ÉLOGE DE HUET
L'article de ce savant et laborieux académicien se trouve dan* la partie de VHîstoire de V Académie , dont l'abbé d'Olivet est auteur. Quoique cette histoire se termine à l'année 1700, et que M. Huet ne soit mort qu'en 1721, l'abbé d'Olivet, son disciple, sou admirateur et son ami, a cru devoir payer ce tribut à sa mémoire, et nous a dispensés , comme il a fait pour l'abbé Genest , d'un éloge dont il s'est acquitté mieux que nous. Néanmoins, en rendant avec ce grave historien toute la justice possible au savoir et aux travaux de M. Huet, nous ne le placerons pas comme lui sur la même ligne que ces redoutables admirateurs de l'antiquité, qui, par leur nom seul, ont si puissamment combattu pour elle. Le partisan déclaré de Chapelain ' n'était pas trop digne d'admirer Homère , et moins encore d'être mis au nombre de ses illustres panégyristes.
Parmi les portraits qui se trouvent à la fin des Mémoires de Mademoiselle , et qui ne sont pas de cette princesse , on trouve le portrait suivant de M. Huet , adressé à lui-même. Je crains que la capacité que vous avez pour les grandes choses ne vous donne de V inapplication et même de l'incapacité pour les petites, qui sont néanmoins de l'exacte bienséance du monde ; ce qui est un défaut nuisible , en ce que la plupart des personnes ne jugeant que sur l'extérieur, cela empêche , quand le vrai mérite n'est pas tout-à-fait poli , qu'il ne paraisse ce qu'il est. Vous n'êtes pourtant pas incivil , mais votre civilité manque un peu de politesse.
Nous ignorons jusqu'à quel point ce portrait était ressemblant; nous dirons seulement, et on s'en apercevra bien au style, qu'il était fait par une femme, mais par une femme d'esprit, c'est-à-dire , par un excellent juge des qualités sociales qu'on pouvait désirer dans l'évêque d'Avranches. L'abbé d'Olivet nous assure cependant que dans sa première jeunesse, M. Huet, tout livré qu'il était à l'étude, cherchait beaucoup à plaire, et à porter dans la société tous les agrémens dont il était capable. Une assiduité de plus de soixante ans dans son cabinet , lui fit perdre sans doute, ou l'empêcha d'acquérir cette, fleur
' Pierre-Daniel Huet , éréque d'Avranches , né a Caen , le 8 février i63o ; reçu a la place de Marin Leroi de Gombervtlle , le i3 août 1674 ; tmirt le •j6 janvier 1721.
• f 'oj «* le recueil intitule Huétiana , p. 5i , dont nous parlerons pin* ba>.
d'urbanité que le commerce seul du monde peut donner aux gens de lettres, à laquelle le mérite ne saurait suppléer, mais qui , en récompense, a tenu lieu de mérite à quelques uns d'eux.
11 ne paraît pas que M. Huet eût renoncé, même dans sa vieillesse , à un certain ton de galanterie avec les femmes , dont apparemment il avait pris dans sa jeunesse l'habitude et le langage. Nous avons vu une espèce de lettre d'amour, sans doute purement intellectuel et platonique, qu'il écrivit à une femme de qualité , et qui n'est ni un chef-d'œuvre de goût , ni un chefd'œuvre de sévérité chrétienne. Ce qui me paraîtra plus extraordinaire encore , nous demandons grâce pour cette observation minutieuse , mais non pas indifférente , c'est qu'au haut de ce billet peu épiscopal , on voit la petite croix que les personnes pieuses ont coutume de mettre à la téte de leurs lettres. M. Huet, quoique lié d'amitié avec les jésuites, pensait-il , contre la doctrine tant reprochée à ces pères, qu'il était indispensable de rapporter à Dieu toutes ses actions , de quelque nature qu'elles soient; et avait-il intention de lui rapporter même cette production galante , quoiqu'elle en fût si peu susceptible (i) ?
On nous a communiqué un volume de lettres manuscrites de notre savant académicien , qui le font mieux connaître que ne le pourrait un long article. L'extrait que nous allons en donner servira de supplément, et quelquefois peut-être de correctif à l'éloge dont l'abbé d'Olivet a honoré ses mânes.
La plupart de ces lettres sont adressées au P. Martin, cordelier à Caen , inconnu dans la littérature , mais estimé sans doute de levêque d'Avranches.
L'ardeur de M. Huet pour l'étude , ardeur qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie, se montre dans une de ses lettres qu'il écrivait à l'âge de quatre-vingts ans.
m J'ai eu quelque indisposition (en 1707 ) qui m'a paru lé- »• gère , quoiqu'elle n'ait pas paru telle à mes amis. J'ai pris » cette attaque pour le premier son de compiles. Ce sont des » avertissemens de la miséricorde de Dieu , de tenir mes comptes »» prêts. Cela m'a servi de prétexte pour ne point sortir, mais » non pour ne point étudier. »
Il se plaint beaucoup de la noire médisance et de la lâche ingratitude de ye» compatriotes. Il s'en console par l'exemple de Cujas et de plusieurs autres hommes célèbres , que leur patrie n'a pas mieux traités.
- On est , dit-il , fort envieux dans notre pays : Non est pron pheta sine honore nisi in patriâ suA. Ego dœmonium non » habeo, sed honorifico patrem nwiim et vos inhonorastis me. » (Nul prophète n'est privé d'honneur que dans sa patrie...
DE HUET. 54i
» Je ne suis point possédé du démon , mais j'honore mon père , » et vous me déshonorez).
>» Pendant les trois derniers jours que je passai à Caen , il me re- » vint de plusieurs endroits que mon ouvrage {des Origines de » Caen) avait reçu beaucoup de contradictions; qu'il n'y avait » pas même de pédagogue ni de régent à l'Université, pas de fai- » néant, de batteur de pavé, et de débiteur de fausses nouvelles » aux carrefours , qui ne se donnassent la licence d'y exercer » leur indocte et maligne critique ; jusqu'à dire que je n'y parle » pas français, et reprendre quelques termes dont je me suis servi. » J'ai donc bien peu profité pendant quarante ans que j'ai passés >» à la source de la pureté de langue , et pendant trente ans que m j'ai fréquenté l'Académie , si j'ai besoin de venir l'apprendre à » Caen des nigauds de la rue de Giole, du Vaugueux et du »> Bourg-l'Abbé. Ce qui m'a attiré le plus de plaintes, c'est le cha- » pitre des éloges. La plupart de ceux 'qui y ont intérêt ne » savent pas l'obligation qu'ils m'ont, et de ce que j'ai dit , et de » ce que je n'ai pas dit. Mais aucun de ces gens-là sait-il ce que » c'est qu'un éloge , et ce que c'est qu'histoire ? Il est donc vrai, » et je l'éprouve , que pro cap tu lectoris habent sua fata libelli » (la destinée des livres dépend de l'intelligence du lecteur) , et » je puis bien m'appliquer sans trop de vanité ce passage d'un » ancien :
» j4t mihi qttod vivo detraxerit invida turba , » Post obitum duplici Joenore reddet honos.
» (On me rendra avec usure, après ma mort, les honneurs qu'une mulii- » todc envieuse m'aura refuses de mon rivant.)
» Je me sais aussi fort bon gré d'avoir dit de moi-même :
• lÀvor edax in me vanis incurrii habenis ,
» Melpomene cedro nomina nostra linet, 1» Mequc suis addet laudatrix Gallia fastis ;
» Illum post cineres spondet A polio diem.
» ( L'envie se déchaîne pour me dévorer; Mclpomène gravera mon nom sur » le cèdre, et la France me nommera avec doge dan» ses fastes : c'est le soit >» qu'Apollon promet à ma cendre. ) 1»
Quoique mécontent de sa patrie , il prenait cependant beaucoup d'intérêt au progrès que les lettres y auraient pu faire.
« J'ai lu avec plaisir l'agréable invitation aux beaux esprits » de Caen, de rétablir l'Académie ; j'en apprendrai volontiers » le renouvellement. La lecture de la gaxette fut la première oc- >• cupation de cette académie municipale ; mais depuis , et la » gaiette et les nouvelles en furent bannies : on peut compter » trois académies de Caen ; l'ancienne , où l'on m'avait donné 2. 35
>» une place ; la seconde , que M. de Segrais recueillit chez lui ; » la troisième sera donc celle-ci , à qui je souhaite honneur et » savoir. »
Celte dernière phrase est d'un homme qui ne paraît pas trop sur que ses vorux soient exaucés.
Il ne souffrait guère plus patiemment les attaques des autres écrivains , que les satires de ses compatriotes.
« Un ecclésiastique a fait depuis deux ans un ouvrage , par » lequel il interdit à tous les théologiens, et presque à tous les >. chrétiens, l'étude des lettres profanes, et il m'attaque person- » nelleraent avec beaucoup d'injures , de ce que , dans mes >» Questions alnetanes , j'ai avancé que les païens ne devaient >» pas refuser leur créance au mystère de l'incarnation de Notre » Seigneur, et à l'enfantement d'une vierge, eux qui ont fait » un point de leur religion de la naissance de Persée, 61s de » Datiaé et de Jupiter changé en or. Il traite cette comparaison » d'impiété et de sacrilège qui fait horreur à penser. Mais mal- >» heureusement pour lui , S. Justin, martyr, avait dit eu deux » endroits la même chose avant moi, et ces sortes de compa- >» raisons et de raisonnemens sont ordinaires aux anciens Pères » de l'Eglise , lorsqu'ils combattent les païens. »
S'il n'aimait pas la critique , il n'aimait guère mieux les éloges en face.
« J'avais été invité aux harangues de l'ouverture des classes » des jésuites. J'en vois la raison dans ce que vous m'écrivez ; si n je l'avais sue , j'aurais encore refusé bien plus fortement de >. m'y trouver. J'avais défendu très-expresse'raent h Avranches » aux prédicateurs de me faire jamais d'éloges. »
M. Huet aimait les jésuites, mais seulement comme gens de lettres ; car il s'occupait peu , et avec beaucoup de raison , de leurs querelles théologiques qui , alors, agitaient si violemment toute l'Eglise de France. Cependant la liaison de M. Uuet avec eux lui rendait peu favorables tous les ennemis de la société.
«< S'il me tombe entre les mains quelqu'un de ces écrits qu'on » débite sur le cas de conscience des docteurs je vous en fe- » rai part volontiers. Mais ma demeure chez les jésuites me rend >» fort suspect , et empêche qu'on s'adresse à moi. Ces conten- *» lions m'ont fait perdre le père Alexandre , qui était autrefois • »• de mes meilleurs amis. »
Mais quoiqu'il prît assez peu de part aux querelles du jansénisme , il eu prenait beaucoup aux intérêts et à l'honneur de la catholicité.
• Ce cas de conscience, propose' à la Sorbonne, avait pour objet b signatare «In Jhrmulttire.
DE HUET. 543 « Je ne veux pas différer de répondre à la prière que vous me *> faites, de vous dire mon sentiment sur les portraits de nos »» illustres compatriotes huguenots, que vous voulez mettre dans ». votre bibliothèque. Si l'on y voyait quelques ministres et »» quelques huguenots célèbres par leur savoir, comme qui dirait »» MM. Bochart, du Bosc et Grentemesnil, faisant figure vis-à- » vis des catholiques , cela ne manquerait pas de choquer les >» spectateurs. »
Une de ces lettres, et plus encore une pièce de Sanleuil nous
apprend le fâcheux désastre arrivé à la nombreuse bibliothèq que le prélat avait formée. La maison qui la renfermait était placée au faubourg Saint-Jacques , sur des carrières qui s'entr ouvrirent ; une partie de la bibliothèque fut consumée ou perdue. M. Huet eu donna les débris aux jésuites de la maison professe, chez lesquels il se retira pour y passer le reste de ses jours. Santeuil peint dans sa pièce les mauvais auteurs engloutis au fond de l'abîme, sans espoir d'en sortir jamais, tandis que les bons écrivains, parmi lesquels il a eu soin de placer beaucoup de jésuites, sortent au contraire de ce gouffre avec plus d éclat et de gloire pour augmenter les trésors littéraires de la société.
M. Huet avait laissé sa bibliothèque aux jésuites , afin qu'elle ne fût pas dispersée. Le père qui, en mourant, laissa une pension a son fils jésuite , en cas que la société fut détruite un four se montra plus prévoyant dans l'avenir. 1
Dans ces mêmes lettres, M. Huet porte son jugement sur quelques ouvrages, soit imprimés , soit manuscrits.
« J'ai ouï parler de cette Histoire des Flagellons, de l'abbé »» Boileau ; on m'a fait un si sale rapport des saletés qui y sont » que je n'ai point voulu la voir. On s'étonne qu'un ecclésias- •> tique ait voulu remuer ces ordures , et plus encore qu'il y a{t » des docteurs qui l'aient approuvé.
" V°US. m£ "ï qUe VOUS fail6S raP0,<>6ie de Fontenelle » contre le P. Baltus. Fontenelle et Vandale (dont Fontenelle h n'a fait qu'abréger et orner l'ouvrage sur les Oracles) sont
attaqués si vivement par le P. Baltus, qu'il leur sera difficile » de repondre. » Vivement, cela n'est que trop vrai, mais non pas assurément de manière que la réponse eût été difficile Fontenelle l'avait faite en deux lignes , qui couvrent de ridicule tout le pieux verbiage du P. Baltus \
Ce jugement sur les Oracles de Fontenelle prouve que le
\*?> tiV* dtAvranches t?lait h'™ Pï»s érudit que philosophe labbe dOhvet, qui paraît avoir cru aux oracles de M. Huet
4 Voyez l'éloge «le La Molle.
en tout genre , plus que Fontenelle à ceux du paganisme, a publié , après la mort de ce prélat , un Huétiana qu'il avait laissé manuscrit , et dont plusieurs articles ne donnent pas non plus une grande idée de la philosophie du prélat , de sa logique , ni même de la justesse de son goût dans les jugemens littéraires. On y verra qu'il fait asset peu de cas de Montaigne, de La Rochefoucauld , de Tacite ; mais qu'en revanche il estime beaucoup la Pucelle de Chapelain , et regrette fort que les douze derniers chants ne soient pas imprimés, regret que personne ne sera tenté de partager avec lui (2).
Dans ce même Huétiana , où l'évéque d'Avranches prodigue tant d'éloges à Chapelain , il critique ces beaux vers de Virgile, que tout le monde sait par cœur :
Qualis populed mœrrru Philomela *ub umbrd
• jit Mu
Flet noctem , elc.
Le poète, dit-il , fait chanter d'abord le rossignol à l'ombre d'un peuplier, et incontinent après , ce chant est un chant nocturne , îlet noctem. Comment peuvent se rencontrer ensemble la nuit et l'ombre d'un peuplier? M. Huet aurait dû voir que "Virgile, pour exprimer la douleur du rossignol , lui fait continuer tout le long de la nuit ( intégrât) les sons plaintifs qu'il a poussés durant le jour.
Dans une autre remarque , l'auteur examine quelle est la posture la plus naturelle à l'homme , d'être debout , d'être assis , d'être couché , ou\ie marcher; et, après avoir discuté les inconvéniens qu'il y aurait pour nous à nous tenir continuellement dans l'une de ces postures , il conclut que l'état naturel à l'homme est de les prendre successivement. Etait-ce la peine d'écrire de pareilles puérilités, et surtout de les rendre publiques?
Un article plus singulier encore est celui où M. Huet veut montrer la vanité de Vespémnce qui est ordinaire aux hommes, de l'établissement de leur famille , et de la perpétuité de leur nom après leur mort : il le prouve par des raisonnemens scolastiques sur les relations; d'où il résulte , selon lui, qu'après la mort du père, la relation du père au fils n'existe plus. Il faut voir dans l'ouvrage même cette étrange métaphysique.
Nous ne parlerons plus que des raisonnemens qu'il fait encore pour rejeter le sublime qu'on a trouvé dans le fat lux de l'Ecriture, et dans quelques autres passages qui , selon lui , ne sont pas sublimes , parce que l'expression en est simple ; devait-il ignorer que le vrai sublime est celui qui joint à la grandeur de l'idée , la simplicité de l'oxpretsiou ?