal à la décision de ce concile en faveur des images ; décision qui n'en est pas moins une loi de l'Eglise, irréfragable et sacrée. Témoin encore la conduite violente de S. Cyrille et du concile dEphese à l'égard de Nestorius. Témoin enfin les intrigues qui ont trop souvent troublé ces assemblées saintes , et outragé , pour ainsi dire , le Saint- Esprit qui y préside ; mais , encore une fois , ce ne sont pas les motifs , c'est le résultat de la décision que les fidèles doivent considérer. C'est à ce résultat seul qu'ils doivent s'en tenir i Us auraient trop à faire , s'il leur fallait remonter jusqu'aux causes qui ont dicté l'arrêt. Dieu a promis à son Eglise V infaillibilité dans ses décisions , mais il n'a pas promis à chaque particulier la pureté dans ses motifs ; Use sert de toutes sortes de moyens , même des passions des hommes , pour faire triompher et connaître la vérité y et il emploie les choses humaines pour faire réussir les choses divines.

D'après ces raisons , dont nous ne prétendons nullement apprécier la justesse, les partisans de la bulle se croyaient fondés à traiter les jansénistes comme des sectaires déclarés. Ceux-ci disaient, pour se défendre , que l'Eglise universelle était saisie de Jeur cause par l'appel qu'ils avaient fait au futur concile , et que jusqu'à la décision qu'ils attendaient, on ne pouvait les rejeter hors de son sein. On leur répondait qu'une foule d'hérétiques , à commencer par Pélage, si odieux aux jansénistes modernes , avaient été regardés et traités comme des novateurs , sans avoir été condamnés expressément par aucun concile œcuménique. Ils objectaient que la bulle ne proposait réellement aucune vérité à croire , parce que les qualifications accumulées à' hérétiques, de sentant l'hérésie , de malsonnantes , d' 'offensant les oreilles pieuses , etc. , n'étaient appliquées à aucune proposition du P. Quesnel en particulier. Quelques uns de leurs adversaires , à l'exemple d'un illustre chef d'Israël ( le cardiual de Tencin ) , leur répondaient , en se moquant et d'eux et de la bulle , qu'elle proposait à croire d'une foi implicite des vérités indéterminées ; les autres disaient simpleraeut que, dans une liste de poisons, il n'était pas nécessaire de marquer expressément le degré de malignité de chacun pour avertir les citoyens de s'en préserver. On demandait encore aux jansénistes comment l'Eglise pouvait conserver un de ses caractères essentiels , celui d'être visible, s'il fallait la réduire à une poignée de prêtres ,

(1; Fleury, Vise sur PUist. E celés, dise. 3, chap. 7.

i\ SUR LA DESTRUCTION

opposés à tout le reste des pasteurs? et ils répliquaient que la véritable Eglise visible, était celle qui enseignait visiblement la sainte doctrine, et qui n'autorisait pas , comme la bulle , le pélagianisme le plus révoltant; ils ajoutaient que l'Eglise, toute visible qu'elle est et qu'elle doit être , n'était pas inoins cachée en apparence dans ces temps malheureux , où les pères de l'E- . gli-c assurent que tout l'univers fut étonne' de se voir arien. En un mot, les jansénistes répondaient à leurs adversaires, comme Sertorius à Pompée :

Rouie n'est plus dans R«mc, elle est toute où je suis.

C'est ainsi que les uns et les autres défendaient leur cause. On ne parle point des injures qu'ils y ajoutaient , et qui de part et d'autre étaient dignes des raisons.

Les seuls magistrats, et cette observation n'est pas à négliger, opposaient en cette occasion aux constitutionnaires des raisons sans réplique ; ils prononçaient que la doctrine enseignée ou autorisée par la bulle, portait atteinte aux lois du royaume, et par conséquent ne devait pas être un prétexte de vexation. Voilà de quoi ces magistrats étaient juges compétens, et sur quoi les partisans de la bulle n'avaient rien à leur répondre ; car c'est aux dépositaires des lois à décider de ce qui y est conforme ou contraire , et cette question n'est pas même du ressort de l'Eglise.

Il est certain d'ailleurs que tous ces refus de sacremens occationés par la bulle , troublaient les familles , qu'ils jetaient la dissension parmi les citoyens; qu'à cet égard au moins les magistrats devaient en prendre connaissance , et employer, comme ils faisaient , l'autorité des lois pour faire cesser le trouble. Mais l'inconvénient qu'entraînent les querelles de théologie, de nuire à la tranquillité publique , est le fruit de la faute qu'on a faite en France , et presque partout ailleurs, de lier les choses civiles à la religion ; de vouloir qu'un bourgeois de Paris soit non-seulement sujet fidèle , mais encore bon catholique , et aussi exact à rendre le pain béni qu'à payer les impôts. Tantque cet esprit subsistera parmi nous, la maxime dont les fanatiques abusent si souvent , qu'il vaut mieux obéira Dieu qu'aux hommes , sera un obstacle invincible aux plus sages mesures du gouvernement et des magistrats pour étouffer les querelles de religion ; parce que les hommes aiment mieux obéir à un maître qu'ils se donnent, et qui après tout ne leur commande que ce qu'ils veulent, qu'à un maître qu'ils n'ont pas choisi , et qui leur ordonne ce qui leur déplaît. En Hollande , où les jansénistes font une Eglise absolument séparée, que le gouvernement ignore et laisse en paix, ils ne sont ni la cause ni l'objet d'aucun trouble. Ce n'est que

par une sage tolérance , également avouée de la religion et de ïa politique , qu'on peut empêcher toutes ces frivoles disputes d'être contraires au repos de l'Etat , et à l'union des citoyens. Mais quand viendra cet heureux temps?

Quoi qu'il en soit , les jansénistes , traités à leur mort comme des excommuniés, se soulevèrent contre cette nouvelle persécution. Le parlement , qui n'avait enregistré la bulle que malgré lui, prit leur défense, il bannit les prêtres qui refusaient de communier les jansénistes expirans ; l'archevêque de son côté interdisait et privait de leur place les prêtres qui obéissaient au parlement ; et ces malheureux Portes-Dieu , c'est ainsi qu'on les appelle, ayant pour perspective l'exil d'un côté , et la faim de l'autre , se trouvaient dans une fâcheuse alternative. Les gens raisonnables étaient surpris que l'archevêque , auteur de leur infortune, n'allât pas se présenter lui-même au parlement, déclarer qu'ils n'avaient rien fait que par ses ordres, et se rendre victime pour tant d'innocens. On avait d'autant plus lieu de s'y attendre , que la vertu de ce prélat et sa bonne foi dans cette affaire n'étaient nullement suspectes ; les jansénistes l'appe-r laient persécuteur et schismalique , les courtisans opiniâtre ; ses partisans le comparaient à S. Athanase, appelé aussi y disaientils , opiniâtre et rebelle parles courtisans de son temps.

La dispute s'échauffa de plus en plus ; la cour voulut inutilement la faire cesser; les jansénistes avaient trouvé moyen de causer plus d'embarras par leur mort, qu'ils n'avaient fait pendant leur vie. Les parlemens et l'archevêque furent exilés tour à tour. Enfin le roi , justement enuuyé de ces querelles, rappela les magistrats, et, de concert avec eux, imposa silence aux partisans et aux adversaires de la bulle.

Cette loi du silence , il est vrai , ne fut pas trop bien observée ; elle fut surtout enfreinte par les éloges que les jansénistes en faisaient; ils imprimaient de gros volumes pour prouver qu'il fallait se taire; ils ressemblaient à ce pédant de Molière, qui après avoir parlé long-temps, et dit beaucoup de sollises , promet enfin de garder le silence (1) , et voulant prouver qu'il tient sa promesse , interrompt à chaque moment la conversation, pour faire observer qu'il n'ouvre pas la bouche.

Les constilutionnaires , de leur côté , osaient dire que le roi n'était pas en droit d'ordonner à des sujets forcenés de se taire sur l'objet ridicule qui échauffait leurs têtes; que le fils aîné de l'Eglise manquait de respect à sa mi;rc en voulant lui lier la langue lorsqu'elle avait tant de sujet , ils voulaient dire d'envie ,

(i) Dcpit amoureux , acte I , scène dernière.

de parler (i) ; que le sixième concile général avait anathêmatise le type de l'empereur Constant, qui n'était aussi qu'une foi de silence. Les jansénistes répondaient que ce concile avait encore mieux fait en anathématisant le pape Honorius.

Le roi, occupé comme un bon père, suivant l'expression d'un auteur célèbre , à séparer des enfans qui se battaient , voulut s'appuyer d'une autorité respectable aux deux partis , et surtout au plus nombreux ; il jugea à propos de consulter sur cette question , dont toute la France était agitée , le feu pape Benoit XIV, homme d'esprit , qui n'aimait pas les Jésuites, et qui au fond méprisait cette controverse. Le pape répondit en adroit Italien ; d'un côté il ordonnait l'acceptation de la bulle , ouvrage d'un de ses infaillibles prédécesseurs , qu'il ne pouvait honnêtement condamner; de l'autre , il déclarait en même temps que les jansénistes qui la rejetaient , n'en devaient pas moins être communies h la mort, mais à leurs risques et fortunes , et après avoir été bien avertis du danger qu'ils couraient pour leur salut éternel. Depuis celle époque les refus de communion devinrent moins fréq tiens ; les jansénistes et leurs adversaires crurent avoir également le pape pour eux , et la paix sembla presque rétablie.

Elle ne fut pas même altérée par la démarche que le parlement crut devoir faire quelque temps après, d'appeler de nouveau de cette bulle l'nigenitus , dont il avait enregistré malgré lui l'acceptation ; il n'appelait pas à la vérité de la doctrine de la bulle, c'eût été toucher à l'encensoir, et il connaissait trop bien 1rs limites de ses droits : il n'appela que de X exécution de cette bulle , la déclarant contraire à ce qu'on nomme en France les libertés de l'Eglise gallicane. Cet appel n'eut pas l'éclat qu'on en espérait ; il venait à la suite d'une quantité d'écrits dont la létèreté française commençait à être fatiguée. Les partisans de la bulle se moquaient même, avec indécence, de ces prétendues libertés de V Eglise gallicane, en vertu desquelles le parlement, suivant les termes de ses arrêts, ordonnait aux prêtres, sous îles peines infamantes, l'administration des sacremens ; ils ne voyaient pas , disaient-ils , en quoi de pareils arrêts appuyaient et favorisaient la liberté de l'Eglise de France , en forçant ses ministres à ce qu'ils ne croyaient pas devoir faire. Ce discours, ces querelles, les brochures sans nombre qui en résultaient, servaient d'aliment à la frivolité et à la gaieté de la nation; on riait «le l'animosité réciproque des théologiens des deux partis pour des questions qui le méritaient si peu : car celte animosité , quoique tris-ordinaire et de tous les temps, étonne et amuse

(ij frova les en ils <lr$ ronstituiiounaircs au sujet de» refus de lacrcnictu.

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toujours les gens raisonnables. On ne riait pas moins de voir que maigre les ordres réitérés donnés à la Sorbonnc , de ne plus parler de bulle t'nigenitus dans ses cahiers ni dans ses thèses, elle marquât rattachement le plus opiniâtre à cette bulle , qu'elle avait rejetée si long-temps. 11 ne manquait plus , disait-on , à tout ce qui s'était passé d'étrange à ce sujet , que de défendre sans succès à la Faculté de théologie d'enseigner une doctrine qu'on avait eu bien de la peitie à lui faire accepter. La philosophie , surtout , riait en silence de toutes ces disparates , et s'amusait de ce nouveau changement de scène , attendant avec patience l'occasion d'en profiter. Ceux d'entre les philosophes qui n'espéraient aucun fruit de ces querelles, prenaient le parti, plus sage encore , de se moquer de tout ; ils voyaient l'acharnement réciproque des jansénistes et de leurs adversaires , avec cette curiosité sans intérêt qu'on apporte à des combats d'animaux , bien sûrs , quoi qu'il arrivât , d'avoir à rire aux dépens de quelqu'un.

Tant de coups réciproquement portés de part et d'autre avec violence, n'allaient pas encore jusqu'aux Jésuites; occupés d'une part à armer les évoques contre les restes expirans des jansénistes leurs ennemis , et de l'autre à animer sans bruit la cour de France contre les parleraens , ils étaient l'âme secrète de toute cette guerre , sans paraître s'en mêler. Mais les jansénistes qui , dans la querelle des sacremens , avaient ou croyaient avoir gagné du terrain , s'enhardissaient peu à peu , semblaient s'essayer à de plus grands coups ; et l'archevêque, leur ennemi, aiguisait sans le savoir , à force de zèle, le glaive dont la société allait être bientôt percée.

Deux fautes capitales que firent alors les Jésuites à Versailles commencèrent à ébranler leur crédit et à préparer de loin leur désastre. Ils refusèrent , par des motifs de respect humain , de recevoir sous leur direction des personnes puissantes qui n'avaient pas lieu d'attendre d'eux une sévérité si singulière à tant d'égards ; ce refus indiscret a contribué à précipiter leur ruine par les mains même dont ils auraient pu se faire un appui; ainsi ces hommes qu'on avait tant accusés de morale relâchée, et qui ne s'étaient soutenus à la cour que par cette morale même , ont été perdus dès qu'ils ont voulu , même à leur grand regret, professer le rigorisme, matière abondante de réflexion* , et preuve évidente que les Jésuites, depuis leur naissance jusqu'à cette époque , avaient pris le bon chemin pour se soutenir, puisqu'ils ont cessé d'être , du moment qu'ils s'en sont écartés.

Dans le même temps qu'ils déplaisaient à la cour par leurs scrupules, ils y déplureut aussi par leurs intrigues. Ils dre<.^è-

rent des pièges secrets à des hommes en place , dont le crime à leurs yeux était de manquer de dévouement à la société, la seule patrie qu'ils connussent ; l'effet ordinaire de ces sortes d'attaques est d'affermir le crédit qu'elles ne renversent pas; ceux qui étaient l'objet des menées jésuitiques n'en eurent que plus de faveur. Nous ignorons quelle disposition produisit en eux le coup qu'on avait voulu leur porter ; mais il est difficile de croire que les intérêts de la société leur en soient devenus plus chers.

Tandis que les Jésuites , plutôt craints que soutenus par la plus grande partie du clergé , animaient contre eux les parleniens , et s'aliénaient les personnes de la cour qui avaient le plus de crédit , ils avaient aussi trouvé le secret d'indisposer vivement une classe d'hommes, moins puissante en apparence, mais plus à craindre qu'on ne croit , celle des gens de lettres. Leurs déclamations à la cour et à la ville contre V Encyclopédie , avaient soulevé contre eux toutes les personnes qui prenaient intérêt à cet ouvrage, et qui étaient en grand nombre ; leur déchaînement contre l'auteur de la llenriade , leur ancien disciple et long-temps leur ami , avait irrité cet écrivain célèbre , qui leur faisait vivement sentir la sottise qu'ils avaient faite de l'attaquer. Quelque fort qu'on soit ou qu'on s'imagine être , il ne faut jamais se faire des ennemis qui , jouissant de l'avantage d'être lus d'un bout de l'Europe à l'autre , peuvent exercer d'un trait de plume une vengeance éclatante et durable. C'est une maxime que la faveur et le pouvoir même ne doivent jamais faire perdre de vue, soit aux particuliers, soit aux corps, et que les Jésuites de nos jours semblent avoir oubliée pour leur malheur. Le lion fait semblant de dormir, laisse bourdonner la guêpe autour de «es oreilles , s'ennuie à la fin de l'entendre , se réveille et la tue. Pendant six ans et plus, les journalistes de Trévoux et les troupes légères que la basse littérature entretenait à leur solde, ont outragé l'homme célèbre dont nous parlons , qui paraissait l'ignorer, et les laissait faire. Enfin, las de se voir harcelé par tant d'insectes, il a mis les pnndours au pilori , un bâillon à leurs chefs ; et ce qui est important en France pour le gain d'une cause , a exposé les uns et les autres à la ri>ée publique.

Pendant qu'il rendait les Jésuites ridicules, ils se rendaient eux-mêmes odieux à tous les sages de la nation, par l'intolérance qu'ils prêchaient dans ce même Journal de Trévoux , et le fanatisme qu'ils y affichaient. Ceux qu'on nomme philosophes , et qu'ils cherchaient à persécuter, n'oubliaient de leur coté aucune occasion de se venger dans leurs ouvrages, et se vengeaient de la manière la plus mortifiante pour les Jésuites, sans trop

DES JÉSUITES. 4g

*e compromettre et s'exposer. Ils ne leur disaient pas comme les jansénistes : Vous êtes des ambitieux , des intrigans et des fripons. Cette accusation n'aurait pas humilié la société ; ils leur disaient : Vous êtes des ignorons; vous n'avez plus parmi vous un seul homme de lettres dont le nom soit célèbre en Europe , et digne de l'être. Vous vous glorifiez de votre crédit ; mais ce crédit existe plus en opinion qu'en réalité , ce n'est plus qu'un château de cartes qu'on renversera dès qu'on osera soujjler dessus. Ils disaient vrai, et l'événement l'a prouvé. Pour comble de malheur, les Jésuites , accablés de traits qu'ils s'étaient attirés par leur faute , n'avaient pas un seul défenseur en état de les repousser ; les bons écrivains , les hommes de mérite , leur manquaient en tout genre ; leurs nouveaux ennemis , opprimés par eux à Versailles , étaient plus forts la plume à la main ; et on sent le prix de cet avantage chez une nation qui n'aime à lire que pour s'amuser , et qui finit toujours par se déclarer pour celui qui y réussit le mieux. Les Jésuites avaient pour eux le fantôme de leur pouvoir; leurs adversaires avaient la France et l'Europe.

Il faut avouer que les jansénistes , qui ne se sont jamais piqués d'être fins , l'ont été dans ces derniers temps bien plus qu'ils ne pensaient, et que les Jésuites, qui se piquent de l'être beaucoup , ne l'ont été guère. Ils ont donné , comme des sots , dans un panneau que leurs ennemis leur ont tendu sans s'en douter. Le gazetier janséniste, excité seulement par le fanatisme et par la haine, car ce satirique imbécile n'en sait pas plus long, a reproché aux Jésuites de poursuivre dans les jansénistes un fantôme d'hérésie , et de ne pas courre sus aux philosophes , qui deviennent de jour en jour , selon lui , plus nombreux et plus insolens. Les Jésuites , bêlement , ont lâché leur proie qui se mourait , pour attaquer des hommes pleins de vigueur qui ne pensaient point à leur nuire. Qu'est-il arrivé? ils n'ont point apaisé leurs anciens ennemis , et s'en sont attiré de nouveaux dont ils n'avaient que faire ; ils le sentent bien aujourd'hui , mais il n'est plus temps.

Telle était la position de ces pères , lorsque la guerre allumée entre l'Angleterre et la France occasiona à la société ie fameux procès qui a entraîné sa destruction. Les Jésuites faisaient le commerce à la Martinique ; la guerre leur ayant causé des pertes, ils voulurent faire banqueroute à leurs correspondans de Lyon et de Marseille; un jésuite de France , à qui ces correspondans s'adressèrent pour avoir justice , leur parla comme le rat retiré du monde s

Mes amis, dit le solitaire,

Le» choses d'ici-bas ne me regardent plus; En quoi peut un pauvre reclus Vous assister? Que peut-il faire ,

Que de prier Je ciel qu'il tous aide en ceci ?

J'espère qu'il aara de vous quelque souci (i).

II leur offrit de dire la messe pour leur obtenir de Dieu, au lieu de l'argent qu'ils demandaient , la grâce de souffrir clirtkiennement leur ruine. Ces négocians, volés et persifîlés par les Jésuites, les attaquèrent en justice réglée ; ils prétendirent que ces pères, en vertu de leurs constitutions, étaient solidaires les uns pour les autres , et que ceux de France devaient acquitter les dettes des missions américaines. Les Jésuites se croyaient si sûrs de la bonté de leur cause , qu'ayant le droit d'être jugés au grand conseil , ils demandèrent, pour rendre leur triomphe plus éclatant et plus complet , que le procès fût porté à la grand'chambre du parlement de Paris. Ils y perdirent tout d'une voix , et à la grande satisfaction du public , qui en témoigna sa joie par des applaudissemens universels; on les condamna à payer des soin» mes immenses à leurs parties , avec défense à eux de faire le commerce.

Ce ne fut là que le commencement de leur malheur. Dans le procès qu'ils soutenaient , il avait été question de savoir si en effet , par leurs constitutions , ils étaient solidaires les uns pour les autres ; cette question fournit au parlement une occasion toute naturelle de demander à voir ces constitutions fameuses , qui jamais n'avaient été ni examinées , ni approuvées avec les formes requises. L'examen de ces constitutions , et ensuite celui de leurs livres , a fourni des moyens juridiques qu'où a cru sumsans pour déclarer leur institut contraire aux lois du royaume, à l'obéissance due au souverain, à la sûreté de sa personne , et à la tranquillité de l'Etat.

Je dis des moyens juridiques ; car on doit distinguer dans cette cause les moyens juridiques sur lesquels la destruction des Jésuites a été appuyée , d'avec les autres motifs , non moins équitables , de cette destruction. Il ne faut pas croire que ni les constitutions de ces pères , ni la doctrine qu'on leur reproche , aient été l'unique cause de leur ruine , quoique ce soit la seule vraiment judiciaire , et la seule par conséquent dont on ait dû faire mention dans les arrêts rendus contre eux. Il n'est que trop vrai que plusieurs autres ordres ont â peu près pour principe cette même obéissance servile que les Jésuites vouent à leurs supérieurs et au pape ; il n'est que trop vrai que mille autres docteurs et religieux ont enseigné la doctrine du pouvoir dt

(t) Fables de La Fontaine, liv. 8, fab. 3.

DES JÉSUITES. 5i

FEglise sur le temporel des rois ; ce n'est pas seulement parce qu'on croit les Jésuites plus mauvais Français que les autres moines , qu'on les a détruits et dispersés ; c'est parce qu'on les a regardés avec raison comme plus redoutables par leurs intrigues et par leur crédit ; et ce motif, quoique non juridique , est assurément beaucoup meilleur qu'il ne fallait pour s'en défaire. La ligue de la nation contre les Jésuites ressemble à la ligue de Cambrai contre la république de Venise , qui avait pour principale cause les richesses et l'insolence de ces républicains. La société avait fourni les mêmes armes à la haine. On était justement indisposé de voir des religieux, voués par état à l'humilité, à la retraite et au silence , diriger la conscience des rois , élever la noblesse du royaume , cabaler à la cour, à la ville et dans les provinces. Rien n'irrite davantage les gens raisonnables, que des hommes qui ont renoncé au monde , et qui cherchent à le gouverner. Tel était aux yeux des sages le crime de la société le moins pardonnable ; ce crime , dont on ne parlait pas , valait «eul tous ceux dont on les chargeait d'ailleurs , et qui , par leur nature , avaient paru plus propres à faire prononcer leur arrêt dans les tribunaux.

Ces pères ont même osé prétendre , et plusieurs évêques leurs partisans ont osé l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs jésuites par ordre du parlement , recueil qui a servi de motif principal pour leur destruction , n'aurait pas dû opérer cet effet ; qu'il avait été compilé à la Julie par des prêtres jansénistes, et mal vérifié par des magistrats peu propres à ce travail; qu'il était plein de citations fausses , de passages tronqués ou mal entendus , d'objections prises pour les réponses ; enfin de mille autres infidélités semblables. Les magistrats ont pris la peine de répondre à ces reproches* et le public , très-indiftérent sur cette discussion , les en aurait dispensés ; on ne peut nier que parmi un très-grand nombre de citations exactes , il ne fût échappé quelques méprises ; elles ont été avouées sans peine ; mais ces méprises , quand elles seraient beaucoup plus fréquentes, empêchent-elles que le reste ne soit vrai? D'ailleurs, la plainte des Jésuites et de leurs défenseurs fut-elle aussi juste qu'elle le paraît peu , qui se donnera le soin de vérifier tant de passages ? En attendant que la vérité s'éclaircisse , si dépareilles vérités en valent la peine, ce recueil aura produit le bien que la nation désirait, l'anéantissement des Jésuites ; les reproches qu'on est en droit de leur faire seront plus ou moins nombreux; mais la société ne sera plus ; c'était là le point important.

Ce volume d'assertions, extraites des livres des Jésuites et condamnées par les magistrats, avait été précédé, quelques années

auparavant, de la condamnation de l'ouvrage du jésuite Buienbaum, dans lequel la doctrine du régicide est ouvertement soutenue ; l'exemplaire sur lequel la condamnation fut prononcée , portait pour date 1757 , époque funeste de l'attentat qui a rempli la France d'horreur et de trouble. Les Jésuites ont prétendu que cette date était une supercherie de leurs ennemis , qui , pour les rendre odieux, avaient fait mettre un frontispice nouveau à une édition ancienne ; les jansénistes soutenaient que l'édition était en effet toute récente , et prouvait, d'une manière sensible, jusqu'à quel point et-à quel degré d'impudence les Jésuites osaient être mauvais Français. Ces jansénistes , si peu adroits d'ailleurs , mais très-ardent et très-acharnés , étaient venus à bout de persuader à la plus grande partie de la nation que le crime atrocé dont il s'agissait, était l'ouvrage des Jésuites. Cependant les réponses du criminel dans ses interrogatoires , telles qu'elles ont été publiées, n'étaient nullement à la charge de ces pères ; mais il avait servi chez eux , ainsi que cher des personnes du parti opposé ; il l'avait déclaré à ses juges ; les Jésuites , par des raisons qu'on ignore , ne furent point interrogés , comme il semblait qu'ils auraient dû l'être ; c'en fut assez à une grande partie du public pour les charger du crime.

L'assassinat du roi de Portugal , arrivé l'année suivante , et dans lequel la société se trouva encore impliquée , servit de nouveaux moyens à ses ennemis pour soutenir et faire croire que l'attentat qui soulevait la France était aussi son ouvrage. Les amis des Jésuites ont prétendu qu'ils étaient innocens du forfait commis en Portugal ; que l'orage suscité contre eux à cette occasion , et dont ils ont aussi été les victimes dans ce royaume , était un efTet de la haine qu'ils s'étaient attirée de la part du premier ministre Carvalho , tout-puissant auprès du prince. Mais pourquoi des religieux inspirent-ils de la haine contre eux à un ministre d'Etat , si ce n'est parce qu'ils se rendent redoutables à ce ministre par leurs intrigues? Pourquoi M. de Carvalho , qui détestait les Jésuites , laissait-il en repos les cordeliers , les jacobins et les recollets , sinon parce qu'il trouvait les Jésuites en son chemin, et que les autres végétaient en paix dans leurs couvens sans faire à l'Etat ni bien ni mal ? Toute société religieuse et remuante mérite par cela seul que l'État en soit purgé; c'est un crime pour elle d'être redoutable.

Aussi le ministre de Portugal profita-t-il habilement de l'imputation faite à quelques uns de ces pères , d'avoir conseillé, dirigé et absous les assassins , pour faire chasser tous les Jésuites du royaume; on les renvoya à leur général , qui n'a pas dû être peu embarrassé de ces nouveaux venus j aussi cette transplanta-

tion leur a-t-elle été fatale , un très-grand nombre a péri ; et le reste, maltraité par les Jésuites italiens , traîne au milieu de ses confrères , devenus ses ennemis , une vie malheureuse et languissante.

M. de Carvalho , en chassant les Jésuites , en avait fait arrêter trois , qu'on avait déclarés coupables ; mais il ne fut pas assez puissant pour faire exécuter à mort le jésuite Malagrida , qui passait pour le plus criminel. La populace portugaise, ignorante , superstitieuse , et imbue des maximes ultramontaines , n'aurait pas souffert qu'un religieux fût livré au bras séculier pour un crime digne des plus grands supplices , parce que ce crime n'était commis que contre un laïc ; on fut obligé , pour trouver un crime contre Dieu , qui le rendît digne de mort, d'aller chercher quelques mauvais livres de dévotion , ouvrages de l'imbécillité et de la démence , écrits par ce malheureux jésuite ; ce . fut uniquement sur ces rapsodies qu'il fut condamné an feu par l'inquisition , non comme coupable de lèse-majesté , mais comme hérétique. On lui reprochait des visions et des miracles dont il avait eu la bêtise de se glorifier ; on lui reprochait surtout d'avoir pu , à l'âge de soixante-quinze ans , se désennuyer tout seul dans sa prison , comme aurait fait un jeune novice ; ce qui pouvait aussi être regardé comme une espèce de miracle , bien digue d'être compté parmi les autres. C'est sur de pareils motifs qu'il fut condamné à la mort la plus cruelle ; l'arrêt ne fit pas même mention du parricide dont il était accusé; et, comme le remarque très-bien Voltaire , l'excès de l'atrocité fut joint à l'excès du ridicule.

C'est une chose plaisante que l'embarras où les Jésuites et les jansénistes se trouvèrent à l'occasion de cette victime immolée à l'inquisition. Les Jésuites , dévoués jusqu'alors à ce tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait brûlé un des leurs ; les jansénistes qui l'abhorraient , commencèrent à le trouver juste , dès qu'il eûtcondamné un jésuite aux flammes; ils assurèrent et imprimèrent que l'inquisition n'était pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors , et que la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturité. Quelques magistrats même, jusqu'à ce moment ennemis jurés de l'inquisition , semblèrent en cette circonstance s'adoucir tant soit peu pour elle. Un des premiers tribunaux du royaume condamna au feu un écrit où l'inquisition de Portugal était fort maltraitée à l'occasion du supplice de Malagrida ; et dans la dénonciation qui fit condamner cet écrit au feu , on donna beaucoup d'éloges , non pas tout-à-fait à l'inquisition en elle-même , mais à Vexamen scrupuleux d'après lequel le jésuite fut livré au bras séculier.

A l'occasion de cette accusation de régicide , tant de fois renouvelée contre les Jésuites , nous rapporterons une anecdote curieuse. Il est étonnant que parmi tant de brochures qui ont appelé ces pères, assassins , pas une seule n'ait fait mention d'un trait , à la vérité peu connu , mais qui semble donner beau jeu u leurs ennemis. A Rome, dans leur église de St.-Ignace , ils ont fait représenter aux quatre coins de la voûte , peinte il y a environ cent ans par un de leurs pères, des sujets tirés de l'Ancien Testament ; et ces sujets sont autant d'assassinats , ou au moins de meurtres , faits au nom de Dieu par le peuple juif; Jahel , qui poussée par l'esprit divin , enfonce un clou dans la tête de Sisara à qui elle avait offert et donné l'hospitalité ; Judith , qui conduite par le même guide, coupe la tête à Holopherne après l'avoir séduit et enivré ; Samson qui massacre les Philistins par ordre du Seigneur ; enfin David qui tue Goliath. Au haut de la voûte , S. Ignace dans une gloire , lance des feux sur les quatre parties du monde , avec ces mots du Nouveau Testament : Jgnem venimiltcre in terrant; et quid volo nisi ut accendatur? (Je suis venu mettre le feu sur la terre : que puis-je désirer, sinon de le voir allumé?) 11 me semble que si quelque chose pouvait faire connaître l'esprit de la société par rapport à la doctrine meurtrière qu'on lui impute , ces tableaux en seraient une preuve plus forte que tous les passages qu'on rapporte de leurs auteurs, et qui leur sont communs avec tant d'autres : mais la vérité est que ces principes , appuyés en apparence par l'Écriture mal entendue, sont ceux des fanatiques de tous les temps, et nous pouvons ajouter , de la plupart des théologiens de parti , lorsqu'ils croiront avoir intérêt de les répandre , et pouvoir les prêcher en sûreté. Pour eux un prince hérétique et infidèle est un tyran , et par conséquent un homme dont la religion et la raison ordonnent également de se défaire. La seule chose qu'on doit reprocher aux Jésuites , c'est d'avoir abandonné ces abominables principes plus tard que les autres , après les avoir plus fortement soutenus ; de faire une profession particulière d'obéissance au pape, et d'obéissance plus étroite que les autres religieux ; d'être par cette raison d'autant plus à craindre dans l'État , qu'ils y sont plus accrédités , plus répandus, plus adonnés au ministère ecclésiastique , et surtout à l'instruction de la jeunesse ; de ne s'être jamais exprimés franchement et nettement , lorsqu'on ne les y a pas forcés , sur les maximes du royaume concernant l'indépendance des rois; et d'avoir trop donné à entendre qu'ils regardaient ces maximes comme de simples opinions locales , sur lesquelles on pouvait soutenir le pour et le contre , suivant les pays oii l'on se trouvait placé. On peut dire avec vérité et

•ans passion , que cette manière de penser perce dans tous leurs ouvrages, et dans ceux même des Jésuites français qui ont voulu paraître moins ultramontains sur nos maximes que leurs confrères d'Italie ou d'Espagne.

Il ne faut pas croire cependant que cette soumission au pape* tant reprochée à la société, soit pour elle un dogme irrévocable. Tandis que les Jésuites la prêchaient en Europe avec tant de mêle , on pourrait dire de fureur , pour faire accepter la bulle qu'ils avaient fabriquée , ils résistaient à la Chine aux décrets que les souverains pontifes lançaient contre eux sur les céré— morues chinoises : ils allaient même jusqu'à mettre en question , si le pape était en droit de donner une décision sur de pareils sujets. Tant il est vrai que leur prétendu dévouement au pape n'était, pour ainsi dire , que par bénéfice d'inventaire , et sous la condition tacite de favoriser leurs prétentions , ou du moins de ne pas nuire à leurs intérêts.

Quoi qu'il en soit, le parallèle qu'on vient de faire de la doctrine des Jésuites avec celle des autres ordres, est, ce me semble, le vrai point de vue dont on a du partir dans leur destruction. Parmi tant de magistrats qui ont écrit dans l'affaire de la société de longs réquisitoires, M. de LaChalotais, procureur-général du parlement de Bretagne , parait surtout avoir envisagé cette affaire en homme d'Etat, en philosophe, en magistrat éclairé et dégagé de tout esprit de haine et de parti. Il ne s'est point amusé à prouver laborieusement et faiblement que les autres moines valaient beaucoup mieux que les Jésuites ; il a vu de plus haut et plus loin ; sa marche au combat a été plus franche et plus ferme. L'esprit monastique , a-t-il dit, est le fléau des États; de tous ceux que cet esprit anime, les Jésuites sont les plus nuisibles , parce qu'ils sont les plus puissans ; c'est donc par euxqu'il faut commencer à secouer le joug de cette nation pernicieuse. Il semble que cet illustre magistrat ait pris pour sa devise ces vers de Virgile :

Dueteresque ipsos primum , capita alla f trente» Cornibut arboreis, rternify tum vulgus, et omnem, Miseet agent teli* nemora inter frondea turbam (i).

La guerre qu'il a faite avec tant de succès à la société n'est que le signal de l'examen auquel il paraît désirer qu'on soumette les constitutions des autres ordres , sauf à conserver ceux qui par cet

(i) Ces rers sont lire» dn JÏt. i". de YÈnéide. Éne'e aperçoit dans une Totét mi grand troupeau , h la lêic duquel des cerfs marchaient fièrement ; il donne la chaste. D'abord il jette par terre les cheft de la troupe, qui portaient la tfie haute ; il pounuit et disperse ensuite le reste à travers les bois.

examen seraient jugés utiles. Il est même certaines communautés , par exemple , celle des frères nommés ignorantins , qu'il indique expressément â la vigilance des magistrats , comme ayant déjà gagné sourdement beaucoup de terrain ; cependant, je ne sais si je me trompe , des hommes qui portent un nom si peu fait pour en imposer , ne doivent guère se flatter de succéder uit jour aux Jésuites chez une nation à qui les noms sont sujets à faire la loi ; il faudra , pour avoir en France des succès et des ennemis, qu'ils commencent par se faire appeler autrement.

A l'égard des autres moines en général , c'est à la prudence du gouvernement à juger de la manière dont il doit en user avec eux ; mais supposé qu'on voulût un jour les détruire , ou du moins les affaiblir assez pour les empêcher d'être nuisibles , il est un moyen infaillible d'y parvenir sans employer la violence, qu'il faut éviter même à leur égard ; ce serait de faire revivre tes anciennes lois qui défendent les vœux monastiques avant vingt-cinq ans. Puisse le gouvernement se rendre sur ce point au désir unanime des citoyens éclairés !

En attendant ce désastre des communautés monastiques et ce bonheur pour l'État , continuons et finissons le récit de l'anéantissement des Jésuites. Malgré la guerre déclarée à la société par les magistrats, ces pères ne se tenaient pas pour assurés de leur destruction ; le parlement de Paris , qui leur avait porté les premiers coups, les avait assignés à un an pour juger leur institut ; le parti qui désirait leur ruine , aveugle dans sa haine , et ne connaissant ni les lois ni les formes , reprochait au parlement de leur avoir accordé un si long terme ; il craignait que les amis qui leur restaient à la cour n'obtinssent du roi qu'il évoquât â lui seul le jugement de cette affaire. Cette crainte paraissait d'autant plus fondée , que dans l'intervalle de l'assignation au jugement , ils avaient encore reçu de la cour des marques assez éclatantes de protection. Le parlement par l'arrêt du 6 août 1761 , qui les ajournait à comparaître au bout de l'année pour le jugement de leurs constitutions , avait ordonné par provision Ta clôture de leur collège pour le premier octobre suivant ; le roi , malgré les représentations du parlement , prorogea ce temps jusqu'au i*r. avril ; et cette prorogation faisait appréhender qu'ils n'obtinssent des marques de faveur encore plus signalées. Personne d'ailleurs ne pouvait s'imaginer qu'une société , naguère si puissante , pût jamais être anéantie ; leurg ennemis même n'osaient s'en flatter pleinement ; mais ils voulaient au moins leur enlever , s'il était possible, les deux branches principales de leur crédit , la place de confesseur des rois , et l'éducation de la noblesse.

Le roi, au milieu de toute cette procédure, avait consulté sur l'institut des Jésuites, les évêques qui étaient à Paris : environ quarante d'entre eux , soit persuasion , soit politique , avaient fait les plus grands éloges et de l'institut et de la société ; six avaient été d'avis de modifier les constitutions à certains égards ; un seul , l'évêque de Soissons, avait déclaré l'institut et Tordre également détestables. On prétendait que ce prélat , si sévère ou si vrai , avait des sujets de plainte personnels et très-graves contre les Jésuites, qui dans une occasion délicate l'avaient joué, compromis et sacrifié. Outré de dépit , à ce qu'ils disaient , et voulant se venger d'eux , cet évêque s'était fait janséniste , et déclaré chef d'un parti qui n'avait plus de tête et bientôt plus de membres. Malheureusement pour les Jésuites, le prélat qu'ils cherchaient à décrier était d'une réputation intacte sur la religion , la probité et les mœurs ; il assura , sans détour , que les parlera ens avaient raison et qu'on ne pouvait trop tôt se défaire d'une compagnie également funeste à la religion et à l'État.

Néanmoins la pluralité des éveques étant favorable à la conservation des Jésuites, le roi , pour déférer à leur avis, rendit un édit dont l'objet était de les laisser subsister en modifiant à plusieurs égards leurs constitutions. Cet édit, porté au parlement pour être enregistré , y trouva une opposition générale ; on y fit de fortes remontrances ; et ces remontrances eurent plus de succès que ne pouvait attendre le parlement même. Le roi sans y rien répondre retira son édit.

Dans cette situation , la Martinique qui avait déjà été si funeste à ces pères, en occasionant le procès qu'ils avaient perdu , précipita leur ruine par une circonstance singulière. On reçut à la fin de mars 1762 , la triste nouvelle de la prise de cette colonie ; cette prise, si importante pour les Anglais, faisait tort de plusieurs millions à notre commerce ; la prudence du gouvernement voulut prévenir les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On imagina, pour faire diversion , de fournir aux Français un autre objet d'entretien ; comme autrefois Àlcibiade avait imaginé de faire couper la queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'à flaires plus sérieuses. On déclara donc au principal du collège des Jésuites qu'il ne leur restait plus qu'à obéir au parlement et à cesser leurs leçons au 1". avril 1762. Depuis cette époque , les collèges de la société furent fermés , et elle commença sérieusement à désespérer de sa fortune ; enfin le 6 août 1762 , ce jour si désiré du public, arriva ; l'institut fut condamné par le parlement d'une voix unanime , sans aucune opposition de la part de l'autorité souveraine; les vœux furent déclarés abusifs ; les Jésuites sécularisés et dis-

59 SLR LA DESTRUCTION

sous, leurs biens aliénés et vendus; la plupart des parîeraem, les uns plus tôt , les autres plus tard , les ont traités à peu prèsde même , quelques uns avaient mis plus de rigueur encore dans leurs jugemens , et les avaient chassés sans autre forme de procès.

Ils vécurent donc dispersés çà et là et portant l'habit séculier ; 'mais ils restaient toujours à la cour, et même y étaient en plus grand nombre que jamais ; ils semblaient de là braver doucement leurs ennemis , et attendre pour se relever un temps plus favorable. On disait assez hautement que ces renards n'étaient pas détruits si Ton ne venait à bout de les enfumer dans le terrier où ils se croyaient à l'abri ; et qu'ils ne seraient pas martyrs tant qu'ils seraieut confesseurs. Ils sont bien malades , ajoutait-on r peut-être mourons , mais le pouls leur bat encore. On les croyait si peu anéantis , malgré leur dispersion , qu'un supérieur de séminaire à qui on offrit leur maison du noviciat , répondit qu'il n'en voulait pas , parce qu'il avait peur des revenons.

Ils n'étaient pourtant pas loin du moment de leur expulsion totale ; ce fut encore au tèle inconsidéré de leurs amis qu'ils en eurent l'obligation. Un partisan forcené de la société publia, pour Ja défendre, un écrit violent , et injurieux aux magistrats , qui avait pour litre, il est temps de parler. Quelqu'un dit alors que la réponse des magistrats serait , /'/ est temps de partir. Ils se trompaient d'autant moins , qu'un nouveau grief vint combler la mesure. L'archevêque dont nous avons déjà tant parlé, croyait lei droits de l'église violés par les arrêts du parlement contre des voeux contractés à la face des autels ; il donna en faveur des Jésuites un mandement qui acheva d'indisposer les magistrats ; quelques uns de ces pères furent accusés d'avoir colporté le mandement , quelques unes de leurs dévotes de l'avoir débité ; ce fut comme le signal du dernier coup porté à la société entière. Le parlement ordonna que dans huitaine, tout jésuite proies ou non profes, qui voudrait rester dans le royaume, ferait serment de renoncer à l'institut. Le terme était court; on ne voulait pas leur donner le temps de délibérer : on craignait qu'ils ne tinssent entre eux des assemblées secrètes ; qu'ils n'écrivissent à leur général pour lui demander la permission de céder au temps ; qu a la faveur des restrictions mentales, ils ne prêtassent le serment qu'on exigeait ; qu'à l'abri de ce serment ils ne restassent en France pour y attendre un meilleur temps ; qu'ils ne pratiquassent enfin la maxime d'Acomat dans Bajazet :

Promette»; affranchi <lu péril qui tous preste, Vou» Terre» de quel poids sera TOlre promesse.

Il est certain que les Jésuites en signant le serment qu'on leur

DES JÉSUITES. 5g proposait , auraient fort embarrassé les jansénistes leurs ennemis, qui ne cherchaient qu'un prétexte pour les faire bannir , et à qui le prétexte aurait manqué. Il est certain, de plus, que, comme chrétiens, ils pouvaient signer en conscience ce qu'on exigeait d'eux; c'est ce qu'uu écrivain , nullement affectionné d'ailleurs à la société , a prouvé démonstrativement par un écrit qui nous est tombé entre les mains , et qu'on trouvera à la suite de cette histoire ; mais soit fanatisme ou raison , soit principe de conscience ou respect humain , soit honneur ou opiniâtreté , les Jésuites n'ont pas fait ce qu'ils auraient pu faire et ce qu'on craignait qu'ils ne fissent. Ces hommes qu'on croyait si disposés à se jouer de la religion , et qu'on avait représentés comme tels dans une foule d'écrits, refusèrent presque tous de prêter le serment qu'on exigeait d'eux ; en conséquence ils eurent ordre de sortir du royaume, et cet ordre fut exécuté à la rigueur. En vain plusieurs représentèrent leur âge , leurs infirmités, les services qu'ils avaient rendus , presque aucune de leurs requêtes ne fut admise. La justice qu'on avait faite du corps fut poussée contre les particuliers jusqu'à une sévérité extrême , qu'apparemment on jugea nécessaire. On voulait ôter à cette société , dont l'ombre même semblait épouvanter encore après qu'elle n'était plus , tous les moyens de renaître un jour ; les sentiinens de compassion furent sacrifiés à ce qu'on crut la raison d'État. Cependant les implacables jansénistes, irrités par le souvenir tout récent des persécutions que les Jésuites leur avaient fait souffrir, trouvaient que le parlement n'en faisait pas encore assez ; ils ressemblaient à ce capitaine suisse qui faisait enterrer pêle-mêle sur le champ de bataille les morts et les mourons ; on lui représentait que quelques uns des enterrés respiraient encore, et ne demandaient qu'à vivre :Bon, dit-il, si on voulait les écouter , il nj- en aurait pas un de mort.

Il est certain que la plupart des Jésuites , ceux qui dans cette société , comme ailleurs, ne se mêlent de rien , et qui y sont cri plus grand nombre qu'on ne croit , n'auraient pas du, s'il eût été possible, porter la peine des fautes de leurs supérieurs; ce sont des milliers d'innocens qu'on a Confondus à regret avec une vingtaine de coupables ; de plus, ces innocens se trouvaient par malheur les seuls punis et les seuls à plaindre , car les chefs avaient obtenu par leur crédit des pensions dont ils pouvaient jouir à leur aise, taudis que la multitude immolée restait sans pain comme sans appui. Tout ce qu'on a pu alléguer en faveur de l'arrêt général d'expulsion prononcé contre ces pères, c'est le fameux passage de Tacite au sujet de la loi des Romains qui condamnait à mort tous les esclaves d'une maison pour le crime d'un seul : habei

6o SUR LA DESTRUCTION

aliquid ex iniquo omne magnum cxemplum ; (tout grand exemple a quelque chose d'injuste ). Ainsi dans la destruction des Templiers, un grand nombre d'innocens fut la victime de l'orgueil et de la richesse insolente de leurs chefs ; ainsi les désordres qu'on reprochait aux Templiers n'étaient pas l'unique cause de leur destruction , et leur principal crime était de s'être rendus odieux et redoutables. La postérité pensera de même sur le jugement porté contre les Jésuites, et sur l'exil auquel ils ont été condamnés; elle le trouvera dur, mais, peut-être, indispensable; c'est ce que l'avenir seul pourra décider.

Au reste , indépendamment de la compassion naturelle que semblaient réclamer les jésuites âgés , malades ou sans ressources, qui après tout sont des hommes, il semble qu'on aurait pu distinguer, dans le serment qu'on exigeait , les Jésuites profes d'avec ceux qui ne l'étaient pas , et ceux qui avaient déjà renoncé à l'institut d'avec ceux qui y tenaient encore sans y être absolument liés. Qu'on exigeât le serment des Jésuites profes, dont on voulait se débarrasser , on pouvait juger cette précaution essentielle ; mais était-il nécessaire d'exiger autre chose des Jésuites non profes, qu'une simple promesse qu'ils ne se lieraient point à l'institut, et autre chose des ex-Jésuites qu'une simple déclaration qu'ils y avaient renoncé ? La conduite contraire qu'on a tenue pouvait conserver à la société des sujets qui étaient disposés à la quitter, et auxquels on ôtait toute autre ressource; cette rigueur même pouvait rendre à l'ordre des membres qu'il avait déjà perdus.

En proposant ces réflexions , on est bien éloigné de désapprouver la conduite des magistrats, qui par de justes raisons , sans doute, ont cru devoir en user autrement; il est bon cependant d'observer que plusieurs parlemens ont cru devoir tenir une conduite contraire; après avoir dissous l'institut, ils ont laissé aux Jésuites dispersés tous leurs droits de citoyens ; mais n'est-il pas à craindre , qu'en les conservant ainsi dans plus de la moitié du royaume , on n'ait laissé à ces hommes , qu'on croit si remuans , un moyen de tramer des intrigues d'autant plus dangereuses qu'elles seront cachées ? Encore une fois le temps seul peut apprendre quels sont les juges qui ont pris le meilleur parti dans cette affaire ; si les uns n'ont pas été trop rigoureux, et si les autres en voulant l'être moins , n'ont pas enterré le feu sous la cendre.

Quelques parlemens d'ailleurs n'avaient rien prononcé contre l'institut; et les Jésuites subsistaient encore en entier dans une partie de la France. Il y avait lieu d'appréhender, qu'au premier signal de ralliement , la patrie dispersée se rejoignant tout k coup

DES JÉSUITES. t

li la patrie réunie , ne formât une société nouvelle, avant menu qu'on fût en état de la combattre. La sagesse et l'honneur même du gouvernement semblaient exiger que la jurisprudence à l'égard des Jésuites, quelle qu'elle pût être, fût uniforme dans tout le royaume. Ces vues paraissent avoir dicté l'édit par lequel le roi vient d'abolir la société dans toute l'étendue de la France, en permettant d'ailleurs à ses membres de vivre tranquillement dans leur patrie , sous les yeux et sous là protection des lois. Puissent les intentions pacifiques de notre auguste monarque être couronnées par le succès qu'elles méritent !

C'est sans doute pour mieux remplir ces intentions respectables, que le parlement de Paris , en enregistrant le nouvel édit, a ordonné aux Jésuites de résider chacun dans leur diocèse , et de 6e représenter tous les six mois aux magistrats du lieu qu'ils habiteront. On ignore si les Jésuites déjà retirés dans les pays étrangers, jugeront à propos de se soumettre à cette contrainte. Le même arrêt leur défend d'approcher de Paris de dix lieues, ce qui les relègue au moins à six lieues de Versailles , mais ne leur interdit pas le séjour de Fontainebleau et de Compiègne, que la cour habite au moins trois mois de l'année. On a cru , sans doute , que durant un si court espace de temps , leurs intrigues à la cour ne seraient point à craindre ; Dieu veuille qu'on ne se •oit pas trompé !

En bannissant les Jésuites par son premier arrêt , le parlement de Paris leur avait assigné des pensions pour leur subsistance; cet adoucissement à leur exil paraissait à bien des gens une sorte de contradiction . Pourquoi , disait-on , faciliter la retraite dans les pays étrangers à des sujets réputés dangereux, apôtres du régicide, ennemis de l'État , et qui en refusant de renoncer à la société , préfèrent leur général italien à leur souverain légitime ? Ce n'est pourtant pas qu'on doive blâmer avec sévérité cette contradiction apparente; quand on la désapprouverait en rigueur logique, ce qu'il ne nous appartient pas de décider, on devrait encore plus l'excuser en faveur de la loi naturelle, qui existait avant qu'il y eût des jansénistes et des Jésuites. Ceux qui se sont liés à l'institut de la société , ne l'ont fait que sous la sauvegarde de la foi publique et des lois ; s'ils ont refusé d'y renoncer, ce peut être par une délicatesse de conscience toujours respectable , même dans les hommes qui ont tort : en les immolant à la nécessité qu'on a crue indispensable , de ne plus souffrir de Jésuites en France , il eût été inhumain de les priver des besoins de la vie, et de leur interdire jusqu'à l'air qu'ils respirent. Au reste, ces réflexions, bien ou mal fondées, n'ont plus lieu , dès qu'on permet aux Jésuites, sans rien eiiger d'eux, de rester

dans le royaume ; après avoir privé la société de ses biens , il est juste de fournir à ses membres le moyen de subsister, puisqu'on croit pouvoir, sans inconvénient, les rendre a l'Etat à qui ils appartiennent.

N'oublions pas , avant de finir ce récit, une circonstance singulière, bien propre à montrer sous son véritable point de vue le prétendu intérêt pour la religion , dont plusieurs de ses ministres, cherchent à se parer. Quelques évêques qui résident dans leurs diocèses, se joignirent par des mandemens à l'archevêque défenseur des Jésuites; d'autres évêques, qui ne résident pas, étaient prêts à s'y joindre aussi. Le parlement fit mine de vouloir renouveler et faire observer à la rigueur les anciennes loi* sur la résidence ; alors ces évêques se turent , et leur zèle menaçant expira sur leurs lèvres. Déconcertés et humiliés de leur impuissance contre les ennemis des Jésuites, ils chercheront peut-être, pour leur dédommagement, à se rabattre sur les philosophes, qu'ils accusent bien injustement d'avoir communiqué au parlement de Paris leur prétendue liberté de penser; déjà même quelques uns de ces prélats, à ce qu'on assure, ont pris cette triste et faible revanche ; semblables à ce malheureux passant sur lequel il était tombé quelques tuiles du haut d'une maison dont on réparait le toit, et qui , pour se venger, lançait des pierres au premier étage , n'ayant pas , disait-il , la force de les jeter plus haut.

Tel a été dans le royaume le sort des Jésuites; les circonstances de leur destruction ont été bien étranges à tous égards; l'orage est parti du lieu d'où on l'attendait le moins, du Portugal, le pays de l'Europe le plus livré aux prêtres et aux moines; qui ne paraissait pas fait pour se délivrer si promptement des Jésuites, et encore moins pour donner sur cela l'exemple. Leur anéantissement en France a été préparé par le rigorisme qu'ils ont affiché malgré eux ; enfin il a été consommé par une secte mourante et avilie, qui a terminé, contre toute espérance, ce que les Arnauld, les Pascal, les Nicole n'auraient pu ni exécuter, ni tenter , ni même espérer. Quel exemple plus frappant de cette fatalité inconcevable qui semble présider aux choses humaines , et les amener, lorsqu'on s'y attend le moins, au point «le la maturité ou de la destruction? C'est un beau chapitre à ajouter à l'histoire des grands événemens par les petites causes.

Trois ans avant la destruction des Jésuites (en 1769) » en parlant des deux partis qui divisaient l'Eglise de France, je disais du parti le plus puissant, qu'il cesserait bientôt de l'être (1). On

(1) Voya t. 1 , p. 565, 5 26, de l'Abus de la Critique en matière de Religion.

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* voulu faire passer ces paroles pour une prophétie; mais comme je n'aspire pas à l'honneur d'être prophète , j étais bien éloigne de soupçonner à quel point elle était vraie.

On voyait bien que le parti jusqu'alors opprimé commençait à prendre le dessus; mais personne ne pouvait prévoir jusqu'à quel degré il devait opprimer à son tour celui dont il avait été écrasé jusqu'alors; belle matière aux ennemis de la société pour faire valoir leurs lieux communs ordinaires sur la providence de Dieu dans le soutien de ce qu'ils appellent la bonne cause.

Ce qui n'est pas moins singulier, c'est que la nation française, dans un temps où elle laissait voir sa faiblesse hors de chez elle par une guerre malheureuse , ait fait cet acte de vigueur sur ses propres foyers ; il est vrai qu'en y réfléchissant on trouverait peut-être dans le même principe la cause de tant de faiblesse au dehors , et d'une si grande force , ou si l'on veut , d'une si grande fermentation au dedans ; mais cette discussion politique nous mènerait trop loin , et n'est pas de notre sujet.

Ce qui est plus singulier encore, c'est qu'une entreprise qu'on aurait crue bien difficile et impossible même au commencement de 1761 , ait été terminée en moins de deux ans, sans bruit, sans résistance et avec aussi peu de peine qu'on en aurait eu à détruire les capucins et les pic pus. On ne peut pas dire des Jésuites que leur mort ait été aussi brillante que leur vie. Si quelque chose même doit les humilier, c'est d'avoir péri si tristement, si obscurément, sans éclat et et sans gloire. Rien ne décèle mieux une faiblesse réelle , qui n'avait plus que le masque de la force. Ils diront sans doute qu'ils n'ont fait et n'ont voulu qu'exécuter à la lettre le précepte de l'Evangile, quand on vous persécute dans une ville , fuyez dans une autre. Mais pourquoi > après avoir oublié ce précepte pendant deux cents ans , s'en sont-ils souvenus si tard ?

Enfin , ce qui doit mettre le comble à l'étonnement , c'est que deux ou trois hommes seuls, qui ne se seraient pas cru destinés à faire une telle révolution , aient imaginé et mis à fin ce grand projet ; l'impulsion générale donnée à tout le corps de la magistrature a été leur ouvrage , et le fruit de leur impétueuse activité. Les hommes en effet sont rarement conduits par les esprits froids et tranquilles. La paisible raison n'a point toute seule cette chaleur nécessaire pour persuader ses opinions et faire entrer dans ses vues ; elle se contente d'instruire son siècle à petit bruit et sans éclat , et d'être ensuite simple spectatrice de l'effet bon ou mauvais que ses leçons auront produit. Elle ressemble, si on peut employer cette comparaison, au Vieux de la Montagne, à la voix duquel des jeunes gens ses disciples

couraient se précipiter , mais qui se gardait bien de se précipiter lui-même.

Il est vrai que ce petit nombre d'bommes qui ont mis tous les tribunaux du royaume en mouvement contre les Jésuites , ont trouvé la nation favorablement disposée pour cette fermentation, et empressée de l'appuyer par ses discours. Nous disons par ses discours; car en France tout ce que la nation peut faire, c'est de parler à tort et à droit , pour ou contre ceux qui la gouvernent ; mais il faut avouer aussi que le cri public y est compté pour quelque chose. La philosophie , à laquelle les jansénistes avaient déclaré une guerre presque aussi vive qu'à la compagnie de Jésus , avait fait, malgré eux et par bonheur pour eux, des progrès sensibles. Les Jésuites, intolérans par système et par état, n'en étaient devenus que plus odieux, on les regardait, si je puis parler de la sorte, comme les grands grenadiers du fanatisme , comme les pl us dangereux ennemis de la raison , et comme ceux dont il lui importait le plus de se défaire. Les parlemens, quand ils ont commencé à attaquer la société, ont trouvé cette disposition dans tous les esprits. Cest proprement la philosophie qui , par la bouche des magistrats , a porté l'arrêt contre les Jésuites; le jansénisme n'en a été que le solliciteur. La nation, et les philosophes à sa tête, voulaient l'anéantissement de ces pères , parce qu'ils sont intolérans , persécuteurs , turbulens et redoutables; les jansénistes le désiraient , parce que les Jésuites soutiennent la grâce versatile, et eux la grâce efficace. Sans celte ridicule querelle de l'école; et la fatale bulle qui en a été le fruit , la société serait peut-être encore debout , après avoir tant de fois mérité sa destruction pour des causes un peu plus réelles et plus graves. Mais enfin elle est détruite , et la raison est vengée.

Qu'importe de qoel bras Dieu daigne se serrir?

A ces réflexions on peut en joindre une autre non moins importante , et faite pour servir de leçon à tous les religieux qui seraient tentés de ressembler aux Jésuites. Si ces pères eussent été assez raisonnables pour borner la considération de la société à celle qu'elle pouvait tirer des sciences et des lettres, cette considération aurait été plus solide , moins enviée et plus durable. C'est l'esprit d'intrigue et d'ambition qu'ils ont montré, ce sont les vexations qu'ils ont exercées , c'est , en un mot , leur puissance énorme , ou crue telle, et surtout l'insolence qu'ils y joignaient , qui les a perdus. On ne saurait croire jusqu'à quel point ils avaient porté l'audace dans ces derniers temps : voici un trait assez récent qui achèvera de les faire connaître.

Benoit XIV, au commencement de son pontificat , accepta la dédicace d'un ouvrage que le père Norbert, capucin, avait fait contre les Jésuites ; car ils étaient parvenus à armer contre eux jusqu'aux capucins. Tu quoque , lirute (i)? s'écriait à cette occasion un fameux satirique. Le pape crut pouvoir permettre à Norbert de rester à Rome sous sa protection. Il n'en eut pas le crédit; les Jésuites firent si bien par leurs manœuvres, qu'ils parvinrent à chasser le capucin , non-seulement des Etats du pape, mais même de tous les Etats catholiques ; il fut obligé de se réfugier à Londres, et ne trouva qu'en 1759 un asile en Portugal, lorsque la société en fut expulsée ; il eut la satisfaction , comme il le raconte lui-même, d'assister au supplice de Malagrida, et de dire la messe pour le repos de son âme, tandis qu'on achevait de brûler son corps.

La persécution exercée par les Jésuitesavec acharnement contre le malheureux moine protégé par Benoit XIV, avait fort irrité ce pape contre eux; il ne perdait aucune occasion de leur donner tous les dégoûts qui dépendaient de lui. Les jansénistes même ne doutent pas que s'il eût vécu , il n'eût profité de la circonstance de leur destruction en Portugal et en France, pour anéantir la société; mais, quoi qu'on en dise, il n'y a pas d'apparence qu'un pape, quel qu'il puisse être, pousse jamais jusqu'à ce point l'oubli de ses vrais intérêts. Les Jésuites sont les janissaires du souverain pontife , redoutables quelquefois à leur maître, comme ceux de la Porte Ottomane , mais nécessaires comme eux au soutien de l'Empire. L'intérêt de la cour de Rome est de les réprimer et de les conserver ; Benoit XIV avait trop d'esprit pour ne pas penser de la sorte. Le czar Pierre, il est vrai , cassa d'un seul coup quarante mille slrélitz révoltés qui étaient ses meilleurs soldats; mais le czar avait vingt millions de sujets, et pouvait refaire d'autres strélitz; et le pape, dont toute la puissance ne se soutient que par la milice spirituelle qui est à ses ordres, ne pourrait pas aisément en refaire une semblable aux Jésuites , aussi bien disciplinée, aussi dévouée à l'église romaine, et aussi redoutable aux ennemis du souverain pontife.

Ce que l'on peut assurer avec vérité , c'est que le pape Benoit XIV se serait mieux conduit dans leur affaire que Clément XIII; il n'eût point, comme celui-ci , écrit au roi qui lui faisait l'honneur de le consulter, qu'il fallait que les Jésuites restassent comme ils étaient; il eût répondu d'une manière

(1) Et toi aussi j mon cher Bru tus ! On assure que le satirique donnait an mot Brute une interprétation plus maligne, que nous ne prétendons pas approurer.

équivoque, comme il avait fait au sujet des sacremens refuse* aux jansénistes ; il eût gagné du temps ; il eût accordé aux parlemens quelques modifications de l'institut, au moins par rapport aux Jésuites français; il eût flatté et intéressé les jansé* nistes par quelque bulle en faveur de la grtlce efficace; enfin il eût amorti les coups qu'on portait à son régiment des gardes. Mais il semble que dans cette affaire les Jésuites et leurs amis aient été frappés d'un esprit de vertige, et qu'ils aient fait euxmêmes tout ce qu'il fallait pour précipiter leur ruine. Pour la première fois ils se sont montrés inflexibles dans la circonstance oii il leur importait le plus de ne pas l'être ; ils ont cabale en secret et parlé ouvertement à la cour contre leurs ennemis ; ils ont crié que la religion était perdue si on se défaisait d'eux; qu'on ne les chassait que pour établir en France l'incrédulité et l'hérésie; et par là ils ont jeté de l'huile sur le feu, au lieu de l'éteindre. Il semble que les jansénistes aient fait à Dieu, pour la destruction de la société , cette prière de Joad dans Aihalie :

Daigne, daigne , grand Dieu , aur son chef et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De leur destruction funeste avant-coureur.

Aussi ces jansénistes ont-ils bien assuré, dans leur langage dévot, que le doigt de Dieu s'était montré de toutes parts dans cette affaire ; hélas! a répondu un ci-devant Jésuite, apparemment consolé de ne plus l'être , ce sont bien les quatre doigts et le pouce !

Voilà donc cette société fameuse retranchée du milieu de nous ; plaise au ciel que ce soit sans retour , ne fût-ce que pour le bien de la paix, et qu'on puisse enfin dire : hic jacet ! Ses meilleurs amis sont trop bons citoyens pour penser le contraire; le rétablissement de cette société remuante, irritée et fanatique, ferait plus de mal à l'Etat, qu'il ne pourrait , dans l'idée même de ses partisans, procurer de bien à l'Eglise. Cet événement, si la Providence veut qu'il soit durable , fera non-seulement une époque, mais selon bien des gens, une vraie ère chronologique dans l'histoire de la religion ; on datera désormais dans cette histoire de Yhégire jésuitique (i) , au moins en Portugal et en France ; et les jansénistes espèrent que ce nouveau comput ecclésiastique ne tardera pas à être admis dans les autres pays catholiques. C'est le but des prières ferventes qu'ils adressent à Dieu pour le plus grand bien de leurs ennemis , et pour faire rentrer la société en elle-même.

Rien ne sera sans doute plus profitable et plus flatteur pour

(i) On tait qu'hégire »ignifie/uile, expulsion.

eux. On sait bien que tout janséniste, pourvu qu'il puisse dire, comme /es sauvages de Candide, mangeons du jésuite, sera au comble du bonheur et de la joie; mais il reste à savoir quelle utilité la raison, qui vaut bien le jansénisme, tirera enfin d'une proscription tant désirée. Je dis la raison et non pas V irréligion ; c'est une précaution nécessaire à prendre ; car la théologie des jansénistes est, comme nous l'avons vu, si raisonnable, qu'ils sont sujets à regarder les mots de raison et irréligion comme synonymes. Il est certain que l'anéantissement de la société peut procurer à la raison de grands avantages, pourvu que l'intolérance jansénienne ne succède pas en crédit à l'intolérance jésuitique ; car, on ne craint point de l'avancer , entre ces deux sectes , l'une et l'autre méchantes et pernicieuses, si on était forcé de . choisir, en leur supposant le même degré de pouvoir, la société qu'on vient d'expulser serait la moins tyrannique. Les Jésuites, gens accommoda ns , pourvu qu'on ne se déclare pas leur ennemi , permettent assez qu'on pense comme on voudra. Les jansénistes, sans égards comme sans lumières, veulent qu'on pense comme eux ; s'ils étaient les maîtres, ils exerceraient sur les ouvrages,* sur les esprits, sur les discours , sur les mœurs, l'inquisition la plus violente. Heureusement il n'est pas fort à craindre qu'ils prennent jamais beaucoup de crédit; le rigorisme qu'ils professent ne fera pas fortune à la cour, où l'on veut bien être chrétien, mais à condition qu'il en coûtera peu ; et leur doctrine de la prédestination et de la grâce est trop dure et trop absurde pour ne pas révolter les esprits. Que les étrangers fassent à la France tant qu'ils voudront des reproches , peu importans en eux-mêmes, sur le peu d'intérêt qu'elle parait prendre à sou théâtre national, si e>limé de toute l'Europe, et sur la faveur distinguée qu'elle accorde à sa musique , vilipendée de toutes les nations; ces étrangers, nos envieux et nos ennemis, n'auront sûrement jamais le funeste avantage de faire à notre gouvernement un reproche plus sérieux, celui de prendre pour objet de sa protection des hommes sans talens , sans esprit , ignorés et ignorans, après avoir autrefois exercé une persécution violente contre les illustres et respectables pères d'une si chétive postérité. D'ailleurs, la nation qui commence à s'éclairer, s'éclairera vraisemblablement de plus en plus. Les disputes de religion se- . ront méprisées, et le fanatisme deviendra en horreur. Les magistrats qui ont proscrit celui des Jésuites sont trop éclairés , trop citoyens , trop au niveau de leur siècle, pour souffrir qu'un autre fanatisme y succède; déjà même quelques uns d'eux , eu- • tre autres M. de La Chalotais , s'en sont expliqués assez ouvertement pour mécontenter les jansénistes, et pour mériter Thon-

68 SLR LA DESTRUCTION

neur d'être mis par eux au rang des philosophes. Cette secte semble dire comme Dieu , dont elle emploie si souvent et si abusivement le langage : celui qui n'est pas pour moi est contre moi; mais elle n'en fera pas pour cela plus de prosélytes. Les Jésuites étaient des troupes régulières , ralliées et disciplinées sous l'étendard de la superstition ; c'était la phalange macédonienne qu'il importait à la raison de voir rompue et détruite. Les jansénistes ne sont que des cosaques et des pandours , dont la raison aura bon marché, quand ils combattront seuls et dispersés. En vain crieront-ils à leur ordinaire qu'il suflit de montrer de l'attachement à la religion pour être ba floué des philosophes modernes. On leur répondra que Pascal , Nicole , Bossuet, et les écrivains de Port-Royal étaient attachés a la religion , et qu'il n'est aucun philosophe moderne, au moins digne de ce nom , qui ne les révère et ne les honore. En vain s'imagineront-ils que pour avoir succédé au jansénisme de Port-Royal , ils doivent succéder à la considération dont il jouissait; c'est comme si les valets-de-chambre d'un grand seigneur voulaient se faire appeler tes héritiers, pour avoir eu de la succession quelques méchans habits. Le jansénisme dans Port-Royal était une tache qu'il effaçait par un grand mérite ; dans ses prétendus successeurs , c'est leur seule existence ; et qu'est-ce dans le siècle où nous vivons qu'une existence si pauvre et si ridicule?

Aussi ue doute-l-on poiut que la ruine de leurs ennemis n'amène bientôt la leur, non pas avec violence, mais lentement , par transpiration insensible , et par une suite nécessaire du mépris que cette secte inspire à tous les gens sensés. Les Jésuites expulsés par eux , et les entraînant dans leur chute , peuvent adresser dès ce moment à leur fondateur S. Ignace cette prière pour leurs ennemis : Mon père, pardonnez-leur , car ils ne savent ce qu'ils font.

Parlons sérieusement et sans détour; il est temps que les lois prêtent à la raison leur secours pour anéantir cet esprit de parti , qui a si long-temps troublé le royaume par des controverses ridicules ; controverses, on ose le dire, plus funestes à l'État que l'incrédulité même, quand elle ne cherche pointa faire des prosélytes. Un grand prince reprochait à un de ses officiers d'être janséniste ou moliniste, je ne sais plus lequel des deux; on lui répondit qu'il se trompait, et que cet officier était athée; s'il n est qu athée , répondit le prince, c'est autre chose, cl je n'ai rien à dire. Celte réponse, qu'on a voulu tourner eu ridicule, était cependant très-sage; le prince, comme chef de l'Etat, n'a rien à craindre de l'athée qui se tait et ne dogmatise pas. Ce . malheureux , très-coupable aux yeux de Dieu et de la raisou ,

n'est nuisible qu'à lui-même et non aux autres ; l'homme de parti, le controversiste trouble la société par ses vaines disputes. Ce n'est pas ici le cas de la loi de Solon , par laquelle tous ceux qui ne prenaient point parti dans les séditions , étaient déclarés infâmes. Ce grand législateur était trop éclairé pour mettre de ce nombre les disputes de religion , si peu faites pour intéresser de vrais citoyens ; il eût plutôt attaché de l'honneur à les fuir et les mépriser.

Nos ténébreuses querelles théologiques ne bornent pas au dedans du royaume le tort et le mal qu'elles nous causent; elles avilissent aux yeux de l'Europe notre nation déjà trop humiliée par ses malheurs ; elles font dire aux étrangers et jusqu'aux Italiens même , que les Français ne savent se passionner que pour des billets de confession, ou pour des bouffons, pour la bulle Uuigenitus , ou pour l'opéra comique. Telle est l'idée très-injuste qu'une poignée de fanatiques donne à toute l'Europe de Ja nation française , dans un temps néanmoins ou la partie vraiment estimable de cette nation est plus éclairée que jamais, plus occupée d'objets utiles , et plus pleine de mépris pour les sottises et pour les hommes qui la déshonorent.

Ce n'est pas seulement l'honneur de la France qui est intéressé à l'anéantissement de ces vaines disputes ; l'honneur de la religion l'est encore davantage, par les obstacles qu'elles opposent à la conversion des incrédules. Je suppose qu'un de ces hommes , qui ont eu le malheur de nos jours d'attaquer la religion dans leurs écrits , et contre lesquels les Jésuites et les jansénistes se sont également élevés , s'adresse en même temps aux deux plus intrépides théologiens de chaque parti , et leur tienne ce discours : Vous avez raison, messieurs , de crier au scandale contre moi, et mon intention est de le réparer. Dictez-moi donc de concert une profession de foi propre à cet objet , et qui me réconcilie d'abord avec Dieu, ensuite avec chacun de vous. Dès le premier article du Symbole , je crois en Dieu tout-puissant , il mettrait infailliblement aux prises ses deux catéchistes, en leur demandant , si Dieu est également tout-puissant sur les cœurs et sur les corps? Sans doute, assurerait le janséniste ; non pas tout-àfait , dirait le jésuite entre ses dents. Vous êtes un blasphémateur, s'écrierait le premier; et vous, répliquerait le second, un destructeur de la liberté et du mérite des bonnes œuvres. S'adressant ensuite l'un et l'autre à leur prosélyte : Ah ! monsieur, lui diraient-ils , r incrédulité vaut encore mieux que V abominable théologie de mon adversaire ; gardez^vous de confier votre Ame à de si mauvaises mains. Si un aveugle, dit l'Évangile , en conduit un autre, ils tomberont tous deux dans la fosse. Il fauteon-

7o SLR LA DESTRUCTION

venir que l'aveugle incrédule doit se trouver un peu embarrassé entre deux hommes qui s'offrent chacun de lui servir de guide , et s'accusent réciproquement d'être plus aveugles que lui. Messieurs, leur dira-t-il sans doute, je vous remercie run et Vautre de vos offres charitables; Dieu m* a donné , pour me conduire dans les ténèbres , un bâton qui est la raison , et qui doit, dites-^wus, me mener à la foi ; hé bien, je ferai usage de ce bâton salutaire , j'irai droit où il me conduira , et j'espère en tirer plus d'utilité que de vous deux.

Il ne reste donc plus au gouvernement et aux magistrats , pour l'honneur de la religion et de l'Etat , que de réprimer et d'avilir également les deux partis. Nous le disons avec d'autant plus de confiance , que personne ne révoque en doute l'impartialité des sages dépositaires de la justice , et le profond mépris qu'ils ont pour ces querelles absurdes, dont leur ministère a exigé qu'ils prévinssent les dangereux effets. Avec quelle satisfaction les citoyens sages et éclairés ne les verront-ils pas consommer leur ouvrage? Le gazetier janséniste et les convulsionnaires (i) ne doivent-ils pas attendre d'eux, à la première occasion, le même traitement que les Jésuites, avec cette différence néanmoins qu'où doit mettre , quant à l'éclat , entre la punition d'une noblesse révoltée et celle d'uue populace remuante? Les Jésuites débitaient leurs dangereuses maximes au grand jour ; les convulsionnaires et le gazetier janséniste prêchent et impriment leurs impertinences dans les ténèbres; l'obscurité seule, dont ces misérables s'enveloppent, peut les dérober au sort qu'ils méritent; peut-être même ne faut-il, pour les détruire, que leur ôter cette obscurité , qu'ordonner aux convulsionnaires, sous peine du fouet , de représenter leurs farces dégoûtantes , non dans un galetas, mais à la foire, pour de l'argent, entre les danseurs de corde et les joueurs de gobelets, qui les feront bientôt tomber ; et au gazetier janséniste , sous peine d'être promené sur un âne , d'imprimer son libelle ennuyeux , non dans son grenier, mais chez un libraire autorisé, chez celui , par exemple, du Journal chrétien, si répandu et si digne de l'être. Convulsionnaires et gazetiers s'évanouiront , dès qu'ils auront perdu Je petit mérite qui leur reste , celui de la clandestinité. Bientôt le nom des jansénistes sera oublié , comme celui de leurs adversaires est procrit ; la destruction des uns et la disparition des autres ne laisseront plus de traces qui les rappelle ; cet événement , comme tous ceux qui l'ont précédé , sera effacé et ense-

( i) On assure que, dè» le lendemain de l'expulsion des Jésuite» , les con millionnaires onl commence' a la prédire. C'est ainsi qu'ils onr toujours prophétisé j et, ce qui esl bien surprenant, ils ne se sont jsu<ais trompes.

veli comme ceux qui suivront ; et il en restera tout au plus cette plaisanterie française , que le chef des Jésuites est un capitaine réformé qui a perdu sa compagnie.

Nous observerons, en finissant, que le titre de compagnie de Jésus est encore un des reproches que les jansénistes ont faits aux Jésuites, comme une dénomination trop fastueuse, par laquelle ils semblaient s'attribuer à eux seuls la qualité de chrétiens ; c'est un assez mince sujet de querelle , qui prouve seulement ce que nous avons déjà dit , que la haine a fait armes de tout pour les attaquer; le véritable crime de la société, on ne saurait trop le redire , n'est pas de s'être appelée compagnie de Jésus , mais d'avoir été réellement une compagnie d'intrigans et de fanatiques ; d'avoir taché d'opprimer tout ce qui lui faisait oin- Lrage ; d'avoir voulu tout envahir; de s'être mêlée dans toutes les affaires et dans toutes les factions; d'avoir plus cherché, ou un mot , à se rendre nécessaire qu'à se rendre utile.

L'esprit de vertige qui a causé le malheur des Jésuites en France , semble leur annoncer un pareil sort dans le reste de l'Europe. Depuis long-temps ils sont sans crédit dans les États du roi de Sardaigne et de la république de Venise , et le peu d'existence qu'ils y conservent pourrait bien être ébranlé de nouveau par les secousses qu'ils viennent d'éprouver ailleurs; leur conduite en Silésie pendant la dernière gnerre , n'a pas disposé favorablement pour eux un prince , d'ailleurs ennemi de la superstition et de l'engeance monastique; la maison d'Autriche, qui les a tant protégés , commence à se lasser d'eux et à les connaître pour ce qu'ils sont; et ils ont tout lieu de craindre que la bombe qui a crevé en Portugal et en France , ne lance des éclats contre eux dans toutes les parties de l'Europe.

Nous terminerons cet écrit par les questions dont il a été parlé plus haut, sur le serment qu'on a exigé des Jésuites (1); elles sont proposées de manière qu'il ne parait pas y avoir de doute , ni sur la réponse qu'on doit faire à chacune , ni par conséquent sur le parti que ces pères auraient dû prendre. Il semble que dans les écrits publiés à ce sujet par les jansénistes et par les Jésuites , on ait pris à tâche de s'écarter du vrai point de vue de la question. Aux vaines déclamations qui ont été imprimées de part et d'autre , l'auteur paraît avoir voulu substituer un peu de logique, c'est le secret d'abréger bien des contestations, que la rhétorique des avocats et celle des raandemens rendraient éternelles.

(t) Ces questions paraissent avoir été écri tes dans l'intervalle de l'arrêt qui ordonnait aux Jésuites le serment à l'arrêt qui les a bannis. On a cru qu'elles pourraient être utiles , si quelque circonstance imprévue paraissait un jour exiger qu'on obligeât les Jésuites de renoncer expresse ment à l'institut.

I. Le roi , ou les magistrats qui le représentent , ne sont-ils pas juges compétens, pour décider si un institut religieux est conforme ou contraire aux lois de l'État ?

H. Est-il nécessaire que la puissance spirituelle concoure avec la temporelle pour cette décision purement civile?

III. Les sujets du roi , qui se sont soumis à cet institut religieux , ne s'y sont-ils pas soumis dans la supposition, dans la persuasion même, que le roi et l'État l'approuvaient?

IV. Si le roi ou les magistrats qui le représentent , ayant d'abord permis ou toléré l'institut, viennent à juger ensuite qu'il ne peut s'accorder avec les lois de l'État , les sujets du roi qui s'étaient soumis à cet institut , et qui prendraient le parti d'y renoncer, blesseraient-ils en cela leur conscience?

Y. La renoncialiou à l'institut emporte-t-elle la renonciation au vœu de chasteté et à celui de pauvreté qu'ils ont faits, et que ni le roi ni les magistrats ne les empêchent d'observer ?

VI. Est-ce entreprendre sur les droits de la puissance spirituelle , de déclarer que leur vœu d'obéissance , envisagé du seul côté civil , ne saurait s'accorder avec l'obéissance qu'ils ont vouée en naissant à leur légitime souverain ; obéissance en vertu de laquelle ils vivent dans les États de ce souverain sous la protection des lois?

VII. Si le vœu qu'ils ont fait comme sujet , est déclaré contraire à celui qu'ils ont fait comme religieux , ce second vœu n'est-il pas nul de lui-même , étant détruit par un vœu plus ancien et plus sacré?

VIII. S'ils se croient , nonobstant cette considération , engagés par leur vœu d'obéissance; s'ils préfèrent l'état de religieux à celui de sujets, le prince, ou les magistrats qui le représentent , ne peuvent-ils pas, ne doivent-ils pas même les déclarer déchus de leurs droits de citoyens , èt les obliger à quitter l'État dont ils ne veulent pas être membres?

IX. Lés religieux profès qui renonceront à l'institut, et qui sont liés d'ailleurs par leur vœu de pauvreté, et parla renonciation à leurs biens, ne sont-ils pas en droit d'exiger que l'État se charge de leur subsistance?

X. Les religieux profes qui , en refusant de renoncer à leur vœu d'obéissance , recevraient ou de la cour, ou de leurs amis , nonobstant leur vœu de pauvreté, des pensions beaucoup plus fortes qu'ils ne leur est nécessaire pour subsister , ne prouveraient-ils pas par cette conduite qu'ils étaient beaucoup moins attachés à leurs rœu.v qu'à leur général ; qu'ils refusaient bien plus par orgueil que par religion de renoncer à la société; qu'il* «fiaient en uu mot plus jésuites que chrétiens.

XI. Ceux des religieux projes qui renonceront à l'institut , ne doivent-ils pas en même temps , pour mettre à couvert leur religion et leur honneur , déclarer les motifs d'attachement à leur souverain et à leur patrie, qui les obligent à cette renonciation , et demander acte de cette déclaration juridique ?

XII. Est-il nécessaire d'exiger autre chose des religieux nonprof es qu'une simple déclaration juridique qu'ils n'ont point fait de vœux , et la promesse de n'en point faire ?

XIII. Et à l'égard de ceux qui ont renoncé d'eux-mêmes à l'institut , avant l'arrêt qui exige le seriuent , est-il nécessaire d'en exiger autre chose que la simple déclaration juridique qu'ils y ont renoncé?

XIV. Les Jésuites n'embarrasseront-ils pas également les jansénistes leurs ennemis, soit qu'ils prêtent lo serment qu'on exige, soit qu'ils ne le prêtent pas ? S'ils le prêtent , ils ôtent à ces ennemis acharnés l'espérance et le plaisir de les voir bannir ; s'ils refusent de le prêter, ils réfutent sans réplique l'imputation qu'on leur a tant faite , de se jouer de la religion et des sermens. Dans le premier cas , ils déconcertent la haine ; dans le second , ils confondent la calomnie. Quel parti doivent-ils prendre ? celui de déconcerter la haine et de confondre la calomnie tout à la fois, en joignant au serment qu'on exige , la déclaration dont la substance est contenue dans la question XI , et dont nous donnerons plus bas la formule.

XV. Quel fléau que les querelles de religion , et en particulier que la querelle absurde et misérable du jansénisme , qui , depuis plus de cent ans, a fait tant de malheureux dans un des deux partis , et qui maintenant va en faire autant dans l'autre !

XVI. Quel bien pour les peuples et pour les rois, que la lumière de la philosophie , qui , en inspirant pour ces disputes frivoles le mépris qu'elles méritent, est le seul moyen d'empêcher qu'elles ne deviennent dangereuses?

XVII. Quel est l'auteur de ces réflexions? un Français uniquement attaché à sa patrie , qui ne s'intéresse ni à la grâce versatile , ni à la délectation victorieuse ; qui n'est ni d'aucune secte, ni d'aucun ordre, ni de la congrégation des messieurs , ni de la troupe de S. Médard ; qui n'a reçu ni de l'argent du généra] des Jésuites , ni des coups de bûches dans les greniers des convulsionnaires ; qui voudrait que les hommes vécussent en paix, et que tant de haines excitées pour des visions, tant de méchancetés profondes , occasionées par des disputes creuses, tant de malheurs enfin, causés par tant de sottises, leur apprissent une bonne fois à être sages.

AinM soit-il.

Formule de déclaration pour les religieux prof es.

Je soussigné , religieux profes de la ci-devant société dite de Jésus, déclare que, quand je me suis soumis à l'institut et au régime de ladite société, j'ai supposé, comme une condition indispensable à cet engagement , qu'il avait l'approbation du roi mon souverain légitime; Sa Majesté ayant déclaré depuis, d'une manière non équivoque, par l'organe des magistrats dépositaires de son autorité , l'incompatibilité de mon vœu d'obéissance avec le vœu plus ancien et plus sacré que j'ai fait à mon roi et à ma patrie , et me voyant obligé d'opter entre l'un ou l'autre de ces vœux que je ne puis plus observer ensemble, je crois devoir, en honneur et en conscience , m'en tenir à celui que j'ai fait comme Français et sujet de Sa Majesté. C'est par cet unique motif que je renonce à vivre désormais sous l'empire de l'institut, et du régime de ladite société; n'entendant d'ailleurs renoncer au vœu de pauvreté et à celui de chasteté que j'ai faits, et dont aucun motif ne peut m'interdire l'observation; promettant de nouveau à Dieu et à l'Eglise, en tant que besoin est , de garder la vertu de continence parfaite , et de ne recevoir de ceux qui voudront bien me procurer ma subsistance que ce qui est absolument nécessaire à cette subsistance même, suivant le précepte de S. Paul. En foi de quoi j'ai signé la présente déclaration, dont je demande acte, pour acquitter tout à la fois, sans aucune vue ni d'intérêt ni de respect humain, ce que je dois à Dieu et à mon roi.

Fait à Paris , ce...

Formule de déclaration pour les Jésuites non-prof es.

Je soussigné.... déclare que n'étant point lié jusqu'ici par les vœux de profession à la ci-devant société dite de Jésus, et le roi mon souverain ayant défendu à tous ses sujets, par l'organe des magistrats dépositaires de son autorité , de se lier à cet institut, je promets et fais serment , comme bon et fidèle sujet de Sa Majesté , de ne ra'engager dans ladite société par aucun vœu , quel qu'il puisse être. En foi, etc.

Formule de déclaration pour les ex-Jésuites.

Je soussigné déclare qu'au mois de — de l'année.... avant l'arrêt de la cour du... qui exige des ci-devant Jésuites la renonciation à l'institut, j'ai fait de moi-même cette renonciation, dont les pièces jointes à la déclaration présente feront foi.

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