PREMIÈRE LETTRE
1". décembre 17C5.
^V'othe nom, monsieur, a été pour mes lecteurs un sujet de conjectures et de questions; on a demandé quel était ce magistrat inconnu et philosophe, également ennemi des fanatique* de toute espèce, également disposé à réprimer, et la persécution que voudraient exciter les partisans de la bulle, et le trouble que ses adversaires voudraient occasi4ner pour faire parler d'eux. On a successivement nommé les juges les plus recommandables par leur intégrité, par leur esprit et par leurs lumières ; on a dû, ce me semble, n'être embarrassé que du choix; ce serait faire injure aux organes de la justice, qui doivent être sans préjugés et sans passion comme elle, de supposer qu'il y en ait un seul qui ne voie pas du même œil que vous, nos misérables disputes théologiques ; qui prenne parti dans les querelles de religion , au lieu de s'occuper à les faire rentrer dans le néant , et qui ne témoigne pas également aux controversistes de toutes les sectes le mépris dont ils sont si dignes. Si par malheur il se trouvait quelque magistrat assez au-dessous de sa place, de sa nation et de son siècle, pour se déclarer aujourd'hui partisan de Molina ou de Quesnel , du missionnaire Vincent de Paul ou du diacre Pâris, ce ne pourrait être tout au plus que quelque juge de village, congréganiste ou convulsionnaire; il ne saurait y avoir de tels hommes dans les tribunaux éclairés.
Aussi j'ai eu la satisfaction de voir, monsieur, que les membres
(1) Cette lettre était écrite avant la fin de l'année 176*5 ; différente* circonstances ont empêche* qu'elle ne parut plus tût. On craint mi'me qu'elle ne vienne aujourd'hui trop tard , car les Jésuites sont déjà presque oublies ; mais comme elle contient quelques vérités utiles , et par conséquent toujours bonnes à dire en tout temps , on s'est déterminé a la donner , au risque d'avoir assea peu de lecteurs.
les plus célèbres et les plus estimés des différens parlemens du royaume ont trouvé, comme vous, mon ouvage utile a la vérité et à la raison ; qu'ils m'ont su gré d'avoir frappé également sur la société dangereuse dont nous sommes délivrés , et sur ses pitoyables antagonistes , et de n'avoir pas fait plus de grâce à un genre de sottise qu'à l'autre. Un tel suffrage est bien propre à me consoler de la décision de quelques petites sociétés, oii j'ai, dit-on, été déclaré très-partial, parce que j'ai appelé cbacun par son nom, les Jésuites des intrigans orgueilleux , et le gazetier janséniste , un fanatique imbécile.
Si mes amis me disent vrai , monsieur , le public ne m'a pas été à cet égard moins favorable que vos confrères; je parle de ce public aussi désintéressé qu'éclairé , qui connaît les Jésuites et les jansénistes pour ce qu'ils sont, qui voit avec plaisir que les premiers n'ont plus d'existence, et qui désire qu'on n'en laisse point ou qu'on n'en donne point aux autres.
A l'égard du jugement que les deux partis ont porté de mon ouvrage, il a été tel que je m'y attendais; les jansénistes, mecontens de la justice que je leur ai rendue , m'ont accablé d'injures telles qu'ils les savent dire, et d'épigranirnes telles qu'ils les savent faire : les Jésuites ont gardé le silence; ils m'ont presque pardonné les vérités que j'ai dites sur leur compte , en faveur de la franchise avec laquelle j'ai parlé de leurs ennemis. On assure même que cette raison, si naturelle et si édifiante, m'a fait trouver grâce auprès des plus zélés partisans de Ja société dans le sacré collège : Dieu veuille qu'elle m'évite le malheur d'être mis à Y index ; je me trouverais par celte proscription en trop mauvaise compagnie , en celle des Descartes . des Bayle , des Locke , des Fleury , des Amauld et des Nicole. L'indulgence que j'ai éprouvée jusqu'à présent de la part des Jésuites et de leurs défenseurs , me rappelle l'éloge que j'ai entendu faire au père Berruyer de la fameuse apologie de l'abbé de Prades : je suis forcé d 'avouer , disait-il , que cet ouvrage est bien fait et bien écrit ; nous y sommes assez maltraités , mais nos ennemis , griiee à Dieu, le sont encore plus que nous. Il n'en faudrait pas davantage, monsieur, pour prouver la vérité de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire , que les Jésuites sont plus acconiinodans que les jansénistes modernes : pour contenter ceux-ci , il ne suffit pas de louer Port-Royal et d'attaquer la bulle et la société, il faut encore dire du bien d'eux; et Dieu m'est témoin qne j'aurais désiré y trouver matière.
Il faut pourtant que , malgré ma répugnance à peiudre les jansénistes d'aujourd'hui tels qu'ils sont, j'y aie passablement réussi, car ils ont l'air bien fâchés contre moi, si j'en juge par
leurs brochures, dont vous ignorez jusqu'aux titres que je ne vous apprendrai pas , et que j'ai déjà oubliés moi-même : mais ce que vous trouverez assez plaisant, quoique mes critiques ne le soient guère, c'est la manière dont une de ces brochures débute : Cet ouvrage , dit-on en parlant du mien , est assez véridique sur ce qui concerne les Jésuites; quelque partisan de la société m'attaquera peut-être à son tour, et commencera , je l'espère , sa critique en cette sorte : Cet ouvrage est assez véridique sur ce qui concerne les jansénistes. Il ne restera plus qu'à réunir les deux jugemens; et de la vérité avouée de chaque moitié de l'ouvrage , il en résultera celle du tout.
Cependant, comme je me pique, monsieur, d'être encore plus véridique sur ce qui concerne les Jésuites , que les jansénistes ne me l'accordent , permettez-moi de revenir ict sur quelques faits qui les regardent, et que je n'ai pas exactement rapportés.
I. J'avais avancé, sur la foi du bruit public, que leur général , ne sachant que faire des nouveaux venus que le Portugal lui envoyait en foule , les avait laissé périr de misère dans les vaisseaux même qui les avaient apportés. Si la chose était vraie, un pareil chef ne mériterait guère de commander une milice si dévouée à ses ordres : mais des personnes dignes de foi,' et qui sont sur les lieux , m'assurent que le fait est faux, et que le général a recueilli de son mieux les Portugais expatriés. On ajoute seulement que l'asile qu'il leur a donné l'a mis hors d'état d'en accorder un pareil aux Jésuites français, qui par là se sont trouvés san* refuge. Peut-on s'empêcher , monsieur, de voir avec des yeux de compassion tant de malheureux, parmi lesquels il n'y a peut-être pas vingt coupables ? Les droits de l'humanité arrachent cette réflexion ; mais le genre humain a été condamné pour le péché d'un seul, et la société pour le crime de quelques uns.
II. Un Français, homme d'esprit, connu avantageusement dans les lettres, et qui paraît avoir beaucoup fréquenté à Rome le feu cardinal Passionei (Grosley), dit dans ses Observations sur V Italie et sur les Italiens : Il ne manquait à la belle et nombreuse bibliothèque de ce cardinal, que les écrivains jésuites; il se vantait hautement de n'en avoir aucun. Sur un témoignage si formel et si peu récusable, qui n'aurait cru, comme moi, le fait exactement vrai? Cependant un savant géomètre in écrit d'Italie qu'un des premiers livres qu'il ait vu dans la bibliothèque du cardinal, était celui du père Cizati, cité par Newton à l'occasion des comètes. Après cela , fions-nous à l'histoire ; tout ce qu'on peut dire pour concilier les deux faits, c'est qu'apparemment
le cardinal n'avait admis dans sa bibliothèque que deux ou trois livres de Jésuites plus recommandâmes par leur rareté que par leur valeur ; ou peut-être que son aversion pour les Jésuites se fortifiant avec le temps, il avait jeté au feu le peu de livres qu'il avait gardé de ces pères.
III. Ce que j'ai avancé au sujet du père Petau, et des traverses qu'il essuya dans la société , a besoin aussi de quelque éclaircissement. La première époque des chagrins qu'on lui suscita fut , comme je l'ai dit, l'opinion très-mal sonnante qu'il avait avancée et soutenue dans un de ses ouvrages, que les Pères des premiers siècles n'avaient pas eu sur la divinité du V erbe des idées bien nettes et bien précises : cette dangereuse assertion paraissait donner quelque atteinte aux canons du concile de Nicée; les ennemis des Jésuites crièrent à l'arianisme ; les supérieurs du père Petau, qui avaient d'abord approuvé son livre, furent prêts, suivant leur coutume, à sacrifier leur confrère quand ils se virent en péril, et le père Petau se hâta de replâtrer son assertion hardie par une espèce de rétractation , qui au fond ne remédiait à rien , et qui mettait seulement l'auteur en contradiction avec lui-même. Cette première persécution fut bientôt suivie d'une autre plus violente : il fut accusé et convaincu d'avoir écrit des choses favorables aux erreurs des jansénistes , sous prétexte de développer la doctrine de S. Augustin ; nouvelles tracasseries de la part de ses confrères , nouvelle rétractation et nouvelles contradictions de la part du père Petau; excédé de tant de vexations, ce savant et respectable écrivain aurait dès lors renoncé à la société, s'il l'avait pu; peut-être même, s'il eût refusé de se rétracter, aurait-il été expulsé par ses dignes confrères ; mais, disait-il à l'abbé de Marolles , je suis trop vieux pour déménager.
Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'on prétend que le premier dessein du père Petau avait été d'écrire contre les jansénistes ; qu'il s'était embarqué de bonne foi dans ce travail , et que la lecture de S. Augustin l'avait fait changer d'avis. Il lui arriva la même chose qu'à ce comédien qui voulant , dit-on , jouer sur le théâtre les chrétiens et les martyrs, devint chrétien et martyr tout de bon. J'ignore et je n'ai pas eu le temps d'examiner si S. Augustin est aussi favorable aux opinions des jansénistes que ceux-ci le prétendent; mais je soupçonnerais volontiers, monsieur, qu'il ne l'est guère aux opinions des Jésuites ; car ces pères ne peuvent dissimuler, quand ils sont ou qu'ils se croient à leur aise, le peu de cas qu'ils font du docteur de la grâce; j en ai entendu quelques uns, très-accrédilés parmi eux, tourner eu ridicule avec beaucoup de liberté la doctrine de ce Père do
l'Eglise : ils n'avaient ni scrupule ni honte d'être sur ce point l'écho des protestons et des incrédules qui , comme l'on sait , ont fait des raisonnemens de S. Augustin , l'objet de tant de plaisanteries scandaleuses.
Les jansénistes, d'ailleurs si difficiles et si amers, ne le sont pas tant à beaucoup près à l'égard des écrivains accrédités dans l'Eglise qu'on accuse d'avoir eu quelques opinions semblables à celles de la société. Comme c'est à cette société, et non à ses opinions qu'ils en veulent , ils trouvent moyen de disculper bien ou mal les auteurs qui ont pensé comme elle , pourvu qu'ils ne soient pas Jésuites. Voulez-vous , monsieur , un singulier exemple des raisons que les jansénistes opposent pour justifier ces écrivains ? Vous savez que les Jésuites et leurs défenseurs ont accusé S. .Thomas , le docteur angélique , dont les jansénistes font sonner si haut en leur faveur la doctrine sur la grâce , d'avoir enseigné en termes exprès le régicide tant reproché à la société; ils ont même osé citer des passages formels du saint docteur à ce sujet; je vous donne à deviner de quelle manière S. Thomas est défendu d'une imputation si grave par un des jansénistes qui ont écrit contre moi. Il ne disconvient pas de ce fait, quoique si révoltant ; il se retranche à dire, que .si on eut sévi du temps de S. Thomas contre la doctrine du régicide , ce saint docteur se serait promptement rétracté, et n'aurait pas montré la même opiniâtreté que les Jésuites à la soutenir. Que diriez-vous, monsieur, d'un juge qui prétendrait absoudre un assassin, en assurant que si quelqu'un lui eut représenté après coup l'énormité de son crime , il aurait été fâché de l'avoir commis ? Pour moi , qui n'ai pas l'honneur d'être théologien , et qui pourrais en conséquence ne pas prendre le même intérêt que les jansénistes à la gloire de l' Ange de l'école , je le défendrai avec plus de force des abominables principes qu'on lui attribue. Je n'.ii point lu et vraisemblablement ne lirai jamais la Somme de S. Thomas; mais sans me donner la peine de l'ouvrir, je soutiendrai à toute la terre qu'il est impossible qu'on y trouve une si damnable assertion ; ma raison est péremptoire ; c'est que s'il était possible que S. Thomas eût enseigné ce dogme monstrueux, il ne serait pas depuis cinq siècles l'oracle de la théologie , et presque sur la même ligne que les Pères de l'Eglise ; la chrétienté ne lui eût pas décerné un culte public, la France encore moins; le* magistrats, si vigilans et si équitables , qui ont fait brûler avecappareil tant d'auteurs jésuites obscurs , eussent fait jeter dans le même feu, avec bien plus d'éclat et de raison, la Somme de S. Thomas , comme plus dangereuse par l'autorité que les théologiens y attachent; et le gouvernement eût défendu, sous
peine de lèse-majesté , qu'un pareil livre fût enseigné dans nos écoles.
Quoi qu'il en soit, voilà, monsieur, ce que j'ai cru devoir ajouter ù mon ouvrage pour y mettre toute l'exactitude possible dans ce qui regarde la société , son état actuel , son régime et ses opinions. Il est quelques autres articles qu'on m'a contestés, mais sur lesquels je n'ai point de rétractation à faire. On avait d'abord voulu nier les assassinats représentés à Rome aux quatre coins de la voûte de l'église de St.-Ignace ; mais le fait est trop public , et consigné dans des ouvrages connus, et notamment dans le lome premier de Y Abrège1 de la vie des plus fameux peintres. Il a donc fallu passer condamnation sur ce sujet. On s'est retranché à prétendre que ce sont des rayons de lumière , et non pas des traits de feu , qu'Ignace répand du haut de celte voûte sur les quatre parties du monde. 11 fallait donc ôter l'inscription , Ignem veni mittere in terram ; car dans quel dictionnaire latin a-t-on trouvé t^n' ignem mittere signifie ré" pandre la lumière et non pas mettre le feu ? D'ailleurs , que voudraient dire , en admettant cette explication , les assassinats représentés aux quatre coins de la voûte ? Que voudraient dire les bêtes féroces , dout j'avais négligé de faire mention dans mon premier récit, et sur lesquelles les quatre parties du monde sont montées pour terrasser l'idolâtrie et l'hérésie aux pieds de S. Ignace ? Est-ce avec cet appareil redoutable qu'on s'annonce quand on ne veut que répandre la lumière et non pas mettre le feu? et n'est-il pas d'ailleurs trop vrai , pour le malheur de l'Europe chrétienne , que les Jésuites n'ont que trop bien rempli cette devise ?
Croyer , monsieur, que cette devise est toujours la leur, et que s'ils ne l'affichent pas aux voûtes de toutes leurs églises , c'est qu'ils n'osent s'en expliquer à Paris comme à Rome, dans le dix-huitième siècle comme dans les deux précédens. Voici ce que j'ai entendu dire à un Jésuite, assez honnête homme d'ailleurs , et plein de douceur et d'humanité pour tout ce qui n'était pas janséniste ; on lui représentait , dans le temps de notre plus grande fermentation au sujet de refus de sacremens , que nos disputes théologiques, par le trouble qu'elles apportaient au repos des citoyens, pourraient avoir des suites funestes et sanglantes ; hé 6/f/i, dit froidement le bon jésuite , où serait le mal , si Dieu jugeait à propos d'employer ce moyen pour faire triompher la religion? Cette réponse vous fait frémir d'horreur; cependant ce jésuite, je le répète , avait naturellement l'Ame douce et sensible; et tel est l'effet de l'atrocité scolastique pour pervertir un bon naturel. Je dis de l'atrocité
fcolaslique ; car soyez persuadé , monsieur , que cette atrocité n'est pas propre aux Jésuites seuls; que c'est le caractère général de tous les théologiens de parti ; que s'il leur arrive de crier contre la persécution , ce n'est jamais contre celle qui proscrit d'autres opinions que les leurs, encore moins contre celle qu'on fait éprouver à leurs ennemis; c'est uniquement contre celle qu'on exerce sur eux. Lisez tous les écrits des jansénistes , vous les verrez bien plus indignés de la destruction des filles de V enfance et de la communauté de Sainte-Barbe , que du massacre de Cabrière , et de la Saint-Barthelemî.
Pour en revenir aux Jésuites , et faire connaître par de nouveaux traits l'esprit qui les anime , voici l'extrait d'une lettre écrite Tannée dernière des pays étrangers par un des hommes les plus vertueux et les plus respectables de l'Europe. L'auteur du livre sur la destruction des Jésuites a passé sous silence quelques traits qui ne font pas honneur aux révérends pères , par exemple, celui d'une banqueroute frauduleuse à Séville t il y a une centaine d'années ; les révérends pères avaient établi une banque pour faire valoir par charité chrétienne l'argent des veuves et des orphelins ; après ayoir reçu quatre ou cinq cent mille écus d Espagne , ils firent leur banqueroute , et en furent convaincus juridiquement. Toute l'Espagne connaît cette vérité. Autre trait arrivé de mon temps : les révérends pères se brouillèrent avec un gouverneur du roit limitrophe de leur royaume de Paraguai ; il s'appelait Antequera , ils l'appelèrent Antechristo ; ils envoyèrent des troupes contre lui ; se sentant trop faible il se sauva à Lima ; les révérends pères l'y poursuivirent et F accusèrent de s'être révolté contre le roi, il eut la tête tranchée. On était généralement persuadé de l'innocence du gouverneur. La cour d'Espagne ordonna à un êvêque près du Paraguai de faire des enquêtes là-dessus ; V êvêque justifia les révérends pères; mais, avant de mourir, il écrivit au roi , lui demandant pardon et à Dieu , de n'avoir pas osé dire la vérité , crainte d'être assassiné ou empoisonné , et justifiant en tout le gouverneur Antequera ; le neveu de l'évêque fut chargé de la lettre , qu'il n'osa pas cejyendant rendre, et quitta été trouvée ou donnée qu'à la mort du neveu , il y a peut-être huit ou dix <uis. Je tiens ceci du ministre du roi d'Espagne en 1760 , que fêtais à Madrid.
Après ces détails, monsieur, jugez de ce qu'on doit penser de la charité jésuitique ; jugez si l'anecdote de la voûte et de ses peintures exige une rétractation de ma part. Je ne parle point , car je ne cherche point à chicaner , du scandale que d'autres pourraient trouver encore à mettre dans la bouche de S. Ignace 2. 6
des paroles que J es as-Christ a dites de lui-même : Je suis venu mettre le feu sur la terre; peut- être les Jésuites diront-ils, que du moins S. Ignace ne veut parler comme Jésus- Christ qu'au sens figuré, du Jeu de V contour divin : mais les assassinats et les bêtes féroces de la voûte prouvent que le fondateur de la société a parlé dans le sens propre. Un janséniste ajouterait que le feu de l'amour divin est celui que les Jésuites se soucient le moins d'allumer ; mais je ne suis pas janséniste.
Je ne suis pas non plus disposé à me rétracter sur un autre endroit de mon ouvrage, dont les amis de la société se sont plaints ; c'est celui où j'ai dit que les pères Brumoi et Bougeant sont les deux derniers Jésuites qui aient eu un mérite véritable et solide. On entend bien que j'ai voulu parler des seuls Jésuites français ; celte restriction est d'autant plus nécessaire qu'il reste encore à la société, dans les pays étrangers, quelques hommes d'un mérite véritable ; je me contenterai de citer le père Boscovich , qui jouit dans les hautes sciences d'une réputation méritée , et qui par cette raison, pour le dire en passant, fut menacé de sa compagnie, pendant le règne du dernier général, d'une persécution à laquelle il eut le bonheur d'échapper par la protection de Benoît XIV. A l'égard des Jésuites de France , actuellement vivans, on m'a reproché, je le sais, de ne pas leur avoir rendu assez de justice , surtout à un prédicateur célèbre qu'il est inutile de nommer. Je ne répondrai à ce reproche qu'en exprimant tous mes regrets de ce qu'un homme , né avec des talens si supérieurs , a été forcé , par le malheur de son état , de les consacrer à un genre aussi détestable par sa forme que respectable par son objet , celui des sermons ; inconvénient d'autant plus fâcheux pour cet ingénieux écrivain , qu'il a même le malheur de ne pouvoir être proposé po ur modèle dans ce mauvais genre, grâce à l'auditoire orgueilleux et frivole à qui il voulait plaire , et dont il a fallu satisfaire la fntilité et le mauvais goût. A l'égard des autres Jésuites vivans , bien inférieurs à celui dont il est question , qu'on en nomme à qui la littérature doive des ouvrages tels que le Théâtre des Grecs, et l'histoire du traité de fVestphalie, et je serai le premier à en faire l'éloge. Mais où sont ces ouvrages? Serait-ce le journal de Trévoux ? On peut y trouver , je le veux , quelque érudition et quelque exactitude à certains égards , mais ni goût , ni style , ni philosophie , qualités sans lesquelles il n'y a point aujourd'hui de mérite véritable et solide. Quelle partialité d'ailleurs, et souvent quelle ineptie dans les jugemens de ces journalistes contre les ouvrages qui ne plaisent pas à la société î Qu'il me soit permis , monsieur , pour io bien des lettres et de la philosophie , de ra'arrêter un moment
sur ce sujet. Celte digression, si c'en est une, n'en fera que mieux connaître le système et l'esprit jésuitiques.
Toute l'Europe littéraire a été témoin du déchaînement des Jésuites contre l'Encyclopédie ; mais toute l'Europe ne sait pas que la cause de leur déchaînement était le refus qu'on avait fait de leur confier la partie théologique de ce dictionnaire. Il faut avouer , monsieur, que cette partie eût été en bonnes mains , demandez-le aux magistrats rédacteurs des assertions. C'est néanmoins ce refus qui a produit tant de violentes sorties des journalistes de Trévoux contre cet ouvrage ; sorties qui n'ont cessé que depuis l'avertissement du troisième volume de l'Encyclopédie, où l'on a mis au jour, avec autant d'évidence que de modération, la justice des détracteurs. Ce n'est pas que le dictionnaire dont il s'agit soit à l'abri de la critique , il s'en faut beaucoup ; je pense au contraire que nul ouvrage n'en est plus susceptible par sa nature, par sa forme, par la multitude des objets qu'il embrasse , par les fautes de commission et d'omission qui y sont inévitables , par Je trop grand nombre d'écrivains qui y ont concouru , et qui ne s'accordent pas toujours entre eux, par la négligence qu'on aperçoit dans le travail de quelques uns, par les déclamations que d'antres se sont permises, enfin par les écarts oii l'on dit que les auteurs sont tombés sur des matières respectables. Un critique qui aurait eu de l'équité , eût sans doute remarqué ces sources d'imperfections ; mais il eût , ce me semble, en même temps rendu justice a tout ce que l'ouvrage contient d'utile , d'estimable , de neuf même et de précieux dans bien des genres ; il aurait avoué que l'Encyclopédie était un des plus beaux monumens que les lettres pussent élever au^règne de Louis XV, et que si ce monument laisse encore beaucoup à désirer , c'est pour le moins autant la faute des circonstances que celle des auteurs. D'ailleurs, plus cet ouvrage prétait à la censure , plus les journalistes sont inexcusables de lui avoir si souvent porté des coups qui retombaient sur euxmêmes. Je ne vous en rapporterai , monsieur, que deux exemples qui pourront vous réjouir un moment par leur singularité. Ils jetèrent les hauts cris dans unde leurs journaux (février 1752), contre un passage du premier volume de l'Encyclopédie ; ils dénoncèrent ce passage an gouvernement et à l'église , comme attentatoire à la religion et à la vertu ; par malheur ils avaient donné quelques années auparavant (janvier 17^7) les plus grands éloges à un livre d'où ce passage était tiré mot pour mot; ils avaient surtout loué l'auteur du respect qu'il témoignait partout pour la religwn et la vertu. On leur reprocha cette contradiction fâcheuse ;devinezcequ'ils répondirent (novembre 1753; î
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que Fauteur de V ouvrage, qu'ils avaient loué était aveugle ( Vauvenargues) , cl que le copiste ou V imprimeur pouvaient , à son insu , avoir inséré dans son livre le passage en question. Voilà pourquoi les journalistes ne l'y avaient pas vu, ou pourquoi l'ayant vu , ils avaient gardé le silence.
Autre exemple de leur équité. Vous savez , monsieur , car la chose a fait assez de bruit, de quelle manière on a traduit dans l'Encyclopédie (article Autorité politique) le fameux passage de S. Paul sur les puissances : non est potestas nisi à Deo; quœ autem sunt à Deo ordinal œ sunt. On a prétendu dans ce dictionnaire que' la virgule devait être après Deo , et non après sunt. hc vrai sens de ce passage , a-t-on dit , nest pas et ne saurait être , que toute puissance , quelle qu'elle soit , vient de Dieu ; car apparemment la puissance des usurpateurs qui arracheta les sujets à leur prince légitime , ne vient point de l'Etre suprême, et celle de l'Antéchrist , qui sera pourtant très-grande , en viendra moins encore; quel raisonnement d'ailleurs , et quel sens même peut-il y avoir à faire dire à S. Paul : Il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu ; or , toutes les puissances qui existent sont établies par Dieu. N'est-ce pas faire répéter à V apôtre deux fois la même chose , et une chose fausse dans sa généralité ? Est— ce avec cette justesse et cette précision que le St.-Esprit s'explique dans les Écritures ? Le sens du passage est donc, quil ny a de puissance légitime sur la terre que celle qui vient de Dieu ; et que le caractère auquel on reconnaît qu'une puissance vient de Dieu, est que cette puissance soit bien ordonnée , c est-à-dire , quelle ait le bon droit pour base , et l'équité pour principe ; une telle puissance est en effet la seule qui émane réellement du souverain Être , source et modèle de toute justice. Telle est , monsieur , la substance de l'interprétation des encyclopédistes ; je ne prétends nullement en garantir l'exactitude ; je laisse cet examen à de plus habiles que moi; mais lisez, je vous prie , les magnifiques déclamations du journal de Trévoux contre la manière dont on a expliqué dans l'Encyclopédie cet endroit de l'Ecriture ; déclamations si violentes , qu'elles furent alors , dit-on , la principale cause de la suppression du premier volume ; et puis , quand vous aurez lu et admiré toute cette belle diatribe du journaliste , lisez les Actes m-4*. , de l'assemblée du clergé de 1765 , page 1 1 , vous verrez que, dans ces actes , le passage de S. Paul est traduit et ponctué suivant le sens qu'on lui donne dans l'Encyclopédie , et vous demanderez ensuite au journaliste ce qu'il pense de l'interprétation épiscopale. J'ai quelque pitié, je l'avoue, de l'embarras que lui donnera cette question.
En effet, il ne s'agit pas d'examiner si l'interprétation des encyclopédistes est contraire au texte grec, et au plus grand nombre des interprètes de l'Ecriture , comme le journaliste le prétend ; il s'agit seulement de savoir si cette interprétation est en elle-même scandaleuse , absurde et impardonnable , comme il le prétend encore ; et c'est à quoi , ce me semble, les actes du clergé répondent suffisamment ; car quand on se serait écarté dans ces actes , à dessein ou sans le savoir , de la lettre du texte grec et de la foule des traducteurs, on n'eût pas apparemment adopté une interprétation qu'on aurait crue évidemment contraire à l'esprit de S. Paul , et surtout à l'intérêt des puissances légitimes. En un mot , si les encyclopédistes ont mal traduit le passage de l'apôtre, il me semble qu'on n'aurait pas dû leur reprocher si violemment uue erreur qu'ils partagent avec les chefs et les docteurs d'Israël.
Un auteur moderne , fameux par ses écarts , et apparemment mécontent des puissances de ce monde, explique le passage dont il s'agit , en disant que les puissances de la terre viennent de Dieu , selon S. Paul , comme la peste et la famine ; nous sommes bien éloignés d'accuser ni les Jésuites ni personne , d'àdopterni d'approuver cette interprétation révoltante, qui se réfute suffisamment elle-même. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que les Jésuites ont leurs raisons pour entendre le passage de S. Paul dans un sens détourné qui leur est propre. Leur système, dont à la vérité ils ne se vantent pas trop hautement, mais qui ne paraitquetropdansleur conduite et dans leurs écrits, serait de réduire ou de subordonner, s'il leur était possible, toute l'autorité qui est sur la terre , à la seule autorité spirituelle; leur argument là-dessus , dès qu'ils croiront pouvoir le proposer en sûreté , sera bientôt mis en forme d'après leur principe ; il ne leur faudra que donner une entorse légère, comme ils l'ont déjà fait, au passage de S. Paul, et à un autre endroit de l'Ecriture. // n'y a point sur la terre , diront-ils , de puissance qui ne vienne de Dieu , c'est S. Paul lui-même qui nous V apprend. Non est potestas nisi à Deo : donc toute autorité qui émane évidemment d'une autre source que de l'Jitre suprême , n'est pas une vraie puissance digne du respect et de l'obéissance des hommes ; et au contraire les puissances qui vieiuient évidemment de Dieu , sont celles auxquelles il faut se soumettre et rendre hommage. Or , l'autorité de l'Eglise et de ceux qui la représenf lent , émane évidemment de la divinité , puisque c'est Dieu même qui l'a établie ; l'autorité royale ne vient pas de la même source; t 'est ce que nos pires ont déjà si bien prouvé dans le bon et saint temps de la ligue, lorsqu'ils persuadaient auxjidèles de secouer
le joug de Vhérélique Henri IV. Ils faisaient alors observer ovjt peuples , que quand Dieu donna aux Juifs un roi sur leurs i/j*tan ces réitérées , il les avertit bien (Liv. I des Rois , chap. 8. ) qu'ils ne savaient pas ce qu'ils demandaient ; qu'ils se préparaient un fléau ; que ce roi leur enlèverait leurs femmes , leurs filles y leurs bestiaux et leurs moissons ; ils remarquaient que si Dieu céda sur ce point aux prières des Juifs , ce fut uniquement pour les punir de ce qu'ils désiraient un maître mortel, et de ce qu'ils se lassaient d'être immédiatement sous la domination divine. C'est ainsi , monsieur , que les Jésuites ont déjà prêché il y a deux cents ans contre l'autorité royale (i), en appliquant à tous les monarques ce que l'Ecriture ne dit que d'un seul ; c'est ainsi qu'ils prêcheront encore contre cette même autorité , dès qu'ils croiront trouver des circonstances favorables , d'où ils concluront que la seule autorité sur la terre qui vienne de Dieu , et la seule par conséquent à laquelle les hommes doivent l'obéissance, est l'autorité spirituelle. Tel est, monsieur, l'abusqueces pères oseront faire en temps et lieu de l'Ecriture et du passage de S. Paul. Il me semble , au contraire, que le sens donné par les encyclopédistes et par les évêques à ce fameux passage, est assez propre , s'il est bien entendu , à assurer l'autorité des monarques contre les usurpations de toute puissance étrangère, et
(t) V< oyez les écrits rie* Jésuites du temps «le la ligue, et entre autres le livre de Mariana , de Regc et reeçis Institution* ; il est tout fonde sur ce principe , que rautorité des mis ne vient point de Dieu, mais des hommes ; d'où il conclut qu'on petit et qu'on doit assassiner un prince rebelle h l'autorité de Dieu, ou, ce qui revient au même, de l'Eglise. F oyez aussi les ouvrages du jésuite Salmcron , qui prétend que, dans le passage dont il s'agit, S. Paul n'a voulu que faire sa cour aux puissances de la terre, et le» ménager en faveur du christianisme naissant.
Nous croyons devoir remarquer que , dans l'endroit du premier livre des Rois, rapporté ci-dessus, et si mal interprété par les Jésuites an désavantage de l'autorité royale , In Vulgatc se sert d'un terme dont les tyrans pourraient ahuser ; ce sera , dit-elle , verset 1 1 , le droit du mi de prendre vos en/ans f tos femmes t etc. Ce droit ne doit s'entendre évidemment que d'un droit injuste, d'un droit barbare, que jamais un roi digne de l'être ne pourra vîittribner, encore moins regarder comme venant de Dieu. Nous pourrions ajouter ici, sur le véritable dmil des princes, plusieurs réflexions, qui sciaient sûrement appiouvées et signées de tous les monarques vertueux et Juste»; mais elles nous écarteraient trop de notre sujet. Nous dirons seulement que l'auteur d'un ouvrage moderne , qui a pour titre , de t Autorité du Clergé, nous parait avoir bien mal entendu et commenté ce passage, p. «45 et suivantes de son premier volume. Cet auteur ajoute, p. i$4> quc » qlian<l les rois abusent de leur puissance, il est juste de n'y point consentir, et de ne pas se conformer a l'abus; mais que rien ne doit faire perdre la soumission à l'autorité. On u 'entend pas ce que cela veut dire ; car ne pas se conformer h Pabus, »'<sl rrstAitr à l'autorité qui abuse. On ne saurait s'exprimer avec trop <îe prérision dans ces matières délicates, où un mot pour no autre peut donner lieu k des eontéqncncc» dangeieuses.
même de la puissance spirituelle. En effet , l'Encyclopédie par sa traduction reconnaît pour émanée de Dieu , nou la puissance spirituelle seulement , mais toute puissance bien ordonnée ; c'està-dire , /ondée sur les lois de VÊtat , telle , par exemple , que la puissance de nos rois. Dire que cette traduction peut fournir un prétexte de se révolter contre l'autorité la plus légitime, lorsqu'on ne la croira pas bien ordonnée , ce serait imputer à mille autres passages de l'Ecriture les conséquences abusives qu'on peut W déduire , et ignorer les marques évidentes auxquelles tout citoyen vertueux et sçnsé reconnaîtra sur-le-champ la puissance légitime ; cette condition essentielle , d'être bien ordonnée •» exclut même l'autorité ecclésiastique, dès qu'elle voudra s'étendre au-delà de ses bornes , et envahir les droits de l'autorité temporelle. C'est sans doute ce que l'assemblée du clergé a senti ; elle est trop attachée aux maximes du royaume pour penser autrement ; et si elle a condamné l'Encyclopédie dans ces mêmes actes où elle se conforme si exactement à une des assertions les plus censurées de ce fameux dictionnaire , il faut croire que ce n'est pas pour la traduction que les encyclopédistes ont donnée du passage de S. Paul. Je dirai plus; si la traduction est susceptible d'un sens équivoque, ce serait plutôt dans les actes du clergé que dans l'Encyclopédie ; car on sait que nos magistrats ont soupçonné les évêques de vouloir, par leur interprétation, se soustraire à l'autorité séculière dans l'administration des sacremens; et c'est de quoi on n'accusera sûrement pas les encyclopédistes. 11 est vrai, car nous ne devons rien dissimuler, que le conseil d'état paraît n'avoir pas supposé cette intention aux évêques, et que par l'arrêt qu'il a rendu en faveur des actes, il semble avoir approuvé la traduction du clergé , et par conséquent toléré du moins celle de l'Encyclopédie. Quoi qu'il en soit, je ne prétends point , encore une fois , garantir cette interprétation ; je dis seulement, et je ne crois pas trop hasarder, qu'elle me parait préférable au commentaire jésuitique que je viens d'exposer un peu plus haut. Mais laissons là cette discussion délicate , qui n'a même été déjà que trop longue , et reprenons les Jésuites.
La liberté avec laquelle je viens , monsieur, de vous développer les vues secrètes de ces pères par rapport à l'autorité royale , les mécontentera peut-être eux et leurs partisans, beaucoup plus que n'a fait mon ouvrage; mais la philosophie, calomnieuseraent accusée de nos jours de vouloir élever une barrière entre les souverains et les peuples, n'a point de plus grand intérêt que de convaincre ses lâches ennemis du projet qu'ils ne rougissent pas de lui imputer ; et je ne puis avoir aucun scrupule de faire
retomber sur eux les coups dont ils voudraient voir accabler des citoyens paisibles, attachés à leur patrie et soumis à leur souverain.
Je sens encore moins de remords , aussi-bien la matière est beaucoup moins grave , sur l'exposé que j'ai fait de la doctrine des jansénistes ; ce n'est pas ma faute s'il est aussi révoltant que ridicule : mais comptez, monsieur, que cet exposé est trèsexact ; pour vous en vaincre, prenez seulement la peine, si néanmoins vous pouvez avoir celte patience, de lire ce que les jansénistes m'ont répondu à ce sujet; et pour peu que vous soyez initié dans leur jargon théologique , vous verrez clairement que leur doctrine , quoique exposée par eux d'une manière obscure et vague, quoique modifiée , comme ils le disent eux-mêmes, avec prudence , est précisément celle que je leur attribue. Voulez-vous en être plus sûr encore? priez-les de vous énoncer, nettement et sans équivoque, les principaux points de leur catéchisme, si raisonnable et si consolant ; ils vous diront, en citant à tort et à travers S. Augustin, S. Prosper et S. Fulgence, que toutes les actions des infidèles sont des péchés , même celles qui nous paraissent les plus vertueuses ; qu'on ne résiste jamais à la grâce proprement dite, quoiqu'on puisse y résister ; cela n'est-it pas fort clair? que Dieu n'a pas une volonté réelle de sauver tous les hommes, mais une simple velléité , une espèce de fantaisie; cette idée n'est-clle pas bien digne de l'Être suprême ? que la grâce qui est donnée à tous est une grâce % à la vérité suffisante , mats qui pourtant ne suffit pas : une grâce pour la forme, si on peut parler ainsi, puisquavec son secours on ne produira jamais une bonne œuvre. Dispensez-moi , monsieur , de vous fatiguer par une plus grande liste d'absurdités.
L'embarras de mes jansénistes dans l'exposition de leur doctrine s'aperçoit bien à travers le galimatias scolaslique dont ils cherchent à s'envelopper. Je ne vous en citerai qu'un exemple : Dieu, avait dit l'un d'eux, en voulant expliquer leur étrange opinion sur les actions des infidèles, ne punit point pour une action faite sans le secours de la grâce ; il a senti qu'il avait trop dit dans ses principes , et il a ajouté dans un errata : sans le secours de la grâce considérée en elle-même, et quant à sa valeur intrinsèque; demandez-lui , monsieur, l'explication de cet amphigouri, je ne me charge pas de vous la donner; et jugez, après tout ce que je viens de dire , si la profession de foi des jansénistes n'est pas toute semblable à cette fameuse profession de foi des ministres de Genève , par laquelle ils ont voulu prouver qu'ils n'étaient point sociniens, et ont si bien démontré qu'ils le sont. ( Voyez à la fin de ce volume.)
Si vous voulez connaître, monsieur, plus en détail et plus à votre aise toute la misère de la théologie jansénienne , lisez le gros livre d'un de leurs oracles modernes, iutitulé : de l'action de Dieu sur les créatures ; c'est un de ceux dont ils font le plus de cas : c'est même l'ouvrage qu'un de mes jansénistes me conseille de lire pour me convertir, et m'éclairer; vous verrez partoute dans ce livre un grand philosophe , un métaphysicien précis , clair et profond ; vous y verrez comment Dieu opère tout en nous , parce que la moindre de nos actions est un degré d'être ; vous y verrez comment Dieu, qui produit selon l'auteur toutes nos actions, même les plus criminelles, n'est cepeudant point auteur du péché, parce que le péché, même le plus atroce, est une simple privation, un néant; d'où il résulte que Dieu, en nous damnant éternellement pour le péché, nous damne éternellement pour rien ; vous verrez toute cette théologie si lumineuse et si satisfaisante , exposée à la manière des géomètres , ornée des grands mots de théorème, d'axiome, de corollaire, et présentant à toutes les pages la magnifique formule ce qu'il fallait démontrer. Vous verrez enfin , au chapitre des autorités que l'auteur cite en faveur de son opinion , avec quel soin et quel discernement il les a recueillies , jusqu'à ne pas oublier celle de Virgile , dont le suffrage est en effet d'un si grand poids en matière théologique :
Ponuntque ferocia Pceni Corda volcnle deo (1).
Tout ce que j'appréhende, c'est que les partisans de la bulle n'y opposent l'autorité d'Horace; car si Virgile était janséniste, Horace, qui le valait bien , était moliniste.
Det vitam, det opes, animtun mi œquum ipse parabo (a).
Je doute cependant que cette difficulté si grave eût embarrassé l'illustre auteur de l'action de Dieu sur les créatures; car à l'autorité de Virgile en faveur de cette action , il a eu soin d'en joindre une centaine d'autres aussi respectables, Orphée, Homère, Hésiode, Archiloque , Pythagore, Solon , Théognis de M égare, Sophocle, Euripide, Eschyle, Pindare, Simonide, Gcéroo et plusieurs autres, auxquels il renvoie ses lecteurs , comme a autant de Pères de l'Eglise.
Me trouvez-vous à présent bien coupable, monsieur, d'avoir pris la liberté d'apprécier les inepties janséniennes ? C'est pour-
(1) tes Carthaginois , par la volonté de Jupiter, car c'est le dieu dont Virgile parle, déposent leur férocité. Encid. I. v. 3o6.
(a) Que Dieu me donne la vie, les richcs»cj, je me ferai a tuoi-nicmc un coeur juste. Horace, q.îtfc 1. 18. dernier ver».
go SUR LA DESTRUCTION
tant le mépris que j'ai eu le malheur de témoigner pour ces inepties , qui m'a valu de la part des jansénistes tant d'invectives; voilà pourquoi ils m'appellent dans leurs brochures, Rabsaccs , Philistin, Amorrheen, suppôt de Satan, enfant du diable, bcte puante , et ainsi du reste : voilà ce qui les met en fureur, jusqu'à me dénoncer aux magistrats comme un athée, pour avoir dit que le Dieu des jansénistes est un maître qu'il* se donnent à leur choix : le genre humain serait en effet bien à plaindre , si ce maître était tel qu'ils le font , absurde et barbare comme eux.
Cependant le croiriez-vous , monsieur? avec une semblablethéologie, et surtout une semblable logique, ces jansénistes s'imaginent être redoutables ; ils sont persuadés que la philosophie moderne ne les poursuit que par la crainte qu'ils lui inspirent; ils peuvent se tranquilliser; si la philosophie les peint au naturel , c'est par l'intérêt qu'elle prend à la vraie religion qu'ils déshonorent, et àja société qu'ils voudraient troubler; la raison peut-elle d'ailleurs rien appréhender d'une secte dont les opinions sont faites pour être sifflées par des enfans?
Aussi je craindrais de ra'êlre trop étendu sur les opinions de celte secte, si ces opinions, très-peu faites pour qu'on en parle , avaient eu le sort qu'elles méritent , celui d'être ensevelies dans la poussière des écoles. Mais ceux qui s'occupent de pareilles billevesées cherchent à y donner de l'importance, à jouer un rôle dans l'État, à y causer des divisions, à persécuter même ceux qui voient en pitié tant de sottises : il importe donc au bien public que ces sottises et ceux qui les soutiennent, soient connus et méprisés.
Ils commencent à l'être en effet » et à l'être au point que tout leur annonce une fin prochaine, qui n'a été retardée que par la sottise de leurs adversaires : car sottise des deux parts est ici la devise commune. 11 est arrivé aux Jésuites et aux jansénistes l'aventure du chasseur et du sanglier de la fable. Le chasseur, ce sont les Jésuites, ayant jeté à terre un sanglier, et le croyant mort, a voulu encore y joindre une perdrix qui passait le long d'une haie; cette perdrix, ce sont les gens de lettres à qui les Jésuites ont fort maladroitement cherché querelle. Pendant que le chasseur, dit La Fontaine , bande son arc pour tuer l'innocent oiseau,
Le sanglier, rappelant les restes de sa vie , Vital U lui, le decont, meurt vengé sur son corps, Et la perdrix le remercie.
Voilà, monsieur, comment les Jésuites sont morts: et te»
jansénistes, qui viennent de les égorger, mais qui de leur côté sont depuis long-temps aux abois, mourront bientôt comme le sanglier sur le cadavre de leur ennemi.
Ce sont pourtant de pareils hommes qui se vantent, on ne sait pas pourquoi, de trouver des protecteurs dans les parlemens : pour Tbonueur de la nation et de la magistrature , cette prétention doit être réduite à ses justes bornes. Les parlemens, attachés aux maximes du royaume, se sont élevés contre la bulle qui attaque ces maximes ; ils se sont opposés en conséquence au refns de sacremens , dont celte bulle était le prétexte ; ils ont en cela protégé les jansénistes , comme ils protégeraient le dernier citoyen auquel son curé refuserait le viatique par des raisons d'animosité particulière ; mais les magistrats ont d'ailleurs trop d'affaires et de trop importantes , pour prendre quelque intérêt au sens de Jansénius ; aux disputes sur la grâce prévenante ou versatile; aux gambades de S. Médard, et aux autres balivernes de cette espèce. C'était surtout ainsi que pensait l'illustre abbé Pucelle, comme l'assurent des gens très-dignes de foi , qui l'ont bien connu ; il avait trop d'esprit et de lumières pour ne pas voir le fanatisme partout où il était ; tandis qu'en bon Français, il réclamait au parlement contre la bulle Lnigenitus et les maux qu'elle a causés, on lui a plusieurs fois entendu dire dans la conversation , que ce serait un grand mal de donner aux jansénistes trop d'existence; qu'il ne fallait pas les persécuter, mais qu'il fallait encore moins les mettre à portée d'en persécuter d'autres; qu'ils étaient par la dureté de leur caractère plus disposés encore que les Jésuites à abuser du pouvoir qu'ils auraient en main. Voila précisément, monsieur, ce que j'ai osé dire à leur sujet, et je me trouve heureux d'avoir en cela pour garant un magistrat si célèbre et si respectable.
Il ne faut donc pas que les jansénistes s'y méprennent ; si on a détruit la société , ce n'est ni par amour pour eux , ni par estime , ni même par aucune sorte d'intérêt en leur faveur ; c'est parce que la société avait trouvé le secret d'animer toute la nation contre elle. Voules-vous anéantir vos ennemis? le plus sûr moyen n'est point de vous faire aimer, mais de les faire haïr. Voilà ce qui a fait le bonheur des jansénistes; c'est d'avoir eu des ennemis détestés : mais qu'ils ne se flattent pas pour cela d'avoir gagné ni la bienveillance, ni la considération publique ; c'est un petit avis qu'on croit devoir leur donner , et dont on espère qu'ils profiteront pour être sages.
Je dois cependant, monsieur, une sorte de réparation aux jansénistes, sur l'intolérance générale que je leur ai reprochée : celte intolérance n'est pas absolument sans exception pour quel-
qucs personnes: qu'un homme puissant les protège, fût-il d'ailleurs très-peu édifiant dans sa vie et dans ses discours, n'ayez pas peur que les janse'nistes lui en fassent aucun reproche ; ils espéreront de son salut ; ils le loueront même , si l'occasion s'en présente. Que d'éloges n'ont-ils pas donnés à l'archevêque de Reims, LeTellier. très-honnête homme sans doute, de trèsbonnes mœurs, et ennemi déclaré des Jésuites, mais dont la conduite, comme évoque, et surtout les propos, n'étaient rien moins qu'irréprochable*? Au contraire, qu'un prélat respectable par ses vertus et par sa piété les interdise ; qu'un philosophe recommandable par ses mœurs les tourne en ridicule , ils jeteraient volontiers dans le même feu l'évêque et le philosophe : sur ce point seul les Jésuites leur ressemblent, avec cette différence que les jansénistes ne sont tolérans que pour leurs amis, déclarés ou secrets , et que les Jésuites le sont pour tous ceux qui n'attaquent pas la société.
Je crois donc , pour le dire en passant, m'étre exprimé avec la vérité la plus exacte, lorsque j'ai dit, dans un endroit de mon ouvrage, que les Jésuites sont par système et par état intolérans pour leurs adversaires, et dans un autre, qu'ils sont accommodans , jtoun'u qu'on ne se déclare pas leur ennemi. Les jansénistes m'ont reproché, je ne sais pourquoi, de me contredire dans ces deux* passages : il est vrai qu'ils ont eu soin, en citant mes paroles , de retrancher les mots que je viens de mettre en italique, et qui ôtent jusqu'à l'apparence même de la contradiction; c'est avec cette bonne foi qu'ils en usent dans leurs critiques. Je ne prendrais pas la peine, monsieur, de relever cette bagatelle, s'ils ne l'avaient fait sonner bien haut, comme un de leurs argumens les plus victorieux contre moi, et si cet exemple ne servait à faire voir qu'ils savent employer au besoin, pour décrier leurs adversaires, ces restrictions mentales qu'ils reprochent tant aux Jésuites. Ce n'est pas la première fois qu'ils ont eu recours à cette ressource (i).
A travers toutes les injures ennuyeuses qu'ils ont accumulées contre moi, une seule chose m'a paru plaisante; c'est qu'ils croient m'avoir offensé; car ils finissent par me demander pardon, eu s'excusant de leur amertume sur l'excès du zèle qui le*
(i) Mes jitiWtii: te» ne sont pas plus exacts dans les faits qu'ils rapportent que dans leurs lai.sonncmcns et leurs cilaiimi*. L'un d'eux, par exemple, assure que l'ouvrage sur la Destruction des Jésuites .1 cté envoyé de la part do l'auteur .>u peu- Fiisi , hainabitc italien, et tics habile géomètre. Rien nVst plus faux , et le piie l''ii»i c*l pi ci à l'attester, tntoie une foi», 011 ne rcl» -w ces bagatelle», uis-fiiiilcs en elles- mc'tncs , q»c pour montrer l'exactitude scrupuleuse , en tout génie, «le cr.-> hommes tle. bien; car c'est ainsi qu iU se qiulilical entre eux , c'est IVnitbcic pai; laquelle ils se desigoenu
dévore, ïl me sera Lien facile «le mettre sur ce sujet tewr conscience en repos; je n'ai fait que rire de toutes ces injures; je suis fùché que le public ne les ait pas connues pour en rire aussi ; je leur promets enfin de rire encore, toutes les fois qu'il leur plaira de réitérer; toutes les fois, par exemple, qu'ils me qualifieront, comme iU font, d'impudent matérialiste , pour avoir prétendu que la fabrique des étoffes , qui est à la vérité une chose très-matérielle, a été plus utile au genre humain que. leurs querelles théologiques, qui ne sont ni esprit, ni matière, ni rien dont un être raisonnable puisse se former l'idée. Je dirai plus, dussé-je irriter de nouveau mes redoutables adversaires ; c'est que parmi toutes les impertinences scolastiques , qui depuis la naissance du christianisme ont troublé l'Eglise et l'Etat, la querelle du jansénisme me paraît tenir le premier rang par sa futilité. Permettez-moi , monsieur, une réflexion bien naturelle a ce sujet. Que les querelles de Luther et de Calvin aient bouleversé l'Europe, cela est sans doute aussi triste qu'humiliant pour l'espèce humaine ; mais du moins ces querelles avaient un objet réel et sensible; Luther et Calvin disaient aux peuples : Vous allez à la messe , lié bien, nous vous en dispensons ; vous invoquez les Saints, il ne faut s'adresser qu'à Dieu; vous avez des images dans vos temples; ce sont des restes d'idolâtrie qu'il faut briser ; vous avez des évtques , des prêtres et des moines qui vous coûtent beaucoup; il faut vous défaire de vos évêques et de vos moines , et avoir des prêtres qui ne vous coûtent rien on /jcu de c/tose. On convient que toute cette doctrine est impie ; mais enfin elle s'entend , et les peuples qui ont eu la sottise de s'égorger pour de telles disputes , savaient au moins et pouvaient dire pourquoi ils s'égorgaient. Mais prenez, monsieur, un janséniste et un raoliniste dans votre cabinet ; priez-les de vous expliquer bien nettement le sujet qui les divise , et que vous croiriez être bien important, puisqu'il a produit depuis plus d'un siècle tant de haines, de fureurs et de persécutions ; vous serez bien étonné de leur embarras réciproque. Vous verrez qu'ils ne pourront même dire de quoi ils disputent, ou qu'ils ne pourront vous le faire comprendre que pour se faire moquer d'eux : vous verrez qu'ils s'accusent réciproquement d'erreur, que chacun se défend de soutenir l'erreur que son adversaire lui impute, et qu'ils agitent à ce sujet, dans un jargon inintelligible, les questions les plus futiles et les plus creuses : vous verrez qu'ils conviennent tous deux, sans trop savoir pourquoi , mais enfin ils en conviennent , que les propositions attribuées àJansénius sont hérétiques, et qu'ils ne diffèrent que sur la question , qui ne fait rien à personne, de savoir si Jansénius a
enseigné la doctrine qu'elles contiennent ; que le janséniste en* tend dans un sens les propositions condamnées chez Quesnel , et le constitntionnaire dans un autre sens ; que le premier croit voir la toute^puissance de Dieu proscrite par cette condamnation , et que le second y voit seulement les droits de la liberté de l'homme assurés. Eh! messieurs, leur direz-vous, de quoi disputez-vous donc avec tant de violence, lorsqu'au fond vous êtes d'accord , ou du moins lorsque vous ne pouvez faire entendre à des hommes de bon sens de quoi vous disputez? eh! laissez là le sens de Jansénius et celui de Quesnel , et tâchez seulement de ne pas renoncer au sens commun. N'êtes-vous pas honteux d'être acharnés depuis cent ans les uns contre les autres pour de pareils objets? et trouvez-vous que le roi et les magistrats aient eu tort dépenser qu'il est temps que toute cette belle dispute finisse? Embrassez-vous donc, mes chers amis; ne pensez plus au sujet qui vous a divisés , que pour en rire vous-mêmes , pour être modestes, et pour plaiudre le sort de l'espèce humaine dans les sornettes qui l'agitent et dont elle n'est que trop souvent la victime. Allez , et gardez-vous bien de vous moquer jamais de la guerre des cordeliers sur la forme de leurs manches et de leur capuchon.
Vous ririez bien davantage , monsieur , si après avoir réconcilié le janséniste et le moliniste , vous entrepreniez de réunir les jansénistes eux-mêmes au sujet de ces convulsions, l'opprobre et le ridicule de notre siècle. Car vous savez que cette importante matière est entre enx un sujet de division et de scandale. Il ne serait pas même impossible qu'à cette occasion mes respectables critiques , après m'avoir déchiré du mieux qu'ils ont pu , et chacun suivant ses forces , n'en vinssent à se déchirer les uns les autres ; car l'un d'eux est convulsioniste décidé , et vraisemblablement convulsionnaire , surtout si on en juge par son style : un autre appelle sans façon scandale et fanatisme cette œuvre divine , et nous avertit bien de ne la pas confondre avec la précieuse doctrine du jansénisme : un troisième , espèce de janséniste manichéen , et à coup sûr grand philosophe , partage l'opération par moitié entre Dieu et le diable , ce qui paraît fort bien imaginé. Il faut avouer , monsieur , que ces convulsions embarrassent beaucoup les jansénistes ; ils s'étaient d'abord ilattés d'en tirer parti , mais l'impulsion qu'ils avaient donnée à la superstition et au délire a été plus violente qu'ils ne le voulaient , et la chance a mal tourné pour enx. Jamais ils ne répondront à cet argument si simple : Où sont nées les convulsions , là sont nés les miracles dont vous vous êtes tant glorifies ; les uns et les autres viennent donc de la même source; or , de Vaveu
des plus sages d'entre vous , les convulsions sont une imposture , ou l'ouvrage du diable : tirez vous-même la conséquence. On les invite à réfuter nettement ce petit syllogisme , dussent-ils parler aussi long-temps qu'ils font fait^ur la loi du silence.
C'est presque un dictionnaire , monsieur , que le nom des sectes dans lesquelles ces malheureux jansénistes se sont divisés au sujet des convulsions ; il y a d'adord les anti~convulsionistes décidés , qui ne veulent point de toute cette plate et dégoûtante comédie , sous quelque forme qu elle se présente ; ce sont , comme de raison , les moins nombreux , parce que ce sont les moins insensés : et puis il y a les convulsionistes décidés ou mitigés , qui se partagent les uns et les autres en plusieurs branches : vaillantistcs , qui attendent le prophète Elie ; augustinistes , qui en attendant aussi le prophète , se désennuient le mieux qu'il leur est possible avec les prophétesses ; margouillistes , qui se livrent dans la même attente à des plaisirs bien assortis au nom de la secte ; secouristes , qui sont pour les coups de bûches ; anti-secouristes , qui ne les goûtent point ; mélangistes , qui croient que Dieu et le diable sont chacun pour moitié dans l'oeuvre ; discernons , qui vont jusqu'à démêler dans chaque tour de force , ce qui vient du ciel et ce qui appartient à l'enfer , le moment où Dieu disparaît , et où le diable prend sa place. Que dites-vous , monsieur , de celte liste ? Ne jugez-vous pas toutes ces sectes bien dignes de figurer à côté des stercoranistes , qui disputaient pour savoir ce que les espèces eucharistiques devenaient après la digestion , et de ces moines du mont Alhos qui croyaient voir à leur nombril la gloire du Thabor?
Quelle maladresse dans les jansénistes , d'avoir contribué euxmêmes à décréditer par leurs convulsions les fameux miracles du diacre Paris ; miracles si célébrés autrefois , aujourd'hui oubliés , et dont même les jansénistes raisonnables ne se vantent plus ! Ils sont trop honteux des farces qui en ont résulté , et savent trop bien la maxime de l'Ecriture , qu'il faut juger d'un arbre par les fruits. Arnauld , Pascal et Nicole , on l'a déjà dit , t'étaient montrés bien plus sages ; ils faisaient de bons livres , n'avaient point de convulsions , et n'ont fait qu'un seul miracle dans un besoin urgent ; aussi ce miracle leur réussit-il. Ce n'est plus le tenrns de les multiplier, si on veut en tirer parti: le sage et pieux Flenry observe avec raison qu'il ne se fait plus ou presque plus de miracles , parce que la vraie religion n'a plus besoin de cette preuve ; et c'est bien ici le cas de dire , que qui prouve trop ne prouve rien.
Les jansénistes modernes , ces tristes en fans d'aïeux respectables , étaient pourtant si glorieux il y a trente ans des préteudus
«tf sur la destruction
prodiges qu'ils faisaient opérer tous les jours et par centaines dans le petit cimetière de St.-Médard , qu'ils eurent l'impiété d'avancer, au plus fort de leur succès , que les miracles de Jésus- Christ n'avaient été ni plus avérés ni pluséclatans que ceux Nubienheureux diacre /mais ce qui vous paraîtra singulier , monsieur, et en même temps bien honteux pour notre siècle , ils accumulèrent tant de témoignages en faveur de ces prétendus prodiges , que leurs adversaires n'osant nier les faits , prirent le parti de les attribuer au diable ; c'était jouer gros jeu que d'attaquer ainsi des miracles ; car quels prodiges n'attribuera-t-on pas au diable, quand on le voudra? Et quel moyeu restera-t-il de discerner la vraie religion d'avec les fausses , l'erreur d'avec la vérité ? Je sais que quelques uns des premiers auteurs chrétiens , à qui on objectait les prétendus miracles du paganisme , et qui apparemment les croyaient bien avérés , on ne sait pas pourquoi , ont aussi pris le parti de les attribuer au diable ; mais avec tout le respect que je leur dois , je ne puis en ce point approuver leur logique ; il était , ce me semble , bien plus simple de dire à leurs adversaires : nos miracles seuls sont vrais ; les vôtres sont des impostures ; venez , voyez , et niez , si vous l'osez , les prodiges que Dieu fait pour nous ; nous vous défions d'en montrer de semblables. Quand on est sûr , comme ces chrétiens devaient l'être , de la bonté de sa cause , c'est ainsi qu'on doit la défendre.
Quoiqu'il en soit , le gouvernement fit aux jansénistes la seule réponse qu'ils méritaient , la seule qui les ait forcés au silence ; il fit fermer la porte du petit cimetière où s'opéraient tant de merveilles , et le nouveau thaumaturge s'arrêta aussitôt , comme le soleil à la voix de Josué. Vous connaissez , monsieur , les vers charmansque les jansénistes firent alors, pour être mis, disaientils , au-dessus de la porte par laquelle tant de miracles avaient passé :
De par le roi , défense a Dieu De faire miracle en ce lien.
Ne trouvez-trous pas ces vers excellens , disait à l'abbé Terrasson un illuminé , que le bienheureux Paris avait guéri d'un rhume? Excellens , répondit le philosophe , et d'autant meilleurs que de ce moment Dieu en effet a cessé. L'illuminé trouva cette réponse impie. Quoi de plus impie en elTet que de tourner finement en ridicule l'absurdité et l'audace avec laquelle les jansénistes osaient mettre en jeu dans cette matière le nom respectable de la Divinité ? C'est ainsi que les Jésuites accusaient Pascal de tourner les choses saintes en raillerie , pour avoir apporte et tourné en ridicule les impiétés absurdes de leurs casuistes.
Pour égayer le sérieux de celte lettre , je serais tenté , monsieur , de vous raconter en peu de mots un ou deux de ces merveilleux prodiges. Un savant connu , car il y a même eu des gens de lettres qui ont donné dans cette folie , prétendait avoir été guéri au tombeau de M. Paris d'une surdité qui lui reste encore. Quelque temps après sa guérison , il rencontra un de ses amis , qui, le croyant toujours sourd , lui demanda , en criant , comment il se portait : Ne parlez pas si haut , répondit le savant, est-ce que vous ignorez que je suis guéri Je ma surdité par l'intercession du bienheureux diacre ? Ah ! dit l'ami , d'un ton plus bas y j'en suis bien aise, et depuis quand éles-vous guéri ?.. . Plaît-il! répondit le sourd.
Le fameux abbé Bécherand , celui qui a inventé les convulsions , avoit une jambe plus courte que l'autre : il gambadait sur le tombeau pour tâcher de l'allonger ; le gazetier janséniste donnait chaque semaine le nombre de lignes dont sa jambe était crue ; en ajoutant toutes ces lignes, la jambe ci-devant la plus courte se trouvait plus longue que l'autre.
Voilà , monsieur , à quoi se réduiraient toutes ces merveilles , si on leur faisait un honneur qu'elles ne méritent pas , celui de les examiner. Croiriez-vous néanmoins qu'un magistrat , dont la démarche fut à la vérité blâmée des plus sages de ses confrères , n'eut pas de honte , il y a environ trente ans , de présenter au roi un gros recueil de ces miracles en plusieurs volumes? Ou peut bien assurer qu'il n'y a actuellement dans aucun tribunal du royaume aucun juge qui eût l'imprudence d'en faire autant. Que penserez-vous doue , monsieur , de la préleudue lettre d'un magistrat anonyme , ou plutôt d'un magistrat imaginaire, rapportée dans une des brochures faites contre moi ; lettre qui semble favoriser l'extravagance des convulsions , encore plus dignes que les miracles du mépris de tous les gens raisonnables? Cette lettre est visiblement supposée; elle paraît écrite du temps de Grégoire de Tours ou de Pierre Damien : le prétendu magistrat , si embarrassé sur ce qu'on doit penser des convulsionnâmes , dit avoir été un de leurs juges ; il faut qu'il y ait été seul de son avis, puisque les autres juges, ses confrères, ont infligé une flétrissure à ces fanatiques , aux chefs la peine du bannissement , aux femmes celle de l'hôpital , pour y être enfermées avec les autres folles de toute espèce. Des personnes sévères, monsieur , ont trouvé cette peine trop douce : je ne puis être de leur avis ■ elle serait plutôt, ce me semble , encore trop forte à l'égard d'une sottise épidémique , trop ridicule pour être dangereuse. Il y aurait eu , si je ne me trompe , une punition plus convenable û faire subir aux convulsionnaires , c'est celle que j'ai déjà a. 7
proposée , de les contraindre à se donner en spectacle pour de l'argent à la plus vile populace : j'ai assez bonne opinion de notre siècle, pour être persuadé que c'était là le meilleur remède à une pareille maladie.
Ne croyez pas au reste , monsieur , que ces fanatiques, moitié dupes , moitié fripons , soient fort à plaindre de la petite avanie que la Tournelle leur a fait essuyer ; cette légère mortification a fait dire à une dévote janséniste , que leur sort était bien digne d'envie , et qu'ils avaient obtenu la petite oie du martyre. L'éxpréssion m'a paru si ridiculement plaisante , que je n'ai pu résister à la tentation de vous en faire part ; c'est la seule de cette espèce que je me permettrai dans cet écrit, car je n'ignore pas le reproche , peut-être bien fondé, qu'on m'a fait, d'avoir nu peu trop cité de pareils traits dans l'histoire de la destruction des Jésuites. Permettez-moi cependant de faire à ce sujet une observation. Les plaisanteries que j'ai rapportées dans ce dernier ouvrage doivent moins être regardées comme de bons mots , dignes d'être retenus , que comme des traits de caractère national, bien propres à peindre la légèreté française , qui voit gaîment les choses sérieuses , et gravement les choses frivoles. 11 semble qu'il manquerait quelque chose au détail curieux de la destruction des Jésuites en France , si on omettait les épigrammes que cette destruction a occasionées. Qu'il serait à souhaiter qu'on en usât de la sorte dans le récit de tout ce qui se passe d'un peu important parmi nous ! Qaelle excellente histoire ce serait , monsieur , qu'une histoire de France par chansons ! crue ce peuple si gentil , comme on l'a très-bien qualifié , y serait caractérisé d'une manière naïve et piquante ! que chaque événement y serait consigné avec vérité , et que chacun des hommes qui ont joué ou cru jouer un rôle , y serait peint au naturel ! que de démentis cette histoire si véridique donnerait à l'histoire en forme qui l'est si peu , et surtout à tant d'éloges si indignement prodigués au crédit et à la faveur , à tant d'épîtres dédicatoires , monumens du mensonge et de la bassesse ! mais par malheur un ouvrage si agréable et si utile ne peut exister qu'en idée ; trop de gens , trop de familles , trop de corps seraient intéressés à en demander la suppression.
Comme je ne suis, monsieur, ni chansonnier ni faiseur d'épigrammes , je laisserai à d'autres le soin de nous donner sou» cette forme , s'ils l'osent et s'ils le peuvent , l'histoire de la destruction des Jésuites , et je me bornerai à quelques réflexions , moitié tristes , moitié consolantes , sur les circonstances et le* suites de cet événement. Ne trouvez-vous pas d'abord que le.< vrais chrétiens doivent tout a la fois s'affliger et se réjouir du
peu d'union que le corps des évéques a montré dans cette affaire ; s'en affliger pour l'honneur de l'épiscopat , et s'en réjouir pour le bien de la religion , Dieu n'ayant pas permis que le clergé en corps rendit à une société pernicieuse un témoignage authentique et unanime ? En effet , si l'institut de cette société est aussi édifiant , aussi respectable , aussi évidemment utile à l'Eglise , que ses défenseurs le prétendent , pourquoi les prélats consultés par le roi à ce sujet , tous remplis de lumière et de zèle , u'ontils pas opiné d'une manière uniforme sur une question si intéressante pour la religion ? pourquoi , parmi ceux qui ont réclamé pour les Jésuites , ne s'en est-il trouvé qu'un petit nombre qui aient eu le courage de confirmer leur avis par des écrits publics ? pourquoi , parmi les autres prélats qui n'avaient pas été consultés , n'y en a-t-il eu aussi qu'un petit nombre qui aient é)evé leur voix en faveur de ces pères ? pourquoi la plupart des évêques qui ont gardé le silence laissent-ils apercevoir sans peine l'opinion peu favorable qu'ils ont de la société ? pourquoi quelques uns de ceux qui se sont déclarés pour elle dans leur réponse au roi , ont-ils avoué qu'ils n'avaient fait en cela que se joindre à la pluralité de leurs confrères , et qu'ils savent très-bien d'ailleurs à quoi s'en tenir sur les Jésuites ? pourquoi même plusieurs de ceux qui croient de bonne foi qu'il fallait les conserver , sont-ils persuadés qu'il fallait au moins les veiller de près , comme des hommes remuans et dangereux ? pourquoi après avoir lu les mauderaens des prélats apologistes de la société , est-on forcé de convenir que la plupart des passages d'écrivains jésuites , qu'on prétend avoir été falsifiés dans le recueil des assertions , sont encore très-condamnables , même tels qu'ils sont rapportés par ces prélats ? pourquoi surtout , nous le disons avec douleur , déraêle-t-ou dans quelques uns de ces mande m en s un attachement secret aux maximes ultramontaines , tant reprochées à la société , et si odieuses à tout bon Français ? pourquoi , d'un autre côté , la plupart des prélats qui ont écrit contre les Jésuites , se sont-ils avisés si tard de faire éclater leur zèle en faveur de la saine doctrine ? pourquoi n'avaient-ils donné sur cet objet important aucun signe de vie , tandis que les Jésuites étaient encore puissans ? pourquoi ont-ils attendu qué la société fût à terre pour l'écraser ? pourquoi même en estil parmi eux qui avaient opiné en faveur des Jésuites , lorsque leur destruction était encore incertaine , et que le roi consultait à leur sujet le clergé de France ? par quelle inspiration ont-ils si subitement changé d'avis ? Encore une fois , monsieur , que de sujets pour ceux qui aiment la religion et ses ministres , de gémir tout à la fois et de se consoler
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C'est surtout une matière abondaute de réflexions , que le profond silence gardé en 1765 par les Actes de l'assemblée du clergé , au sujet des Jésuites. Ce silence a paru une preuve convaincante que l'église gallicane ne prenait pas à la société un intérêt bien vif, puisqu'elle ne daignait pas même lui dire dans son malheur un met de consolation ; on en a conclu que les réclamations de quelques évêques contre les arrêts des parlemens pour expulser cette société , n'avaient guère pour objet de la défendre , mais de venger , pour user de leurs expressions , les droits de l'épiscopat contre les usurpations qu'ils imputent à la justice séculière ; on est presque porté à croire que le clergé eût peut-être chassé les Jésuites de lui-même , si on lui en eut laissé le soin et l'honneur.
Vous verrez enfin , monsieur , par la lecture de ces actes , que la conservation des privilèges de l'Eglise, ou de ce que les évêques appellent ainsi , car je n'entre point dans cette question , est la seule chose qui les intéresse réellement ; ils.n'ont pas à la vérité entièrement oublié, dans ces actes, de parler de leurs biens, qu'ils désirent aussi de conserver , comme il est très-naturel ; mais ils n'en disent qu'un mot en passant , et seulement pour déclarer qu'ils ne sont pas disposés à y renoncer , parce que c'est de Dieu qu'ils les tiennent ; leur adhésion à la lettre circulaire de Benoît XIV , qui défend de refuser les sacreraens aux jansénistes , excepté dans des cas qui ne peuvent jamais arriver , prouve qu'ils sont là-dessus beaucoup moins difficiles qu'on ne les en accuse ; et que tout ce qu'ils désirent , c'est de n'être point forcés par l'autorité séculière d'administrer aux fidèles ce qu'ils sont trèsdisposés à leur donner. Eu cela ils pensent tout à la fois trèschrétiennement et très-sensément ; très-chrétiennement , parce qu'on doit supposer que celui qui demande les sacremens, désire et mérite de les recevoir; très-sensément, parce qu'il faut ôter aux impies , dont le nombre s'augmente de jour en jour , les prétextes , même peu fondés , que leur fournissent des sacremens donnés par sommations et par arrêts , pour profaner dans leurs discours ce que la religion a de plus respectable.
On est surpris , monsieur, que dans les actesdont nousparlons , le clergé ait fait une nouvelle déclaration en faveur de la bulle; j'avoue qu'il aurait pu et même dû s'en dispenser ; mais celte déclaration est pourtant bonne à quelque chose , ne fût-ce qu'à donner un démenti formel aux jansénistes , qui depuis cinquante ans nous assurent que le clergé abandonnera la bulle , dès qu'elle cessera d'être soutenue et protégée parle gouvernement. Nous y voilà arrivés , monsieur ; la bulle est proscrite par les magistrats, Luflouée par la nation , abandouuée par les hommes en place ;
et c'est en ce moment que le clergé élève sa voix pour elle. Le même principe qui a fait réclamer contre cette bulle tant de prélats , d'ecclésiastiques et de religieux lorsqu'elle parut , fait parler aujourd'hui leurs successeurs avec le même zèle pour la défendre ; son arrivée a changé la doctrine ou la façon de parler des écoles ; tous les collèges , les cahiers de théologie , les séminaires sont imbus du nouveau catéchisme qu'elle nous a apporté ; tous les aspirans aux ordres , à l'épiscopat , à l'état monastique , sont élevés dans les principes de la théologie nouvelle : car celle des jansénistes n'est pas à beaucoup près si claire , qu'elle doive éclipser ce qui lui fait ombrage ; faut-il donc s'étonner si la plupart de nos prélats et de nos prêtres se montrent si fidèles a la bulle Unigenitus , et si persuadés que la conservation de la religion y est essentiellement attachée? Les hommes n'ont qu'un certain degré de lumière , mais n'ont aussi qu'un certain degré d'audace et de mauvaise foi ; ils soutiennent par honneur et par persuasion ce qu'ils ont adopté par ignorance , par prévention ou par fanatisme. Le gouvernement a eu beaucoup de peine à faire proscrire le jansénisme à l'ancienne Sorbonne ; il en aurait autant aujourd'hui à empêcher la nouvelle Sorbonne , qui , quoi qu'on en dise , vaut à peu près l'ancienne , de se déclarer , comme elle fait hautement et dans toutes les occasions , en faveur de la bulle. Il a fallu trente ans pour la lui faire admettre ; il en faudrait du moins autant pour la lui faire oublier. Tout cela est dans la nature humaine.
Le gouvernement aurait dû sans doute ne pas s'occuper de cette guerre scolastique ; c'est là ce qui a donné à la bulle et à ses adversaires de l'existence , et occasioné des troubles dans l'Etat : les théologiens du temps du bon roi Louis XII disputaient entre eux comme les nôtres sur des questions ridicules , et voulaient aussi t comme les nôtres, que l'autorité s'en mêlât : que ces messieurs , disait le bon roi , s'accordent entre eux s'ils Ut veulent, mais qu'ils ne nous étourdissent point de leurs querelies , dont ni moi ni tout autre bon chrétien n'avons affaire.
Si le gouvernement a eu le malheur de prendre part aux disputes de nos théologiens , il a heureusement un moyen bien facile de réparer cette faute , c'est de ne s'occuper aujourd'hui de ces querelles que pour les faire cesser , et le moyen Je plus efficace pour y réussir n'est pas l'autorité, qui a toujours un effet contraire sur des esprits aigris; Dieu même ne ferait pas taire des théologiens acharnés les uns contre les autres , ils lui soutiendraient qu'ils entendent mieux que lui ses intérêts. Le vrai secret de leur imposer silence, c'est d'imprimer à leur acharnement réciproque le sceau ineffaçable du ridicule ; c'est de per-»
mettre aux écrivains raisonnables de répandre sur ces disputes le mépris qu'elles méritent ; bientôt ou elles n'existeront plus , ou elles se trouveront reléguées sur les bancs avec les controverses des scotistes et des thomistes.
Rien n'est plus facile au gouvernement que de parvenir, dans les circonstances présentes , à ce but si désiré de tous les bons citoyens , si propre à rétablir le calme dans l'État , et à réparer l'honneur de la nation française , trop avilis par de tels sujets de trouble. Le public, fatigué de tant de querelles absurdes, ne demande pas mieux que de siffler ceux qui les excitent ou qui les entretiennent; les controverses de théologie font aujourd'hui peu do fortune , et donnent bien peu de considération à ceux qui les agitent.
Avouons-le cependant ; parmi les évéques qui sont entrés eh lice pour ou contre les Jésuites , deux ont été distingués par cette saine partie de la nation , qui ne prenant aucune part au fond de la querelle , et laissant les rapsodies polémiques entassées de part et d'autre , croit plus sûr de juger les hommes par leur conduite que par leurs livres ; ces deux prélats, objets d'une considération générale, sans restriction et sans mélange, sont précisément les chefs des deux partis ; l'un d'eux existe encore , et l'autre n'est plus , l'archevêque de Paris et l'évêque de Soissons. Pourquoi la calomnie et la médisance même les ont-elles respectés ? C'est qu'on ne peut leur reprocher , ni d'avoir été au combat lorsqu'il n'y avait rien à craindre, ni de s'y être traînés à la suite des autres ; c'est que le premier s'était déclaré contre les jansénistes dans un temps où ils commençaient à se montrer redoutables , et que le second avait levé l'étendard contre les Jésuites , bien avant que leur pouvoir fût anéanti , ou même affaibli ; tous deux d'ailleurs d'une conduite irréprochable, tous deux pleins d'humanité , de vertus et de bonne foi ; tous deux enfin exilés, disgraciés, mortifiés autant qu'ils ont pu l'être, ont constamment marché sur la même ligne , et l'estime publique les en a payés ; ceux de leurs confrères qui ont écrit après eux , n'ont paru que leurs échos , ont fait peu de sensation et ont même été l'objet de la satire. Nous sommes bien éloignés de croire que cette satire soit équitable ; la religion et le respect dû aux princes de l'Église nous défend de le penser , et encore plus de le dire ; mais nous ne pouvons nous empêcher de remarquer dans cette conduite du public , et sa malignité impitoyable , lorsqu'elle peut à tort et à travers supposer à des actions louables ou courageuses des motifs qui ne le sont pas, et en même temps sa justice exacte , lorsque celte malignité dépourvue de prétexte est forcée de reconnaître la vertu et de lui rendre hommage : tant
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i! est vrai qu'elle a toujours droit à l'estime des hommes , même quand elJe se trompe , même quand son erreur est une occasion de trouble; on lui pardonne et cette erreur, et presque le mal qu elle cause , en faveur de la pureté denses motifs.
C'est ainsi , monsieur, que pensent sur ces deux prélats tous les hommes justes et désintéressés du royaume; c'est ainsi que pensent les philosophes eux-mêmes qu'on accuse pourtant de penser si inaj, Il faut avouer , permettez-moi de le dire en passant, que ces pauvres philosophes sont bien à plaindre ; il n'y a point de malheurs réels ou fictifs qu'on ne leur impute , depuis l'expulsion des Jésuites jusqu'à la retraite de mademoiselle Clairon , depuis la querelle des parlemens avec le clergé, jusqu'à celle des capucins. Le croirez— vous ? Un grave théologien a même voulu les rendre responsables des malheurs de la France dans la dernière guerre ; il est vrai , comme quelqu'un d'eux l'a remarqué , que le roi de Prusse et les Anglais , pour qui cette guerre a été plus heureuse , ne sont pas philosophes. Ces imputations me rappellent ce qu'ont imprimé les jansénistes, que les Jésuites étaient la cause du tremblement de terre de Lisbonne ; mais les Jésuites de leur côté ne sont pas restés sans réponse ; ils se sont vantés dans le même temps , le croira qui jugera à propos, d'avoir converti cinq ou six mille Juifs en Pologne, parce que ce royaume était assez heureux pour n'avoir ni Encyclopédie ni jansénistes.
Convenons pourtant de bonne foi , pour en revenir aux philosophes , que si la destruction de la société est un aussi grand mal que ses partisans le prétendent , ses amis zélés ont en effet quelque raison de se plaindre de l'influence considérable que les philosophes y ont eue ; oui , monsieur , dût-on accuser encore la philosophie de chercher à se faire valoir , elle peut se flatter d'avoir contribué beaucoup à cette grande opération , à la vérité d'une majiière sourde et peu éclatante ; ceux qui se glorifient d'y avoir eu la plus grande part, ont agi par l'impression de la lumière générale que la raison a répandue depuis quelques années dans presque tous les esprits, et dont plusieurs personnes en place sont aujourd'hui heureusement éclairées. Pour vous eu convaincre , voyez , monsieur , avec quelle amertume on reproche à la philosophie le désastre des Jésuites dans la plupart des apologies qu'on a données de ces pères , et même dans quelques uns des mandemens publiés en leur faveur ; il est vrai que les défenseurs de la société donnent aux philosophes, ses ennemis, le nom incrédules ; qualification que la saine philosophie n'adopte pas , et mérite encore moins. Mais les injures ne touchent point à la vérité du fait , elles ne font même
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que la constater; et il est tout simple que des hommes dont le fanatisme a été dévoilé par des écrivains raisonnables , donnent à ce fanatisme le nom de religion , et à leurs adversaires celui
à? impies.
Il faut être juste, monsieur ; le fanatisme n'a aujourd'hui que trop de sujet de montrer de l'humeur , dans l'état de détresse et d'avilissement où il se trouve. Le triomphe de la raison s'approche , non sur le christianisme qu'elle respecte , et qui n'a rien à craindre d'elle , mais sur la superstition et l'esprit persécuteur qu'elle combat avec avantage , et qu'elle est près de terrasser ; sa voix perce de toutes parts , du fond du Nord au centre de l'Italie ; elle pénètre dans les écoles et jusque dans les cloîtres ; elle se fait entendre dans les pays même d'inquisition , du sein desquels nous voyons sortir des ouvrages pleins de profondeur et de lumière. Querelles de religion , despotisme sacerdotal , monaehisme , intolérance , tous ces fléaux de l'humanité tombent dans le décri ; le monaehisme, entre autres, commence à dépérir sensiblement; les cloîtres, autrefois si peuplés , s'éclaircissent d'une année à l'autre ; le gouvernement même commence à en sentir l'abus, et les bons citoyens pensent que l'expulsion des Jésuites ne sera pas aussi utile qu'elle le peut être , si elle n'est suivie d'un examen rigoureux des constitutions et du régime des autres ordres.
Je ne sais ce qui résultera de cet examen ; mais ce qui est certain , c'est que jamais peut-être les moines n'ont fourni une plus belle occasion , ou de les détruire, ou de les réprimer. La plupart des ordres religieux, c'est un fait constant, sont agités aujourd'hui par une fermentation intestine et violente qui mine sourdement les uns et qui dévore ouvertement les autres ; nos malheureux moines s'assomment entre eux dans leurs saintes prisons avec les chaînes qu'ils portent , et qu'ils aspirent à voir briser; les capucins surtout, qui devraient si peu faire parler d'eux , se déchirent avec une fureur qui a éclaté dans le public , fait pour ignorer jusqu'à leur existence ; et leur général, accouru en vain de quatre cents lieues pour remettre l'ordre, a fini par secouer la poussière de ses pieds contre des sujets rebelles. Les bénédictins de St.-Germain-des-Prés ont fait plus ; ils ont demandé par une requête imprimée de ne plus porter un habit qui leur parait avilissant (ce sont leurs propres termes) ; de ne j.'iis faire maigre , <le tir- plm •«<• relever la nuit pour chanter matiues. Il y avait deux partis à prendre sur celle requête; celui de l'admettre eu s'emparant de leurs biens, et celui de leur laisser leur froc et leurs richesses ; le premier parti pouvait être plus conforme à la politique , mais le >econd a paru plus reli-
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gieux , et c'est celui qu'on a pris. Si les Jésuites avaient présenté une pareille requête , il n'y a pas d'apparence qu'elle eut été rejetée , tant les circonstances changeut tout ; on les a forcés à quitter leur habit , et on force les bénédictins à garder le leur ; c'est que l'habit de S. Ignace a incommodé le gouvernement , et que l'habit de S. Benoit n'incommode que ceux qui le portent.
Quoi qu'il en soit , c'est à la prudence du prince , des ministres et des magistrats à voir ce qu'il faut tolérer en ce genre , ce qu'il faut détruire et ce qu'il faut protéger. Je dis ce quil faut protéger , car il est quelques communautés qui en paraissent dignes; je citerai entre autres les frères de la Charité, voués par état au soulagement des pauvres et des malades. Serait-ce aller trop loin que de prétendre que cette occupation est la seule qui convienne à des religieux? En effet-, suivant la réflexion d'un auteur moderne , à quel autre travail pourrait-on les appliquer ? à remplir les fonctions du ministère évangélique? mais les prêtres séculiers , destinés par état à ce ministère , ne sont déjà que trop nombreux , et par bien des raisons doivent être plus propres à ces fonctions que des moines ; ils sont plus à portée de connaître les hommes , ils ont moins de maîtres , moins de préjugés de corps, moins d'intérêts de communauté et d'esprit de parti. Appliquera-t-on les religieux à l'instruction de la jeunesse? mais ces mêmes préjugés de corps , ces mêmes intérêts de communauté ou de parti , ne doivent-ils pas faire . craindre que l'éducation qu'ils donneront ne soit ou dangereuse , ou tout au moins puérile ; qu'elle ne serve même quelquefois à ces religieux , comme elle n'a que trop servi aux Jésuites , de moyens de gouverner et d'instrument d'ambition , auquel cas ils seraient plus nuisibles que nécessaires? Les moines s'occuperont-ils à écrire? mais dans quel genre ? l'histoire ? l'âme de l'histoire est la vérité ; et des hommes si chargés d'entraves doivent être mal à leur aise pour la dire, souvent réduits à la taire , et quelquefois forcés de la déguiser. L'éloquence et la poésie latine , dans laquelle on prétend que plusieurs Jésuites ont excellé ? le latin est une langue morte , qu'aucun moderne n'est en état d'écrire ; et nous avons assez en ce genre de Cicéron , d'Horace, de Virgile , de Tacite , et de tant d'autres chefsd'œuvre de l'antiquité. Les religieux cultiveront-ils les matières de goût? ces matières, pour être traitées avec succès, demandent le commerce du moude , commerce interdit aux religieux. La philosophie ? elle veut de la liberté , et les religieux n'en ont point. Les sciences, comme la géométrie, la physique, etc.? elles exigent un esprit tout entier , et par conséquent ne peuvent être que faiblement cultivées par des hommes voués à la prière.
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Aussi les génies du premier ordre en ce genre , les Bayle , les Descartes , les Viette , les Newton ne sont point sortis des cloîtres , et le peu de religieux qui ont paru dans cette carrière à la seconde place , ceux même qui n'ont été qu'à, la troisième, se repentaient pour la plupart de leur état, et en. remplissaient bien faiblement les devoirs. IJ reste les matières d'érudition ; ce sont celles auquelles la vie sédentaire des moioes les rend- pins propres, qui demandent d'ailleurs le moins d 'application,, et souffrent les distractions plus aisément. Ce sont aussi celles où les religieux peuvent le mieux réussir , et où. ils ont en effet réussi le mieux. Cette occupation , néanmoins , est fort inférieure, pour des moines, au soulagement des malades et au travail des mains ; j'entends un travail profitable au public , et qui ne soit pas borné à nourrir la communauté ou à l'enrichir. Enfin , monsieur , le plus essentiel est de rendre utiles , de quelque manière que ce puisse être , tant d'hommes absolument perdus pour la patrie , moins nuisibles sans doute que la société intrigante dont on vient de se défaire , mais à qui Ja religion ne donne pas le droit de n'être bons qu'à eux. Encore une fois , c'est à la sagesse du gouvernement à décider quels sont les ordres qu'il convient de laisser subsister pour le bien public , s'il en est quelques uns qui soient dans ce cas. C'est à lui à prendre là-dessus les mesures convenables à sa justice, à sa sagesse et à sa gloire.
Mais il est deux objets auxquels il doit dès à présent se rendre très-attentif. Le premier est d'ôter aux Jésuites tout moyen de se rétablir parmi nous ; c'est à quoi on parviendra surtout en aliénant leurs maisons et en dénaturant leurs biens , et c'est de quoi les magistrats ne sauraient trop s'occuper; la négligence à ce sujet pourrait avoir un jour des suites funestes ; elle faciliterait le rappel des Jésuites ; et ce qui est arrivé déjà du temps dllenri IV, doit servir de leçon pour ne pas tomber dans un inconvénient semblable. Un autre inconvénient assez dangereux , dans lequel on tombe déjà, c'est de souflrirtrop de Jésuites ensemble dans la même ville ; on en comptait , il n'y a pas longtemps, plus de quatre-vingts dans la ville de Rennes seule ; c'en serait trop à Paris même : aussi la Bretagne s'aperçoit-elle bien de leur multitude par les toiles qu'ils y tendent ; il ne serait pas inutile de nettoyer un peu la maison.
Mais en insistant, monsieur, comme amateur de la tranquillité publique, sur la nécessité indispensable de ne pas souffrir trop de Jésuites dans une même ville, j'insisterai encore plus , comme partisan de l'humanité, sur la nécessité non moins pressante de pourvoir à leur subsistance quelque part qu'ils soient ;
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les magistrats avaient ordonné qu'il serait accordé à chaque Jésuite une pension alimentaire , modique à la vérité , mais du moins telle que les circonstances pouvaient le permettre. Cet arrêt, conforme aux premiers principes de la raison et de l'équité, demeure , si on en croit la voix publique, presque sans exécution dans quelques provinces. Les détails récens qu'on écrit à ce sujet, s'ils ne sont point exagérés , sont faits pour toucher tous les cœur* sensibles , tous ceux même que l'impitoyable jansénisme n'a pas endurcis jusqu'à la férocité. On assure qu'il se trouve en plusieurs villes dès Jésuites malades, infirmes , pauvres , âgés , sans famille, sans amis, sans appui et sans ressource, réduits à la plus affreuse misère , privés de pain et hors d'état d'en gagner. Ceux d'entre eux qui pourraient se procurer par leur travail le nécessaire le plus absolu , se trouvent même dénués de cette ressource dans plusieurs diocèses , par la prévention que leur funeste robe inspire contre eux. La plupart de ces malheureux Jésuites, très-innocens des intrigues qui ont fait détruire la société avec justice , ont consumé leurs jours et leur santé dans les travaux pénibles de l'éducation de la jeunesse ; aujourd'hui, sur le bord de leur tombeau , ils ne trouvent plus dans leur patrie ou reposer leur tête , et souffrent, sans avoir la force de se plaindre , le sort cruel qu'on leur fait essuyer ; les magistrats qui les ont privés de leur état par une nécessité malheureuse, ne manqueront pas , sans doute , de se faire rendre compte , dans le plus grand détail , de la situation de ces infortunés ; leur humanité et leur justice s'empresseront d'y apporter le remède. En un mot , réprimer les Jésuites, mais les faire vivre , tel doit être le premier objet de ceux qui les ont dispersés.
Le second objet que doit avoir le gouvernement , c'est d'empêcher que le jansénisme , cette secte avilie et remuante , ne cherche à se relever de ses ruines , et à troubler de nouveau la religion et l'État. Je ne sais si je lis bien dans l'avenir, et dans un avenir que je crois peu éloigné ; mais il me semble que je ne serais pas tranquille à la place des jansénistes , car qui empêchera quelqu'un de nos plus respectables magistrats , de ces hommes qui ont acquis à titre de citoyens vertueux et de juges intègres la confiance publique , de se lever tout à coup au milieu d'une assemblée de chambres , et de dire : Messieurs , nous avons chassé les Jésuites et la fronce nous en remercie. Souffrirons— nous du milieu de nous des hommes , à la vérité beaucoup plu* méprisables , mais qui seraient plus méchans si on leur laissait prendre crédit? Qu'on ne les persécute point, à la bonne heure, c'est même le mojen qu'ils soient oubliés plutôt ; qu'on leur donne les sacremens , qu'on les laisse mourir en paix , mais
io8 DE LA DESTRUCTION
qu'ils nous y laissent vivre. Nous avons déjà sévi contre le fanatisme ridicule et scandaleux quils cherchaient à répandre par leurs convulsions. Que ne sévissons-nous aussi contre les intrigues sourdes quils font jouer pour exciter du trouble ? Que ne sévissons-rwus contre l'acharnement avec lequel ils violent sans cesse la loi du silence , en disant toujours qu'il faut se taire? Que ne sévissons-nous , surtout , contre ce gazetier obscur qui déchire impunément ce qu'il y a de plus respectable dans r Eglise ? C'est à nous sans doute à réprimer les évéques qui abusent de leur autorité et qui en passent les bornes , mais c*est à nous en même temps à leur faire rendre les égards qui leur sont dus , et à ne pas souffrir qu'un vil écrivain les insulte. Je sais qu'il nous appelle pères de la patrie ; mais le vrai moyen de l'être est de réprimer les enfans qui la déchirent : songeons à mériter ce titre sans nous embarrasser qu'il nous le donne ; et montrons-lui que nous faisons aussi peu de cas de ses satires que de ses éloges. Tel est , messieurs, le dernier service que la nation désire de nous , et qu'elle en espère ; qu' attendons-nous pour consommer notre ouvrage > et pour faire cesser enfin cette odieuse guerre théologique , qui retui notre patrie la fable de F Europe ?
Voilà, monsieur, il n'est pas possible d'en douter, le coup que les plus éclairés d'entre nos magistrats préparent à la secte jansénienne; voilà le coup qu'elle aurait déjà reçu de nos parleinens, s'ils avaient cru que celte secte voulût succéder au crédit et aux intrigues des Jésuites; elle n'a donc d'autre moyen de se garantir du sort qui la menace , que de se tenir dans le silence et de rentrer dans le néant , d'oii elle n'aurait jamais du sortir.
Je suis , etc.
3o mars 1766.
P. S. Il vient, monsieur, de me tomber entre les mains un gros et violent ouvrage, récemment écrit contre les parlemcns , par un jésuite à qui vraisemblablement la faim et la misère ont donué la triste maladie qu'on appelle rage. Je le plains très-sincèrement , car il a l'air bien malheureux ; on le croirait sur la roue, aux cris qu'il pousse et aux invectives qu'il exhale ; ce serait le cas de lui appliquer le mot si connu d'un passant à un roué qui blasphémait; mais il ne faut jamais se moquer de ceux qui souffrent , quelques mécbans qu'ils soient. Ce jésuite forcené a fait l'honneur à mon ouvrage d'en dire deux mots ; il n'y répond que par des injures atroces contre l'écrivain auquel il lui plaît de l'attribuer; il assure à cette occasion , ce qui est d'uue
fausseté bien prouvée et bien reconnue , que le compte rendu au parlement de Bretagne est l'ouvrage de cet écrivain. Voilà le premier acte d'hostilité que la société ait fait contre mon livre ; encore n'est-ce pas réellement un acte d'hostilité de sa part ; car cette production jésuitique a paru, dit-on, si révoltante au général même de la société , qu'il en a ordonné la suppression. C'est à la vérité un monstre né dans la famille , mais étouffé par avis de parens , et qui ne fera de mal à personne. Il n'est pas même absolument sûr que ce monstre ait un jésuite pour père ; des gens qui se prétendent bien instruits, lui en donnent un autre,- à la vérité très-digne de l'être ; c'est l'illustre et respectable apologiste de la Saint-Barthelemi , qui , chassé de France depuis quelques années en récompense de son zèle pour la bulle et pour les Jésuites , s'est réfugié à Rome, où il a eu le plaisir de dire à ses protecteurs et à ses complices des vérités qu'ils lui ont bien rendues. Les détails de cette scène ont été publiés et imprimés partout. Mais une chose moins connue, et qui servirait à mieux dévoiler encore, s'il était possible, le personnage dont on parle, c est qu'il n'a pas été toujours l'ami et le champion de la société ; il avait commencé par être aux gages des jansénistes, et par écrire contre le père Girard dans la ridicule affaire de la Cadière. Depuis ce temps , Dieu l'a éclairé , il est devenu l'apologiste de la bonne cause, des Jésuites et de la Saint-Barthelemi.
J'apprends dans le moment que cet agent de la société vient d'être chassé de Rome ; et , ce qui ne vous fera pas moins de plaisir, que l'agent des jansénistes en a été chassé le même jour. Cela s'appelle faire maison nette et bonne justice.
Je suis, etc.