‹ ŒuvresChapitre 51 sur 56 · DE HUET · texte numérisé non relu

DE HUET

tl semble qu'un écrivain qui raisonnait de la sorte n'était pas en droit de traiter avec tant de dénigrement la philosophie de Descartes , proscrite à la vérité par notre siècle, mais faite pour élre accueillie par le siècle précédent , qui n'avait rien à y opposer que les ténèbres et la barbarie du péripatétisme , jusqu'au moment oh Newton est venu nous dévoiler le vrai système de l'univers. L'évêque d'Avranches ne se contenta pas d'attaquer ouvertement celte philosophie dans son ouvrage intitulé : Censura philosophiœ cartesianœ ; il voulut encore, pour lui porter a son aise des coups plus violens, prendre le masque de l'anonyme dans un livre qu'il intitula : Nouveaux Mémoires pour l'Histoire du cartésianisme, ouvrage asse* peu connu , et qui ne mérite guère de l'être. Cest une espèce de dialogue entre Descartes et un de ses amis , où le philosophe raconte niaisement tous les malheurs qu'il a essuyés , et dit à cette occasion autant de sottises que le jésuite des Provinciales. Mais l'évêque d'Avranches a "eu beau faire , on ne réussit point à rendre ridicule un homme tel que Descartes ; et s'il fallait absolument que dans cette occasion le ridicule restât à quelqu'un (nous le disons avec regret ) , ce ne serait pas à lui. La philosophie de ce grand homme est mauvaise sans doute , mais il a fallu bien du temps pour le prouver, et le savant prélat, très-estimable d'ailleurs, n'était fait ni pour combattre cette philosophie , ni surtout pour s en moquer. On prétend que M. Huet était jaloux de Descartes : nous ne voyons pas de quel droit; qu'a de commun l'érudition avec la philosophie ? Ce qu'on peut au moins présumer, c'est que , si le prélat a été jaloux du philosophe , il n'y a pas d'apparence que le philosophe lui eût rendu la pareille : car on voit par ses lettres que , semblable sur ce point au P. Malebranche, son disciple , il n'honorait pas l'érudition d'une estime bien profonde.

Si nous en croyons madame de Sévigné , M. Huet ne se déclara si ouvertement contre la philosophie de Descartes , que pour faire sa cour à M. de Montausier. Par où cette philosophie avait-elle pu déplaire au courtisan misanthrope ? c'est ce qu'il est est difficile de deviner, et très-peu important de savoir.

Quoi qu'il en soit , si ce chétif Huétiana n'inspire pas une grande estime pour la philosophie et pour le goût de l'auteur , il en donne beaucoup pour son âme honnéle et reconnaissante. Dans un article de cet ouvrage , M. Huet rend à la mémoire de son père , de sa mère et de ses sœurs, un hommage dicté par la tendresse la plus touchante et la plus vraie ; ce sentiment respectable et intéressant demande grâce , et doit l'obtenir pour quelques raisonnemens faibles et quelques jugemens hasardés.

Ajoutons, pour rendre à M. Huet toute la justice qui lui est due, qu'on lit à la fin de ce recueil quelques pièces de vers latins composées par ce prélat à l'âge de quatre-vingts ans , et qui , pour la pureté et l'élégance du style , semblent pouvoir le disputer, nous ne dirons pas auxTibulle et aux Horace, mais aux plus renommés des poètes latins modernes.

Si les fragmens des lettres qu'on vient de lire n'ont pas intéressé beaucoup nos lecteurs , en voici une qui aura peut-être un meilleur effet. Elle prouvera que notre académicien, pour l'ordinaire peu philosophe dans sa vaste littérature , l'a pourtant été quelquefois. Le docte Samuel Bochart et quelques autres érudits avaient cru prouver , ou même démontrer, car c'était leur expression , la conformité de la fable avec l'histoire sainte , par la ressemblance des noms, dont ils cherchaient l'étymologie dans les langues orientales. M. Huet soutint contre ces redoutables adversaires , que la preuve tirée de la prétendue ressemblance des noms était bien faible et bien précaire.

« Le véritable usage de la connaissance des langues étant » perdu, écrit-il à Bochart, l'abus y a succédé. On s'en est servi » pour étymologiser ; et comme si la langue hébraïque était la » seule et unique racine de toutes les langues, et que dans la m confusion de Babel Dieu n'en eût pas produit un très-grand » nombre (que la plupart font monter jusqu'à soixante-dix, »• toutes différentes de celle-là) , on veut pourtant trouver dans » l'hébreu la source de tous les mots et de toutes les langues, » pour barbares et étranges qu'elles puissent être. En consé- » quence de l'origine de ces langues , on y cherche aussi celles « des nations qui les parlent. Se présente-t-il un nom de quelque n roi d'Ecosse ou de Norvège , on se met aux champs avec ses w conjectures ; on en va chercher l'origine dans la Palestine : am t-ou de la peine à l'y rencontrer , on passe en Babylone : ne n s'y trouve-t-il point , l'Arabie n'est pas loin ; et en un besoin » même on passerait jusqu'en Ethiopie, plutôt que de se trouver » court d'étymologies : et Ton bat tant de pays; qu'il est impos- >» sible enfin qu'on ne trouve un mot qui ait quelque convenance » de lettres et de son avec celui dont on cherche l'origine ; comme » si le son des mots n'était pas comme le son des cloches, à qui m l'on fait dire tout ce qu'on veut. Si dans le mot que l'on » prétend original, on ne trouve que la moitié des lettres du m dérivé, on y trouve l'autre par des exemples de changemens n de lettres ; et comme ces permutations sont très-fréquentes , » et qu'il n y a guère de lettre qui ne soit changée en quelque » autre , on y trouve à la fin son compte.

» Par cet art , on trouve dans l'hébreu ou dans ses dialcc!es,

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* l'origine des noms du roi Artus et de tous les chevaliers de la »» Table ronde , de Charlemagne et des douze pairs de Frauce , » et même, en un besoin, de tous les incas du Pérou. Par cet art, » un Allemand que j'ai connu, prouvait que Priara avait été le n même qu'Abraham , et JEneas le même que Jonas ; et pro- » mettait de mettre au jour un beau livre , pour montrer que » toutes les langues qu'on parle depuis l'Espagne jusqu'à la h Chine, sont sorties d'une seule et même origine.

» Il y a quelque temps qu'une inscription trouvée en Bour- »» gogne, où l'on lisait le nom d'un roi du pays , vous ayant été » proposée, vous ne balançâtes pas de chercher ce mot dans la » langue arabe , et ne manquâtes pas de l'y trouver. »

Il est fâcheux qu'après avoir si bien raisonné sur les mauvaises preuves qu'on a tirées de la ressemblance des noms pour établir la conformité de la fable avec l'histoire sacrée , M. Huet ait cru voir des preuves bien plus solides de cette conformité dans la prétendue ressemblance des événemens et des usages, ressemblance où tant d'autres savans ont trouvé des difficultés insurmontables. Aussi la Démonstration évangéliquc du docte prélat, fondée en grande partie sur cette ressemblance, n'a pas fait grande fortune; et il est heureux pour la religion , que tout ce détail d'érudition rabbinique ne soit pas nécessaire à la conviction d'un chrétien , comme il est heureux pour la morale que tout le fatras de la morale scolastique ne soit pas nécessaire pour former un honnête homme. Dieu parle au cœur de ses élus, et la nature à celle de l'homme de bien. Voilà de meilleures leçons pour nous rendre croyans et vertueux , que toute l'érudition orientale , et tout le jargon des écoles (3).

NOTES

(i) La. pièce singulière dont il s'agit, est écrite toute entière de la main de l'évéquc d Avranches , et, ce qui en assure encore plus l'authenticité , datée de son abbaye d'Aulnay , le 9 septembre 170*7. Ceux de nos lecteurs qui pourraient nous soupçonner d'exagération voudront bien nous permettre d'en rapporter quelques passages7.

U paraît que le nom du Sorton, qui se trouve dans celte lettre, est le nom de société ou de galanterie qu'avait pris M. Huet pour la personne à laquelle il écrit.

« Du Sorton n'est point un ingrat , chère âme de mon âme ; et quand » il le serait , vous ne vous êtes pas mise en droit par vos faveurs de m lui reprocher son ingratitude. Si vous comptez pour une grande » grâce une pensée passagère de lui écrire , je vois que vous voulez

» être servie à peu de frais ; et si , après avoir rejeté cette pensée , tous » demandez encore des remercîmens , c'est vouloir que je me tienne

» encore trop heureux d'avoir été rebuté Vous voulez que pour

» cette tendresse alambiquée , que vous proposez , ne mettant rien en jeu

» de votre part , on vous fasse des sacrifices sans réserve Quel

» sacrifice m'offrez -vous en revanche? Vous voulez, dites-vous» du » Sorton entier , en esprit et en âme , et vous l'abandonnez en chair et

» en os à qui on voudra. Ce partage ne me paraît pas aisé M. le

n cardinal votre oncle , que j'honore plus que quatre papes , et que » j'aime plus que ma vie, vous dira quand vous voudrez un rondeau » de Marot , qui finit ainsi :

» Quant à «on copnr , il est en ma cnrdelle , » Et son mari n'a sinon le corps d'elle; » Mais toutefois quand il voudra changer , » Prenne le cœur, et pour le soulager » J'aurai pour moi le gent corps de la belle. »

(q) Ces douze derniers chants de la Pucelle sont déposes , ou , si Von veut , enterrés à la Bibliothèque du Roi , dans un manuscrit corrigé, nous dit-on , de la propre main de l'auteur. On ne nous apprend pas si les corrections y sont nombreuses ; nous craignons bien qu'elles n'y soient légères et dair-semées. Personne , que nous sachions , ne prend plus aucun intérêt à ces enfans posthumes et morts-nés , et nous ne croyons pas qu'aucun homme de lettres soit tenté d'aller troubler le repos dont ils jouissent dans leur tombeau.

Le docte Huet n'était pas le seul des littérateurs de son temps qui fût pénétré d'admiration pour la Pucelle de Chapelain. Le faible et mince versificateur Godeau , contre qui je ne sais quel jésuite avait fait une pièce intitulée : Godellus utrum poeta ? (Godeau est-il poëte?) a Hichait le même enthousiasme. Un de ses amis , à qui ses vers flasques et languissans avaient sans doute le bonheur de plaire , lui ayant conseillé de faire un poëme épique, il répondit par un rébus digne du mauvais goût de ce temps -là, que, pour emboucher la trompette , Vévéque devait céder la place au chapelain.

On prétend que Fléchier lui-même n'était pas trop éloigné de partager avec ces deux prélats une si étrange estime. Il faut croire au moins, pour l'honneur de son goût, que le suffrage qu'il accordait à la Pucelle n'était pas , à beaucoup près, sans restriction et sans bornes. Le passage suivant d'une de ses lettres semble en fournir la preuve , et peut-être même justifie tout-à-fait sa mémoire d'une si fâcheuse imputation. Autrefois , dit-il, nous avons fait ensemble, M. Chapelain et moi, Quelques lectures de son poëme , les unes trop peu , les autres trop réjouissantes. Cette manière d'apprécier un poëme épique a plus le ton de l'épigramme que de l'éloge.

(3) En joignant cet article sur M. Huet à l'éloge qu'on lui a consacré dans Y Histoire de l'académie , et en tempérant , pour ainsi dire, l'un par l'autre, le lecteur sera en état d'apprécier le compliment qu'un

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mauvais poëte fit à l'Académie Française en Tannée inii , où le docte prélat pensa lui être enlevé par une maladie dangereuse. La pièce finissait par ce vers :

Pour vous rendre un Huet, il vous fant dix illustres.

Nous n'avons pas ouï dire qu'on ait proposé une pareille ressource à l'Académie après la mort de Corneille , de Bossuet , de Despréaux et de Racine , quoique assurément dix infatigables érudits , et de plus poètes latins , tels que Tévéque d'Avranches , ne pussent pas la dédom- / mager d'un seul de ces grands hommes.

Louis de Courcillon de Dangeau naquit au mois de janvier i&p, de Louis de Courcillon , marquis de Dangeau , et de Charlotte des Noues, petite- fille du fameux de Plessis- Mornay. Il descendait d'une ancienne et illustre maison ; avantage dont le prix est toujours très-réel , aux yeux même du philosophe , qui regarde le rang et la naissance comme un moyen de plus pour l'homme vertueux de faire du bien à ses semblables, et qui chérit, dans les grands dignes de leur nom , le pouvoir si re3 pectable et si doux de protéger les faibles et de soulager les malheureux. Mais l'abbé de Dangeau a pour nous un autre titre de noblesse qui lui est propre , et qui doit particulièrement nous toucher, son amour et son dévouement pour les lettres, son zèle pour les intérêts et pour la gloire de cette compagnie , les preuves qu'il ne cessa de lui en donner, et dont notre reconnaissance voudrait éterniser la mémoire. Nous n'avons loué jusqu'ici, dans ces séances où le public veut bien nous écouter , que des académiciens célèbres par leurs talens et par leurs ouvrages ; nous allons faire voir aujourd'hui que nous ne leur accordons point, par un tribut excessif d'éloges, une préférence qui serait très-injuste : nos confrères, de quelque état qu'ils soient , qui aiment et qui honorent l'Académie , ont tous un égal droit à nos tentimens, et leur cendre un égal droit à nos hommages.

Le nom du bisaïeul maternel de l'abbé de Dangeau , du Plessis-Mornay , un des oracles du calvinisme , annonce assez

* Abbé de Fontaine-DanitI . reçu à la place de l'abbé Colin , le a6 feviier 1683 j mort le i,r. janvier 1733.

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que l'arrière-petit-fils fut élevé dans les mêmes erreurs. Mais parvenu à l'âge de réfléchir , d'apprécier les idées de son eufance , et de juger son éducation , il se sentit vivement tourmenté des entraves que lui imposait cette éducation malheureuse. Plein d'amour pour son roi, et d'attachement pour sa religion, il désirait ardemment que sa conscience lui permit de concilier ce qu'il sentait pour l'un avec ce qu'il croyait devoir à l'autre. L'évêquc de Meaux, Bossuet, en possession de faire à l'Eglise les plus brillantes conquêtes , vint au secours de ses scrupules , et fut assez heureux pour l'en délivrer. M. de Dangeau eut plusieurs conférences avec ce grand prélat ; il lut , avec autant d' attention que d'intérêt , sa fameuse Exposition de la doctrine catholique , qui avait eu le rare avantage de soumettre Turenne à la foi , et d'amener aux pieds du Saint-Siège le vainqueur de l'Espagne et de l'Empire. Le jeune prosélyte , aussi docile que le grand capitaine , demeura hientôt persuadé , malgré l'éloquente subtilité du ministre Claude, qu'il n'y avait, pour son âme agitée , d'asile et de repos que dans le sein de l'Eglise romaine; il pressa son abjuration, et se sentit très-soulagé de n'avoir plus à craindre de déplaire ou à son Dieu ou à son souverain. Rassuré désormais, et pour ce monde et pour l'autre, il entra dans l'état ecclésiastique, tant par le désir de mettre sa conversion hors de doute , que par celui de se livrer entièrement à l'ardeur qu'il avait pour l'étude. Uniquement occupé de satisfaire cette passion , qui n'était pas alors le défaut des personnes de son rang , et qui ne l'est guère plus aujourd'hui, il ne voulut jamais posséder que des bénéfices simples , parce qu'en le dispensant des pénibles et redoutables fonctions du ministère , ils lui permettaient de donner sans scrupule tout son temps aux lettres. Demeuré ainsi tout-àfait libre pour se dévouer à ce qu'il aimait , il n'éprouva , ni le chagrin d'en faire le sacrifice , ni le remords de préférer ses goûts à ses devoirs. On ajoute que, dans la première ferveur de son zèle catholique , sévère observateur des lois de l'Eglise , il avait formé la résolution édifiante et courageuse de se borner à un seul bénéfice; mais nous sommes obligés de convenir qu'il se relâcha enfin de cette rigueur. Il avouait avec regret que le torrent de l'exemple l'avait entraîné ; qu'il avait cédé surtout à la crainte, peut-être assez pardonnable , d'encourir la haine de quelques hommes de son état, dont l'avidité égalait le crédit, et qui , trouvant dans sa régularité leur condamnation , s'en offensaient comme d'un trait de satire.

Louis XIV, qui, loin de craindre et de repousser le mérite , comme on l'a reproché à plus d'un prince, aimait à l'attirer près de sa personne, connut bientôt tout celui de l'abbé de

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Dangeau , et se l'attacha en le nommant son lecteur. Cette place, qui lui donnait un accès facile auprès du trône, lui offrait des occasions fréquentes d'être utile aux lettres, d'inspirer au monarque une juste estime pour ceux qui les cultivaient dans l'obscurité avec plus de succès que de fortune, et de leur obtenir des grâces qu'ils méritaient sans les rechercher (i). L'abbé de Dangeau savait que le rôle d'ami des gens de lettres est un des" ' plus nobles qu'un sujet puisse remplir auprès de son roi ; qu'en mettant le souverain à portée de connaître et de favoriser la lumière que les lettres répandent, on le dispose à profiter de cette lumière pour lui-même , en se la rendant propre et personnelle ; qu'il devient alors plus digne d'entendre ces vérités importantes qui intéressent le bonheur des hommes, et plus empressé d'en faire goûter les fruits à ses peuples ; et qu'ainsi le courtisan estimable , qui se rend auprès du prince l'appui des écrivains distingués et vertueux , peut être regardé comme le bienfaiteur de la nation. Tel fut l'usage , malheureusement trop peu commun, que fit l'abbé de Dangeau , de la confiance que Louis XIV lui avait accordée. Il s'acquitta constamment , dans la place qu'il occupait auprès du roi , du devoir si honorable à tous deux , de faire connaître les hommes illustres de la France, â celui dont la gloire était de les protéger. Un prince de l'Empire , amateur des lettres , demandait, dit-on , au célèbre 5.eibnitz, qui revenait d'une cour étrangère, s'il avait eu avec i*. souverain de cette cour de fréquentes conversations : Une ma jamais parlé , dit humblement le philosophe : A qui parlait-il donc , répondit le prince ? Grâces aux soins de l'abbé de Dangeau , secondés d'ailleurs par Colbert , comme ils devaient l'être , Louis XIV fut à l'abri d'un tel reproche. Il connut , il aima, il récompensa Despréaux et Racine , Bossu et et Fénélon, Quinault et Molière. Il négligea le seul La Fontaine , et paya par cet oubli le tribut à la royauté.

L'abbé de Dangeau rendit encore aux lettres un service plus signalé , parce qu'il était plus courageux. Elles avaient pour ennemis , à la cour même de Louis XIV qui les aimait , quelques uns de ces hommes que Despréaux a crayonnés dans la satire sur la Noblesse, et qui , dégradés par leurs bassesses aux yeux même de leur maître , étaient irrités de ne pouvoir trouver à leur tour dans les gens de lettres des flatteurs et des esclaves. Appliqués à décrier sans relâche , et de tout leur faible pouvoir, le mérite distingué qui aimait mieux les avoir pour détracteurs que pour Mécènes, ils avaient imaginé un genre d'accusation , bien fait pour réussir chez une nation légère et frivole ; c'était d'un primer à ceux qu'ils voulaient perdre un nom de secte ,

qui , sans autre examen, les rendît odieux ; et comme le'parli janséniste était alors le plus réprouvé du monarque , ils noircissaient de ce nom les hommes à talens, lorsqu'ils pouvaient le tenter avec quelque espérance de succès. Mais par malheur ils trouvaient en leur chemin l'abbé de Dangeau , toujours prêt à repousser leurs lâches imputations , et h justifier auprès du prince les littérateurs estimables, que poursuivaient la haine et le mensonge ; il prenait leurs intérêts avec chaleur, sans même qu'ils eussent réclamé son appui ; et plusieurs d'entre eux lui eurent à cet égard des obligations essentielles , qu'il leur laissa toujours ignorer. Ce nom de secte et de parti , que les calomniateurs des lettres employaient alors contre elles , a été depuis, comme l'on sait , remplacé par d'autres , lorsqu'ils ont paru plus propres à l'effet charitable qu'on voulait produire. Puissent le* sages, qui essuieraient à l'avenir dépareilles attaques, trouver aussi de pareils défenseurs , et n'être pas réduits à s'écrier : O Dangeau ou étes^vous ! ,

En travaillant pour les gens de lettres, l'abbé de Dangeau , sans le savoir, travaillait aussi pour lui-même. Il lui était en effet très-important , quoiqu'il n'en eût pas formé le projet , d'avoir dans cette classe d'hommes des amis et des partisans zélés , qui sussent et qui osassent faire parler la vérité pour lui , comme il l'avait fait parler pour eux ; car l'honnêteté sévère de sa conduite lui avait fait des ennemis redoutables dans le séjour orageux et corrompu qu'il habitait. La haine qu'on lui portait avait pour cause un ouvrage très-louable, mais très-dangereux, dont il avait eu le courage et la probité de se charger ; ouvrage qui n'était à la vérité que manuscrit , mais qu'il composait tous les ans par ordre du roi , et qu'il lui mettait sous les yeux à la fin de chaque année (2). C'était un état de toutes les grâces que le prince accordait à ceux qui l'entouraient. Ce tableau , détaillé avec la vérité la plus scrupuleuse , était disposé de la manière la plus frappante et la plus claire pour faire voir d'un coup d'œil les déprédations et les abus. Le monarque fut un peu étonné d'apprendre qu'il y avait tel homme à sa cour qui avait reçu de lui près de deux millions ; on peut croire que ceux qui levaient ces scandaleuses contributions sur le prince, ou plutôt sur l'Etat f ne surent pas gré à l'abbé de Dangeau d'avoir éclairé le roi sur ce qu'ils avaient tant d'intérêt de cacher. Nous supprimons les réflexions que présente un fait si affligeant ; le moins intelligent de nos lecteurs n'a pas besoin de nous pour éprouver la douleur de les faire ; et elles seraient d'ailleurs trop inutiles à l'intrépide avidité , qui n'y trouverait qu'une morale fastidieuse et bien peu faite pour elle.

Le nom que l'abbé de Dangeau s'était fait parmi les gens de lettres , et comme leur ami , et comme leur défenseur , et surtout comme leur rival , lui ouvrit avec distinction les portes de l'Académie Française*. Mais il ne crut pas que ce fût assez pour son nom d'en charger la liste , ni qu'il fût digne de lui d'y usurper une place qui , après lui avoir été donnée , ne cessât point d'être vacante. Il avait sur ses devoirs en tout genre des principes sévères qui , adoptés à la rigueur , laisseraient voir plus d'un vide dans un assez grand nombre de compagnies. Il disait que ceux qui négligent de se rendre utiles à une société où ils ont désiré d'être admis, ressemblent aux estropiés et aux boiteux, qui , dans la parole de l'Evangile , remplissent le festin du père de famille. L'abbé de Dangeau se conforma dans la pratique à cette maxime , et fut à tous égards un excellent académicien. Il composa sur la grammaire plusieurs traités, pleius de cette métaphysique nette et précise , qui décèle un grammairien philosophe , et uon un simple grammairien de faits et de routine. Il s'occupa surtout très-long-temps du soin délicat et pénible de faire l'énumération exacte des sons de notre langue , et d'assigner à chacun une marque particulière etdistinctive. Pour faire sentir le prix de son travail sur ce sujet , qu'on nous permette ici quelques réflexions , d'autant moins déplacées dans cet éloge , qu'elles ont rapport à l'un des principaux objets de cette Académie, à la philosophie de la grammaire.

La découverte la plus honorable peut-être à l'esprit humain est l'invention de l'alphabet , c'est-à-dire , des élémens dont l'écriture est formée. Qu'on se rappelle l'étonnement des Américains lorsqu'ils furent témoins, pour la première fois, des effets merveilleux de l'art d'écrire : qu'on suppose une nation , d'ailleurs éclairée , mais privée de cet art sublime , et à qui l'on annonce que les peuples d'un autre pays ont le secret de peindre leur pensée , et de converser ensemble à des distances énormes sans se voir ni s'entendre ; cette nation croira , ou qu'on lui dé-

' Il fut reçu le a6 février, a la place de l'abbé Cotin , si vilipendé par Despréaox. Le discourt de réception de l'abbé de Dangeau ne se trouve point dans les harangues de l'A carie mie. On y lit seulement la réponse que lui fit l'abbé Gallois , et dans laquelle, contre l'usage , il n'est pas dit un mot du malheureux prédécesseur de l'abbé de Dangeau. Il est à croire que le directeur en avait laissé le soin au récipiendaire, et que celui-ci n'osa imprimer un éloge qu'il craignait de voir commenté et parodié par le public. Ce n'est pas qne l'abbé Cotin fut aussi dépourvu de mérite que les satires de Despréaux pourraient le faire penser. On peut voir dans Y Histoire de t Académie, par l'abbé d*OHvet , la justice que lui a rendue cet académicien , d'ailleurs admirateur *élé de Despréaux. Mais les sarcasmes de ce grand poète avaient jeté sur l'abbé Colin un vernis de ridicule et de mépris dont il ne lui a pas été possible de se relever, ni de son vivant , ni après sa mort.

Lite une fable , ou qu'un autre Prométhée a dérobé ce trésor aux dieux pour en faire part aux hommes. En effet , cette découverte admirable, dont l'époque est ensevelie dans la nuit des siècles, suppose une longue suite d'idées fines et profondes , qui n'a pu naître et se développer que dans la tète d'un philosophe supérieur, homme d'autant plus rare , que cette suite d'idées , par la liaison intime de toutes ses parties , a dû se former dans son esprit comme d'un seul jet , mais lent et continu , et qu'elle a dû être par conséquent l'ouvrage incroyable d'un seul, et non , comme la plupart des connaissances humaines, le fruit des travaux successifs et accumulés de plusieurs têtes pensantes. Le premier trait, ou plutôt le premier instinct de génie dans l'inventeur de l'alphabet , a été de soupçonner que les sons élémentaires de quelque langue que ce puisse être , sont en bien plus petit nombre qu'ils ne le paraissent au premier coup d'œil , et qu'il est par conséquent possible de les compter. La même sagacité qui lui avait inspiré ce soupçon , lui a fait prendre la méthode la plus sûre pour l'approfondir et le vérifier : il a décomposé les mots dans leurs moindres parties ; il y a remarqué d'abord des parties très-sensibles et très-distinctes , qu'on a depuis nommées syllabes, et qui, se prononçant séparément et indépendamment les unes des autres , peuvent aussi être séparément analysées ; il a ensuite observé que ces syllabes , dont le nombre parait immense, et l'est en effet, n'ont cependant pour élémens que deux espèces de sons articulés , les uns , qu'on a dans la suite appelés voyelles , et qui se forment par une simple omission de la voix, sans avoir besoin d'être joints à aucun autre son pour être entendus ; les autres , qu'on a nommés consonnes, et qui ne peuvent frapper l'oreille qu'autant qu'ils sont aidés d'une voyelle sur laquelle ils s'appuient. Eclairé par cette division simple et lumineuse , notre philosophe créateur a entrepris le dénombrement de ces deux espèces de sons ; la nature, pour le conduire avec sûreté dans ce labyrinthe , lui présentait un fil qu'il n'a pu manquer de saisir : il a sans doute examiné , avec l'attention la plus suivie , le progrès de la parole dans les enfans qui , ne proférant guère , dans leurs premières années , que des mots d'une ou de deux syllabes , commencent par articuler les sons les plus simples et les plus faciles , prononcent ensuite les plus forts et les plus rudes à mesure que leurs organes se développent et s'affermissent, et, par ce mécanisme naturel, découvrent peu à peu tous les sons élémentaires à l'observateur intelligent qni sait écouter leur langage (3). C'est donc vraisemblablement à l'école de l'enfance , et en quelque sorte sous sa dictée, que l'inventeur de l'alphabet a démêlé et fixé ces sons primitifs. Après les avoir

ainsi comptés et classes, il les a enfin représentés par des lettres

qui , en se combinant ensemble, peignent aux jeux les syllabes Tonnées par la combinaison de ces sons, et par conséquent les mots composés de ces syllabes. Si cette heureuse chaîne de méditations et de recherches fécondes est l'ouvrage du génie , ceux qui l'élendent et la perfectionnent participent à la gloire du premier auteur , et l'abbé de Dangeau mérite parmi eux une place très-distinguée. Il a détaillé et caractérisé les sons de la langue française avec beaucoup plus de précision que la foule des grammairiens qui l'avaient précédé ; il a fait voir qu'aux cinq voyelles connues , il lallait ajouter dix autres sous usités dans notre langue , et qui sont aussi de véritables voyelles, c'est-àdire «les sons simples, qui, pourélre prononcés, n'ont pas besoin du secours d'un autre sou; il a de même augmenté le nombre df-s consonnes , c'est-à-dire des sons non voyelles , qui devraient n'être exprimés (pie par une seule lettre; il trouve enfin (m'en supprimant même de notre alphabet quelques sons inutiles ou composés qui s'y rencontrent, nous aurions besoin de trentequatre caractères dillérens pour exprimer tous les sous primitifs dont la langue française fait usage. Si dans celle discussion épineuse l'abbé de Dangeau n'a pas encore tout vu, si les recherches qu'il a faites sur ce point fondamental de la grammaire Lussent quelque chose à désirer, et peut-être à corriger, il a du moins fort aplani la route aux philosophes venus après lui , qui, par de nouvelles réllexions , dont les siennes sont le germe et comme le texte , ont achevé et complété sou travail.

J,e catalogue raisonné des sons de la langue, qui sont en même temps les matériaux de la parole et de l'écriture, avait conduit l'.ibbé de Dangeau à l'examen de l'orthographe française , si inconséquente et si bizarre , et qui ne cède en absurdité qu'à l'orthographe des Anglais. Il a proposé dans notre manière d'écrire un grand nombre de corrections très-bien fondées , et qui seront adoptées un jour, quand le bon sens aura enfin secoué le joug de ce tyran qu'on nomme Y usage ; tyran capricieux et borné, mais superstitieusement maintenu, par les préjugés et par l'habitude , sur un tronc qu'on ne peut espérer d'abattre qu'en le minant sans eflorl et avec lenteur. (Test peut-être ce que l'abbé de Dangeau n'a pas assez senti ; peut-être a-t-il rel.udé , par Irop de changemens précoces, une réforme qu'il fallait, si fou peut parler ainsi , laisser mûrir par degrés insensibles. Un philosophe tel que lui devait se souvenir en cette occasion , que c'est faire à la fois tiop d'honneur et trop de bien aux absurdités reçues , de leur porter des coups violens qui les fortifient au lieu de les détruire ; et qu'il en est de la raison

comme de la nature , dont souvent on trouble la marche en voulant trop l'accélérer.

Cet utile et laborieux académicien a de plus fort approfondi la théorie et les lois des verbes, et principalement les conjugaisons des verbes irréguliers. Il était si satisfait de son travail sur ce sujet , qu'il se surprenait quelquefois lui-même dans un enthousiasme dont il riait tout le premier. Quejq^u'un lui racontait un jour des nouvelles qui occupaient fort les politiques : // «r/v— vsra tout ce qu'il pourra, répondit en plaisantant l'abbé de Dangeau, mais j'ai dans mon portefeuille deux mille verbes français bien conjugués. Il comparait avec la même gaieté sa passion pour la grammaire, à celle d'un enthousiaste plus sérieux que lui , et qui s'écriait en soupirant : Les participes ne sont pas connus en France! semblable à cet astronome qui plaignait le malheur de l'Europe d'être infectée de mauvaises lunettes. Ceux qui seraient assez simples pour prendre à la lettre et juger sérieusement ces traits de l'abbé de Dangeau , doivent se souvenir au moins que la plupart des courtisans ses ennemis , qui se moquaient de ses occupations, ne faisaient pas de leur temps un usage aussi estimable que lui. Les momens qu'ils consumaient à se déchirer et à se détruire les uns les autres auraient été mieux employés à l'étude d'une langue qu'ils ne rougissaient pas d'ignorer, affectant même d'attacher à cette ignorance inexcusable une vanité qui la rendait ridicule.

L'abbé de Dangeau n'avait pas borné ses études à notre langue, ni même à celles qu'on appelle savantes. Il avait voyagé dans sa jeunesse , et s'était instruit à fond de la plupart des langues vivantes de l'Europe. La connaissance qu'il en avait lui était fort utile dans ses travaux sur la langue française , à laquelle il rapportait principalement ses méditations grammaticales, et qui a des points de ressemblance et de rapport avec quelques unes de ces langues. Il est dans l'étude la grammaire , comme dans celle du corps humain , une espèce à'anatomie comparée , qui , par l'examen , et pour ainsi dire par la dissection de certains tours , de certaines expressions , de certaines constructions usitées dans une langue étrangère , peut éclairer le philosophe sur certaines règles , certains usages , certaines bizarreries même , soit réelles , soit apparentes , de la langue particulière qu'il s'est proposé d'étudier et d'approfondir. L'abbé de Dangeau était un excellent anatomiste de la langue française ; il savait y saisir le mécanisme caché, que l'observation lui montrait plus à découvert dans les autres idiomes , et que des yeux guidés par l'analogie lui faisaient apercevoir dans le nôtre.

Quoiqu'il fut principalement livré à l'analyse philosophique

des langues, il l'interrompait quelquefois pour d'autres travaux, lorsqu'il les croyait utiles. On a de lui des Entretiens sur la religion , rédigés sous ses yeux et mis au jour par un incrédule bel esprit, qu'il avait ramené dans la bonne voie. Comme la piété dont Louis XIV donnait l'exemple à sa cour était alors la vertu, réelle ou simulée, de ceux qui approchaient ce prince, les conversions d'esprits forts ou d'hérétiques étaient aussi , pour ceux qui avaient le bfeheur d'y réussir, un moyen sûr d'augmenter leur crédit et leur fortuue. Cependant l'abbé de Dangeau ne fut pas même tenté de se faire honneur auprès du monarque, de la conversion , si remarquable en apparence , qu'il venait d'opérer; le néophyte à qui il avait affaire, semblable à tant d'autres prétendus mécréans , qui le sont uniquement par air ou par légèreté , était du nombre de ces impies , plus dignes de compassion que de colère , que Despréaux caractérisait si bien , en disant <yi/e Dieu avait en eux de sots ennemis. Le nouveau converti, vaincu sans peine par l'abbé deDangeau sur la véritédu christianisme, alla bientôt, dans l'impétuosité de sa croyance, plus loin que son vainqueur même ne le voulait , et lui laissa voir autant de penchant pour les idées les plus superstitieuses , qu'il avait d'abord affiché de mépris pour les dogmes les plus révérés. Hélas! disait l'abbé de Dangeau en se moquant de sa conquête , à peine ai-je eu prouvé à cet étourdi l'existence de Dieu , que je l'ai vu tout prêt à croire au baptême des cloches.

Outre les Entretiens sur la religion dont nous venons de parler, notre académicien a fait aussi quelques Opuscules sur la géographie et sur l'histoire; toutes ces productions sont marquées au coin de l'esprit d'analyse, de méthode et de clarté, qui faisait le principal mérite de l'auteur. Il a daigné même écrire sur le blason, qu'il faut bien souffrir dans la liste des connaissances humaines, puisque la vanité gothique les ayant surchargées d'une branche si pauvre , la vanité des siècles suivans en a presque fait une branche nécessaire; invention bizarre, que des hommes , à coup sûr grands philosophes , ont décorée de mots scientifiques de gueules , de sinople et de sable , craignant de prononcer les mots ignobles de rouge , de vert et de noir. L'abbé de Dangeau avait trop de lumières pour ne pas mettre cette production de la sottise humaine à la place qu'elle mérite. Il pensait dans le fond sur ce sujet comme le régent , à qui un profond généalogiste disait un jour, en croyant le bien lia lier : Il riy a que vous , monseigneur, qui sachiez parfaitement les généalogies des grandes maisons de l'Europe : Hé bien ! répondit le prince, personne ne les sait plus, car je les ai oubliées. Mais l'abbé de Dangeau qui, comme philosophe , 7. SG

558 IXOf.E

estimait le blason ce qu'il valait, croyait en même temps arec raison que la jeune noblesse ne pouvait se passer d'en être instruite , puisqu'elle est destinée à vivre avec des hommes qui , pour la plupart, y attachent tant d'importance. Il avait l'éducation de cette jeune noblesse extrêmement à cœur ; car il ne voyait que trop , par quelques exemples qu'il avait sous les yeux, combien l'ignorance dégrade et ternit les noms les plus illustres. Il ne voulait pas que , tandis qu'une partie de la nation , vouée par la nature à l'obscurité , y échapperait par son génie , et honorerait la France par ses ouvrages , la partie de cette même nation faite pour succéder à ses aïeux dans les postes émineus , déshonorât ces postes en se montrant incapable de les remplir, et que des hommes destinés en naissant à devenir les premiers de l'Etat, en restassent les derniers par les talens et les lumières. Pénétré de ces vues , si dignes d'un sage instruit et vertueux , l'abbé de Dangeau mit tous ses soins à les remplir. Le roi avait donné à son frère, le marqnis de Dangeau, la grande maîtrise de l'ordre de Saint-Laxarre ; les deux respectables frères convinrent d'employer le revenu de cette place à l'établissement d'une pension , où l'abbé de Dangeau faisait élever sous ses yeux plusieurs enfans des premières maisons du royaume (4). On y admettait même quelques jeunes gens, qui, sans être distingués par la naissance , annonçaient des talens dignes d'être cultivés, et pouvaient être pour leurs condisciples des objets utiles d'émulation. Du cl os avait reçu la première éducation dans cette excellente école ; il en parlait souvent arec la plus vive reconnaissance; et il n'a manqué à la mémoire de son bienfaiteur, que de recevoir dans cette séance et au nom de l'Académie, les hommages et les regrets d'un si digne panégyriste.

La probité de l'abbé de Dangeau , son savoir , sa naissance , l'usage enfin qu'il avait de la cour, tout semblait l'appeler à l'éducation du duc de Bourgogne. Mais une femme, alors trèspuissante , ne l'aimait pas ; elle fit nommer Fénélon , et pour cette fois au moins la faveur sembla , contre son usage, avoir pris conseil de la justice. Exposée dans une occasion si intéressante à une foule de mauvais choix, qu'elle était bien digne de faire , elle eut le bonheur de tomber sur le seul homme qu'il lui fût permis de préférer à l'abbé de Dangeau. Personue en en effet, excepté Fénélon , ne paraissait plus fait pour une place, oii les qualités du citoyen et du sage sont encore plus nécessaires que celles de l'homme de lettres. L'abbé de Dangeau réunissait les unes et les autres. Il était d'autant plus éloigné de l'adulation, qu'il la repoussait avec dédain lorsqu'elle s'adressait à lui , ayant un mépris égal , et pour la bassesse qui offre l'encens, et pour

DE DAN G EAU. 55g

)a vanité qui aime à le respirer. Plein d'humanité pour les maiheureux , ii prodiguait, avec une fortune médiocre, ses secours à l'indigence , et joignait à ses bienfaits le bienfait plus rare de les cacher. Il avait cette sage économie , sans laquelle il n'y a point de véritable générosité , et qui , ne dissipant jamais pour pouvoir donner sans cesse , sait toujours donner à propos. Son cœur était fait pour l'amitié, et par cette raison n'accordait pas aisément la sienne ; mais quand on l'avait obtenue , c'était pour toujours. S'il avait quelque défaut , c'était peut-être trop d'indulgence pour les fautes et pour la faiblesse des hommes; défaut qui , par sa rareté, est presque une vertu , et que bien peu de personnes ont à se reprocher , même à l'égard de leurs amis. 11 possédait au suprême degré cette connaissance du monde et des hommes, que ui les livres, ni l'esprit même ne donnent au philosophe , lorsqu'il a négligé de vivre avec ses semblables. Jouissant de l'estime et de la confiance de ce qu'il y avait de plus grand dans le royaume , personne n'était de meilleur conseil que lui dans les affaires les plus importantes. Il gardait inviolablement le secret des autres et le sien. Cependant son âme noble , délicate et honnête , ignorait la dissimulation , et sa prudence était trop éclairée pour ressembler à la finesse. Doux et facile dans la société , mais préférant la vérité à tout , il ne disputait jamais que loYsqu'it fallait la défendre ; aussi le vif intérêt qu'il montrait alors pour elle , avait aux yeux du grand nombre un air d'opiniâtreté, qu'elle est bien moins sujette à trouver parmi les hommes , qu'une froide et coupable indillérence.

Il rassemblait chez lui , un jour de chaque semaine, plusieurs gens de lettres distingués , et d'autres personnes recommandabies par leur mérite. Peut-être serait-il à désirer, et c'était un des voeux littéraires de l'abbé de Dangeau , que ces espèces d'associations domestiques et privées, mais toujours sages et décentes, fussent plus communes entre les gens de lettres. Elles auraient, nous ne disons pas plus d'utilité que les académies proprement dites , mais une utilité différente. Comme on y serait moins concentré dans un genre particulier de travail , on s'y celai— ferait mutuellement sur un plus grand nombre de matières, peut-être même sur des objets aussi délicats qu'intéressaus , auxquels , par une sage retenue , les académies s'abstiennent (Je toucher. S'il ne résultait pas de ces conférences, comme l'observait l'abbé de Dangeau , les ouvrages finis et terminés que peuvent produire les corps littéraires, il en sortirait des esquisses plus hardies , plus animées, plus marquées j>en t-être au coin de l'invention et du génie. Notre académicien ajoutait que, dans

56o ÉLOGE

ces sociétés libres et volontaires , les gens de lettres n'ayant point d'intérêts à démêler, elles verraient toujours la paix et la concorde régner au milieu d'elles, et qu'on ne pourrait pas leur dire, comme on a fait quelquefois à d'autres compagnies , déchirées par leurs guerres intestines :

Tes pltis grands ennemis, Rome, «ont dans tes murs.

Animé du désir si louable de voir les talens unis par les travaux et par l'estime, l'abbé de Dangeau écartait avec soin de la société qu'il avait formée , la médiocrité vaine et jalouse, implacable et vile ennemie du mérite éclatant qui lui fait ombrage. J'abandonne , disait-il , ces rebuts de la littérature à la faveur ténébreuse de quelques Mécènes aussi méprisables qu'eux , et dignes à tous égards de les rassembler et de les proléger. La plus parfaite liberté dans les opinions était la première loi de sa petite académie ; et il n'abusa jamais, pour y donner le ton, ni de son rang , ni de son mérite , ne voulant pas que la plus légère déférence pour lui fermât la plus petite porte à la vérité. Cette société d'hommes honnêtes et instruits lui était si chère , qu'étant à son dernier moment le jour ou elle s'assemblait chez lui , il défendit qu'on renvoyât aucun de ceux qui avaient coutume de s'y rendre. Il mourut ainsi dans le sein des lettres , et pour ainsi dire au lit d'honneur, le premier janvier 1723, pleuré de tous ceux qui l'environnaient.

Nous terminerons cet éloge par le trait de sa vie qui nous intéresse le plus. Cette compagnie lui est redevable d'un service plus important que tous ceux qu'il a rendus à notre langue par ses, écrits. Des hommes qui ne se trouvaient pas assez honorés d'être assis dans l'Académie Française à côté des Despréaux et des Racine , quoiqu'ils n'eussent dû se voir à cette place qu'avec surprise, et l'occuper qu'avec respect, formèrent , au commencement de ce siècle, le grand projet de donner à celte académie des honoraires^). Il y a apparence qu'ils ne méritaient ni le titre d'académicien , puisqu'ils en voulaient un autre , ni celui d'honoraires, puisqu'ils y mettaient tant de valeur. Ils déploraient amèrement, «ous employons ici leurs propres termes, l'esprit républicain qui , selon eux , avait perdu l'Académie Française, quoiqu'elle possédât , en ce moment même , tout ce que la littérature avait de plus illustre. Ce prétendu esprit républicain , suivant la réflexion de l'abbé de Dangeau , était un grand et terrible mot , employé bien gratuitement contre des confrères très-paisibles et très-modérés. Il est vrai que ces promoteurs du despotisme littéraire avaient leurs raisons pour décrier l'égalité qui règne dans cette compagnie, comme le lléau du

DE DANGEAtf. 5f>r

pouvoir arbitraire qu'ils voulaient y usurper. En effet , l'obscure et chélive ambition de se faire dans les académies un petit empire, est pour l'ordinaire la triste ressource de ces prétendus amateurs qui , ne pouvant se donner par leurs intrigues, et moins encore par leur mérite, l'existence qu'ils désireraient sur un plus grand théâtre, essaient, pour s'en dédommager, de subjuguer et d'avilir le talent modeste et timide. Dévorés , sans génie et sans moyens, de la fureur de dominer, ils se font tyrans où ils peuvent, désespérant. de l'être oii ils le voudraient; semblables à ce malheureux Denys de Syracuse , qui , chassé de son trône et de son pays, alla se faire maître d'école à Corinthe , pour exercer sur des enfans l'empire qu'il n'avait pu faire supporter à des hommes. L'abbé de Dangeau aimait trop les lettres pour les laisser à la merci de ces oppresseurs subalternes; et sa conduite , dans la conjoncture dont nous parlons , fut aussi noble que ses principes. Nous avons déjà fait sentir dans une autre circonstance 1 combien une classe d'honoraires , moins étrangère sans doute à d'autres académies très-respectables , serait parmi nous mal sonnante et déplacée. Il ne faut donc pas s'étonner si le ridicule d'un pareil titre frappa vivement messieurs de Dangeau ; nous disons messieurs de Dangeau , car M. le marquis de Dangeau , membre de cette compagnie comme son frère , et aussi digne de l'être , partage avec lui l'honneur des démarches que nous allons rapporter. Ils avaient l'un et l'autre, par leur esprit et par leurs connaissances , des droits trop bien fondés à la qualité de simple académicien , ils en connaissaient trop le prix , pour ne pas voir tout ce qu'ils perdraient à la décoration peu flatteuse dont ils étaient menacés; car ils ne pouvaient éviter d'être honoraires de l'Académie Française, en cas qu'elle fut condamnée à se voir appauvrie par une classe d'académiciens si peu faite pour elle. Ils firent sentir à leurs confrères ce que tous les nôtres, sans exception, font gloire de penser aujourd'hui , que les places accordées parmi nous aux hommes distingués par le rang, ne sont point le prix de leurs dignités, mais de la finesse de goût et de la noblesse de ton que doit leur donner le monde où ils vivent ; et que prétendre être admis, à simple titre de naissance , dans une compagnie telle que la nôtre , serait une ambition aussi humiliante , que de vouloir entrer à litre de bel esprit dans un chapitre d'Allemagne. MM. de Dangeau profitèrent de l'accès qu'ils avaient auprès du roi, pour porter aux pieds du troue le vœu de l'Académie; et, par leurs sages remontrauces , ils firent sans peine avorter une entreprise

' ïr,,) cz I* r«*'facc des éloges , lue dans une séance publique. #

aussi mal ourdie que mal conçue. Leur mémoire devrait à ce seul titre nous être infiniment chère. L'Académie leur doit l'inscription : Ob cives scrvatos. Us ont été pour elle ce que Manlius et Camille ont été pour Rome ; ils ont sauvé la patrie que l'ennemi était tout prêt à subjuguer. Us ont appris surtout aux académiciens de leur rang, ce que la compagnie est en droit d'attendre de leur attachement et de leur zèle. Si des devoirs plus importans s'opposent au désir qu'ils auraient de partager nos travaux ; s'il n'est permis qu'à un très-petit nombre de donner un libre essor à leurs talens dans des ouvrages honorés de l'estime publique ; si tous enfin ne peuvent suivre l'exemple de quelques uns d'entre eux , que nous avons la satisfaction de voir tous les jours au milieu de uous , il leur reste un moyen , bien flatteur pour des âmes élevées , de'se montrer nos dignes confrères, c'est d'être auprès de notre auguste protecteur les interprètes de nos senti mens, et l'appui de nos modestes demandes. Plusieurs ont rempli ce devoir avec autant de noblesse que de zèle , et nous aimons à croire qu'il ne manque à tous les autres que l'occasion de les imiter. 11 sont tous , et avec justice , trop jaloux de leur renommée , pour oublier jamais, qu'il ne saurait être indiffèrent, de quelque dignité qu'on soit revêtu, de sft rendre favorables les hommes qui , dans leurs ouvrages , distribuent la gloire et la honte , et dont le principal devoir, suivant l'expression du philosophe Tacite , est de ne laisser dans r oubli ni les actions honnêtes , ni celles qui ne le sont pas.

L'abbé Alary , qui avait à cet estimable académicien de grandes obligations, nous a laisse un mémoire dans lequel, outre )<\s faits que nous avons rapportés , on trouve encore ceux qui suivent :

« Peu avant sa conversion , il fut envoyé extraordinaire en » Pologne, et descendit dans les mines de sel de Vilieza, qui >• ont près de sept cents pieds de profondeur. Ce fut à son retour » qu'il acheta de la veuve du président de Périgny la charge de » lecteur du roi; il la revendit en iri85, en conservant les »• entrées.

»> En 1680, il fut nommé par le roi à l'abbaye de Fontaine- »» Daniel , et en 1710a celle de Clermont. M. l'abbé de Lionne w lui donna aussi le prieuré de Gournay-sur-Marnc , dont il » a joui pendant quarante ans, et M. le cardinal de Bouillon » celui de Crespy en Valois.

u Le nonce Altiéri , qu'il avait connu en Pologne , le nomma » son camerier d honneur, quand il fut élu pape sous le nom w de Clément X; et le cardinal Pigtiatelli , devenu pape sous le

DE DA.NGEAU. 563

» nom d'Innocent XII , lui donna le même titre , quoiqu'il n'ait » jamais été en Italie prendre possession de cette charge.

* L'académie des Ricovrati de Padoue l'admit, en 1698 , au » nombre de ses membres.

*» L'assemblée qui se tenait chez lui un jour marqué de chaque * semaine , était en même temps politique et littéraire. Parmi » les personnes de tout état qui s'y rassemblaient , les plus as- » sidus étaient le cardinal de Polignac , l'abbé de Longue rue , » l'abbé de Choisy, le marquis de L'Hôpital , l'abbé de Saint- »» Pierre , de Mairan, l'abbé du Bos , qui lut dans ces séances » une partie de ses Réflexions sur la Poésie et sur la Peinture ; » l'abbé de Raguenet y lut aussi sa Vie de Turenne.

» Le 12 juillet 1721 , il résigna son prieuré de Notre-Dame » de Gournay-sur-Marne, à l'abbé Alary , et au mois de dé- »• cembre 1722, il fit sou testament, et il le nomma son léga- » taire universel. Ses quatre dialogues sur Y Immortalité de *» Vâme ont été faits à Gournay . Il mourut un mercredi , le jour »• même que les assemblées se tenaient chez lui , et il ne voulut »» pas que l'on renvoyât personne de ceux qui avaient contume » d'y assister. Il en arriva cinq ou six un moment après qu'il h eut expiré. »

NOTES

(1) Les princes qui oui laissé approcher de leur trône les hommes à (a le us , n'ont pas toujours été pour eux des Louis XIV , des Auguste et des Frédéric. On pourrait nommer plus d'un philosophe qui a passé sa vie auprès d'un monarque sans y jouir de la considération qu'il méritait. L'empereur Rodolphe, le seul prince de la maison d'Autriche qui ait montré quelque amour pour les lettres , et qu'on a tant loué de son goût pour l'astronomie , n'estimait cette science que parce qu'il la regardait comme la base des prédictions astrologiques , et n'avait appelé Kepler à sa cour , que dans l'espérance de trouver en lui un profond astrologue. Il demanda sérieusement à ce grand homme quel événement éuiii annoncé par une nouvelle étoile qui venait de paraître. L'illustre astronome fut obligé de faire des almanachs à prédictions , pour ne pas perdre la faveur du prince , et pour toucher ses appointemeus qui étaient très-mal payés , mais surtout pour se procurer quelque subsistance par le débit de ces almanachs. « Cette ressource , disait-il , est encore » plus honnête que le métier de mendiant ; heureux si je puis sauver » l'honneur de sa majesté impériale en ne mourant pas de faim à sa » cour et sous ses yeux ( Calendarium cum prognoxtico scripsi , quod n paitfù lumestius est qitam mendicare ; nisi quod sic honori Canaris

» parcitur , qui me in soliilum deseril , et per ipsius mandata caméra- » lia, quamvis crebra et recentia , mihijame perire liceal). a

Nous devons avouer que notre bon Henri IV , le meilleur de tous nos rois , mais plus guerrier que savant , n'honorait pas les gens de lettres d'un grand accueil. Le savant Joseph Scaligcr ayant été appelé par les Hollandais pour être professeur chez eux , alla preudre congé de ce prince qui , sans lui témoigner aucun regret de le perdre , se contenta de lui dire : Eh bien, M. de bescale (c'était le vrai nom de Scaliger), les Hollandais vous désirent et vous font une grosse pension, j'en suis bien aise. On sait d'ailleurs que ce prince détestait la lecture , et qu'un jour Duplessis-Mornay eut le courage de lui en l'aire un reproche. Mais il fut bon , il aima son peuple , et cette qualité doit faire excuser un roi de n'avoir pas aimé les lettres. On pourrait compter bien d'autres souverains, dont les gens de lettres ont encore eu moins à se louer. Témoin, pour ne citer qu'un seul exemple , le savant et pauvre Théodore de Gaza , qui , ayant dédié à Sixte IV sa traduction du livre d'Aristote sur les animaux , en reçut pour tout rcmercîment le prix de la reliure , que ce pape lui fit rendre.

(2) Ce journal curieux des grâces annuelles accordées par le roi à ses courtisans, était distribué en grâces ecclésiastiques, bienfaits militaires , bienfaits pour la robe , bienfaits pour la marine. L'auteur y ajoutait même les grâces accordées par le roi aux étrangers , avec une courte notice sur ceux qui les avaient c'.tcnucs. Ce petit volume , qu'il donnait pour étrennes à Louis XIV , • it de la meilleure main qu'il put trouver , étoit orné de vignettes giu.écs par Edclinck ; il en coûtait à l'abbé de Dangeau 3oo livres tous les ans , pour se faire tous les ans plus de cent ennemis. Aussi cherchaient-ils à se venger, même par les plus petits moyens , en tachant de rendre ridicule le goût de l'abbé de Dangeau pour la grammaire. Ils répétaient avec une charitable complaisance celte chanson faite contre lui :

Je suis les Dangraux à la piste, J'arrange au cordeau chaque mot, Je sens que je deviens purifie, Je pourrais bien n'être qu'un sol.

L'injure était si grossière , et l'abbé de Dangeau était si loin «l'être un sot , que nous croyons , en rapportant cette mauvaise épigt anime , mon- • trer uniquement la sottise de ses détracteurs.

(3) Ces Essais de grammaire ont été rassemblés par l'abbé d'Olivct dans un recueil qu'il a intitulé : Opuscules sur la Langue française* . Aux cinq voyelles connues 0,6,1, 0, u , l'abbé de Dangeau ajoute les prétendues diphtongues ou , eu , au , qui sont de véritables voyelles ; l e ouvert , comme dans les cyprès; Ve muet, et les voyelles nazalcj an, en,

' Cette remarque clant purement grammaticale , ceux qu'elle ennuierait pourront la passer.

in, on , un , ce qui fait en tout quinze voyelles. Duclos , qui adopte ce catalogue de voyelles dans ses Remarques sur la Grammaire de Port- Royal, y lait quelques additions et quelques retranchemens.il distingue l'a en deux, l'a long, comme dans matin (molossus), et l'a bref comme dans matin ( mane ) ; il distingue de plus Ve ouvert long, comme dans téte, et IV ouvert bref , comme dans tette ; et il y ajoute Vé fermé , comme dans bonté : il distingue aussi deux o , Yo long de côte , et Yo bref de cotte ; Yeu long de jeûne , et Y eu bref de jeune. Il supprime la voyelle au qui n'est que Yo long , et retranche aussi des voyelles nazalcs Y in , qui n'a réellement que le sou de Yen , in dans ingrat ne se prononçant pas autrement que la dernière de bien. Moyennant ces additions et ces retranchemeus , Duclos compte dix-sept voyelfes au lieu des quinze de l'abbé de Dangeau. Mais est-il nécessaire de compter Va long et l'a bref, ainsi que Va long et l'o bref pour deux voyelles différentes? il semble que ce n'est que la même voyelle différemment modifiée. En ce cas , les dixsept voyelles de Duclos ne seraient plus qu'au nombre de quinze , comme celles de l'abbé de Dangeau , mais ne seraient pas toutes exactement les mêmes. Ce serait a, i , oyu ,eu long , eu bref , ou , an , en , on , un , e ouvert long , e ouvert bref, e fermé, e muet. On a distingué Yeu long et Yeu bref, parce qu'il semble que le son de ces deux eu est bien plus différent que celui de lo long et de Va bref, ainsi que de l'a long et de ta bref.

A l'égard des consonnes , l'abbé de Dangeau en compte dix-neuf, savoir : b , a*, y, g, qu'il prononce comme dans la première de gager; j , qu'il prononce comme dans la première de jeu; h , qui n'est qu'une aspiration ; k tl%m% Hf p(Û retranche q , qui n'a , selon lui , que le son du k ) , r, s , ty v (qu'il prononce comme dans voir) , s; il y ajoute // mouillée , et h ou gn , comme dans régner ; enfin le ch , comme dans chant , qu'il représente par un c simple , le son du c dans ce , étant réprésenté par s , et le son du c dans cas , étant représenté par k ; il retranche Yx , qui n'est qu'un composé du À' et de Ys , comme dans axe , ou du g et du z , comme dans exil.

Duclos fait aussi à cette liste des consonnes les changemens suivans. Il distingue dans/* celui de gueule et celui de guenon , qui est le même, à très-peu près , que dans la première de gager; il ajoute q comme dans queue , prétendant avec raison que le son de ce q est différent de celui du k ; enfin il prend pour consonne Yi tréma de païen , aïeul , qu'il dit n'être que //mouillé faible. Mais il nous semble que cet / tréma est une vraie diphtongue , et que dans aïeul , les trois lettres du milieu se prononcent , à très-peu près au moins , comme les trois dernières de Dieu.

De plus l'A aspirée ne paraît être ni une consonne ni une voyelle , mais une simple modification dans la manière de prononcer les voyelles.

Ainsi nous retrancherions des consonnes de Duclos, fit' tréma et Y h aspirée, ce qui ferait en tout vingt consonnes. On aurait donc, suivant Ce système , vingt consonnes et quinze voyelles , et de plus Y h aspirée.

Cette émunération exacte des voyelles et des consonnes facilitera inli-

Sffi NOTES SUR V ÉLOGE

■liment l'art d'apprendre à lire , qui fait si cruellciiicnl et depuis si longtemps le supplice de l'enfance. Elle n'aura plus à apprendre que l'ai— phabet composé de ces trente-cinq sons ; il faudra seulement avoir soiu de lui faire exprimer chaque voyelle par un son simple , et chaque consonne de la manière la plus facile pour être jointe avec les voyelles ; par exemple , on appellera J",Je , et non pas effe , suivant l'ancien et absurde usage. Au moyen de cette dénomination , très-naturelle cl tresaisée , la jonction de chaque consonne avec chaque voyelle se fera , pour ainsi dire , d'elle-même , et sans effort ni contention de la part de l'enfant. L'alphabet que nous proposons , et qui manque encore a la jeunesse , est un ouvrage bien court , bien facile à faire , et ne serait peutêtre pas indigne d'un philosophe citoyen. On y placerait d'abord les quinze voyelles , ensuite les vingt consonues . eu leur faisant donner par l'cnfant la plus simple dénomination. Ensuite on combinerait les vingt consonues avec les quinze voyelles, ce qui formerait en tout trois cents syllabes très-aisées à lire, et qui composeraient tout l'alphabet. Nous espérons qu'on nous pardonnera ce détail , à cause de l'utilité de son objet ; peut-être même nous en saura-t-on quelque gré » si l'on daigne se souvenir des longs et fréquens chagrins qu'on a éprouvés dans son enfance par le tourment delà lecture.

Il serait trop long d'exposer ici le travail très-utile de l'abbé de Pangeau sur les verbes ; on peut en voir le détail daus les Essais de grammaire de cet académicien que nous venons de citer ; cl on fera bicu de joindre à celte lecture celle des remarques de Duclos sur l'article des verbes dans la Grammaire de Port- Roy al. Nous dirons seulement , pour faire voir avec quelle précision l'abbé de Dangcau analyse celle partie de la grammaire , que parmi les verbes qui se conjuguent avec le pronom personnel se , et qu'il appelle pronominaux , il en distingue de quatre sortes : des verbes identiques , dont l'objet ou le régime e*l la personne même qui agit, comme se déshonorer , tuer; des verbes réciproques , signifiant des personnes qui agissent réciproquement les unes sur les autres , comme s'enire-baltre ; des verbes qu'il appelle neutrisés , comme se souvenir, se plaire ; enfin des verbes qu'il nomme passivés , comme dans : Ce livre se vend chez un tel , pour dire est vendu. Quelque ingénieuse que soit celte dnision, elle serait susceptible de plusieurs remarques qui nous mèneraient Irop loin. Nous nous bornerons à dire que peut-être ces verbes pronominaux ne devraient pas être regardés comme une classe de verbes à part , puisqu'ils ne sonl tous presque autre chose que des verbes actifs ou neutres, combinés a\ec le pronom se ; se déshonorer , c'est-à-dire, déshonorer soi; se plaire, c'est-à-dire , plaire à soi; se vendre , c'est-à-dire , proprement vendre soi. Il est pourtant quelques uns de ces verbes pronominaux qui forment une classe particulière, comme se souvenir, se repentir. dans lesquels se ne peut signifier ni soi ni à soi ; se nwquer, qui signilie rire non pas de soi , mais d'un autre, etc. 11 y a surtout un verbe pronominal d'une espèce particulière , parce qu'il uc s'emploie (utee le s<- }

DE DAN G EAU. 5<i-

qu'à la troisième personne de l'indicatif, de l'imparfait cl du subjonctif; il se meure , il se mourait, .qu'il se meure. Ce verbe diffère encore des autres verbes pronominaux, en ce que le pronom personnel s'y joint à un verbe purement neutre , mourir , qui ne suppose aucune action ni aucun sentiment, ce qui n'est pas de même dans se repentir, se souvenir, se moquer, se plaire , etc. Mais en voilà assez sur ce sujet. C'est aux grammairiens à juger s'il y a en effet des verbes qui méritent proprement le nom de pronominaux , et quels sont ces verbes.

En rendant compte , dans l'éloge de l'abbé de Dangeau , de son travail sur la langue française , et de l'usage dont lui avait été , dans ce travail , la connaissance de plusieurs autres langues , nous avons fait quelques réflexions sur l'analogie que peuvent avoir entre eux les différens idiomes anciens ou modernes. B y a , par exemple, une assez singulière ressemblance entre la langue espagnole et la langue latine ; c'est qu'elles ont en commun un assez grand nombre de mots, pour qu'on puisse composer un discours suivi et même assez long, qui ne renfermera que des mots employés dans chacune de ces deux langues , et qui par conséquent sera tout à la fois espagnol et latin. En voici un exemple , tiré des Annales d ' Espagne y de J. A. de Colmenar, tome IV* piige ti. C'est une espèce de parallèle entre la France et l'Espagne, tout à l'avantage de cette dernière , comme on doit s'y attendre de la part d'un auteur espagnol.

Scribo et supplico rogando te , Francia , des , respondeas taies pro~ bationes tractando de tua eloquentia, loquela , excelleniia , quales scribo de Hispania, comparando génies , nationes , provincias , quales manifeslo dictando epistolas pu ras , latinas , hispanicas. Hispania ( antiquissima corona ) persevero ( cessante menwriâ de contrario ) duro, regru) provincia christiana : Tu, Francia , principias ' à Meroveo , régnas , continuando quasi mille annos christiana , prœdicanle Sancto Remigio, régnante Clodoveo. Responde, Francia, ila, propane contra nos tam grandes nationes , tam fertiles , tant fructuosas provincias ; taies génies, tam ingeniosas , tam setentificas , tam virtuosas , prudentes , fus tas , modestas , libérales , gratiosas , m«gnificas : non monstras tu , Francia , tam grandes resistentias, lantas victorias contra Romanos , etc. Prœsenta te , Fratwia , da taies campos , montes , valles , taies bestias feras et dômes ticas , tanins tam excellentes caballos , taies vaccas , aves , carnes suavissimas , lanas pretiosas , etc. Non cognosces tu , Francia , plantas , arbores , bestias , perfectiones , quales de Hispania majores nos tlemonstramus; cognosco de Hispania infinitas , quales in Francia non cogtosces. Si célébras principes et imperatores Romanos , demanda et nujuire de bruto , de Hadriano, de Honorio , de Theodosio , de Tra~ juno inclyto , glorioso His patio. ,

Ou nous a assuré qu'il y avait en Espagne des ouvrages entiers ,

• ^J.irrfe la basse laciuiuf.

apparemment de peu d'étendue , imprimés dans ce double idiome, c'esfà-dire , selon toutes les apparences , en mauvais espagnol et en mauvais latin tout à la fois.

Les Italiens , dont la langue a un grand nombre de roots communs avec la latine , ont été jaloux de l'honneur d'imiter les Espagnols ; nous ignorons pourtant s'ils ont écrit , à leur exemple , des livres tout à la fois italiens et latins; mais ils ont essayé avec succès de surmonter un autre genre de difficulté ; ils ont fait des vers dans cette double langue , et , qui pis est , des vers iimés. Voici un sonnet de cette espèce , en l'honneur de la Vierge Marie. Nous observerons que la conjonction et qui s'y trouve est italienne , quoiqu'elle soit aujourd'hui peu en usage ' .

Fivo in acerba poena , in meslo horrore t Quando te non invoco , in te non spero , Purissima Maria , et in sincero 7e non adoro, et in divino ardore.

Et oh vit a beata , et anni , et horœ , Quando , contra me armalo odio severo Te , Maria , cotlo ! Et in te gaudio vero Viverc spero ardendo in vivo amorc*

In te sola t Maria, in te confido , In tua materna cura respirando , Quasi columba in tuo beato nido.

Non amo te, Regina auguste , quando Non vivo in pacet et in silentio Jùio, Non amo te, quando non vivo amando.

Le célèbre Dante , dès le treizième siècle , avait plus fart encore , en composant une canzone qui était à la fois provençale, italienne et latine.

(4) L'abbé de Dangeau avait remarqué avec douleur combien la noblesse de son temps était en général dépourvue de connaissances et de lumières. « Il y a en France, disait-il, deux nations bien distinctes qui ne se mêlent » point ensemble, comme ces rivières qui coulent long-temps l'une auprès » de l'autre sans confondre leurs eaux ; la partie moyenne qui est très- » instruite , et qui contribue même par ses écrits à l'instruction de » l'Europe ; et la plupart des hommes distingués par leur naissance , » qui sont à cent lieues et à cent ans en arrière de la partie éclairée. » C'était pour faire sortir de cet état d'ignorance la partie de la nation la plus distinguée par son rang, qu'il avait fondé un établissement destiné à l'instruire. Il ue voulait pas , comme l'a dit un philosophe , que la nation française ressemblât à la vipère , où tout est bon> excepté la tête.

Charlemagne , qui veillait attentivement sur les études de la jeunesse , et qui examinait par lui-même les progrès des élèves dans les école* qu'il avait fondées , trouva un jour que des enfans du peuple , qu il faisait

' y oyez le dictionuaiic d'Auiouini , au mut t'. "

instruire avec la jeune noblesse , avaient eu sur celle-ci un avantage très-marque , soit par hasard , soit qu'attendant moins les grâces de la cour , ils sentissent la nécessité d'être quelque chose par eux-mêmes ; il jura que les évêchés et les abbayes seraient pour eux ; et se tournant vers les enfans des nobles : « Pour vous , leur dit-il , vous comptez , je » le vois y sur le mérite de vos ancêtres ; mais apprenez qu'ils ont reçu » leur récompense , et que l'Etat ne doit rien qu'à ceux qui se rendent » capables de le servir, et de lui faire honneur par leurs talens. »

(5) Un hasard malheureux a voulu que , depuis la mort des académiciens qui avaient enfanté l'absurde projet d'une classe d'honoraires dans l'Académie Française , on ait imprimé quelques lettres qu'ils avaient écrites à ce sujet. Par ménagement pour leur mémoire, nous ne ferons point connaître le recueil où elles se trouvent.

On dit que la ville de Mantoue a placé dans ses armes la tête de Virgile , s'imaginant que ce fils d'un potier de terre de village l'honorait plus que des princes et des rois ; les hommes qui étaient si blessés de voir dans les premiers génies de la nation leurs confrères et leurs égaux , auraient dû avoir toujours dans leur cabinet la médaille de Mantoue , et se demander à eux-mêmes : Quand je ne serai plus , feraton à ma tête le même honneur qu'à celle de Virgile ? Le public a déjà fuit justice de leur nom eu le mettant à sa place, c'est-à-dire, en l'oubliant. Un très-illustre écrivain de cette compagnie, mécontent d'un choix qu'elle avait fait , et qu'il trouvait peu digne d'elle , mandait à un de ses confrères : Ne mettez plus sur l'adresse des lettres que vous m* écrirez , de l'Académie Française ; son confrère lui répondit, je mettrai toujours sur l'adresse de vos lettres , de l'Académie Française , non parce que vous en êtes , mais parce que j'en suis. Il n'aurait pas fait la même réponse à ceux qui avaient si grand besoin du titre d'honoraires.

MM. de Dangeau , entre autres raisons qu'ils apportèrent à Louis XIV pour laisser subsister l'Académie Française telle qu'elle était , représentèrent surtout à ce prince que légalité académique est proprement toute entière à l'avantage des académiciens de la cour , puisque cette confraternité leur fait partager avec les académiciens gens de lettres , le titre d'homme d'esprit que leur naissance ne leur donnait pas , au lieu que les gens de lettres ne peuvent partager leurs titres de noblesse , dont, à la vérité, ajoutaient MM. de Dangeau , les Racine , les Quinault et les La Fontaine se sont très-bien passés.

L'auteur de cet ouvrage a cru devoir à sa compagnie et aux lettres le détail où il est entré sur ce projet ridicule et sur ses auteurs.

Travaillez sans crainte , disait Anne d'Autriche à un homme de lettres qu'elle encourageait à écrire l'histoire avec vérité ; faites tant de honte aux' vices et aux sots , qu'il ne reste que de la vertu et de la raison sur la tertv. Tel devrait être l'honorable , mais triste emploi île l'historien de l'Académie Française , si elle avait le malheur de ren-

fermer dans ton sein des membres indignes d'elle par leur» senlimens et par leur conduite à l'égard de leurs confrères. Puisse la divinité tutélaire qui veille sur les lettres , les préserver de la douleur d'éprouver ces maux , et de la cruelle nécessité de les peindre !

Dans la préface de nos éloges , nous avons parlé de notre précieuse égalité académique , et à cette occasion , de la prétendue maxime de l égalité des conditions, dont quelques sots ont accusé des gens de lettres, bien éloignés de prêcher une pareille impertinence; nous croyons les en avoir justifiés sans réplique. Ce reproche si ridicule , mais si souvent répété , a été repoussé par un philosophe moderne ' , bien plus amèrement que nous n'avons fait , et sans doute avec trop de mais peut-être aussi avec la force que mérite une injustice si absurde. Nous rapporterons ses propres paroles , qui ne s'adressent qu'à la dignité orgueilleuse et hautaine , mais que les grands seigneurs , vraiment dignes de ce nom , ne doivent pas prendre pour eux. « Les philosophes, dit-on, voudraient confondre tous les états, et ne rendre de devoirs à personne. Non , messieurs , non , les philosophes ne veulent rien confondre ; ils ne sont jaloux ni de la bonne chère qui vous tue, ni du carrosse qui vous empêche de vous servir de vos jambes , ni des domestiques insolens qui vous pillent et vous rendent si souvent odieux ; ils ne refusent pas même de vous rendre ce qui vous est dû , comme ils n'eussent pas fait de difficulté , dans l'ancienne Grèce , de faire à une idole des révérences qui ne signifiaient rien ; mais ils voudraient que vous n'abusassiez pas de vos places et de votre crédit , pour commettre des injustices , des vexations qu'on punirait dans d'autres que vous ; ils voudraient que vous ne protégeassiez point les libelles que l'on fait contre eux , ou qu'en permettant d'imprimer contre eux des mensonges , vous voulussiez bien permettre qu'on imprimât vos vérités ; ils voudraient qu'on fît justice des grands fripons comme des petits ; enfin que toutes les conditions fussent également sous la protection et la sévérité des lois. Vous savez bien que c'est là l'égalité qu'ils demandent, et qui est nécessaire dans tout Etat bien gouverné ; mais vous leur prêtez des sottises parce que vous n'oseriez combattre les vérités qu'ils soutiennent. »

Nous joindrons à cette réponse le trait suivant , qui prouve bien l'esprit dont certains ennemis des lettres sont animés.

Une grande princesse écrivit de sa main à un de ces1 hommes que . soit à tort, soit à droit, soit par honneur, soit par injure, on appelle aujourd'hui philosophes, une lettre pleine de bonté et d'estime, dans laquelle elle se servait d'ailleurs de quelques formules de politesse que l'on emploie tous les jours . même de supérieur à inférieur : Permettez-

' Ronascau de Genève , qui , dans le temps ou il écrivit cette espèce de diatribe, nYiait pas encore brouille avec les philosophes, cl se piquait lui-même «le Pèlrc. CVtait a un de -es ami» (M. d'Amilavillcj qu'il adressait ces r« flexions dans une Mire «jue nous avons me. et qui n'a pnnii p;uu (tant Krecueil <!e *<*s «•uvir*.

DE DANGEAU. T>;i

moi de vous dire, pardonnez mon indiscrétion. Quelques uns Je ce* hommes qui rampent cl qui calomnient dans les antichambres de ^ ci sailles, appuyèrent beaucoup sur Y indécence de ces expressions employées par une souveraine écrivant à un particulier. Voilà , dirent-ils, de quoi rendre les philosophes bien plus iusolcus , bien plus persuades qu'ils ne letaieut de Y égalité des conditions. La vérité est que ces expressions, qui ne siguilient rien en elles-mêmes, ne blessaient point <cs viles détracteurs; ce qui les blessait, c'était de sentir qu'au comble même des richesses et des honneurs , ou plutôt des places , ils n'auraient pu se (latter de recevoir dans leurs personnes la même marque de considération que recevait un citoyen sans ambition et sans lasle, qui n'était ni illustre, ni décoré, et qui allait à pied dans les rues.

ÉLOGE DE GAMPISTRON '.

Il était d'une honnête et ancienne famille , que la ville de Toulouse avait souvent honorée du capitoulat. Ses études faites, il se livra à la poésie , pour laquelle il se sentait du goût et se croyait du talent; mais ses parens , qui' faisaient beaucoup plus de cas d'un capitoul que d'un grand poète , contredirent tellement son inclination , sans pourtant vouloir paraître la violenter, que, pour se soustraire aux vexations qu'il essuyait sous le nom de remontrances , il vint à Paris se jeter entre les bras de Racine.

Ce grand homme , que l'envie, les cabales et la dévotion qui vint à leur suite , avaient forcé de renoncer au théâtre après son chef-d'œuvre de Phèdre, c'est-à-dire lorsque son génie était dans sa plus grande force, ressemblait, si l'on peut employer cette comparaison , à ces amans qui , nés avec un cœur tendre, ont quitté en gémissant une maitresse chérie ; il permettait aux autres et favorisait même en eux le sentiment qu'il avait eu la douleur de s'interdire. Il accueillit avec bonté le jeune Campistron , l'aida de ses conseils , et le mit en état de donner deux tragédies consécutives, Virginie et Arminius. Ces deux pièces, quoique faiblement écrites et un peu traînantes , dans leur marche, furent cependant reçues avec indulgence. Virginie jouit même d'un triomphe assez flatteur; ce fut d'éclipser une

1 Jean-Goalbcrt de Campistron , chevalier de Tordre de Saint -Jacrjm s , secrétaire-général des galères, né a Toulouse en iG56*; reru à la place de J,....- Renaud de Sortais, le 16 juin 1701; mort au mois de nui» 1 7 j j.

* V«»ycx la ilfctioiuanic.

autre tragédie nouvelle qu'on jouait dans le même temps, pièce à la vérité fort au-dessous du médiocre, mais vivement appuyée par madame la duchessse de Bouillon, qui aimait à protéger les petits talens , qui avait déjà cabalé pour la Phèdre de Pradon , et que le dégoût de se voir démentie par le public n'avait pas corrigée. Cependant Campistron , malgré sa victoire , demeura si effrayé du danger qu'avait couru Virginie, opiniâtrement harcelée par celte femme redoutable , qu'il crut devoir mettre son Arminius à l'abri des mêmes attaques. Il sollicita auprès de madame la duchesse de Douitlon la permission de lui dédier celte dernière tragédie. Comme il suffisait, pour qu'un ouvrage fut bon aux yeux de cette orgueilleuse protectrice , qu'on lui en fit le respectueux hommage , elle prit la pièce sous sa sauvegarde , et ne fut pas fâchée que l'auteur parût lui avoir obligation d'un succès qu'il aurait peut-être encore obtenu sans elle et malgré elle. Les amis de Campistron , un peu honteux pour lui de cette humble et timide dédicace, lui reprochèrent son défaut de courage, que ses ennemis appelaient d'un autre nom ; il répondit que les spectacles étaient en France le tribunal et le domaine que les hommes avaient bien voulu laisser aux femmes, pour les dédommager des jtigemens plus sérieux ou elles n'étaient point appelées ; et que si Hercule n'avait pas rougi de filer auprès d'Omphale , qui le rendait malheureux , un pauvre poète pouvait bien sans honte dédier à une femme qu'il craignait une chétive tragédie.

La petite fortune de Virginie et d'Arnwtius , suffisante pour un talent naissant, encouragèrent l'auteur à mériter un succès plus complet. Il l'obtint par la tragédie d'Andronic , à la vérité faible encore de style , mais animée par un vif intérêt et par des scènes touchantes. L'aflluence des spectateurs fut si grande, que les comédiens, après avoir fait payer le double aux vingt premières représentations , et avoir ensuite mis la pièce au simple , furent obligés de la remettre au double pour diminuer la foule. Cette pièce est long-temps restée au théâtre , où on la jouait encore fréquemment il y a peu d'années. Si depuis elle a reparu moins souvent, c'est sans doute parce que plusieurs tragédies d'un grand effet , et qui joignent à ce mérite celui du style, ont rendu le public difficile sur les pièces plus recommandâmes par le sujet et les situations que par les détails et le coloris. Le héros de cette tragédie, sous le nom supposé d'Andronic, est l'infortuné Don Carlos , dont l'abbé de Saint-Réal nous a laissé une histoire si touchante. La catastrophe de la pièce est la mort de ce malheureux prince , assassiné par son barbare père Philippe II. Campistron a mis en œuvre quelques

beaux traits de cette histoire , entre autres la réponse que fait Don Carlos à un satellite qui vient lui dire que son père demande a le voir après l'avoir condamné , Dites mon roi, et non pas mon père, s'écrie ce malheureux prince. Il serait à souhaiter que l'auteur d1 Andronic eût enrichi sa pièce de plusieurs autres morceaux de l'ouvrage éloquent de l'abbé de Saint-Réal , qu'on appellera d'ailleurs histoire ou roman, comme on voudra, et qui ne perdra rien ou peu de chose , quelque titre qu'on veuille lui donner. Campistron regrettait surtout de n'avoir pu faire entendre sur le théâtre ce billet admirable que l'historien suppose écrit à Don Carlos par une main inconnue , billet que Tacite eût envié à l'abbé de Saint-Réal , et dans lequel on exhorte Don Carlos , avec l'éloquence la plus énergique et en même temps la plus adroite , à se révolter contre son père Le poète n'osa orner sa tragédie de ce morceau plein d'élévation et de vigueur, parce qu'il eût fallu, disait-il , en l'employant , le donner en prose et tel qu'il était. Corneille même, ajoutaitil , si digne d'ailleurs de l'écrire, l'eût affaibli en le mettant en vers. L'auteur à% Andronic craignait avec raison d'énerver ce que Corneille eût au moins affaibli : mais hasarder, dans une tragédie , un billet en prose, et manquer ainsi de respect à la loi , qui veut que toute tragédie soit en vers d'un bout à l'autre î quels cris les gens de goût auraient jetés contre une innovation de si mauvais exemple : cette considération importante , qu'un auteur plus téméraire aurait peut-être osé braver, effraya Campistron ; et dans la crainte ou d'auéantir le billet par ses vers , ou de l'exposer aux sifflets par sa prose , il eut la faible ou cou* rageuse prudence d'en priver sa pièce. Ce n'est pas la seule beauté que la frayeur de choquer les idées reçues ait forcé les auteurs de sacrifier, ni le seul ouvrage que cette frayeur ait eu soin ù*e refroidir pour respecter les règles.

Après Andronic vint Alcibiade , qui eut encore plus de représentations : cette tragédie , quoique moins intéressante qu Andronic , est aussi restée quelque temps sur la scène , parce que le célèbre Baron en Ht valoir le principal rôle ; depuis , elle a presque disparu , et il faut convenir que ceux qui la liront ne regretteront pas beaucoup cette perte. On a prétendu que V Alcibiade était une copie du Thémistocle de du Ryer , et les amis « Je Campistron ont assuré qu'il n'en était point coupable ; question bien indifférente aujourd'hui qu'on ne litplus le Thémistocle, et qu'on ne lit guère Y Alcibiade (2).

Après cette double couronne au théâtre tragique , Campistron entra dans une autre carrière. M. le duc de Vendôme voulait donner, dans sa maison d'Anet, une fête brillante à M. le dau- 1^ , 3;

phin ; il crut qu'elle ne pouvait l'être sans un opéra mis en musique par Lulli ; mais il fallait uu poète, et Quinault, dégoûté du théâtre , et conduit, comme Racine , par les dégoûts, à la dévotion , avait renoncé à la scène lyrique depuis son chef-d'œuvre d'Armide , froidement reçu par son siècle, et applaudi avec transport par le nôtre. M. de Vendôme demanda des vers à Raciue , qui , plus scrupuleux encore que Quinault , et s'étant même privé depuis long-temps d'aller au spectacle , refusa de servir de poète à Lulli , moitié par principes de conscience , moitié peut-être par des raisons encore meilleures, par le peu de talent qu'il se sentait pour le genre lyrique x. II proposa Campistron , qui fit l'opéra à'Acîs et Galatée , et qui partagea avec le musicien la gloire du succès, par la manière ingénieuse dont il avait disposé le poème , par l'intérêt qu'il avait su y répandre , et par une versification douce et facile , dont la mollesse eût peutêtre paru lâche dans une tragédie, mais n'en était que plus faite pour se prêter à la musique.

Le public confirma, par son suffrage, les applaudissemens qu'Arts et Galatée avait obtenus sur le théâtre d'Anet. Plein de ]a confiance que lui donnait ce succès , Campistron risqua sur le même théâtre un autre ouvrage , l'opéra à1 Achille ; mais ce second essai fut très-malheureux : il est vrai que le poète n'avait plus Lulli pour le seconder ; ce musicien célèbre était mourant , il ne laissait pour successeur que son gendre Colasse , à qui il n'avait pas donné son talent en lui donnant sa fille , et qui entraîna Campistron dans sa chute, en l'accusant de l'avoir causée. Le poète , irrité peut-être , mais non découragé , donna avec d'autres musiciens l'opéra dJAlcide , qui, malgré un menuet que nos bons aïeux ont long-temps dansé et chanté , ne fit guère plus de fortune ; cet opéra fut même, ainsi <\u* Achille f le sujet de quelques épi grammes , heureusement assez médiocres , sur les deux disgrâces successives de l'auteur *. Campistron voyant

• Voyez l'éloge de Despréaux . celui de La Molle, cl le* noies sur ces deux éloges.

* Nous ne craignons point d\?trc contredits sur la médiocrité' de ces épigrammes , en rapportant pour exemple cdle qui fut laite sur Topera d'Achille; la pointe en est triviale et les vers asset mauvais.

Entre Campistron et Colasse , Grand débat au Parnasse, Sur ce que l'opéra n'a pas un sort heureux ; De son mauvais succès nol ne se croit coupable : L'un dit que la musique est plate et misérable; L'autre , que la conduite et le* vers sont affreux; Mais le grand Apollon , toojours juge équitable,

Tioure qu'ils oni raison ions deux.

que le malheur le poursuivait sur la scène lyrique, prit le sage

parti dp n'y plus brnver la fortune ; il retourna au ThéAtre-Français , ou il avait été constamment heureux : mais cette même fortune qui l'avait abandonné à l'Opéra, eut d'abord quelque peine à lui rendre les anciennes faveurs qu'elle avait accordée* à ses premières tragédies. Phovion et Adrien , qu'il donna successivement , ne reçurent qu'un accueil médiocre. Il ne se rebuta point, et n'eut pas lieu de se repentir de sa persévérance ; le succès prodigieux de l'ividale le dédommagea des froideurs passagères que le public lui avait fait essuyer, ('cite pièce est d'autant plus estimable, que le sujet était dillicile à mettre au théàlre ; c'e»t l'amour d'un frère pour sa so-ur , et c'était sous un autre nom Yhi.stoirc <{ Amnon , /ils de Ihieiil , au second li\re des Rois. L'auteur trouva le moyen , non-seulement de traiter ce sujet délicat avec toute la décence que la >cène exige , mais de rendre même Tiridoti- intéressant : la pièce est d'ailleurs construite et disposée avec art ; on y trouve des situations touchantes et des senlimens nobles et pathétiques , le style même y a plus de force et de chaleur que dans les autres tragédies de Gtmpislron; aussi s'est-elle soutenue long-temps nu théâtre avec succès. Si elle a cessé depuis long-h-mps d'v paraître, c'est par les mêmes raisons qui ont affaibli le succès d'A/idronie ; et de plus, parce que la tragédie de l'hedre, assez semblable pour le sujet à celle de J'iridate , est écrite avec une éloquence et une '•éligibilité qui doit à la longue éclipser toutes ses voisines : on ne sent que trop, en comparant les deux pièces, la vérité du mot de Voltaire, que Racine est un Raphaël qui n\i point fait de Jules-Romain .

Il ne restait plus à Campistron qu'une couronne à recevoir au théâtre, celle de porte comique; il l'obtint par la comédie du Jaloux dvuibusc. Celte pièce , quoiqu'un peu froide par le fond, a mérité, par la vérité des caractères, par l'art de la conduite , et par le mérite du style, de se soutenir jusqu'à présent sur la scène, oii elle est toujours applaudie, quand le jeu des acteurs répond aux finesses de détail (pic l'auteur a répandues dans son ouvrage.

Tant de succès demandaient pour Campistron une place à l'Académie Française ; il y fut reçu enfin , mais- dix ans seulement après 'l'ividale , c'est-à-dire , bien long-temps après avoir mérité Je titre d'académicien ; la compagnie répara ce long délai en le nommant sans qu'il l'eût demandé. Kl le le dispensa avec plaisir de ces sollicitations et de ces visites , dont quelque* autres académiciens ont été dispensés comme lui, mais eu trop petit nombre, et dont il serait à souhaiter que les candidats furent

entièrement affranchis ; ils ne se seraient pas exposes , comme ils le sont trop souvent , à déplorer l'inutilité de leurs démarches, toujours affligeantes pour le vrai mérite, et quelquefois propres à le rebuter. Débarrassée alors de l'importunité des protégés et des protecteurs , l'Académie serait plus libre de n'écouter que la voix publique, et de n'ouvrir ses portes qu'aux seuls hommes qu'elle en jugerait vraiment dignes.

Les lauriers dramatiques de Campistron, avant de lui procurer les honneurs littéraires, avaient déjà assuré sa fortune. M. le duc de Vendôme lui avait envoyé une gratification pour l'opéra d'Jcis et G alaitfe ; l'auteur la refusa avec le respect le plus noble , assurant qu'il se trouvait assez récompensé d'avoir contribué aux plaisirs d'un si grand prince , et à ceux de l'auguste héritière du trône pour qui la fête était destinée. M. de Vendôme , averti par ce refus, et ne s'en croyant que plus obligé à la reconnaissance, prit Campistron chez lui , le fit secrétaire général des galères, lui donna une terre considérable, lui procura une coramanderie de l'ordre de Saint-Jacques en Espagne, et , ce qui flattait Campistron infiniment davantage , l'honora de son amitié et de sa confiance. Il suivit ce prince à vingt batailles, et le suivit de si près, que M. de Vendôme le voyant à ses côtés au terrible combat de Steinkerque , dans le plus fort de la mêlée, lui demanda : Campistron , que faites^vous ici? Monseigneur, répondit le poète, voulez-vous vous en aller? On peut croire que cette réponse n'affaiblit pas les sentimens du prince pour un secrétaire si digne de lui. Ce brave secrétaire avait fait ses preuves de courage dès Page de dix-sept ans , ayant été blessé dangereusement daus un combat singulier; il aurait cru se déshonorer en ne partageant pas dans les plus brillantes occasions les périls et la gloire de son bienfaiteur. Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien payé de sa personne à la bataille de Philippe ; il eut même le courage, si c'en est un , de plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes , rejecld non bene parmulA 1 : quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant simplement le non, rejeclti bene parmulâ* : on ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui , d'uu mauvais guerrier, a fait un excellent poète. Mais il eût encore mieux valu être à la fois l'un et l'autre , comme Eschyle et Tyrtée ; et peut-être Horace a-t-il contribué, par l'aveu naïf de sa poltronerie , aux soupçons peu obligeons qu'on s'est plu quelquefois à jeter sur

' Ayant jelé peu bravement mon bouclier. Il servait dans l'aimte de* conjuns, ce qui dix ru il le tm-rite de bou aveu, ei doit le rendre un peu »ti>reel.

* M vaut jeté fort à propos son InucUer.

T)rgitTzêa*BfGflbgIiyJ

la bravoure des poètes1. Campistron, sans parler de plusieurs autres de ses confrères, aussi intrépides que lui, a suffisamment réhabilité l'honneur de la profession , supposé que cet honneur eût besoin de l'être; et s'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace , il lui restera du moins la gloire de sëtrc mieux servi de son épée.

Il conserva dans sa place de secrétaire général des galères , le désintéressement qui la lui avait méritée , négligeant même les émoi u m en s considérables qu'il lui était le plus légitimement permis d'en tirer -, mais il vérifia bien la maxime quil vaut mieux plaire que servir; car beaucoup plus occupé de l'amusement du prince que de ses affaires , il laissait souvent sans réponse les lettres qu'il recevait relativement à sa place , et un jour que M. de Vendôme lui voyait brûler un gros tas de ces lettres : Le voilà, dit-il , occupé à faire ses réponses. On pardonnera aisément à Campistron cette négligence , quand on se rappellera le trait d'un ministre chargé du gouvernement d'un grand royaume, et qai , brûlant de même sans les ouvrir une multitude immense de lettres, disait qu'il se mettait au courant ; on ajoute même , ce qui complète l'éloge du ministre , que les affaires n'en allaient pas plus mal.

Le cardinal Albéroni , dont la fortune a été si brillante , en était redevable à Campistron. Celui-ci , dans le temps qu'il était secrétaire du duc de Vendôme, fut attaqué , près de Parme , par des voleurs qui lui enlevèrent jusqu'à ses habits. Il gagna , presque nu , le village voisin. Albéroni, alors simple curé de ce village, lui donna tous les secours qu'il pouvait désirer. Campistron ne fut pas ingrat. Il parla au duc de Vendôme du curé son bienfaiteur , comme d'un homme dont les talens pouvaient lui être utiles. Le duc de Vendôme se l'attacha , et l'emmena avec lui en Espagne, où l'habile Italien sut gagner la confiance de la reine , et parvint à gouverner le royaume. Témoin d'une élévation , qui était en quelque manière son ouvrage , Campistron le fut aussi de la chute de ce ministre, et des malheurs qu'il essuya pour avoir été trop puissant*. Le poète, en voyant r in fortune du cardinal , se félicitait de ne l'avoir pas imité , et d'avoir préfère la médiocrité de son état aux orages de la faveur. Peu d'hommes feront des réflexions aussi sages sur le bonheur

1 Ménage prétendait , et c'était Tune ries mauvaises plaisanteries qu'on nous a conservées de lui, qu'il ne connaissait d'antres poètes tués a la guerre, que Garcilasso, le restaurateur de la poésie espagnole.

* Ce cardinal , retiré en Italie après sa chute, voulait encore faire de petits projet» d'ambition et d'intrigues. Albéroni , disait Benoît XIV , ressemble à un gourmand qui, après avoir bien dîné, aurait envie d'un morceau de pu in bis.

trop peu connu de l'obscurité et du repos ; et, malgré les exemples si fréquens des trahisons de la fortune, l'aveugle multitude répétera sans cesse avec Phaéton : il est beau même d'en tomber. Les malheurs de l'ambition , disait à cette occasion notre académicien philosophe , ne feront jamais plus de conversions que les malheurs de l'amour , parce que si l'amour est commandé par la nature , l'ambition Test par la vanité , aussi forte que la nature.

Quoique Carapistron vécût à la cour, il n'en était pas plus courtisan, c'est-à-dire moins prêt à faire entendre aux prince» les vérités dont ils ont si grand besoin. II avait osé f dans une de ses tragédies, prêtera un de ses personnages les quatre beaux vers que Pierre Corneille avait fait dire à la France dans le prologue très-peu lu de la Toison d'or.

A vaincre si long-temps aies forces » 'affaiblissent , L'Etat est florissant, mais les peuples gémissent; Leurs membres décriâmes courbent ions mes fiauts faits, Et la gloire du trône accable les sujets.

Pierre Corneille avait eu le courage de faire entendre ces vers à Louis XIV, dans l'ivresse de sa grandeur et de ses victoires. Quoique Campistron ne les eût pas mis dans la bouche de la i'rance ; quoique la gloire du monarque, si tristement éclipsée depuis , commençât dès lors à s'affaiblir, et que ses sujets malheureux et gémissant fussent moins accablés du poids de cette gloire qne des maux qui en étaient la suite, on obligea le poète de supprimer ces quatre vers. Après avoir été regardés dans l: premier auteur, dit un écrivain célèbre, comme la noble expression d'une vérité importante, ils furent pris , trente ans après, dans un autre poète , pour un trait de satire ; ils ne doivent être regardés que comme un plagiat. Cette imputation serait juste si le prétendu plagiaire avait caché qu'il devait ces vers à Corneille, et si , ayant à exprimer la même peusée , il n'avait pas eu la modestie ou l'équité de croire qu'il ne l'exprimerait pas avec autant de force et d'élévation que ce grand homme. Campistron, en s'emparant de ces beaux vers dont on ne se souvenait plus , et qu'il faisait revivre si à propos, n'avait eu d'autre regret que de n'avoir pu se les approprier exactement tels qu'ils étaient ; car il s'était cru obligé d'y faire quelques changement, nécessaires dans la bouche de l'acteur qu'il faisait parler; et il attachait d'autant moins de prix à ces changemens, qu'il se reprochait d'avoir affaibli son modèle (3).

Notre académicien , soit en copiant Corneille , soit eu ne peignant que d'aprts lui-même, était sujet à présenter sur la scène

DE CAMPISTRON. 5;9 des objets et des tableaux qui , coutre son intention , avaient le malheur d'être interprétés d'une manière peu favorable. Il l'éprouva surtout dans une tragédie de Phraatc que nous n'avons plus, et qui renfermait plusieurs traits dont on faisait au monarque régnant des applications malignes. Ces applications valurent à l'ouvrage un grand nombre de spectateurs ; et l'auteur fut si efTrayé de son succès, qu'il se hâta de retirer sa pièce. On m'a assuré y disait-il avec une naïveté qui prouvait son innocence, que j'étais un imprudent , et que je me ferais mettre à la Bastille. Ce mot l'imprudent paraîtrait aujourd'hui bien modeste en pareille circonstance. Mais ce qui est beaucoup plus singulier , c'est que l'auteur fut obligé , dit-on , de recourir au crédit d'une grande princesse pour faire cesser les représentations de cette tragédie'. On ne conçoit pas comment il eut besoin d'un si puissant secours pour obtenir une si chétive faveur, lorsque tant de poètes de nos jours sont obligés d'employer tant de ressorts et quelquefois tant de bassesses pour faire paraître un moment sur la scène les ouvrages les plus innocens (4).

Quelque agrément que Carapistron éprouvât dans la société du duc de Vendôme, les diverlissemens continuels, fatigans, et quelquefois ennuyeux, auxquels il était obligé de prendre part, altéraient considérablement sa santé ; il crut enfin devoir la préférer à tant de plaisirs et d'honneurs ; il demanda à se retirer dans sa patrie : M. de Vendôme y consentit , en l'accusant d ingratitude, pour n'avoir pas voulu s'immoler jusqu'à la fin a l'amusement de%son protecteur. Il renonça donc à la cour, à la faveur, au théâtre même, retourna à Toulouse, y fit un mariage avantageux , et goûta dans le sein de sa famille le seul bonheur peut-être dont la condition humaine soit susceptible, cette tranquillité philosophique , l'objet des désirs du sage , parce que c est un bien que personne ne lui envie. Pour occuper sa solitude, et pour se distraire des infirmités douloureuses dont il fut accable sur la fin de ses jours , il travailla à une tragédie de Juba , qu'il ne destinait point aux comédiens, et dont il ne reste que deux vers qui doivent sans doute en faire regretter plusieurs autres :

Tu verra» que Caton , loin de nous secourir , Toujours fier, toujours dur , ne saura que mourir.

Il avait fait long-temps auparavant, et dans le temps qu'il travaillait encore pour le théâtre, une tragédie de Pompeïa ,

• Vuve* l« s Mémoires sur Camptslnm, dan» le Cnoix des anciens Mer- <„,<s, t. M, p. \S. La société du duc de Vo.ido.no passait pour tUre fomue drt frondeurs du gouvernement ; ce qui rendait Cauipisli-on >u*p«ci tl >c» r uiuto l'ius excusables.

58o ÉLOGE

qui s'était perdue , et dont ceux qui l'avaient lue ont parlé avec beaucoup d'éloges. Ils en ont loué même la versification ; mai* la pièce, retrouvée après la mort de l'auteur, a été imprimée dans la dernière édition de ses ouvrages, et la lecture a fait voir que l'éloge était au moins fort exagéré.

Il mourut d'une attaque d'apoplexie, causée, selon les uns, par un accès de colère, et, selon d'autres, par un excès de gourmandise. Mais la vérité est que l'apoplexie qui le suffoqua, fut la suite naturelle et très-innocente de son embonpoint excessif, et qu'il n'avait besoin ni d'indigestion ni d'emportement pour être la triste victime de cette funeste conformation.

La ville de Toulouse, à qui il était cher par sa réputation et par ses mœurs , et qui Pavait décoré, en 1701 , du capitoulat , fit mettre , après sa mort , son portrait à l'hôtel-de-ville. Ce portrait se voit aussi dans la salle de l'Académie Française. Il n'y est pas aussi nécessaire que ceux de Corneille et de Racine ; mais il n'est pas indigne de se trouver à leur suite , par les succès que Campistron a obtenus au théâtre dans trois genre» différens ; par l'avantage qu'il a eu de soutenir, quoique faiblement, l'honneur de la scène tragique après la mort du premier de ces deux grands hommes et la retraite de l'autre ; par l'intelligence du théâtre qu'il a marquée dans ses pièces ; enfin , par un style sans vigueur à la vérité, mais pur, naturel, et quelquefois élégant; éloge devenu rare dans notre siècle , ou le public a reçu avec une funeste indulgence tant de productions dramatiques monstrueuses , écrites d'ailleurs d'un style tantôt boursouflé, tantôt rampant, tantôt faible et lâche, et presque toujours barbare (5). Ce parterre qui se croit si éclairé , et qui accueille aujourd'hui presque également les Racine et les Pradon de nos jours , aurait-il oublié la maxime : Qui neniinem non loudat , h nui a t ruminent; (qui ne siffle personne, n'applaudit personne) (6).

NOTES

(i) Voici cet cloquent billet, écrit ou supposé écrit à Don Carlos , pour l'engager a enlever, s'il le peut, la couronne à son père. « Il est des conseils très-justes, qui ne se donnent point; mais on ne sort des affaires désespérées que par des résolutions extraordinaires. Ceux en qui le ciel a mis des talens faits pour rendre heureux tout un peuple oui une obligation d'accomplir leur destinée qui prévaut sur toutes les autres obligations. Ix» ames généreuses ne périssent que faute d'avoir assez mauvaise opinion des méchans. La patience qui abandonne les

DE CAMPISTHOX. 58 1

jours de l'homme de bien à la méchanceté de ses ennemis, est faiblesse, bassesse de cœur, crime et non pas vertu. L'humanité pour qui n'en a point , est la plus dangereuse espèce de folie. » Le discours admirable que Tacite fait tenir à Othon avant de se donner la mort, n'est pas plus beau que ce billet. On doit y admirer surtout la gradation de vigueur et d'énergie qui va toujours en augmentant jusqu'à la fin. Après avoir commencé par cette pensée forte et profonde , il est des conseils trèsjustes qui ne se donnent point, il était bien difficile de s'élever encore, et de s'élever toujours de plus en plus : c'est pourtant ce que l'auteur a fait.

(a) On reprochait surtout à l'auteur $ Alcibiade d'avoir pillé les vers suivans du Thémistocle. Cet Athénien , invité par Xercès à commander une armée que ce prince veut envoyer contre la Grèce , s'en excuse par une réponse plus noblement pensée qu'élégamment exprimée : ce serait , lui dit-il , faire à cette Grèce un trop grand honneur ,

Que de faire paraître aux yeux de l'univers Qu'on eût besoin d'un Grec pour la réduire aux fers ; Kl que , pour triompher de son orgueil extrême , Il vous fallût un bras qui sortit d'elle-même.

Dans la tragédie de Campistron , Alcibiade fait au roi de Perse une réponse semblable :

Vonlea-Tons qu'on publie un jour , dans l'avenir, Qo'il vous fallut un Grée, seigneur, pour la punir, Et qu'elle aurait joui d'une gloire immortelle, Si l'un de ses enfans n'eût conspire contre elle ?

Les amis de Campistron répliquaient à cette accusation de plagiat , que la pensée renfermée dans ces vers était assez naturelle pour se présenter à deux auteurs dans deux scènes de situation pareille ; que le mérite était principalement dans l'expression, et que les quatre vers à" Alcibiade valaient mieux que ceux de Thémistocle. Le public répondait de son côté, que lés deux poètes se disputaient bien peu de chose, et qu'il eût mieux aimé quatre autres vers faits par Corneille ou par Racine.

/es vers dont il s'agit se trouvent dans une scène de Tiridate où le roi des Parthes dit à son fils :

Je «ai» qu'en triomphant les Etats s'affaiblissent ; Le monarque est vainqueur, et tes peuples gémissent; Dans le rapide cours de ses vastes projets , La gloire dont il brille accable ses sujets.

Un juge impartial, et qui mettra les noms à part, trouvera peut-être que dans le second de ces vers l'expression est plus juste et plus précise que dans le second vers de Corneille; car comment l'Etat peut-il être Jlorissant, si les peuples gémissent? au lieu que le gémissement des |>ciiplcs est trop souvent le triste fruit des victoires du monarque ; trinm-

phant eût été moins impropre que florissant dans les vers de CoraeiD» et cependant le vers de Campistron eût encore été meilleur ; parce q» si les peuples sont malheureux, le monarque peut être vainqueur mais l'État est bien peu triomphant. Quant aux autres vers , il L„ avouer qu'ils ont beaucoup plus de force dans Corneille , peut-*'*r même le troisième vers en a-t-il trop , et présente-t-H une image pe* agréable : il est fâcheux que l'imitateur, au lieu d'adoucir et d'embcin cette image, n'y ait substitué qu'un vers très-faible, et qui n'est là q>j< pour la rime.

Ces quatre vers de Corneille, imités bien ou mal par Campistron. ei supprimés au théâtre , font souvenir de quelques autres , supprimés pl»* mal-à-propos encore d'une pièce de Corneille même. Nous voulons parler des quatre vers suivans de Don Sanche d'Aragon :

Lorsque le déshonneur souille l'obéissance ,

Les rois devraient douter de leur touie-puusauce;

Qui la hasarde alors est sûr d'en abuser ,

Et qui vent tout prévoir ne doit pas tout oser.

On ne conçoit pas par quelle incroyable maladresse les comédiens on: osé rctranclicr depuis quelque temps ces quatre vers , qui jusques alor avaient toujours été reçus avec l'applaudissement le plus unanime , ci qui renferment la vérité la plus sage , la plus précieuse à tout bon gouvernement, la plus faite pour être respectée des rois el chérie dtrs peuples. Supposer que de pareilles maximes puissent offenser uu souverain éclairé , juste et vertueux , c'est une insulte faite à la fois au trône et à r humanité.

11 n'en est pas tout-à-fait de même de ces quatre vers de Pybrac, qui l'cmpéchcreut , dit-on , d être chancelier.

Je hais ces mots de puissance absolue, Pc plein pouvoir , de premier mouvement ; Aux bainis décrets ils ont premièrement, Puis à nos loi», la puissance lolluc $tec)

Nous ne sommes point étonnés que ces vers aient déplu ; ils faisaient trop amèrement la critique de quelques vieilles formules usitées dan> les ordonnances de nos rois; formules qui , après tout, ne sont que d«stylc , et qui n'ont pour objet ni d'établir, ni d'autoriser le pouvoir arbitraire ; comme la formule édifiante serviteur des serviteurs de Dieu , dont se couvre l'humilité du souverain pontife a la tête de ses bulles, n'empêche pas qu'il n'ait été quelquefois le plus absolu de tous les despotes.

A la première représentation d'Ésope à la Cour, comédie de Bour-

1 Ce n'était pas a Pybrac, a l'apologiste de la Saint-Bai ihclctui , h se montrer si difficile sur le despotisme ; car c'est un fait malheureusement trop vrai, quoirjuo peu connu, que Pybrac, gagné et payé par Catherine de Medicis , imprima une apologie de celle journée à jamais exécrable. Ci tait pour cet abominable ouvrage, et non pas pour quatre mauvais vers, qu'il wcritaii .iViio i'mIis do la pînr- ,|o (|Miu:i liei .

«ault, restée au théâtre, Ésope disait, à l'occasion des éloges qu'on prodigue si souvent et si bassement aux princes :

Je soupçonne Qu'on encense la place autant qoe la peraoune; Qoe c'est au diadème un tribut que Ton rend, Et que le roi qui règne c*l toujours le plus grand.

Ces vers furent très-applaudis , êt le gouvernement les fit supprimer a la seconde représentation ; les comédiens n'ont pas osé les rétablir. Nous ne savons pas même si Ton a osé les imprimer.

(4) Déjà peu content de lui-même, quand il avait voulu suivre les pas de Corneille, Campistron n'avait pas dû l'être davantage dans un endroit de Y Alcibiade, où il tâchait d'imiter ces deux beaux vers de Racine :

Je repondrai , madame , avec la liberté' D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

L'auteur $ Alcibiade fait dire à son héros :

Je répondrai, seigneur, arec la liberté D'un Grec qui ne sait pas cacher la vérité.

Ceux qui seraient assez dépourvus de tact pour ne pas sentir d'euxmêmes à quel point cette imitation est malheureuse , peuvent lire les remarques pleines de goût que l'auteur de Zaïre fart à ce sujet dans une lettre à des journalistes. « On voit d'abord , dit-il , que les vers de Racine sont pleins d'une harmonie singulière , qui caractérise en quelque façon Burrhus par cette césure coupée d'un soldat, au lieu que les vers d1 'Alcibiade sont rarapans et sans force.» Voltaire pouvait ajouter, que la faiblesse du second vers vient en partie de sa dureté même , et de la peine que sent l'oreille à se reposer sur ce mot Grec, peu flatteur pour elle. Quelle différence d'ailleurs entre l'expression élégante et noble , qui sait mai farder la vérité, et l'expression commune qui ne sait pas cacher la vérité? Dur et faible , c'est pour uu vers tout ce qu'il y a de pis, surtout quand il a le malheur de paraître imité d'un vers de Racine , que le poète n'a fait que gâter. « De plus , ajoute Voltaire , on ne peut souffrir que le citoyen d'un pays renommé par l'éloquence et par l'artifice , donne à ces mêmes Grecs un caractère qu'ils n'avaient pas. » On pourrait répondre qu'Alcibiade , nourri dans les principes de la liberté athénienne , et parlant au despote de la Perse , n'enteudait par un Grec qu'un républicain; mais cette idée échappe ù In plupart des spectateurs , qui ne sont frappés en ce moment que du contraste entre l'étalage que fait Alcibiade de sa prétendue franchise, et le soin que les Grecs apportaient à cultiver l'art de la parole , qui est si près de l'art «du mensonge.

Nous voudrions pouvoir transcrire ici dans son entier la lettre de Voltaire , dont nous venons de citer quelques lignes ; cette lettre renferme les plus cxcelleu* préceptes de goût : et nous ne pouvons résister

584 NOTES SLR L'ELOGE

à la tcutalion d'en détacher au moins ce qui regarde Campistron ; Ir jogemcnt que l'auteur en porte sera la plus utile partie sur cet article ; plut à Dieu que nous puissions citer souvent de pareils morceaux , et en user mieux encore que Campistron n'a fait des vers de Corneille !

Voltaire avait dit que Y Alcibiade était une pièce faiblement écrite ; un ami de Campistron lui en avait fait un crime , et avait cru embarrasser le censeur en lui demandant ce qu'il entendait par un style faible . Voici ce que Voltaire lui répond , et ce que tous les jeunes poêles devraient apprendre par cœur. « Le. style fort et vigoureux , tel qu'il convient à la tragédie , est celui qui ne dit trop ni trop peu , et qui fait toujours des tableaux à V esprit sans sy écarter un moment de la passion. Ainsi Cléopâtre dans Rodogune s'écrie :

Trône, à l'abandonner je ne pats consentir. Par nn coap de tonnerre il vaut mieux en sortir.

Tombe sur moi le ciel , poarvu que je me venge. Voilà du style très-fort et peut-être trop. Le troisième vers t Il vant mieux mériter le sort le pins étrange.

est du style le plus faible.

Le style faible , non-seulement en tragédie , mais en toute poésie r consiste encore à laisser tomber ses vers deux à deux, sans entre-mcler de longues périodes et de courtes , et sans varier la mesure ; à rimer trop en épithètes , à prodiguer des expressions trop communes , à répéter souvent les mêmes mots , a ne pas se servir a propos des conjonctions, qui paraissent peu utiles aux esprits peu instruits, et qui contribuent cependant beaucoup à 1 élégance du discours.

Tantum séries juncturaque pollet !

Ce sont toutes ces finesses impercepubles , qui font en même temps la difficulté et la perfection de l'art.

In tenui laùor, al tennis non gloria.

J'ouvre dans ce moment le volume des tragédies de Campistron , et je vois à la première scène de Y Alcibiade,

Quelle que soit pour noos la tendresse des rois , Ijn moment leur snffit pour faire un autre choix.

Ces vers, sans être absolument mauvais, sont faibles et sans beauté. Le grand Corneille ayant la même chose à dire , s'exprime ainsi :

El maigre ce pouvoir dont l'éclat nous séduit ,

Silôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit.

ce quelle que soit de Y Alcibiade fait languir le vers : de plus : Un moment leur suffit pour faire un autre choix ,

DE CAMPISTRON. 585 ne fait pas, à beaucoup près, une peinture si vive que ce vers : Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'oeil nous détruit.

Je trouve encore

Mille exemples connus de ces fameux revers

, Affaiblit notre empire , et dans mille combats

Nous cache mille soins dont il est agile

Il a mille vertus dignes du diadème

Le sort le plus cruel, mille lourmens affreux

Ce mot mille si souvent répété , et surtout dans des vers assez lâche* , affaiblit le style au point de le gâter ; la pièce est pleine de ces termes oisifs qui remplissent lutiguissamment l'hémistiche fies vers ; presque tous ceux de cet ouvrage sont énervés par ces petits défauts de détails.... Le fameux acteur qui représenta si long-temps Alcibiade , cachait toutes les faiblesses de la diction par les charmes de son récit. En effet , on peut dire d'une tragédie comme d une histoire Historia quoque modo scripla semper legitur, et Tragœdia quoque modo scripta semper represenlatur (mais les yeux du lecteur sont des juges plus difficiles que les oreilles du spectateur).

On voit la même langueur de style dans ces autres vers du mémo poète:

Vous allez attaquer des peuples indomptables,

Sur leurs propre» foyers plus qu'ailleurs redoutables.

Ces rimes d'épithètes , indomptables , redoutables, choquent l'oreille délicate du connaisseur, qui veut des choses, et qui ne trouve que des son*. Sur leurs propres foyers plus qu'ailleurs , est trop simple, même pour de la prose.

J'ajouterai que c'est la diction seule qui abaisse Campistrou au-dessous de Racine. Les pièces du premier sont pour le moins aussi régulièrement conduites que toutes celles de l'illustre auteur de P/tùd/v; mais il n'y a que la poésie de style qui fasse la perfection des ouvrages en vers. Campistron l'a toujours trop négligée; il n'a imité le coloris de Racine que d'un pinceau timide; il manque à cet auteur, d'ailleurs judicieux et tendre , ces beautés de détail , ces expressions heureuses , qui sont l'Âme de la |>oésie , et qui font le mérite des Homère , des Virgile , des Tasse , des Milton, des Pope, des Corneille, des Racine, des Iloilcau.» Nous n'ajouterons rien à ce jugement, que la voix publique a unanimement confirmé.

(5) Le succès des mauvaises pièces est devenu si commun au théâtre , et par là si peu flatteur pour les écrivains vraiment dignes du suffrage public , qu'on pourrait appliquer ici le mol du maréchal de Luxembourg mourant au P. Bourdaloue. Un maréchal de France, général médiocre , mais trés-appuye par madame de Main tenon, venait de remporter une petite victoire qu'on vantait beaucoup à la cour. Le jésuite demandait au héros expirant si les batailles qu'il avait gagnées ne lui avaient point

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