ÉLOGE DE LA CHAPELLE
La charge «le receveur - général des finances de la Rochelle , qu'il avait achetée étant encore jeune, et qu'il exerça durant plusieurs années , ne l'empêcha pas de se livrer aux lettres. Ce mérite était grand dans un siècle où les financiers n'étaient guère que des Turcarcts ; l'éloge serait moins flatteur de nos jours, ou Plu tus semble être reconcilié avec les Muses, et où. plusieurs favoris de ce dieu cultivent, avec autant de gout que de succès, les arts et les talens agréables. On doit surtout distinguer parmi eux l'auteur du Poème de la Peinture, modèle de précision et d'élégance dans la poésie didactique , et qui a ouvert â M. Watelet les portes de l'Académie. La tendre amitié qui m'unit à lui, et qui n'est pas moins fondée sur ses vertus que sur ses talens, rendrait son éloge suspect dans ma bouche; le public s'en est chargé depuis long-temps pour moi, et s'en acquitte bien mieux que je ne pourrais faire.
N6n-seulement M. de La Chapelle fut un digne amateur des lettres , il y obtint encore des succès assez marqués pour tenir de son temps une place honorable parmi ceux qui en faisaient leur unique occupation. Dans celte classe d'hommes qui se parent auprès des gens de lettres ou des artistes du titre d' 'amateurs ou même de connaisseurs , il en est qui se contentent de juger, et qui, pour l'ordinaire, seraient très-bien conseillés de s'en abstenir ; il en est qui ont la dangereuse ambition de joindre à la qualité de juges celle d'écrivains ou d'artistes , et qui font ou qui feraient sagement de ne laisser voir leurs productions qu'à leurs amis; il en est enfin qui pourraient avec confiance se montrer au public , et qui vivraient de leur talent , s'ils n'avaient que leur talent pour ressource. Ceux-là méritent d'être distingués de la foule , et M. de La Chapelle était de ce nombre. Il porta le sentiment de ses forces jusqu'à oser se produire sur la scène que la retraite de Racine rendait à la vérité moins redoutable; il fit plus, il s'essaya tout à la fois dans le tragique et dans le comique, et il reçut dans l'un et dans l'autre genres des applaudissement qui justifièrent sa confiance et ses efforts. Sa petite comédie des Carrosses d'Orléans , quoiqu'elle ne soit qu'une espèce de farce , est restée au théâtre, et se représente encore quelquefois dans les jours qu'un ancien usage a consacrés
• Jean de La Chapelle, ne a Bonrgcs en i655; rem a la rlace d'Antoine Furvtiêrr . le ta juillet 1688; mort le 39 mui
ou abandonnes à la gaieté , dans ces jours où la nation française semble oublier la sévérité gravement frivole qu'elle porte maintenant aux spectacles , et veut bien se permettre de rire un moment sans conséquence.
M. de La Chapelle, qui ne pouvait espérer la même indulgence pour ses pièces sérieuses que pour ses petites pièces, s'était ménagé dans la tragédie un moyen de succès presque infaillible. Le célèbre comédien Baron était alors dans toute sa force et dans tout l'éclat de sa gloire. Sou rare talent , qui le rendait cber au public, le rendait eucore plus précieux aux auteurs, à ceux du moins qui avaient l'art et le bonheur de le faire paraître d'uue manière avantageuse. M. de La Chapelle n'oubliait jamais dans, ses tragédies d'exciter l'attention et l'intérêt par quelques scènes propres à faire briller cet incomparable acteur. 11 est vrai que la fortune de ses scènes baissait quelquefois à la lecture ; mais il restait au moins à ^1. de La Chapelle le mérite d'y avoir su mettre ce qui devait les faire réussir au ihéàtre. Par là il montrait plus d'adresse et de ressource que beaucoup d'autres auteurs qui, ayant le même moyen à leur disposition, n'avaient pas eu comme lui le secret d'eu profiter. La première classe des poètes dramatiques est sans contredit celle des grands écrivains qui , également doués par la uature du talent d'intéresser et du talent d'écrire, ont su plaire à la fois aux spectateurs et aux lecteurs. Mais cette classe est si peu nombreuse, qu'elle laisse encore quelque place au théâtre pour une seconde , pour celle «les auteurs qui , faibles par le style et peut— être sentant leur faiblesse , out du moins connu les effets particuliers à la scène et le parti qu'ils pouvaient tirer des circonstances locales. M. de La Chapelle peut être mis avec justice dans cette seconde classe, à laquelle il parait d'autant plus juste d'accorder quelque estime, que les écrivains également malheureux au théâtre et à la lecture, forment encore uue classe bien plus nombreuse, et que dans une mer si sujette aux orages, il est toujours honorable d'avoir évité ou bravé la tempête.
Parmi toutes ses tragédies, qui eurent plus ou moins de succès, celle de Cléopâtre l'emporta sur les autres; elle fut trèsaccueillie dans sa nouveauté ; elle a même été reprise; et quoiqu'on ne la représente plus, elle a du moins eu cet avantage , que d'un grand nombre de tragédies de ce nom , qui sont veuues depuis , aucune n'a été plus heureuse. On ne sait par quelle fatalité ce sujet , si favorable en apparence aux mouveraens dramatiques , remanié par une foule d'auteurs , dont quelques uns sont très-dignes d'estime , n'a pu fournir encore une tragédie dont la fortune ait élé durable. Ne serait-ce point par ladilfi-
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M. de La Chapelle, déjà poète de théâtre , fut encore auteur d'une espèce de roman , mêlé de prose et de vers , qui a pour litre les Amours de. Catulle et ceux de Ti bulle ; ouvrage dont le fond était fourni par ces deux aimables poètes. En lisant l'auteur français, on se rappelle les vers des deux auteurs latins ; et ce souvenir, il faut l'avouer, nuit à leur traducteur; nos meilleurs poètes auraient peine à soutenir le parallèle avec deux voisins si redoutables : ou doit donc pardonner à M. de La Chapelle de n'avoir pas été heureux dans un si dangereux essai de ses forces. Ce fut à l'occasion de cet ouvrage qu'on fit une épigramme , dans laquelle on avertissait le public de ne pas confondre La Chapelle, traducteur glacé de Tibulle (car c'est ainsi qu'on le qualifiait) , avec Chapelle, l'ami de Molière, et l'auteur du Voyage charmant, si connu sous le nom du J'oyage de ttachaumnnt . Mais ce qui paraîtra singulier, c'est que M. de La Chapelle , bien loin de s'offenser de l'épigramme , avait presque autant de crainte que ses détracteurs, de voir son nom confondu avec celui de ce voyageur aimable ; il ne souffrait point d'équivoque là-dessus , il en relevait jusqu'à l'apparence
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avec une sorte d'affectation dédaigneuse. Son ombre, si file revenait aujourd'hui, penserait peut-être autrement que sa personne sur la différence de ces deux noms , et ne serait pas fâchée que la postérité voulût bien s'y méprendre.
Les succès qu'il avait eus au théâtre, quoique passagers, et les suffrages même que son roman lui avait obtenus , parce qu'il y avait conservé quelques traits de Tibulle et de Catulle, quoique fort affaiblis, lui méritèrent une place d'académicien. Ce fut celle que Furetière laissa vacante par sa mort : cet écrivain , k qui ses satires donnèrent plus de célébrité que d'estime, avait été exclus de la compagnie pour ses libelles contre ses confrères ; l'Académie néanmoins , par un reste de ménagement pour lui, et surtout par respect pour elle-même, se borna, en punissant le coupable, à ce que la décence rigoureuse exigeait d'elle. Si elle crut devoir interdire à Furetière le droit de séance parmi ceux qu'il avait si bassement outragés, elle lui épargna du moins toutes les humiliations qui n'étaient pas indispensables, et ne lui donna un successeur que quand il eut cessé de vivre et de médire. Le successeur , dans son discours de réception, s'exprima sur cette circonstance affligeante avec une noble et sage réserve : Nul autre avant moi, dit-il , en prenant sa place parmi vous , n'avait été réduit à déplorer les égarement de son prédécesseur, au lieu de donner des louanges à son mérite et des pleurs à sa mémoire 1 .
M. de La Chapelle remplit plusieurs fois les fonctions de directeur dans les séances publiques , et s'en acquitta â la satisfaction de ses confrères et de ses auditeurs. Il ne parut pas même.
1 Santeoil avait fait ce» deux vers latinl pour le portrait de Furetière s
Muhum scire nocet ; si non tam docta locutus, Félix ingenio viveret ille suo.
Le poé'te supposait que le savoir et le mérite de Fnrcticre étaient la cause de sa proscription académique , comme si beaucoup d'à utres de ses confrères » très-supérieurs à lui pour les connaissances et les talens , mais d'un caractère plus honnête et d'une conduite plus décente, avaient essuyé la même disgrâce. H ne dut son exclusion qu'a ses méprisables satires et a ses indignes procédés envers sa compagnie; et il fallait, en supprimant la moitié du premier vers , mettre dans la seconde tam prava , et non pas tam docla ; avec cette correction , le second vers aurait pu passer. Ce second vers ressemble k l'application très-déplacée qu'on avait faite au comte de Bussi Rabutin d'un vers d'Ovide , a l'occasion des malheurs où ce courtisan fut entraîné par son ouvrage satirique intitulé : Histoire amoureuse des Gaules ;
Ingenio perii oui miser ipse meo.
Cétait faire beaucoup d'honneur a Bussi , et trop peu d'honneur a Ovide, que de rapprocher l'un de l'autre , par cette application , deux écrivains si pen faits pour être mis en parallèle,
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déplacé dans les occasions les plus brillantes , où rassemblée attendait beaucoup de celui qui était chargé rie porter la parole ; elle rendit à l'orateur , dans ces circonstances , toute la justice qu'il pouvait désirer. On applaudit surtout sa réponse au maréchal de Villars , qui entrait à l'Académie couvert des lauriers de Denain : La fortune, lui dit M. de La Chapelle , devait mettre Cicéron à ma place pour répondre à César. Touché de cet aveu modeste, le public jugea que César avait été dignement loué, quoiqu'il ne l'eût pas été par Cicéron.
Nous ignorons par où notre académicien , malgré son attention louable à ne se point faire d'ennemis , avait eu le malheur de déplaire à Despréaux : ce grand poète lui fit le même honneur qu'à beaucoup d'autres ; il composa contre lui une épigramme qui n'est pas assez bonne pour en excuser le motif, du moins si ce motif est tel qu'on le prétend dans le Segraisiana. L'auteur de cette compilation assure que Despréaux fut mécontent de n'avoir pas été loué dans la harangue que M. de La Chapelle prononça pour sa réception ; il faut croire , pour l'honneur du poète , que cette imputation est fausse ; et il est d'autant plus permis de le penser , que le recueil d'où elle est tirée renferme d'autres anecdotes plus que suspectes. Le satirique , en faisant courir cette médiocre éuigramme , eut la discrétion de garder Y incognito, et ne la fît point imprimer dans ses œuvres, où elle n'a paru qu'après sa mort. Il est vraisemblable que la protection , dont une maison puissante et respectable honorait M. de La Chapelle , rendit en cette occasion Despréaux un peu plus circonspect qu'il ne l'était pour beaucoup d'autres, et que son humeur satirique , en se bornant à s'exhaler secrètement, prit conseil de sa prudence. En effet , comme notre académicien joignait aux qualités de l'esprit , la douceur du caractère et l'honnêteté de la conduite et des mœurs, les princes de Conti se l'étaient attaché en qualité de secrétaire des commandemens, lui avaient accordé leur confiance , et le regardaient , si on l'ose dire , comme leur ami. II les suivit à cette fameuse campagne de Hongrie, où ils firent tant pour leur gloire à la cour de Vienne , et si peu pour leur faveur à celle de Versailles ; il fut témoin de la justice que les étrangers leur rendirent, comme pour les dédommager d'avance de celle que Louis XIV mécontent leur refusa, et que les courtisans n'eurent garde de leur accorder. La maison de Conti porta la confiance dont elle honorait M. de La Chapelle , jusqu'à l'envoyer en Suisse pour des affaires importantes qui la concernaient. 11 conduisit ces affaires avec tant de zèle et de sagesse , que Louis XIV , informé de sa capacité , crut devoir la mettre en œuvre pour des négociations
intéressantes qu'il avait à traiter dans le même pays. Le monarque eut lieu d'être content de son choix ; et le public même a recueilli le fruit des réflexions et des connaissances politiques du négociateur ; il les a développées dans un ouvrage considérable qu'il publia pendant le cours de la guerre que la succession d'Espagne avait allumée ; cet ouvrage a pour titre : Lettres d'un Suisse à un Français, où Von voit les véritables intérêts des princes et des nations de V Europe qui sont en guerre. L'objet de ces lettres , dfgne au moins d'un ministre zélé et d'un sujet fidèle , était de persuader à l'Europe liguée contre Louis XTV, qu'elle avait tort de se réunir pour accabler ce prince, si longtemps heureux et triomphant , si malheureux et si humilié sur la fin de son règne ; mais l'Europe était trop acharnée pour changer d'avis: ce n'est point par des livres, c'est par des victoires qu'on peut se flatter de ramener, à des vnes modérées et pacifiques , des souverains et des États aigris par la vengeance ou animés par l'ambition. Si quelque chose pouvait corriger les gens de lettres de perdre leur temps à ces sortes d'ouvrages, c'est le peu de succès dont leurs bénignes remontrances sont suivies, et presque toujours le malheur des prédictions hasardées qu'ils osent y joindre. Quelques frondeurs se souviennent encore , quoique le public l'ait déjà oublié, d'un ouvrage périodique publié dans le cours de la guerre de i ^56 , et qui parut vers la fin de 1757 ; l'auteur, assurait que le roi de Prusse ne remporterait plus de victoires, depuis qu'il avait perdu je ne sais lequel de ses généraux : dans le même mois où ce pamphlet avait paru , ce prince gagna deux grandes batailles ; fe prophète humilié , mais non corrigé (car les prophètes ne se corrigent guère) , assura que ce succès n'était rien , et que le monarque victorieux finirait par se voir dépouillé de ses Etats , et réduit à n'être tout au plus que le marquis de Brandeboug. Le monarque fit la paix au bout de six ans, et ne perdit pas un village. De tels événemens doivent un peu décréditer les faiseurs d'almanachs politiques. Si M. de La Chapelle ne fut pas plus heureux dans ses prédictions ; si les ennemis de la France n'essuyèrent aucun des malheurs dont il les menaçait , il eut au moins la consolation de voir terminer , par une paix raisonnable et même avantageuse , une guerre que ses ennemis avaient prolongée si longtemps , pour la rendre funeste au prince qu'ils accusaient de l'avoir excitée.
Notre académicien ne gagna pas tout-à-fait la cause qu'il avait plaidée avec tant de zèle ; mais aussi n'eut-il pas la douleur de la perdre entièrement et d'une manière affligeante et honteuse. S'il eût été forcé de choisir entre le prince et l'État , il n'eût pas