‹ ŒuvresChapitre 48 sur 56 · DE G EN EST · texte numérisé non relu

DE G EN EST

manger chez le cardinal d'Estrées , qui aimait fort les poètes , et qui lui-même , dans sa jeunesse , avait fait joliment des vers. Un jour que son érainence avait beaucoup de gens à table, il s'y trouva un homme qui ayant le nez extrêmement grand , donnait matière à un bel humore , l'un des convives , de dire beaucoup de gentillesses , bonnes ou mauvaises , sur ce nez monstrueux , dont il faisait semblant d'être effrayé. Arrive l'abbé Genest , qui d'abord ne fit que se montrer à la porte , prêt à disparaître pour ne rien déranger : mais le cardinal d'Estrées l'appela et lui ordonna de prendre place. Alors le bel humore, ayant considéré ce second nez , dont il parut plus effrayé que du premier , s'écria , en adressant la parole au cardinal : Eminentissimo y per un , si puo sofjrire , ma per duo , no ( Eminence , un peut se souffrir, mais deux, non) ; et là-dessus, jetant sa serviette , s'enfuit et court encore aussi bien que le loup de la fable. •

»» Je vais en revenir au revers de la médaille dont je parlais ; mais comment me rendre intelligible? Voyez, je vous prie, dans les nouvelles lettres de madame de Sévigné , ce qu'elle raconte du marquis d'Hoquincourt, qui, à une cérémonie des cordons bleus, était tellement habillé , que ses chausses de page étant moins commodes que celles qu'il avait d'ordinaire , sa chemise ne voulut jamais y demeurer , quelque prière qu'il lui en fit. Ainsi en usait souvent la chemise de l'abbé Genest, sans qu'il se mit en peine de la corriger. Or voici ce qui arriva de plaisant : une de ces longues soirées d'hiver , où l'ennui cherche à pénétrer dans Versailles comme ailleurs , le roi se divertit à voir un joueur de gobelets , qui faisait l'admiration de Paris, et dont un des principaux tours était de prendre entre ses mains un verre , le plus grand que l'on pût trouver , et de le faire disparaître avec laut de souplesse , que ceux qui le regardaient de plus près ne savaient ce que le verre était devenu. Pour mieux voir son jeu, l'abbé Genest, près de la porte, avait pris une lunette. Tout à coup l'opérateur ayant jeté les yeux sur cette physionomie frappante , et sachant que sa majesté ne demandait qu'à rire , dit fort haut , et comme en colère : Qui est cet homme-là qui ose me regarder avec une lunette? qu'on me Ramène. Il fallut descendre du piédestal ; la compagnie s'entr'ouvre pour le laisser passer ; pendant ce temps-là le verre est escamoté; et l'opérateur s'étant aperçu que l'abbé Genest était habillé à la manière du marquis d'Hoquincourt , il eut l'insolence d'y porter la main , en disant : A quoi songez-vous , M. l'abbé f d'avoir là dedans un verre qui peut vous blesser ? On vit eu effet sortir de là ce grand verre, qui avait disparu.

Jamais le roi n'a ri de si bon cœur , et c'est un trait à mettre dans son histoire : car il me paraît édifiant qu'un roi , et un si grand roi , ait ri , du moins une fois en sa vie , de ce rire naturel , qui est le partage de l'innocence champêtre.

•» Vous me demanderez si c'est donc là ce revers de médaille, que je vous avais promis ? Oui , monsieur ; et vous allez voir que je ne me suis point écarté. Quoique notre confrère fût l'homme du monde qui entendît le mieux raillerie , cette aventure le déconcerta un peu. Il ne pouvait se montrer nulle part dans Versailles , qu'on ne se prît à rire; en sorte qu'il fut plusieurs jours sans oser paraître chez* M. 4e duc de Bourgogne. Il y retourna enfin , non sans avoir pris ses précautions cette fois-là , pour être vêtu décemment. On fit remarquer cette nouveauté au prince, qui, sur-le-champ et sans dire mot, ayant recherché la médaille qu'il avait faite de l'abbé Genest , mit au revers un temple de Janus fermé , avec ces paroles à l'entour: Quod Janum clausit (parce qu'il a fermé le temple de Janus); après quoi, il fit présent de la médaille à l'abbé Genest, qui l'en remercia par une fort jolie épitre en vers. On s'étonnera qu'ayant vécu tant d'années à la cour , où il était chéri des princes et des princesses , sous la protection des personnes qui pouvaient le plus, il ait eu si peu de part aux grâces; car il n'eut du feu roi qu'une abbaye , qui rendait à peine cinq cents écus. Ce ne fut qu'au commencement de la régence , et par conséquent peu de temps avant sa mort, qu'il eut deux raille livres de pension sur l'archévêchéde Sens. Mais ne sait-on pas que la cour ne jette rien à la tête de ceux qui ne sont pas importuns ? Et après tout , puisqu'un revenu modique suffisait à ses besoins , et qu'il avait l'âme assez belle pour ne point connaître l'avidité , n'a-t-il pas été l'homme le plus riche de son temps?

» Outre celles de ses poésies qui ont été imprimées, et dont je vous ai cité la plupart , il en a laissé beaucoup d'autres, que je crois entre les mains de madame la duchesse du Maine. Ce sont des odes à la louange de Louis XIV ; ce sont des comédies héroïques , qui ont été jouées à Sceaux ; ce sont des récits pour de petits ballets, qu'il faisait par l'ordre de madame de Montespan, et dont quelquefois madame de Maintenou donnait le canevas. Je me souviens d'en avoir lu plusieurs , et particulièrement ceux qu'il fit pour le ballet que les princesses dansèrent à Trianon après la campagne de Philisbourg.

» A l'égard de sa prose , je ne connais que ce qu'il y en a d'imprimé , c'est-à-dire , son Portrait de M. Decourt , et une Dissertation sur la poésie pastorale , composée pour obéir à une délibération de l'Académie, qui poiiait que chacun de» acadé-

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