‹ ŒuvresChapitre 6 sur 56 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

sur l'édit du roi d'espagne pour l'expulsion des jésuites.

i5 juillet 1767.

Ija lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser, monsieur, par forme de supplément à l'histoire de la destruction des Jésuites en France, était écrite et même imprimée depuis longtemps, lorsqu'il est arrivé à ces pères de nouveaux malheurs, causés par de nouvelles sottises. Je ne m'épuiserai point en conjectures sur la nature du délit qui a forcé le roi d'Espagne à les bannir de ses Etats, je me bornerai à quelques réflexions.

I. Ce délit, quel qu'il soit, doit être bien grave , puisque la

no DE LA DESTRUCTION

peine en a été si sévère. Je me trompe , il y a tout lieu de croire, d'après l'édit du roi d'Espagne , qu'elle ne l'est pas encore assez : car ce prince fait entendre , ou plutôt déclare nettement, qu'il cède aux mouvement de sa clémence royale, en se bornant à chasser les Jésuites. L'imagination, comme vous pouvez le croire , travaille sur ce canevas, et prête à ces pères les forfaits les plus odieux : on fait plus, on cite des lettres authentiques qui les accusent. Ce mystère s'éclaircira sans doute : s'il est tel qu'on le prétend , l'atrocité du crime est au point que je n'ose vous en faire part ; mais en même temps l'extravagance du complot est pour le moins égale à l'atrocité ; le peu de vraisemblance qu'il y avait de réussir, le péril même où la société s'exposait en réussissant , tout cela fait demander par quelle fatalité les Jésuites sont devenus aussi feus que méchans ; on était assez persuadé du second , mais on ne les soupçonnait pas du premier.

II. Le délit est apparemment celui de toute la société jésuitique espagnole , puisque le roi a cru devoir faire arrêter , comme d'un coup de filet, tous les Jésuites à la fois, et presque à la même heure. Il est en effet plus que vraisemblable que la révolte du peuple de Madrid en 1766, celle de plusieurs autres villes d'Espagne arrivée dans le même temps , celle enfin d'une partie de l'Amérique espagnole , ont été l'ouvrage de ces pères ; et assurément toute une populace révoltée a plus d'un jésuite pour confesseur. Car il n'y a pas moyen d'accuser ici les autres moines ; le roi d'Espagne en fait tant d'éloges , qu'il doit avoir de bonnes preuves que les Jésuites sont les seuls coupables. Mais tous sans exception le sont-ils? Et si tous ne le sont pas , que les innocens sont à plaindre ! que le prince doit souffrir lui-même de ne pouvoir les connaître , de ne pouvoir peut-être les épargner s'il les connaît , et d'être forcé de les sacrifier à cette loi cruelle , mais apparemment nécessaire , qu'on appelle la raison d'Etat !

III. Les précautions excessives qu'on a cru devoir prendre en Espagne pour s'assurer des Jésuites, et les faire sortir du royaume, prouvent du moins combien ces moines y étaient à craindre, ou combien on a cru qu'ils l'étaient : or cette seule raison était peutêtre suffisante pour se délivrer d'eux ; car doit -on garder chez soi des hommes qui prétendent avoir renoncé au monde, et à plus forte raison à la cabale et à l'intrigue, qui doivent prêcher aux peuples la soumission et la patience , et contre lesquels un monarque puissant est obligé de se mettre si fort en garde , quand il lui plaît de s'en défaire ? Tout prêtre et tout moine à qui son roi dit , allez-vous-en , doit , en conséquence de la religion qu'il prêche, partir sur-le-champ, je ne dis pas seulement sans résis-

DES JÉSUITES. m

tance , je dis même saris murmure et sans réplique. Ne doit-il pas être persuadé , d'après ce que l'Écriture lui enseigne, que la puissance des rois vient de Dieu? Et si Dieu lui disait, parlez, se révolterait-il au lieu d obéir ? se plaindrait-il même , et lui demanderait-il ses raisons ?

IV. La défense faite par le roi d'Espagne à ses sujets de parler ou décrire pour ou contre les Jésuites, sous peine de lese*majesté y ne saurait être regardée comme un pur acte de despotisme de la part d'un roi si sage et si juste; cette défense si rigoureuse prouve donc seulement à quel point on appréhende d'échauffer dans ce royaume les partisans des Jésuites, non-seulement en permettant aux amis de la société de réclamer en sa faveur, mais en permettant à ses ennemis même de dire librement ce qu'ils peusent d'elle. Ainsi les mânes même de celte compagnie épouvantent encore lorsqu'elle n'est plus. Quel funeste colosse que celui dont 1 ombre seule cause tant de frayeur î qu'il était nécessaire de le renverser!

V. Peut-être néanmoins cette terrible opinion qu'on a des Jésuites, cette crainte excessive qu'on leur témoigne, leur fait-elle plus d'honneur qu'ils ne méritent ; la manière obscure , paisible, et presque humiliante dont ils ont péri en France , fait voir que leur prétendu crédit en ce royaume avait pins d'apparence que de réalité ; il pourrait bien en être de même en Espagne ; mais , on le répète , des prêtres, des moines sont encore trop puissans , même avec la simple apparence du crédit et du pouvoir.

YI. Comme ce ne sont ni les princes, ni les ministres , ni les magistrats, mais la loi qui punit les crimes, et que la loi , en punissant un citoyen ou un corps, dit et doit dire pourquoi elle le punit , il est hors de doute que si le roi d'Espagne n'a pas encore fait connaître le crime des Jésuites, son silence en ce moment est fondé sur de bonnes raisons, et qu'il ne tiendra pas toujours renfermés dans son coeur les motifs d'une proscription si subite et si terrible ; ce prince , on ose le dire sans crainte de l'offenser, doit à lui-même, à ses sujets, aux autres princes et Etats de l'Europe , à toutes les nations enfin, de dévoiler l'iniquité toute entière , et de prévenir par là , autant qu'il est en lui, le mal que les Jésuites pourraient faire ailleurs , après en avoir tant fait en Espagne. Il le doit d'autant plus , qu'il annonce, par son édit, que si la société entreprend de se justifier, tous les Jésuites espagnols seront privés de la pension qu'il leur accorde : pour être en droit de lier la langue à un accusé , il faut être bien sûr d'avoir en main de quoi le confondre ; encore dans ce cas même est-il rare de lui fermer la bouche. Souhaitons donc que le roi d'Espagne se trouve bientôt eu état de ne plus rien avoir à

ii2 DE LA DESTRUCTION

ménager, et de pouvoir dire librement aux Jésuites : Voilà de quoi vous êtes convaincus y justifiez-vous , si vous l'osez. C'est ainsi que la loi parle aux coupables, c'est ainsi que le monarque, qui est l'organe de la loi , devrait leur parler toujours ; quand des circonstances malheureuses l'obligent à user de réserve, il est presque aussi à plaindre que ceux qu'il punit.

VU. En attendant ce détail , on a cru pouvoir supposer à Paris que les Jésuites français participent au crime des Jésuites d'Espagne , sinon d'effet , au moins d'intention ; peut-être a-l-on cru devoir les traiter avec rigueur , par la seule crainte qu'ils ne soient en France une occasion de trouble, crainte que l'événement d'Espagne a réveillée ; peut-être les punit-on seulement , comme la cigale de la fable , pour s'être trouvés en mauvaise compagnie ; quoi qu'il en soit, l'éditqui expulse la société d'Espagne vient d'occasioner l'arrêt qui la bannit du ressort du parlement de Paris. Voilà pour les jansénistes un beau sujet de réflexions profondes ; voilà une belle matière de lettre à un c/revalier de Malte , ou à un duc et pair : car c'est là ordinairement leur bureau d'adresse. On ne sait si les autres parlement suivront tous l'exemple que le parlement de Paris leur a donné ; la plupart semblent vouloir laisser les Jésuites en paix; ce défaut d'uniformité peut avoir de grands inconvéniens ; expulser tous les Jésuites est peut-être bien sévère ; les conserver tous est peutêtre bien dangereux : mais avoir à leur égard deux poids et deux mesures , est le plus mauvais de tous les partis.

VIII. Les magistrats du parlement de Paris semblent désirer daus leur arrêt que le roi obtienne du pape la dissolution des Jésuites; c'est, dit-on, ce que le pape pourrait faire de mieux pour le bien de l'Eglise , pour la tranquillité de plusieurs Etats de l'Europe, enfin pour son propre repos; cela peut être : mais le S. Père en aura-t-il le courage? se résoudra-t-il à réformer de sang-froid les meilleures troupes de sa maison ? se bornerat-il à gémir sur les pertes et les malheurs du Saint-Siège?

IX. Si l'humanité et la compassion sont un motif assez puissant pour déterminer les hommes d'Etat , surtout quand ces hommes d'Etat sont en même temps hommes d'Eglise , je crois que cette raison seule devrait engager le souverain pontife à relever au moins de leurs vœux tous les Jésuites français, espagnols et portugais ; par là il les affranchirait de cette obéissance sans bornes à leur général, si effrayante pour ceux qui ne sont pas jésuites, et aujourd'hui si funeste à ceux qui le sont; il empêcherait, autant qu'il est possible , que par ce motif on n'interdise à tant de malheureux le feu et l'eau , et qu'on ne leur ôte tout moyen de subsister.

DES JÉSUITES. u3

X. Je sais qu'en Espagne et en France on leur a assigné des pensions ; mais outre que ces pensions sont très-modiques , mille circonstances malheureuses ou forcées ne peuvent-tlles pas en retarder , ou même en faire cesser le paiement? On oublie bientôt les malheureux quand on ne les voit plus? que sera-ce si ces malheureux sont membres d'une société proscrite et odieuse? Déjà , si on en croit le bruit public, cet inconvénient commence à se faire sentir pour les Jésuites français; plusieurs, dit-on, n'ont encore rien reçu des pensions qu'on leur avait accordées pour leur subsistance. C'est un fait que je ne suis pas à portée d'éclaircir; je sais seulement que tous les Jésuites de France ne sont pas dans le même cas , et que plusieurs ont exactement touché ce qui leur a été promis. Cet acte de charité , ou plutôt de justice , mérite , ce me semble , d'être rempli avec la plus grande exactitude, et on ne saurait à cette occasion refuser des éloges au conseil d'Espagne, qui , en chassant les Jésuites par l'acte d'autorité le plus décisif et le plus sévère, a cherché du moins à mettre toute l'humanité possible dans l'exécution. Quelle humanité, grand Dieu! s'écrieront les Jésuites, de nous laisser pendant trois mois à la merci des vents et de la mer, sans avoir même pris la précaution de s'assurer d'un port où l'on voulût au moins nous donner l'hospitalité ! Pour répondre à cette triste imputation , il faudrait examiner, je ne dis pas si le roi d'Espagne a eu de justes motifs pour expulser les Jésuites de ses Etats , car on ne doit pas en douter , mais si , voulant les expulser avec sûreté pour lui , il pouvait s'y prendre autrement qu'il n'a fait , et s'il ne courait pas trop de risque , en leur ordonnant simplement de sortir du royaume; s'il pouvait prévoir que le pape, qui avait reçu sans pension , pour l'amour de Dieu et de la société , quinze cents Jésuites portugais, refuserait de recevoir avec pension deux à trois mille Jésuites espagnols; si le pape de son côté n'a pas été en droit de les refuser, comme souverain par la grâce de Dieu et par celle des puissances chrétiennes ; s'il a bien ou mal raisonné en écrivant au roi d'Espagne : Pourquoi expatrier tant de malheureux s'ils sont innocens, et pourquoi vouloir en infester mes Etats s'ils sont criminels ? Voilà bien des questions sur lesquelles il me parait aussi difficile que délicat de prononcer. Un publiciste allemand trouverait là de quoi faire un gros volume , et le sage d'assez courtes , mais d'assez tristes réflexions.

XI. Il y a quelques jours qu'un de ces hommes , qu'on appelle philosophes, encyclopédistes, matérialistes, un de ces hommes enfin dout le nom seul fait reculer d'effroi à la cour, dans les collèges et dans les couvens de religieuses, déplorait le *ort des infortunés Jésuites, qui , n'ayant d'autre crime que ce-

lui de l'être , vont se trouver sans asile , sans pain , sans ressource. Vous êtes bien bon, lui dit quelqu'un , de vous attendrir sur des hommes qui vous verraient brûler en riant, et qui mettraient eux-mêmes le feu au bûcher. Cela se peut , répondit simplement le philosophe ; mais ces Jésuites sont des hommes , ils ne m'ont encore brûlé que dans l'intention , et je ne suis pas janséniste. En effet, monsieur, les magistrats même qui ont chassé lès Jésuites de France , voient avec compassion la destinée delà plupart d'entre eux; je n'ai trouvé jusqu'à présent qu'une centaine de prêtres et deux ou trois femmes qui fussent insensihles à leur malheur ; et je vous laisse à deviner de quel parti sont ces femmes et ces prêtres. Il est vrai que quand on voit d'un côté les Jésuites d'Espagne réduits à la situation la plus triste , et de l'autre les Jésuites de France abusant de la bonté qu'on a de les y souffrir pour cabaler et pour intriguer comme ils font , on ne sait à quel sentiment se livrer à l'égard des individus de cette société; on ne voudrait pas les voir malheureux , mais on voudrait les voir loin de soi. Les jansénistes les voudraient en enfer, et les philosophes aux Champs-Elysées.

XII. Que deviendront les Jésuites de Naples et ceux de Parme? est-ce un projet arrêté entre les princes de la maison de Bourbon , de ne plus souffrir de Jésuites dans les États de leur dépendance? Je m'arrête , car j'entends déjà qu'on me répond : Vous lisez de trop loin dans les secrets des dieux. On dit que l'expulsion de ces pères trouvera peu de difficulté dans les Etats de Parme ; ces Etats sont petits , le gouvernement y est éclairé , et les Jésuites bien connus ; mais on assure qu'il ne sera pas aussi aisé de les chasser de Naples , où ils ont à leurs ordres cinquante mille coquins appelés lazaroni, toujours prêts à se révolter au premier signal : cette canaille avait pour chef, il y a quelques années, un fameux Jésuite nommé le père Peppe, qui présentait à la reine de Naples sa main à baiser , et lui donnait de l'autre sa bénédiction ; c'est le même qui , en 1757 , prêchait dans les marchés de Naples contre le roi de Prusse, et le comparait à l'antechrist ; ce Jésuite, dans une sédition , eut l'audace, à ce qu'on prétend , d'offrir au roi de Naples, aujourd'hui roi d'Espagne, quarante mille hommes dont il se vantait de pouvoir disposer. Si le fait est vrai , la réponse naturelle à cette offre obligeante était de faire pendre le moine; et je crois que s'il ne le fut pas, c'est qu'on n'avait pas cent mille hommes à opposer aux quarante mille. Ce père Peppe est mort il y a quelques années, riche d'environ un million, tant en argent qu'en effets, qu'il avait amassé pour la plus grande gloire de Dieu , et à la très-grande édification de l'Eglise. Le poste était trop bon pour que les Jésuites

DES JÉSUITES. n5

aient négligé de lui donner un successeur ; et cet Elie a sûrement laissé son double esprit à quelque Elisée. Si le conseil de Naples vient à bout de chasser de tels prophètes, il faudra qu'il «oit pour le moins aussi habile que le conseil d'Espagne.

XIII. Voici ce qu'un homme de mérite et très-instruit écrivait de Londres au mois de février 1767. Nous sommes inondés de Jésuites; jusqu'ici le gouvernement n'a pas jugé à propos défaire attention , mais on s'aperçoit de leur zèle A faire des prosélytes , et le nombre de ce que les Anglais appellent papistes , est considérablement augmenté depuis la destruction de la société en France ; on assure qu'il s'est plus réfugié de Jésuites à Londres qu'à Rome. J'ai peine à croire que les Jésuites fassent en Angleterre autant de prosélytes que celte lettre les en accuse ; on ne se convertit plus guère, et je crois les Jésuites moins propres que jamais à être les ministres de cette bonne œuvre; j'imagine seulement que leur affluence à Londres doit avoir attiré dans cette ville les papistes du royaume , comme le miel attire les mouches. Quoi qu'il en soit, le gouvernement d'Angleterre souffre donc paisiblement dans son sein les Jésuites et leurs adhérèns ; je n'examine pas s'il a tort ou raison ; mais que les Jésuites sentent au moins tout le prix de cette indulgence, si contraire à l'esprit de persécution dont ils étaient animés ; qu'ils cessent enfin de prêcher contre la tolérance, qui leur est aujourd'hui si utile; car, sans cette tolérance , que deviendraient-ils en Angleterre et ailleurs?

XIV. Ce qui attire surtout l'attention de l'Europe , c'est le parti que prendront les Jésuites du Paraguai ; leur conduite avec l'Espagne nous apprendra s'ils sont en effet aussi puissans dans ce pays que leurs ennemis et leurs amis le prétendent; l'événement fera connaître s'ils sont assez forts pour se maintenir au Paraguai en dépit de l'Espagne; en ce cas, malheur à toute puissance qui ne les chassera pas de chez elle, comme des hommes qui osent partager avec le gouvernement le pouvoir souverain ; pour moi , mon avis serait qu'on envoyât au Paraguai tous les Jésuites d'Europe , ils y seraient tranquilles et heureux , s'ils peuvent l'être , et nous aussi.

XV. J'ignore comment les Jésuites du Paraguai se conduiront ; mais quel que soit leur projet , j'ai mauvaise opinion du succès , si le même esprit de vertige qui les agite aujourd'hui en Europe, s'est étendu jusqu'aux Jésuites du Nouveau-Monde. Cet esprit de vertige , qui les précipite partout vers leur ruine , est bien contraire à l'esprit de leur institut, et ce n'était pas par la qui fallait s'en écarter. Qu'est devenue cette prudence dint Us se gloriBaient , qui avait tant contribué à leur grandeur, qui

n6 DE LA DESTRUCTION

les avait fait échapper à tant de périls? Autrefois leur lançaitem du haut du toit un seul coup de pierre, ils se retiraient à l'écart, faisaient le moins de bruit qu'ils pouvaient , et attendaient pour continuer leur chemin qu'on ne pensât plus à eux ; depuis six à sept ans on tire sur eux à cartouche en Portugal et en France , • et c'est le temps qu'ils choisissent en Espagne pour cabaler contre le monarque! Oh! que les jansénistes ont beau jeu pour s'écrier que Dieu vient <f aveugler le conseil d 'Achitophel , afin qu'il allât se pendre !

XVI. Quelle terrible leçon que le désastre des Jésuites, pour les ordres religieux qui voudraient à l'avenir se rendre puissans, ou même qui se contenteraient de le paraître ! Depuis deux cents ans ces pères luttaient contre la haine, ils pouvaient en apparence se flatter d'en être vainqueurs, ils ont fini par y succomber. Oh ! que la haine est active et vigilante ! elle est éternelle comme Dieu et terrible comme lui.

XVH. Mais quelle leçon en même temps pour tout souverain , pour tout État , qui voudrait désormais protéger les moines et leur donner de l'existence ! Cette espèce d'hommes se pré* sente d'abord avec un1 air soumis et modeste, elle semble n'avoir pour but que de se rendre utile, elle commence même quelquefois par l'être, elle tâche ensuite de se rendre nécessaire, puis indépendante, et enfin dangereuse; c'est alors que l'autorité , qui l'avait protégée d'abord , se trouve contrainte , pour la réprimer, de s'écarter des formes de la justice; ce qui est toujours un mal dans tout gouvernement , même quand on s'y trouve réduit pour éviter de plus grands maux. Voilà l'histoire des Jésuites en Espagne : aucune puissance ne les avait d'abord traités plus favorablement ; aucune puissance ne les a traités ensuite avec plus de rigueur; c'est l'autorité qui les a soutenus, c'est l'autorité qui les chasse.

XVIII. Rien de plus fragile, dit un historien philosophe» qu'un pouvoir qui n'a qu'un appui étranger. Croit-on que les ordres mendians subsisteraient encore , s'ils avaient conservé long-temps l'éclat qu'ils eurent à leur naissance ? Que de protecteurs et d'ennemis à la fois! Écoutez d'un côté le bon S. Louis, qui disait que s'il pouvait se partager en deux, il donnerait une moitié de lui-même aux cordelîers, et F autre aux jacobins. Je ne donne pas cette parole pour ce que S. Louis a dit de meilleur; mais voyez quel respect tous les princes de son siècle avaient, comme lui , pour l'habit des mendians, puisque tous voulaient mourir avec une robe de frère prêcheur ou de frère mineur. D'un autre côté , écoutez en même temps les cris redoublés des universités , des évéques , et de toute la chrétienté contre

ces moines, et vous serez étonné qu'ils aient résiste à tant de causes de destruction. Mais remarquez que ces ordres mendians étant au nombre de deux, et toujours en guerre l'un avec l'autre, se contre-balançaient mutuellement, et s'empêchaient de gagner trop de terrain ; ils se sont ainsi minés et soutenus réciproquement, jusqu'à ce que les Jésuites , mendians aussi dans leur origine, sont venus succéder au crédit des uns et des autres , et leur ont dit comme le soldat de Virgile , hœc mea sunt , veteres migrate coloni. Qu'en est-il arrivé? Les mendians sont oubliés et vivent, les Jésuites ont régné et se meurent. Peut-être ccpen-, dant les Jésuites , dans l'Etat même ou ils sont réduits , ne voudraient pas troquer leur agonie contre la chétive existence des mendians. Dans le vrai , quoique bien malades , ils ne sont encore ni sans vie , ni même sans force ; c'est une puissance qui a perdu trois grandes provinces , mais à qui il reste des établissemens et des ressources ; et s'ils doivent mourir, il y a apparence que leur agonie sera longue.

XIX. Qui sera désormais assez insensé , ou plutôt assez imbécile, je ne dis pas seulement pour se faire jésuite, mais pour se faire moine , malgré les louanges données par le roi d'Espagne à tout ce qui ne porte pas l'habit de S. Ignace ? Il ne faut qu'un ou deux chefs et quelques confrères turbulens et factieux, pour se voir exposé à être arraché brusquement de son lit et de sa maison , jeté dans une voiture , de là dans un vaisseau ou sur la frontière , et enlevé pour jamais à sa patrie , à sa famille , à ses amis , sans pouvoir même deviner par où on a pu mériter un pareil traitement. Cette réflexion fera peut-être cesser tout-àfait la sottise d'entrer dans les cloîtres, qui diminue déjà de jour en jour; et cette sottise abolie sera un grand bien pour V h u man i t é . Ainsi soit-il.

XX. Puissent au moins les Jésuites, instruits par tant de malheurs, ne plus faire parler d'eux quelque part qu'ils soient! Puissent aussi les jansénistes, qui sans les Jésuites ne sauraient vivre, les accompagner dans leur retraite! Puissent les uns et les autres , ainsi réunis dans un même lieu , et s'il est possible , sous un même toit , s'accorder entre eux s'ils le peuvent , ou se dévorer mutuellement, s'ils ne trouvent rien de mieux à faire. Ainsi soit-il encore.

Je suis, etc.

Addition qui doit être mise à la fin de la seconde lettre.

La première des deux lettres qui servent de supplément à Yhistoire de la destruction des Jésuites , a paru dans les pays

it8 SUR LA DESTRUCTION DES JÉSUITES.

étrangers il y a près de deux ans , la seconde il y a près de neuf mois. Pendant qu'on les réimprimait à la suite de l'édition de l'histoire, les Jésuites, déjà chassés de l'Espagne , l'ont encore été deNaples, de Sicile, de Parme, de l'Amérique espagnole, et du Paraguai même. Cette expulsion s'est faite partout sans bruit, sans scandale, sans la plus légère émeute. On est bien persuadé, vu la sagesse des mesures qui avaient été prises dans ces différens États pour l'émigration des Jésuites , qu'elle ne pouvait pas être fprt orageuse ; mais ce qui doit étonner , et à quoi l'on ne s'attendait pas, c'est que nulle part, à ce qu'on assure, ces pères n'ont été regrettés par le peuple, et que le Paraguai même n'a témoigné nul chagrin de leur départ. Si la chose est ainsi, rien ne décèle davantage dans cette société, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, une faiblesse réelle qui n'avait que le masque de la force ; l'opinion seule faisail regarder les Jésuites comme redoutables, et on doit être un peu honteux de la frayeur qu'ils ont si long-temps causée ; ce qui n'empêche pourtant pas qu'en Portugal , en France , en Espagne , etc. , on n'ait très-bien fait de les détruire.

Un grand roi qui n'ayant pas le bonheur d'être catholique , ne doit pas être fort attaché à la société, qui même dans la dernière guerre n'a pas eu lieu d'être content des Jésuites de Silésie, mais qui ayant résisté à quatre armées, ne s'effraie pas aisément d'une compagnie de moines, a écrit ces propres paroles : Quoiqu'invité par /* exemple des autres souverains , je ne chasse point les Jésuites, parce qu'ils sont malheureux ; je ne leur ferai point de mal, étant bien sûr d'empêcher qu'ils n'en fassent ; et je ne les opprime point, parce que je saurai les contenir.

Page 1