‹ ŒuvresChapitre 53 sur 56 · DE LA CHAPELLE · texte numérisé non relu

DE LA CHAPELLE

. balancé sans doute à sacrifier la gloire du roi au soulagement des peuples : mais il n'eut point de sacrifice a faire ; les peuples respirèrent enfin après tant de malheurs; et la gloire du monarque, cette gloire qui avait été long-temps plus chère aux Français que leur bonheur et leur patrie , fut encore sauvée après les éclipses qu'elle avait souffertes , et dans le temps oii la nation , lasse de ses désastres, ne prenait plus le même intérêt à son roi. M. de La Chapelle faisait sur celte paix si désirée une réflexion bien supérieure à toutes ses conjectures politiques : il observait avec raison , que si les alliés ,-qui s'étaient obstinés à faire durer la guerre, l'avaient terminée quelques années plus lot, dans le temps où la fierté de Louis XIV se soumettait pour obtenir la paix aux sacrifices les plus humilians, ils n'auraient pas donné le temps a la fortune d'amener des événemens heureux pour la France , événemens qui les obligèrent eux-mêmes à la paix, et de la proposer à des conditions plus acceptables. Notre académicien concluait de cet exemple , et de raille autres que lui présentait l'histoire ancienne et moderne , que toute grande puissance qui fait la guerre à une autre doit avoir pour principe invariable de ne jamais refuser la paix que les vaincus lui offrent à des conditions avantageuses , quand même ces conditions ne satisferaient pas entièrement ou l'ambition ou l'animosité des vainqueurs. Une grande puissance , disait-il y même abattue et en apparence écrasée , a toujours des ressources qui n'attendent , pour être mises en oeuvre, qu'une circonstance favorable ; et par la seule vicissitude des choses humaines , cette circonstance arrive enfin quand on lui donne le temps d'arriver ; il faut donc , ajoutait notre politique philosophe , que les États ainsi que les particuliers sachent mettre des bornes à leur avidité et à leur vengeance , s'ils ne veulent pas s'exposer à tout perdre en voulant tout envahir *.

1 Un exemple, a la vérité très-récent, pourrait contredire les maximes si sages de M. de La Chapelle; c'est la paix glorieuse qne la Russie a conclue, en 1776, arec la Porte, qui , partout vaincue, et s'étant refusée pendant deux ans aux propositions honteuses qu'on s'obstinait a lui faire, a fini par les accepter, et a justifié la Russie de sa persévérance. Il resterait pourtant à examiner, non si la guerre était juste (peu de souverains font cette question ) , mais si deux années de plus de celte guerre brillante et cruelle n'ont pas été plus funestes au vainqueur même , que ne l'eût été la cession de quelques uns des avantages qu'il a obtenus par cette paix , honorable si l'on vent, mais trop' chère-

Claude Flelry était fils d'un avocat estimé, et suivit assez longtemps le barreau. Il existe même des mémoires imprimés et signés de lui; et dans ces mémoires , qu'il composa étant encore jeune , on aperçoit déjà le germe et l'annonce des connaissances et de la justesse d'esprit qui caractérisent ses autres ouvrages. Mais quelque succès qu'il pût se promettre dans cette carrière , un goût naturel pour la piété et pour la retraite le fit renoncer à la profession de jurisconsulte pour embrasser l'état ecclésiastique. Sa vocation ne fut pas comme celle de tant d'autres , le désir et l'espérance de faire fortune ; et la pureté de sa vie répondit à celle de sa vocation.

Il fut admis aux conférences que le grand Bossuet tenait chez lui sur l'Écriture Sainte et sur des matières de religion , et quelquefois de littérature. Des assemblées qui avaient un tel chef n'auraient pas souffert pour membres des hommes d'un mérite médiocre ; elles demandaient surtout un secrétaire digue du président; l'abbé Fleury fut chargé d'y tenir la plume, et fit dans cette excellente école le premier essai des talens qu'il devait employer si utilement pour le bien de l'Église.

Ce fut vers ce temps -là qu'il traduisît en Jatin l'ouvrage célèbre de Bossuet , intitulé Exposition de la doctrine catholique , ouvrage destiné à détromper les protestans sur Jes fausses idées qu'ils s'étaient faites de plusieurs dogmes de l'Église romaine. Cette traduction, qui fut revue avec soin par Bossuel, est une des plus solides réponses qu'on puisse faire à l'imputation dont les ministres réformés ont si opiniAtrément chargé l'évêque de Meaux , d'avoir adouci dans son livre les dogmes qui les révoltaient, et d'avoir voulu , suivant l'expression dont ils affectaient de se servir , hâter le triomphe de la foi aux dépens de la bonne foi. La candeur si bien connue de l'abbé Fleury est un garant infaillible qu'il n'eût pas voulu , même par zèle pour la meilleure cause, traduire un ouvrage où la vérité aurait été tant soit peu déguisée. Si l'extrême activité de Bossuet pour faire des prosélytes , activité qui pouvait paraître à des yeux prévenus une espèce d'ambition , fournissait à l'envie un prétexte d'accuser son âme ardente et impétueuse, l'ame simple et vraie de labbr

' Claude Fleury, prieur d'Argcntcuil et confesseur du roi, ne a Pari», le 6 décembre ififo ; reçu à la place de Jean de La Bruyère, le 16 juillet 1606, mort le i.f juillet 17'Ji.

Fleury repoussait jusqu'au soupçou même , et mettait l'auteur à l'abri derrière son traducteur.

La vie de ce respectable écrivain , sans bruit et sans ostentation , comme sa personne, fut toujours si uniforme et si peu chargée d'événemens , que son histoire est uniquement celle de ses ouvrages. Le plus considérable est Y Histoire ecclésiastique , à laquelle il travailla durant trente années , et dont il donna vingt volumes qui renferment l'espace de quatorze siècles , depuis l'établissement du christianisme jusqu'à l'ouverture du concile de Constance. Il était satisfait , disait-il , que son âge et ses infirmités, qui ne lui permettaient pas d'achever son histoire, lui eussent au moins permis de terminer son travail à l'époque remarquable de cette assemblée célèbre , qui a mis des bornes si sages et si justes à la monarchie spirituelle des papes , ou plutôt à leurs prétentions pontificales, et qui est pour l'Eglise ce que le traité de Westphalie est pour l'Empire germanique, la sauvegarde de ses droits et de son indépendance. Néanmoins cette raison même , le rôle important que le concile de Constance a joué dans l'Eglise catholique, doit faire regretter que l'abbé Fleury n'ait pu écrire l'histoire de ce fameux concile , et des précieux décrets qu'il a portés contre l'infaillibilité prétendue et le despotisme trop réel des souverains pontifes. Ce qu'on doit regretter encore davantage , c'est l'aveu édifiant et sincère que sans doute le sage historien aurait fait, des malheureuses taches qui obscurcissent l'éclat de cette assemblée , digne, à plusieurs égards, de nos respects et de nos éloges, mais à qui le célèbre Jean Gerson reprochait d'avoir eu dans sa doctrine et dans sa conduite deux poids et deux mesures. L'abbé Fleury , pénétré, comme il l'était, du véritable esprit du christianisme , eût certainement déploré , avec autant de force que de douleur , le supplice horrible de Jean Hus et de Jérôme de Prague, si funeste à la gloire du concile. 11 eût condamné hautement la barbarie exercée sans aucune réclamation , contre ces deux infortunés , inébranlables à la vérité dans leurs opinions , mais de mœurs irréprochables ; il se fût élevé contre ces ministres sanguinaires d'un dieux de paix , qui livraient aux flammes d'autres ministres du même Dieu , malgré le cri de l'humanité et celui de la foi publique , sous les yeux d'un empereur qui eut la bassesse et la cruauté de le souffrir, tandis que ce même concile se contentait de priver du pontificat un pape scandaleux (Jean XXIII ) et souillé de crimes ; tandis qu'il ne condamnait qu'après de longues et honteuses disputes entre ses membres, l'exécrable doctrine du cordelier Jean Petit , apologistedupluslàcheetduplusodieuxdes assassinats (i) ; tandis enfin qu'il souffrait une multitude abominable de femmes per-

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due» dans cette même ville où se tenait le concile. Qu'il eut été à souhaiter que le fidèle tableau de ce concile , si affligeant d'un coté , si consolant de l'autre , eût été tracé par la plume de notre pieux et sage auteur, bien propre , par sa candeur incorruptible T à écrire l'histoire d'une religion de paix, d'innocence et de charité !

L'ouvrage de l'abbé Fleur j fut reçu avec les plus justes applaudissemens. Il ne faut pourtant s'attendre à y trouver, ni cette beauté de style , ni cette chaleur de description , ni cette force ou cette finesse de pinceau , ni cette profondeur de réflexions qu'on cherche dans le commun des historiens, qu'on admire dans quelques uns , et qui même dans ces derniers ont plus d'un? fois le défaut de faire trop penser à l'écrivain , et oublier ceux dont il parle ; l'auteur a suppléé à ces qualités brillantes par un • ton de vérité scrupuleuse et naïve , qui lui concilie et lui attache son lecteur. On dirait que l'abbé Flenry s'est proposé pour modèle la simplicité des livres saints, et qn'il a tracé la propagation du christianisme de la même plume dont les écrivains sacres en ont décrit la naissance.

On a pourtant fait à l'auteur deux reproches assez connus , mais dont il s'est bien disculpé auprès des juges équitables.

Le premier de ces reproches, est qu'il se montre un peu trop crédule sur les miracles et sur les légendes, surtout dans les premiers siècles. Il répondait qu'il n'avait pas rapporté sans raison cette foule d'événemens presque incroyables , qui ont illustré et soutenu le berceau faible et chancelant de l'Église ; qu'à mesure qu'il avançait vers les temps de lumière et d'établissement paisible du christianisme , les récits de miracles devenaient moins fréquens dans son histoire, et que le merveitteux y était p\us clair semé ; qu'il avait cru se conformer en cela aux vues de \a Providence divine dans la propagation de la religion chrétienne; que cette religion, envoyée du ciel aux hommes, mais envoyée à des hommes , avait besoin , dans ses commencemens , d'être appuyée par des prodiges qui forçassent au silence l'incrédulité et les persécuteurs ; que les prodiges étaient devenus moins nécessaires à mesure que la religion avait eu moins d'obstacles à vaincre; et que, dans les temps heureux où nous vivons et où elle voit enfin son règne si solidement établi , les miracles ne se font plus que dans des occasions extraordinaires et très-rares , par cette raison également chrétienne et philosophique , que la sagesse éternelle et suprême ne produit rien d'inutile.

Une seconde objection qu'on a faite à l'abbé Fleury, c'est de n'avoir pas parlé avec assez de ménagement de certains scandales sur lesquels , disait la critique, il aurait dû tirer le rideau,

ou du moins jeter la plus forte gaze , pour ne pas donner aux faibles une occasion de doute , et aux ennemis de la religion un prétexte de l'attaquer. On peut compter parmi ces scandales les usurpations des papes sur la puissance temporelle , l'esprit de faction et d'intrigue qui paraît avoir régné dans plusieurs conciles, et dont l'hérésie fait à l'Église des reproches si fréquenset si amers , la corruption des mœurs dans le clergé et jusque dans les cloîtres , la superstition la plus absurde infectant la saine doctrine ; enfin , les écarts et l'ambition de certains hommes qui avaient d'ailleurs des vertus que l'Église révère , et qui ont eu besoin de toutes ces vertus pour leur faire pardonner le mal dont ils ont été les auteurs. L'abbé Fleury répondait encore , avec une simplicité également digne de sa piété et de ses lumières , que si le premier devoir de l'historien est de dire la vérité , ce devoir doit être encore plus sacré pour l'historien d'une religion qui est la vérité même ; qu'il ne faut pas , en flattant la beauté du portrait , fournir aux malintentionnés un prétexte d'en charger la laideur ; que plus la religion est appuyée sur des fondexnens solides , moins on doit cacher les moyens de toute espèce dont une Providence impénétrable s'est servie pour l'établir; que les causes même qui auraient paru devoir la détruire , sont au nombre de ces moyens de propagation , et les marques les plus éclatantes du pouvoir de celui qui sait tirer le bien du mal même , et faire naître , comme dit l'Écriture , du sein des pierres , des en/ans d'Abraham ; que la preuve la plus triomphante peut-être de la divinité de la religion , est de n'avoir pas été anéantie par les vices et par les crimes de ceux qui l'ont prêchée ; et qu'enfin ce même Dieu qui a su défendre son ouvrage contre le glaive des persécuteurs, saura bien le défendre aussi jusqu'à la fin des siècles, contre le poison lent et plus redoutable des iniquités qui semblent en faire craindre la ruine.

Parmi ces iniquités funestes , qui , suivant l'expression de l'abbé Fleury, ont tant décrié l'Eglise, il compte surtout les persécutions violentes , si fréquemment exercées contre les hérétiques. Il oppose aux horribles maximes du fanatisme et de l'intolérance, la doctrine de l'Évangile même , la connaissance des vrais intérêts de la foi , les écrits et la conduite des plus respectables évêques , enfin la peinture effrayante des désastres que la persécution traîne à sa suite. Les réflexions du vertueux historien , sur cette affligeante matière , mériteraient d'être lues chaque jour dans toutes les écoles de théologie , méditées dans tous les séminaires, et prêchées dans tous les temples; elles sont d'autant plus dignes d'éloge, que l'auteur les écrivait dans un temps et dans un royaume où le souverain , soit trompé , soit mal obéi ,

donnait , par la persécution des protestans , un triste spectacle à l'Europe, et un cruel exemple aux autres monarques (2).

Les principes de l'abbé Fleury sur tous ces objets si intéressans , sont exposés de la manière la plus satisfaisante pour le» lecteurs chrétiens , dans ses excellens Discours sur l'histoire ecclésiastique , supérieurs à l'histoire même ». C'est là que cet esprit, naturellement si droit et si lumineux , se livre en liberté aux réflexions dont il avait cru devoir s'abstenir daiis son graud ouvrage. C'est là qu'il fait l'histoire philosophique et raisonnée de la religion chrétienne, des secousses qu'elle a reçues, des consolations qu'elle a éprouvées, des révolutions qu'elle a souffertes , non dans la substance des dogmes , mais dans la manière de les enseigner. Ces hommes si zélés ou feignant de l'être , qui crient sans cesse à l'impiété lorsqu'on attaque les abus dont la religion a eu si souvent à se plaindre , sont invités à lire surtout deux de ces discours, celui qui a pour objet les Croisades , et celui qui traite des Ordres religieux. Ils seront étonnés de la force avec laquelle l'auteur s'élève dans le premier discours contre ces saints brigandages d'outre-mrr (car il ne craint point de les qualifier ainsi), qui ont dépeuplé et ruiné l'Europe sans faire au christianisme un seul prosélyte digne de lui ; entreprises aussi atroces qu'absurdes, par lesquelles la religion aurait été tout à la fois anéantie et déshonorée, si elle avait pu l'être. On verra dans le second discours à quel point l'auteur déplore la prodigieuse multiplication des ordres monastiques , qui , après avoir été dans les beaux jours de l'Eglise l'asile de l'humilité et de la pénitence, sont devenus si souvent depuis le repaire de l'ignorance et de la fainéantise, et quelquefois même le séjour de l'orgueil et de l'intrigue ; ce qui a fait dire à un écrivain du quinzième siècle, témoin des désordres et du scandale dont les monastères n'offraient alors que trop d'exemples , que si , dans ces demeures religieuses, la piété avait d'abord enfanté la richesse , la fille avait jini par tuer la mère. L'abbé Fleury , plein de respect pour les cénobites des premiers siècles , ne craint point de s'expliquer avec franchise sur les instituteurs des nouveaux ordres ; il ose même les accuser assez ouvertement de vanité et d'ambition, tout canonisés qu'ils sont pour la plupart ; car nous nous faisons un devoir de rapporter ses propres paroles ; il avoue , ou plutôt il assure , que sans préjudice de leur sainteté,

* Cest dans le chapitre XIV du quatrième discours sur VHistoire ecclésiastique, que l'abbé Fleury développe set maximes aussi lumineuses qu'édifiantes contre la persécution des hérétiques ; et c'est dans le chapitre précèdent qu'il insiste sur la nécessité indispensable de dire la %'éritè toute entière dans l'histoire de l'Église. Nous invitons les théologiens , si jamais les théologiens nous font l'honneur de nous lire, a inéditer ces deux chapitre».

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on peut se défier de leurs lumières; il paraît surtout blâmer l'institution des menti 1 ans , malgré l'honneur que leur faisait S. Louis , en assurant au milieu de sa cour que , s'il pouvait se partager en deux , il donnerait la moitié de sa personne aux cordeliers, et l'autre aux jacobins. Les philosophes qui ont tant déclamé dans ces derniers temps contre les croisades et contre la foule pernicieuse des moines , n'ont peut-être pas porté à ces deux fléaux de l'humanité et du christianisme des coups aussi redoutables que l'abbé Fleury , dans les deux discours dont nous parlons, parce qu'aux lumières que pouvaient avoir les censeurs philosophes , l'abbé Fleury joignait un amour sincère pour la religion , que peut-être ils n'avaient pas , et une modération dont ils se sont quelquefois trop écartés.

Nous ne parlerons point d'un autre discours aussi estimable , où l'auteur fixe les bornes , si long-temps ignorées et si souvent franchies , qui séparent les deux puissances. Ce discours peut être regardé comme un excellent ouvrage élémentaire sur les droits incontestables de toutes les Eglises ; droits que l'Église de France a conservés avec plus de soin que toutes les autres, etquepar celle raison elle appelle du nom modeste, mais asses impropre, de ses libertés. Dans l'exposition de ces droits précieux , l'auteur ne se montre pas moins bon Français qu'il s'est montré partout ailleurs historien éclairé et chrétien plein de zèle , mais d'un zèle pur et selon la science.

Cest peut-être faire tort aux excellens discours qui embellissent Y Histoire de l'abbé Fleury , que d'en citer quelqu'un de préférence aux autres. Il n'en est pas un seul qui ne porte l'empreinte de l'esprit et du caractère de l'auteur , de ses lumières , de son équité, de la bonne foi, et de la sagesse avec laquelle il sait distinguer l'espritde la religion de ce qui n'en est que l'abus.

Nous ne devons pas négliger de dire , comme un trait qui fait honneur à la modestie de l'abbé Fleury , qu'il hésita long-temps à entreprendre d'écrire Y Histoire ecclésiastique. Il regardait ce travail comme trop au-dessus de ses forces; il s'était contenté de recueillir , pour son propre usage , quelques matériaux de cette histoire ; ses amis le pressèrent de les mettre en œuvre : Je tâcherai donc , leur dit-il presque en tremblant , de faire ce que vous désirez — Savez-vous bien, ajouta Bossu et , qu'il est Iwmme à tetiir parole ? et Bossu et ne se trompa point.

L'abbé Fleury avait préludé à la composition de Y Histoire ecclésiastique par d'autres ouvrages non moins utiles , et qui tous avaient pour objet le bien de la religion et de l'humanité. Dans celui qui a pour titre les mœurs des Israélites et des Chrétiens , la première partie est une description intéressante de la vie des

anciens patriarches , et des mœurs de la nation choisie , que Dieu semble avoir voulu veoger du mépris des autres peuples , en se faisant connaître plus particulièrement à elle, et en lui prescrivant cette manière de vivre , simple , uniforme et modeste , qui est ici-bas la principale source du repos et du bonheur. La seconde partie offre un tableau plus intéressant encore de la vie toute céleste qu'on peut mener sur la terre , en la regardant comme un lieu de passage, qui doit conduire l'homme à une vie meilleure et plus heureuse. Le portrait de ces deux états de l'homme raisonnable et de l'homme chrétien , est tracé dans cet ouvrage avec une naïveté si touchante, avec un sentiment si vrai et si profond, que ce sentiment se communique à ceux des lecteurs qui ont le bonheur d'être disposés à le recevoir ; et ceux même qui auraient le malheur , plus réel peut-être qu'ils ne croient , d'être indifférens à l'un et à l'autre des deux états , ne peuvent s'empêcher d'en voir avec plaisir la description et les détails ; ils sentent , en lisant cette description , que l'auteur l'a écrite avec un plaisir et un intérêt qui le rendait heureux , dans les momens où il tenait la plume ; son âme communique à la leur une sorte de repos et de calme qui les dispose à recevoir la religieuse impression que l'ouvrage tend à leur laisser. On peut appliquer à ce livre l'éloge par lequel un protestant qui avait l'âme élevée et sensible , exprimait l'effet qu'avaient produit sur lui quelques cérémonies vraiment majestueuses de l'Eglise romaine, dont il venait d'être témoin dans la capitale du monde chrétien. Il avait surtout été frappé du spectacle noble et touchant de la bénédiction donnée par le pape du haut de l'église Saint-Pierre, à un peuple immense prosterné dans la place qui est au-devant de cette église : Au moment de cette bénédiction , disait le protestant , je me suis senti catholique (3). En lisant l'abbé Fleur y, ou se sent de même , au moins pour un instant, Israélite et Chrétien ; et celui qui déjà l'était avant cette lecture, aime à se reposer sur la peinture de l'état dont il éprouve la douceur.

Le style de cet ouvrage est , comme celui de Y Histoire ecclésiastique et des autres productions de l'auteur, sans recherche, sans éclat , quelquefois même négligé , mais toujours net et précis ; la négligence même aide beaucoup à la séduction , si on peut employer ici ce terme ; et on ne craint point de dire que cette négligence si noble est bien plus digne de la grandeur du sujet , que ne l'eût été la vaine élégance des ornemens.

L'abbé Fleury a écrit plus simplement encore son Catéchisme historique , et surtout l'excellent Abrégé de ce catéchisme , destiné à l'instruction des enfans; cet ouvrage est fait avec une méthode et une clarté digne de servir de modèle à tous les écrits

oii Ton se propose d'instruire la jeunesse. Quelques philosophes ont formé dans ces derniers temps le projet d'un catéchisme de simple morale , à l'usage de tous les peuples , de tous les temps , et même de toutes les religions et de tous les hommes , c'est-àdire, à l'usage des enfans de tous les âges et de tous les lieux. La meilleure forme qu'on pût donner à ce catéchisme, est celle que l'abbé Fleury a donnée au sien , quoique l'objet en soit très-différent. Cette forme consiste à exposer d'abord dans un article court , net et précis , les principes et les vérités que l'auteur se propose d'établir, et à développer ensuite ces vérités dans une espèce de dialogue , par des demandes très-courtes et des réponses très-simples , de manière qu'on puisse s'assurer si les enfans les ont comprises , et les leur rendre propres quand il les ont saisies (4).

Dans le Traité du clioix et de la conduite des études, on voit la même logique , le même fond de sens et de raison qui a dicté les Discours sur V Histoire ecclésiastique. L'auteur ne regardait pourtant cet ouvrage que comme une esquisse et une espèce de projet. Il avouait lui-même qu'il jr manquait bien des choses , et sur la fin de ses jours il se proposait de le refondre et de l'augmenter beaucoup. On doit regretter que sa vie n'ait pu être prolongée jusqu'à ces derniers temps , où la matière des études a été tant agitée, et avait si grand besoin de l'être après tant de siècles d'ignorance, de préjugés et de routine. L'abbé Fleury, appuyé de l'autorité que lui aurait donnée sa considération personnelle , et ajoutant à ses lumières naturelles celles de notre siècle , eût peut-être fixé la manière de penser sur ce grand objet de l'éducation particulière ou publique , que nos philosophes désirent tant de réformer, et dont la réforme trouve tant d'obstacles de la part de ceux qui craignent que les peuples ne s'instruisent et ne s'éclairent : objet très-intéressant , mais sur lequel l'intérêt perfide des uns, et la doctrine suspecte des autres, répandront long-temps des nuages, plus difficiles peut-être à écarter qu'à détruire.

Il est un autre ouvrage de l'abbé Fleury , moins connu et moins lu , parce qu'il intéresse une partie du genre humain qu'on' s'accoutume trop à mépriser i c'est son Traité du devoir des maîtres et des domestiques. Il y expose en homme et en chrétien les obligations que la religion et les lois de la société imposent à ces hommes qui ont le malheur d'être destinés à servir leurs semblables ; mais en leur traçant leurs devoirs , l'abbé Fleury n'oublie pas leurs intérêts. Il commence son livre par l'exposé rigoureux des obligations des maîtres , comme tous les ouvrages qu'on fait sur les devoirs des sujets et des enfans , devraient com-

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raencer par ceux des rois et des pères. Telle est en effet l'injustice de l'homme, et son penchant malheureux à abuser des droits que la nature ou les lois lui donnent sur les autres , que souvent le philosophe même qui se croit le plus humain, le plus juste, le plus pénétré des principes de l'égalité naturelle , se surprend en faute, quand il s'examine, à l'égard de ceux qui peuvent dépendre de lui , et se trouve, sinon tyran , au moins despote, sans presque le vouloir, et comme sans y penser. Pour ne parler ici que des domestiques et des maîtres, combien de gens, dit l'abbé Fleury, qui reprochent aux princes de se croire d'une autre espèce que le reste des hommes , agissent à l'égard du malheureux qui est à leurs ordres, comme s'ils se croyaient en effet d'une autre espèce que lui? Mais ce qui est le plus humiliant pour la nature humaine , c'est que les inférieurs, comme l'observe encore notre sage et vertueux écrivain , aident eux-mêmes à fomenter ce préjugé qui leur est si nuisible ; depuis ceux qui gémissent sous l'esclavage forcé d'un tyran , jusqu'à ceux qui se sont soumis à une servitude volontaire , la partie du genre humain qui obéit et qui souffre , n'est pas éloignée de se persuader que celle qui commande et qui opprime est réellement d'une autre nature qu'elle , et formée d'un limon plus noble et plus précieux (5) .

Des talens tels que ceux de l'abbé Fleury ne pouvaient rester obscurs sous un monarque capable de les apprécier , et fait pour les mettre en œuvre. Louis XFV le nomma précepteur du comte de Vermandois; il l'avait déjà été des princes de Conti, et finit par être sous-précepteur des ducs de Bourgogne , d'Anjou et de Berri. L'abbé Fleury était bien digne d'être associé à Fénélon dans cette éducation si précieuse à la France ; elle paraît avoir été dirigée sur un autre plan que celle du dauphin ; celte différence tenait au caractère des maîtres et à celui des disciples. Montausier et Bossuet , fermes et austères , avaient besoin de sévérité et de vigueur pour exciter l'esprit lent et paresseux de leur élève; Fénélon et Fleury, doux et modérés, avaient au contraire besoin de la patience la plus sage pour fléchir le caractère naturellement dur et altier du duc de Bourgogne. Ils eurent, dit-on, le bonheur d'y réussir; et si l'apparence du succès ne les a pas séduits , ce serait peut-être le premier prince en qui l'éducation aurait corrigé la nature (6) ; tant les leçons, même les plus sages , qu'on peut donner à ces enfans, destinés à gouverner le monde, sont en contradiction avec les hommages qu'on leur rend, et qui semblent leur crier sans cesse qu'ils sont des dieux et non pas des hommes ; tant la flatterie et le mensonge qui les assiègent dès le berceau , sont prompts et habiles à détruire l'effet des principes d'humanité et de bienfaisance

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que le meilleur instituteur s'efforce de leur inspirer. Nous avons dit, dans l'éloge de Fénélon, que ce digne précepteur , pour se procurer sur son disciple une autorité plus douce et plus efficace, venait , lorsqu'il avait fait quelque faute à l'égard du prince , s'accuser lui-même en sa présence; grande et précieuse leçon pour tous les instituteurs de la jeunesse , qu'un sacrifice si éclairé de leur amour-propre rendrait bien chers et bien respectables à leurs élèves. On ne doute point que l'abbé Fleury n'eût de même avoué à son jeune disciple les fautes dont il aurait pu se sentir coupable. Mais son caractère , toujours égal , toujours paisible, toujours guidé par la modération et par la sagesse, le préserva même des légers écarts où Pâme vive et sensible de Féaélon pouvait quelquefois l'entraîner.

L'abbé Fleury vécut à la cour, comme doit y vivre un sage , transplanté dans une terre qui n'est pas faite pour lui. 11 respira l'air dangereux de ce pays sans en respirer la contagion, partageant son temps entre l'étude et les devoirs de sa place, ignorant les intrigues et presque les événemens de ce séjour orageux. 11 s'abstint même de prendre part à ceux de ces événemens auxquels il pouvait s'intéresser le plus par son état. Dans l'affaire du quiétisme, il adopta la doctrine de Bossuet, sans perdre l'amitié de Fénélon ; ses lumières le préservèrent des pieuses erreurs de l'un, et sa modération, de l'impétuosité de l'autre; les deux prélats auraient fait sagement de le prendre pour juge et pour directeur de leur conduite , comme ils avaient pris le pape pour arbitre de leur doctrine.

Quoique dans ses ouvrages on entrevoie assez quel était le fond de ses sentimens sur les querelles du jansénisme, qui , à la honte de la nation et du siècle, bouleversaient alors l'Eglise de France , cependant on ne voit pas qu'il soit entré dans ces contestations. 11 exhortait seulement ceux qui s'y intéressaient avec le plus de chaleur, à ne pas perdre la charité en voulant conserver la foi ; mais il s'aperçut trop souvent qu'il parlait à des sourds , quoiqu'il joignît à ses exhortations celle que la plupart des prédicateurs négligent, le soin de prêcher d'exemple. On sait d'ailleurs qu'il n était pas agréable aux chefs accrédités du parti qui était alors le plus puissant, et on n'aura pas de peine à le croire; son caractère, les principes répandus dans ses écrits, et surtout sa conduite, étaient leur condamnation perpétuelle , sans qu'il eût besoin de les condamner encore par ses discours. C'est à eux qu'il a eu l'obligation de voir sou Histoire Ecclésiastique mise à Y index à Rome ; flétrissure honorable par le nom de tant de grands hommes qui l'ont soufferte , et par l'autorité qu'elle leur assure auprès de tous les bons esprits, qui , en res-

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pectant dans le christianisme l'ouvrage de Dieu , savent y dé- . mêler et en séparer celui des hommes.

Louis XIV lui avait donné l'abbaye de Loc-Dieu, pour le récompenser de l'éducation du comte de Vermandois. Lorsqu'il eut fini celle du duc de Bourgogne , le prieuré d'Argenteuil vint a vaquer : l'abbé Fleury , fatigué de la cour, quoiqu'il n'y eût été ni acteur, ni observateur même, mais simple spectateur, aspirait au moment de la quitter. 11 désira ce bénéfice , qui , par sa proximité de Paris , lui offrait une retraite commode pour l'étude , sans l'écarter des secours et des lumières dont sa modestie croyait avoir besoin. Il n'eut pas de peine a obtenir ce qu'il demandait ; mais sévère observateur des canons , il remit son abbaye , et ne se crut pas autorisé à garder deux bénéfices y par le prétexte ordinaire des bienséances de son état , ni même par celui de faire partager aux pauvres le patrimoine de l'Eglise, en se rendant usufruitier d'un bien dont ils sont propriétaires. Son exemple apprend à ces ecclésiastiques accrédités, qui ont les intérêts de la religion si fréquemment à la bouche , que le moyen le plus efficace de la persuader aux autres , c'est d'en pratiquer surtout les lois et les maximes , en commençant par exercer sur eux-mêmes la sévérité qu'ils annoncent dans leurs principes, et en justifiant par la sainteté de leur vie celle de leur croyance et de leur zèle. Trop souvent ils ont fait à la philosophie le reproche très-injuste d'attaquer les dogmes du christianisme; pourraient-ils lui savoir mauvais gré de leur en rappeler la morale (7) ?

L'Académie Française admit parmi ses membres l'abbé* Fleury lorsqu'il était sous-précepteur des enfans de France. Le titre d'académicien est comme attaché ù cette fonction , parce que la compagnie suppose qu'un emploi si important se donne toujours au mérite distingué , qui , en effet , l'a plus d'une fois obtenu; mais les honneurs littéraires étaient faits pour aller chercher l'abbé Fleury, sans qu'il eût besoin d'avoir pour passeport sa place de sous-précepteur. Ce confrère , si digne de l'être , aimait nos occupations, et assistait aux assemblées autant que ses devoirs et son goût pour la retraite le lui permettaient. Il fit les fonctions de directeur dans plusieurs réceptions , et s'en acquitta avec une dignité dont la simplicité naturelle relevait encore le prix. Nous avons rapporté , dans l'éloge de Massillon , deux traits remarquables du discours que l'abbé Fleury fit a ce prélat en le recevant : on y verra qu'en cette circonstance il parut oublier l'Académie qu'il aimait , pour l'Eglise qu'il aimait davantage , et qu'en usant de toutes les formules de la politesse académique, il s'empressa d'envoyer dans son diocèse un

ëvêque qu'aucune raison ne pouvait en tenir éloigné. Il portait encore plus loin la sévérité , peut-être excessive , de ses principes sur la résidence. Il n'approuvait point que des prélats, dont le premier devoir était, selon lui, d'annoncer eux-mêmes l'Evangile à leur peuple , crussent s'exempter de ce devoir en remplissant des emplois , même purement ecclésiastiques , que de simples prêtres pouvaient remplir comme eux. La place d'un évéque , disait-il, est dans son diocèse, et non ailleurs. Nous ne sommes ici qu'historiens fidèles de ses opinions; et nous ne voulons ni combattre les principes d'un homme si religieux , ni courir , en les approuvant, le risque d'offenser personne.

L'abbé Fleury qui , en préchant la résidence à l'éloquent Massillon , avait sacrifié l'Académie à l'Eglise , n'en était pas moins attaché à cette compagnie , et témoigna , dans une circonstance peu connue , son zèle pour l'honneur du corps. Une place étant venue à vaquer, fut demandée par un homme qui s'est depuis fait un nom parmi ses membres 1 ; un concurrent puissant se présenta : l'homme de lettres , se conformant à une espèce d'usage dont on ne sait pas trop la raison , n'osa lutter contre un rival si redoutable , et alla trouver l'abbé Fleury , alors directeur, pour le prévenir qu'il retirait sa demande. L'abbé Fleury représenta paisiblement à ce concurrent si timide , que tant d'empressement à céder une place qu'il n'avait pas encore, et qu'il n'aurait peut-être jamais , était un véritable orgueil déguisé sous le nom de modération ; que les gens de lettres , à qui l'Académie est principalement destinée , et qui en font aussi la principale existence , n'étaient faits pour céder à qui que ce fut les droits qu'ils pouvaient avoir sur elle ; il reconduisit ensuite le candidat , en l'assurant avec toute la politesse possible que jamais il ne lui donnerait son suffrage.

Après la mort de Louis XI V, les besoins de l'État et de l'Eglise l'obligèrent encore à sortir de sa retraite. 11 fut choisi pour confesseur du jeune prince qui allait régner ; toute la France vit avec applaudissement la conscience du monarque enfant confiée au directeur le plus éclairé , le plus doux et le plus sage , qui d'ailleurs n'étant attaché à aucun corps , n'avait ni préjugés à soutenir , ni intérêts à ménager , ni prétentions ambitieuses à faire valoir, et qui, sans être d'aucun parti, était respecté de tous. T ai cru , disait le régent , qui se connaissait en hommes , devoir nommer Vabbè Fleury à cette place , parce qu'il 11 est ni janséniste , ni moliniste , ni ullramontain.

' Le président Hcnauh ; il devint membre de l'Académie quelques années aptes : c'est de lui-même qu'on tient le fait.

Cependant ses infirmités l'obligèrent à quitter ce poste important peu d'années avant sa mort : on ajoute que l'intrigue s'y joignit , et on peut bien assurer qu'elle n'éprouva pas de la part d'un tel homme une grande résistance (8).

Quoique livré presque uniquement à des études et à des ouvrages ecclésiastiques , il n'avait pas entièrement abandonné la culture des lettres. On trouve à la fin de son Traité des Etudes , deux épitres latines , où il parait s'être proposé d'imiter le ton d'Horace dans les siennes , et où il semble en effet avoir assez bien attrapé la manière de ce poêle. Ces sortes de pastiches1 littéraires ne sont ni rares ni surprenans ; on assure que Bossuet avait fait aussi, dans le goût de Phèdre , une fable en vers latins , qu'on aurait prise pour être de ce poète. Cette facilité à se revêtir d'un personnage étranger, dans les hommes qui ont d'ailleurs des talens éminens et une manière qui leur est propre, n'annonce en eux qu'un mérite de plus, une flexibilité d'esprit capable de se plier à tout. Quant à ceux qui n'auraient pour tout mérite que le talent de contrefaire celui des autres, il faut les mettre à côté du peintre Sébastien Ricci , qui avait le talent d'imiter parfaitement Paul Yéronèse , et qui était bien loin de lui ressembler lorsqu'il cessait de le prendre pour modèle. Faites toujours, lui dit un de ses confrères, des Paul Véronese , et jamais des Ricci.

Les talens de l'abbé Fleury ne se bornaient pas a la littérature , ils s'étendaient jusqu'aux beaux-arts. Les planches qui sont dans le Catéchisme historique ont été gravées sur ses dessins. 11 avait du goût, et même une sorte de génie pour cet art ; il en parlait avec plaisir, et croyait qu'il n'était pas inutile aux jeunes gens de s'en instruire. 11 avait formé un recueil des modes en usage chez les Français , dessinées par lui-même avec beaucoup de soin ; et il se servait utilement des connaissances qu'il avait acquises dans l'histoire et dans le dessin , pour mieux faire concevoir ses idées au fameux graveur Sébastien Le Clerc, qui faisait les dessins des vignettes de Y Histoire Ecclésiastique; c'est ce qui fait que le costume y est si bien observé. Cette partie du mérite de l'abbé Fleury nous a paru digne d'être remarquée dans un écrivain occupé d'ailleurs d'objets sévères et fort étrangers aux beaux-arts. Nous terminerons par là son éloge , quoique nous soyons bien loin d'avoir épuisé tout son mérite. Il est pourtant un de ses ouvrages qui mérite au moins que nous en fassions une mention honorable j c'est son Institution au droit ccclésias»

■ Pastiche est un terme de peinture emprunte de l'italien, pour significT un tablcnu où l'artiste a voulu imiter h manière de quelque autre maître.

tique , louée par les plus habiles jurisconsultes , commentée par quelques uns, et honorée même des éloges du chancelier d'Aguesseau , dont le nom est si cher à l'Etat et aux lettres. On admire dans cet ouvrage la même précision , la même méthode , la même clarté , qui donnent tant de prix à toutes les autres productions de l'auteur. Ces qualités venaient en lui de Yesprit philosophique qu'il possédait au plus haut degré. Nous ne craignons point d'employer, en parlant de l'abbé Fleury , cette expression qui pourrait être suspecte dans l'éloge de beaucoup d'autres ; nous voudrions accoutumer ceux qui la proscrivent avec tant d'amertume, a l'entendre au moins quelquefois pai- ' siblement , et à ne pas décrier eux-mêmes Yesprit de la religion, en laissant croire , par leur répugnance très-maladroite pour Yesprit philosophique , qu'ils jugent ces deux esprits incompatibles. La preuve évidente que les prétendus ennemis de la religion le sont uniquement de la dévotion politique et du fanatisme , c'est que les écrivains qu'on accuse si violemment parmi nous d'être philosophes , rendent aux ouvrages de l'abbé Fleury toute la justice qui leur est due; ils lisent, ils estiment, ils louent ces excellens ouvrages, parce qu'ils y voient à chaque ligne, que le zèle de l'auteur pour la religion est pur, simple , et nullement joué comme chez tant d'autres; parce qu'ils voient de plus que son zèle est sage , éclairé , tendant à débarrasser le christianisme des superstitions qui le dégradent , et des fureurs de l'esprit de parti qui le déchirent; parce qu'ils voient enfin, dans tous ses ouvrages , ce caractère de paix , d'indulgence et de modération , si éloigné des fureurs de l'hypocrisie intolérante. Comme la foi est un don de Dieu qui n'est pas accordé à tous , la religion peut trouver des incrédules ; mais si elle trouve des ennemis, c'est la faute de ceux qui la défendent avec des armes qu'elle réprouve. Il serait très-utile de faire pour cette espèce d'hommes l'ouvrage dont un sage de nos jours a déjà donné le titre : Nécessité de la conversion des dévots \ Nous leur offrirons, en entendant ce livre, un moyen facile et non suspect de parvenir, pour leur bonheur et pour celui des autres , a cette conversion si nécessaire et si désirée. Qu'ils prennent l'abbé Fleury pour modèle, et dans leur conduite et dans leurs écrits , ils feront peut-être plus de prosélytes, et ils auront à coup sûr moins d'adversaires. Après avoir lu les productions insipides de ces dé-

«On a dit d*un prince de nos jours, très-respectable , très-pieux, trèsbienfaisant, très -indulgent pour les autres, et par conséquent ennemi de la persécution et du fanatisme (le duc de Penlhicrrc), qu'il était religieux t et non pas tlcvot. Ce mot, plein de sens, est digne dVtre médite par In devots non rrti^ien.

CoS ÉLOGE

fenscurs si peu dignes de leur cause , et écoulé paisiblement leurs puériles déclamations, le vrai sage est bien tenté d'adresser à l'Etre suprême ce vers à'Athalie :

Voilà donc quels vengeurs t'arment pour ta querelle !

Il est vrai que l'intérêt de la religion, tant réclamé dans tous les siècles et chez tous les peuples par les persécuteurs et les hypocrites, n'a jamais été que le prétexte de leur déchaînemeut charitable; le vrai et l'unique intérêt qui les anime, c'est le ressentiment qu'ils éprouvent de se voir connus et démasqués; c'est le désir si édifiant de rendre odieux ceux qui les jugent, les confondent et les flétrissent. Ils ressemblent à ce pipeur de dés qui, se voyant pris sur le fait et convaincu , répondit froidement : Je sais que je suis un fripon , mais je naime pas qu'on me le dise (9).

NOTES

(1) Oif peut voir, dans V Histoire du concile de Constance, par Lenfant , les longs débats qu'excitèrent dans ce synode de la chrétienté les assertions scandaleuses du cordelier Jean Petit , sur l'assassinat du duc d'Orléans par le duc de Bourgogne; les obstacles que plusieurs pères du concile, assistes de plusieurs moines et théologiens , voulurent jnettre h celte condamnation , et combien il fallut au célèbre Gerson de temps , d'activité , de vigueur et de patience , pour faire enfin décider par l'Eglise assemblée , que tout assassinat est un crime. Celte doctrine abominable » que le concile de Constance hésita si long-temps à proscrire , est la même qui produisit depuis les fureurs de la ligue , et qui plongea le poignard dans le sein du meilleur de nos rois.

Nous avons dit combien ce fameux concile se montra peu favorable à la cour de Home. Les décisions qu'il prononça sur cet objet sont très-connues ; mais il en est une qui l'est moins , et qui mérite que nous la rappellions ici. On proposa aux Pères de Constance d'établir quelques annates extraordinaires en faveur de l'Église romaine, pour l'entretenir , disait-on , dans Vètat de splendeur où elle devait être ; ils répondirent qu'elle n'avait qu'à mettre en valeur les terres de la campagne de Rome , qui lui fourniraient abondamment de quoi se soutenir , si elles étaient cultivées. Ainsi la culture de ces terres était dès lors trèsnégligée dans les Etats du pape; et malheureusement elle a continué à l'être jusqu'à nos jours ; triste , mais nécessaire effet , disent les protejNtans, du gouvernement sacerdotal. Nous croyons, pour l'honneur des souverains pontifes , cette assertion des protestant . inoins dictée pat la raison que par leur humeur contre le saint-siége.

DE FLEURY. fio9

(•*) Quelque justes reproches que mérite Louis XIV pour la persécution qu'il a ordonnée ou permise contre les proies tans , ce prince , au tond , juste et vertueux , mais trompé par ses confesseurs et ses ministres , était plus excusable encore dans son aveuglement , qu'un pieux et saint évéque du dernier siècle , que nous nous abstiendrons de nommer par égard pour sa mémoire , et que les journalistes de Trévoux n'ont pas rougi de citer avec éloge , pour avoir eu le malheur d'avancer dans un de ses ouvrages , « que c'est charité de décrier tant » qu'on peut les ennemis de Dieu et de l'Eglise , tels que sont les hérén tiques et les schismatiques que le Sauveur traite de faux prophètes et » de loups ravissans ; » k quoi les mêmes journalistes ajoutent charitablement que eette conduite est conforme à l'autorité de l'Ecriture et h l'exemple des plus saints personnages. ( Voyez les Mémoires de Trévoux , novembre i ya3 , p. 089. )

(5) Le célèbre Christophe Ranzonius , protestant , s'était trouvé à Rome pendant le jubilé de i65o. Après avoir tout observé avec les préventions ordinaires a ceux de sa communion , il écrivit à un de ses amis , protestant comme lui : a Vous avez pensé que je serais choqué » des superstitions , des puérilités , des nouveautés frivoles que Rome » ne manquerait pas de me présenter , et le contraire est arrivé , contre » mon attente. Dès rentrée du jubilé , que le pape avait annoncé au » monde chrétien , j'ai trouvé dans le centre de l'église catholique , un » spectacle qui retraçait la piété des premiers temps. J'ai vu s'avancer » vers la basilique du Vatican , une multitude d'enfans modestes comme » des anges , des essaims de solitaires et de religieux , des confréries m d'hommes cl de femmes , diverses collégiales et paroisses, le pontife v suivant son clergé , environné d'un grand nombre de prélats , le » peuple chrétien marchant en foule après son chef et son pasteur , » mais avec une ferveur si imposante , qu'ils semblaient vouloir faire » au ciel uue sainte violence... J'avoue que cette nouveauté m'a rappelé n la piété des premiers fidèles. » Nous ne voyons pas qu'après avoir écrit celle lettre , Ranzonius se soit fait catholique. C'est apparemment parce qu'il avait encore été plus scandalisé des désordres de la cour de Rome, qu'édifié des cérémonies de l'église , et que la signora Olympia , maîtresse déclarée du pape Innocent X qui régnait alors , faisait un tort bien affligeant à la sainteté de la religion , dout ce pontife était le clief .

(4) Un citoven zélé pour le bien public , ayant proposé un prix pour celui qui donnerait le meilleur ouvrage élémentaire de morale à la portée des eu fans , le marquis de Condorcct , qui sait porter dans toutes les matières qu'il traite la lumière de la philosophie la plus saine , a joint au programme publié pour ce prix , des réflexions relatives au plan qu'on peut suivre dans ce traité si utile par son objet. Ces réflexions n'ayant été imprimées que sur une feuille volante , sujette à se perdre , et nous paraissant très-dignes d'être conservées , nous avons cru devoir

lanj cet ouvrage , où d'ailleurs les productions des académirtout des académiciens illustres , ne seront jamais dé placée, idées morales naissent naturellement et de bonne heure des hommes qui rivent en société : mais ces idées sont inet inexactes ; il faut donc s'occuper d abord du soin de le Jne définition des mots qui les expriment ne suffirait pas; et tiu„ ^ * des idées de justice, de devoir, d'honnêteté, de droit, d> tort , etc. , analyse où Ton n'emploierait que les notions simples qu'on peut supposer dans l'esprit des enfans et les sentimens dont ils toni susceptibles , parait devoir être la première base d'un traité de marée destiné à cet âge. Les définitions n'y doivent être qu'un résultat prêta de cette analyse. Par ce moyen , on s'assurera que les enfans , en retenant ces définitions , auront vraiment dans l'esprit les idées dantes aux mots qui y sont employés.

» II. En exposant aux enfans , dans un ordre méthodique , les cipaux devoirs de l'homme , il faut leur faire sentir à la fois , et par quelle raison chaque règle particulière qu'on leur présente est an nombre des devoirs , et les motifs particuliers de se conformer à cette règle dam la conduite de la vie.

» 11 y a pour les hommes des motifs généraux de remplir leurs devoirs ; mais si l'on s'y. bornait avec des enfans , on risquerait de perdre tout le fruit de l'instruction qu'on leur donne. Le moyen même le pla» sûr de leur faire acquérir une connaissance exacte et réelle de ce» motifs généraux , est de leur montrer pour chaque devoir les différera motifs qui doivent les porter à le remplir, et de leur apprendre ensuite à sabir dans ces motifs particuliers les principes communs qui s'appliquent à tous les devoirs ; sans cela , peut-être serait-il impossible à un enfant d'acquérir une idée du principe générai de morale qui prescrit de faire tout ce que la raison juge être un devoir . d éviter lout ce qu'elle juge être contraire à la morale, et des motifs de ne jamais s'écarter de ce principe dans sa conduite. Si quelques hommes saisissent facilement des vérités générales , c'est qu'ils retrouvent dans \eur mémoire les observations particulières dont les vérités sont le résultat Il n'en est pas de même des enfans ; et souvent , si on les examine avec attention , on trouve qu'une proposition générale qu'ils énoncent , n'a pour eux qu'un sens très»peu étendu et borné à très-petit nombre d'objets , les seuls qu'ils connaissent et qu'ils aient pu embrasser <lan> leur jugement. Celte partie de l'ouvrage demande beaucoup d'attention , pour ne pas ofTrir aux enfans une métaphysique trop abstraite , trop sèche, trop générale, et pour éviter en même temps V étemelle répétition de motifs qui sont les mêmes pour un grand nombre de devoirs différent .

» in. L'intention du donateur est de n'employer que les motifs naturels, c'esuà-dire, ceux que l'homme abandonné à lui-même peut trouver dans sa raison ou dans son cœur.

» Comme un des moyeus les plus sûrs de rendre les hommes hou-

nvles est Je fortifier en eux les scntimcns naturels , tels que la pitié , I affection générale pour les auti'es hommes, l'affection personnelle pour leurs parens ou leurs amis , le désir d'être aimés , d'obtenir la confiance , il serait u désirer qu'en prenant dans ces mêmes sentimens une partie des motifs de remplir nos devoirs , on pût en même temps les développer et les fortifier dans l'âme des enfans ; mais il serait nécessaire alors d'éviter avec soin toute espèce d'exagération. On doit craindre que , s apercevant un jour qu'on les a trompes par cette exagération , les enfans ne prennent tout ce qu'on leur a euseigné pour l'elfe t d'un dessein secret de les tromper , et de leur inspirer les opinions et les sentimens qu'on se croit intéressé à leur donner.

» D'ailleurs il faut bien se garder d'imaginer qu'on ait besoin de rien exagérer pour exciter dans les âmes qui en sont susceptibles , un enthousiasme vrai , le seul qui soit utile. Cet enthousiasme a dans la nature un Jondcmcnt réel ; et l'homme n'a pas besoin d'être trompé pour porter la vertu même jusqu'à l'héroïsme.

» TV. Il faut , en exposant aux enfans le tableau des devoirs de l'homme , mettre dans ce tableau un ordre qui leur en fasse sentir la nature et l'importance. Cette connaissance de l'ordre des devoirs est également nécessaire , et pour la morale , et pour la conduite de la vie. Le moyen de n'avoir point d'hommes vertueux , est d'ériger en vertu des actions presque indifférentes. Si l'on attache trop d'imj>or tance aux petites choses , ou finit par faire négliger les grandes. El comment jugera-t-on bien les autres hommes , comment pourra-t-ou se conduire avec eux, si, trompé par une morale fausse ou exagérée, on confond les actions où la faiblesse et les passions entraînent les âmes honnêtes , avec les actions qui naissent d'un cœur corrompu?

n II n'est pas inoins nécessaire de distinguer les différentes classes de devoirs , ceux qui sont prescrits par la justice , par l'humanité , par la bienfaisance, |>ar le respect pour l'ordre de la société , par l'amour «le la vertu , ]>ar la prudence. Respecter les droits d'autrui , ne point faire tic mal à ses semblables , chercher à leur faire du bien , se conformer aux lois établies dans la société , aux usages même qui lui sout utiles , faire des sacrifices au bien général ou à celui des autres hommes, éviter les actions qui peuvent nous faire perdre l'estime et la confiance , ou qui nous exposent à commère des actions contraires à ce que nous devous à nos semblables ; touRs ces règles de conduite peuvent être regardées comme des devoirs d'une nature différente. La plupart des actions que la inonde condamne sont contraires à la fois à plusieurs de ces princi|)cs, mais elles se rapportent directement à l'un d'eux. Nous ne citons ici celte division que comme un exemple , sans prétendre qu'elle soit la meilleure et qu'il faille s'y conformer , mais seulement pour faire sentir la manière de distinguer les différentes classes de devoirs. Une telle division est nécessaire : en favorisant la mémoire , en rendant plus faciles à comprendre les vérités que l'ou expose , elle a l'avautagc de rendre plus simple l'application des principes de la

(ua NOTES SLR L'ÉLOGE

morale aux actions particulières de la vie. C'est en même temps un de» meilleurs moyens d'éviter les deux inconvéniens dont nous avons déjà parlé , celui d'offrir aux enfans des principes ou des motifs de conduite trop généraux, et celui de revenir trop souvent sur les mêmes raolil'» et sur les mêmes principes.

» Plusieurs moralistes ont tenté de réduire tous nos devoir à un seul ; cette idée est grande en elle-même. Tout ce qui mérite le nom de devoirs peut se réduire à la justice pour des hommes éclairés ; mais celte méthode ne peut être adoptée dans un ouvrage tel que celui-ci. En effet , pour rappeler un devoir particulier à ce principe unique , oti aurait souvent besoin de distinctions et de subtilités trop au-dessus de la portée des enfans. Ainsi les auteurs qui tenteraient d'établir un tel système , doivent prendre garde à cet inconvénient , que n'ont pas évité des hommes très-célèbres en ce genre.

» Par exemple , Wollaston essaya de réduire toute la morale à éviter le mensonge ; et il trouvait que l'assassinat était un crime , parce que celte action renferme un mensonge implicite , ou plutôt un mensonge en action , puisqu'on traite alors comme un agresseur injuste un homme qui ne Test pas.

» V. Nous n'avons jusqu'ici parlé que de l'ouvrage en lui-même , il nous reste à parler de la forme qui lui convient.

» On ne doit point perdre de vue qu'il est destiné à des enfans sans éducation , et qu'il doit leur être expliqué par un maître d'école. Il faut donc qu'il ne contienne rien qui soit au-dessus de la portée des écoliers ou du maître. On sent que le style doit être simple , et que t s'il est nécessaire d'y faire entrer des expressions empruntées du langage philosophique , chacune d'elles doit être soigneusement analysée et définie.

» On a cru quelquefois utile de transporter dans les ouvrages destinés aux enfans , les formes affectueuses de la conversât ion. Cette méthode peut adoucir la sécheresse des leçons ; mais il est possible qu'ils n'en voient que le côté ridicule , et la crainte du mal qui en résulterait doit peut-être l'emporter sur celle de paraître trop dogmatique ou trop sec. On pourrait dire que les habitans des campagnes sont graves en général , et peu disposés à rire des discours qu'on leur adresse : mais cette observation n'est juste que pour les hommes faits ; les enfans ont partout une grande facilité à saisir le ridicule , et une propension naturelle a s'en amuser. D'ailleurs, il s'ag#ici d'éducation publique; et il suffirait, pour détruire tout le fruit d'un ouvrage, que dans chaque école un seul enfant en eut saisi et fait remarquer aux autres le ridicule.

» Le donateur a cru devoir exiger un ouvrage qui pût être mis immédiatement entre les mains des enfans. Cette condition doit engager à faire la plus grande attention pour n'y rien laisser que ce qui doit rire lu par eux. Ainsi, dans le eas où l'auteur jugerait nécessaire d'entrer dans des discussions sur la forme qu'il a cru devoir donner à son ouvrage , sur les motifs qui lui ont fait préférer une méthode à une autre, employer certaines définitions , passer SOUS silence quelques parties de

DE FLEURY. Gi3

la inorale , étendre son traité à des objets qui sembleraient étrangers au premier coup-d'œil ; toutes ces discussions peuvent être présentées au concours , mais séparément de l'ouvrage même , pour éclairer les juges, et non pour être l'objet de leur décision. Ces discussions ne doivent pas être regardées comme superflues. En eflet , il s'agit ici d'une morale générale , propre à des hommes d'ailleurs peu instruits , et il est important de fixer les bornes où l'on doit se renfermer : elles sont marquées d'un côté par l'étendue de leurs lumières , de l'autre , par la nature des circonstances où le cours ordinaire de la vie peut les placer , peut-être même par le danger de leur montrer certaines subtilités , certaines exceptions dont ils ne sentiraient pas les justes limites. Ainsi l'on sent qu'il est important que tout auteur qui s'écartera des routes communes , mette les juges à portée de connaitres ses raisons et de les apprécier.

» Tout homme qui a réfléchi sur l'éducation, connaît la difficulté de foire un ouvrage qu'on puisse mettre entre les mains des enfans. Tout ce qui paraît annoncer un mystère , une précaution , une réticence , un dessein de leur persuader une opinion , peut devenir funeste ; alors ils ne chercheront plus dans le livre ce qui y est , mais ce qu'on a voulu leur cacher. Us suivent en cela le mouvement très-naturel , très-légitime , de chercher à pénétrer ce qui peut les intéresser. Cette difficulté devient plus grande dans l'éducation publique , où l'on n'a pas seulement à craindre la sagacité d'un seul enfant , mais où celle de chacun est à craindre pour tous. La vigilance des maîtres dans l'éducation particulière , la confiance qu'ils inspirent à leurs élèves , peut mettre à l'abri de ce danger; mais dans l'éducation publique , les lumières de ce genre sont communes entre tous , et il y a une ligue constante entre les disciples pour n'être pas la dupe de leurs maîtres. Dans les collèges bien réglés , une des plus grandes occupations des maîtres , qui même n'y réussissent pas toujours , est d'empêcher cette communication de lumières , de s'opposer à cette confédération : mais on sent qu'il n'existe aucun moyen de s'y opposer dans l'éducation populaire , où l'enfant , sorti une fois de l'école , n'est plus sous les yeux d'aucun maître.

» Il est très-possible que l'auteur d'un traité élémentaire de morale croie que parmi les objets sur lesquels il est nécessaire d'instruire les hommes de tous les états , il en existe quelques uns dont la prudence prescrire d'écarter les yeux des enfans ; dans ce cas , il peut diviser sou ouvrage en deux parties séparées , Tune pour les enfans , l'autre pour les jeunes gens; on pourrait même diviser le traité en un plus grand nombre de parties absolument distinctes. Si l'on peut suivre cette méthode sans nuire à l'ordre systématique de l'ouvrage , elle aura l'avantage de permettre aux parens de n'acheter les différentes parties qu'à mesure qu'on les expliquerait à leurs enfans. Ces traités séparés, quoique faisant partie d'un même ensemble , seraient destinés pour «Jifférens degrés d'à^e et d'instruction, et on pourrait proportionner le si vie et la méthode de chacun d eux à la capacité de chaque cla.^e

6i{ NOTES SUR L'ÉLOGE

d'élèves. Il faut aux enfans du premier âge plus de développement r une marche plus lente, un soin plus scrupuleux d'éviter tout ce qui peut exiger ou de la contention , ou des combinaisons d'idées un peu compliquées. On peut , lorsqu'ils ont déjà reçu quelque instruction , avoir plus de précision , présenter des nuances plus fines et moins faciles à saisir. Des dévcloppemcns trop étendus fatigueraient alors l'attention au lieu de la soulager , et nuiraient à la clarté au lieu de l'augmenter. On sait qu'il est aussi difficile de saisir une suite de propositions , dont chacune à part n'exige point d'attention , qu'un raisonnement ot'i l'on a trop supprimé les propositions ihtermédiaires. »

Quoique ce plan contienne des réflexions très-utiles pour ceux qui voudraient composer un ouvrage élémentaire de morale , cependant il n'est pas absolument nécessaire de s'assujétir rigoureusement à la marche qu'on vient de proposer. Le point essentiel est de donner au traité dont il s'agit , toute la clarté , la simplicité , et la précision possible ; d'y fonder la morale sur des principes qui soient à la portée de tout le inonde, et communs à tous les peuples, c'est-à-dire, sur le besoin que les hommes ont les uns des autres ; sur la nécessité où ils sont de s'entreaider et de se supporter pour leur repos et leur bonheur mutuel ; sur le plaisir d'être utile à ses semblables ; sur l'intérêt que nous avons à être vertueux pour notre propre avantage , et pour être bien avec nousmêmes et avec les autres ; enfin , sur l'obligation d'obéir aux lois de la société, pour jouir en paix et avec justice des biens que cette société nous procure.

Peut-être serait-il bon , pour plus de clarté et de simplicité, de donner à l'ouvrage la forme de catéchisme, par demandes et par réponses, courtes , mais précises. Ou pourrait , comme nous l'avons dit , prendre |K>ur modèle le petit catéchisme historique de l'abbé Flcury. Je crois aussi qu'il faudrait diviser l'ouvrage par chapitres , moins relatif* à l'ordre des matières, qu'aux progrès de l'intelligence dans les enfans qu'on se propose d'instruire. Ainsi le premier chapitre contiendrait les principes de morale à la portée de la première enfance , en commençant au moment où les enfans sont capables de parler et de comprendre ; le second serait pour un âge un peu plus formé et capable d'idées un peu plus fortes, et ainsi de suite jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans. On leur développerait ainsi peu à peu tous les principes de la morale , depuis les plus simples jusqu'aux plus relevés.

Il y a un article délicat et difficile , c'est celui du tien et du mien , au moins pour les classes pauvres de la société qui se voient privées de tout, tandis que d'autres regorgent de superflu. Peut-être n'y a-t-il à cet égard , pour les hommes très-indigens et hors d'état de gagner leur \ ic , d'autre morale que la loi , si le gouvernement ne pourvoit pas à leur subsistance.

(5) La passion de dominer, dit Tacite, est la plus articule chez les Sommes (Cupido domijiandt cunclis ajfeetibus Jla^ranlior est). Le

DE F LEUR Y. f>.5

plaisir de commander paraît sans doute aux souverains un dédommagement bien doux de la peine de gouverner ; il est pourtant vrai que la plupart des despotes commandent plutôt qu'ils ne gouvernent. Si te roi m'ôlait ma charge et mon bien , disait un premier président de Grenoble , je me ferais maître d'école, afin de commander du moins aux petits, ne pouvant plus commander aux grands. Les mendions même, comme l'observe très-bien un écrivain philosophe , ont un chien à leurs ordres, pour avoir un être qui leur soit soumis. Ce n'est pas que cette passion de dominer soit bien développée dans tous les hommes ; mais l'expérience prouve que dans les Ames qui en sont possédées , elle impose silence à toutes les passions, à celles même qui paraissent laites pour étouffer les autres, à l'amour et à l'avarice ; car l'ambitieux bien décidé n'hésite à pas risquer sa fortune pour son élévation , et à sacrifier sa maîtresse. Deux observations prouvent encore combien est violente en nous la fureur de voir nos semblables dans notre dépendance; la première, c'est que ceux même qui ont d'abord refusé de bonne foi les grandes places qu'on leur a offertes, et qui enfin les ont acceptées, sont pour la plupart au désespoir de s'en voir dépouillés, et pour l'ordinaire ne survivent pas à cette privation. La seconde , c'est que de tous les vices auxquels l'espèce humaine est sujette , celui dont le germe est peut-être le plus général dans tous les hommes , est le penchant à abuser de l'autorité qu'ils peuvent avoir, même lorsqu'ils sentent au fond du cœur l'injustice de cet abus. Deux philosophes voyageaient ensemble pour leur plaisir; suivant le droit que la poste leur donnait, et qui n'est assurément que le droit du plus fort , les postillons faisaient détour^...' les voitures qu'ils rencontraient , celles même qui portaient les denrées les plus utiles : Hélas! mon ami, dit un de ces philosophes à l'autre, nous crions contre la tyrannie , et voilà que nous prêchons d "exemple en sa faveur; nous avons pour un moment une petite parcelle d'autorité, et nous en abusons. L'ami en convint, et les deux philosophes continuèrent de laisser faire les postillons.

(6) Nous oserons pourtant former quelque doute sur le succès de l'éducation du duc de Bourgogne , malgré l'opinion très-favorable que nous avons des lumières et de la %erlu de son instituteur. Nous avons vu des vieillards qui avaient connu ce prince , et qui prétendaient que son caractère dur et orgueilleux , contraint et adouci même en apparence par les soins assidus et éclairés de Fénélon , se serait relevé avec force et développé avec liberté, dès que le trône lui eût permis de se livrer à ses penchans. Quelques lettres qui sont restées de lui , font craindre que ces vieillards n'aient dit vrai. On peut voir, entre autres, dans les Mémoires de Aoailles, une lettre que ce prince écrivit à madame de Maintenon contre le duc de Vendôme, pendant la campagne de 1708; lettre qui semble porter tous les caractères d'une dévotion haineuse et jalouse. Il est bien clair que Fénélon n'aurait pas dicté cette lettre. Un craint même, après l'avoir lue, que si le prince, devenu roi, avait appelé ce \es tucux prélat au gouvernement . Pélèrc ne se fut bientôt lasse des

fiifi NOTES SLR L'ÉLOGE

remontrances et des conseils du précepteur. Fénélon n'a pas'dicté noti plus une fable très-affligeante , composée par ce prince , et qu'on n'aurait pas dû imprimer pour l'honneur de sa mémoire ' . La morale de cette fable, qui a pour titre, le Voyageur et ses Chiens, est exprimée par l'auteur dans les termes siùvans : « Princes , avez-vous trouvé des guides » capables de vous diriger et de vous défendre dans la forêt de ce n inonde? gardez-vous bien de les mettre en état de se passer de » vous, que lorsque vous pourrez vous-mêmes vous passer de leurs n services. » Nous abandonnons à nos lecteurs les tristes réflexions que présente une si étrange maxime *.

(7) Despréaux racontait volontiers au sujet de cette pluralité de bénéfices , dont on se fait si peu de scrupule , la conversation qu'il avait eue avec un ecclésiastique , qui ayant commencé par être aussi indigent que les apôtres , déclamait alors avec ce poète sévère contre cette violation des lois de V Église. Le scrupuleux abbé assurait à Despréaux, que s'il avait seulement une abbaye de mille écus , elle fixerait son ambition , et que rien au monde ne lui ferait faire un pas pour devenir plus riche ; peu de temps après cette résolution édifiante, il obtint une abbaye de sept mille livres; l'hiver suivant, il s'en présenta un de huit mille livres , qu'il demanda et qu'il obtint ; pendant qu'il avait le vent eu poupe, c'était son expression , un prieuré de six mille livres vint encore à vaquer, et fut encore donné a ce prêtre si désintéressé, et si résolu de se borner a mille écus de reute. Despréaux ne put s'empêcher de lui eu témoigner sa surprise. Ah ! dit l'abbé , si vous saviez que cela est bon pour vivre Cela se peut, dit Despréaux , mais pour mourir, monsieur F abbé, pour mourir! Nous ajouterons , pour achever le tableau , que cet ecclésiastique, si bien revenu de ses scrupules, n'en était pas moins un grand convertisseur d'hérétiques , et se piquait fort de Vôtre \

1 Voycï le Journal de Paris , du 4, août i<j8î.

' Il faut pourtant convenir que les raison» alléguées ici n'inspirent en effet que de très-légers doutes sur le succès attribué par l'opinion publique au succès de l'éducation de M. le duc de Bourgogne.

3 Ménage parle d'un honnête ecclésiastique de son temps, qui avait eu plus de cinquante bénéfices, à la vérité l'un après l'autre , et qui , à force de permuter, était parvenu, d'une chapelle de vingt écus, h un prieuré de sept à huit mille livres de rente. C'était un prêtre gascon 00 provençal , qu'on appelait , pour son savoir faire , Yabbé des expediens. Plus d'an abbé des expediens , sans être ni Gascon , ni Provençal, a fait de nos jours, et bien plus promptement, une bien plus grande fortune.

Un cardinal de Tournon , qui , du temps de François I". , jouissait de plus «le trente bénéfices, et d'environ 600,000 livres de rente, avait pris pour devise ces mois de S- Paul : JVon quœ super terra m (Méprises tout ce qui est sur la terre). On sait combien le cardinal de Lorraine, frère de Claude, duc de Guise, avait accumulé sur sa tête de biens ecclésiastiques; et dans le même temps à peu près, le cardinal Louis de Bourbon , frère du duc Charles de Vendôme, pos»édait aussi à la fois l'archevêché de Sens, cl le» évéchés de Mcaux, de Laou, de Luçnn et deTréguier, sans compter uuc multitude de liches abbayes, entre autres celles de Saint-Denis et de Satul-Cotncilic dt Ouït] icgiic.

Un homme tic lettres , plein de bieui aisance et d'humanité, mais qui n'était ni hypocrite, ni fanatique , apprit qu'un prélat dissipateur et obéré de dettes , quoiqu'il eut en bénéfice cinq à six cent mille livres de rente , calomniait ses senlimeus et sa personne : « Qu'on me mette un » moment à sa place , répondit-il , et j'apprendrai à ce successeur des » apôtres , la vie que doit mener un évéque. Je ne posséderai qu'un » seul bénéfice, dont le revenu sera plus aux pauvres qu'à moi. J'irai , » comme les canons l'ordonnent , habiter mou diocèse, et je n'en sor- » tirai point pour venir jouer ailleurs un rôle avilissant et ridicule ; je n monterai tous les jours en chaire , et je prêcherai à mon peuple » l'union , la charité et la paix. Telle était la conduite de ce respectable n Synésius , éveque de Ptolémaïdc , que les fanatiques de sou temps » appelaient philosophe , parce qu'il se moquait de leurs superstitions , » méprisait leurs vaincs disputes , détestait leurs intrigues , et dévoilait » leur hypocrisie. »

(8) Il serait inutile de dissimuler aujourd'hui que les jésuites, chasses de Versailles, à leur très-grand regret, après la mort de Louis XIV, pour leurs cabales et leurs manœuvres , et ayant mis tout en œuvre pour être rappelés à la cour, furent les auteurs de l'intrigue qui priva l'abbé Fleury de l'emploi dont il s'était si dignement acquitté , celui de diriger la conscience du jeune roi. Si cette espèce de disgrâce , ou plutôt la délivrance d'un fardeau redoutable , n'affligea point le respectable confesseur, elle excita l'indignation publique contre le jésuite d'Aubenton , confesseur de Philippe V ; il avait eu le crédit de faire demander par son pénitent , à la cour de France , que le jeune roi choisît comme lui un jésuite pour directeur ; il vint même à bout , ce qui est incroyable , de faire insérer cet article secret, dans le traité de paix de ijio , entre la F rance et l'Espagne, comme une condition essentielle du rétablissement de la bonne intelligence entre les deux couronnes. Ce fut le même d'Aubenton qui , trois ou quatre ans après , révéla au régent la confession du roi d'Espagne ; le monarque montra froidement au confesseur la lettre par laquelle le régent lui en donnait avis : le jésuite tomba évanoui , et mourut deux jours après. On ne peut se rappeler sans indignation l'insolence du jésuite Nitard . confesseur de la reine d'Espagne, mère de Charles li, et qui, pendant la régence de cette reine, gomernait dcspotiquemcnl le royaume. Lu des plus grands seigneurs espagnols, que ce moine avait traité avec hauteur, se plaignit de ce qu'il manquait de respect à son rang. C'est vous , répondit le jésuite, qui me devez du respect, à moi qui ai tous les jours votre Dieu dans mes mains, et votre reine à mes pieds. 11 fut eufiu oblige de sortir d'Espagne, charge de l'exécration publique ; la pauvre reine, sa pénitente , lui écrivait : Padre conj'essur, jro confia en la r/usericordia di Dios , que manifesuirà la innocentia vues Un, y maiisendrà la atttoritad mia. Le roi de Sardaigne, Victor-Amédéc, a raconté souvent à un Elançais très-estimable, cl qui a il encore * , qu'un jésuite

' On tait ceci eu vr-lciubrc 17H.1.

fn8 NOTES SLR L'ÉLOGE

très-honnéte homme, à qui il avait donné sa confiance et son estime , le pria en mourant , et par effort de reconnaissance , de ne jainnis prendre un homme de sa robe pour confesseur. Pourrait-on s'affliger après cela de la proscription d'une compagnie qui a fait serrir à son ambition effrénée la religion, la politique et la faiblesse des souverains? Un prélat qui a déploré leur désastre dans l'oraison funèbre de Louis XV, les a comparés au prophète Jonas, jeté dans la mer pour apaiser la tempête. Heureux les peuples et les souverains , si les nouveaux Jonas ne trouvent point de baleine qui les reçoive pour les rendre à la vie. Il est vrai qu'en traitant le corps arec la sévérité qu'il méritait, on aurait dû traiter les membres avec l'humanité que tout citoyen est en droit de réclamer, et qui eut rendu la sévérité à l'égard du corps plus juste et plus respectable. C'est ce qui serait arrivé aux jésuites , comme l'ont avoué quelques uns d'entre eux, s'ils eussent été détruits par des philosophes ; mais malheureusement, disent-ils , nous nf avons été détruits que par des jansénistes. Ils parleraient avec plus de vérité, eu disant que la philosophie a préparé en silence leur destruction , que les jansénistes ont sonné la charge , et que la justice a consommé l'ouvrage. Celui qui écrit ces réflexions est d'autant plus impartial , qu'il n'a jamais eu personnellement à se plaindre de cette société. Il pense qu'elle a été utile aux lettres , funeste à l'Eglise , dangereuse pour l'Etat , sévère dans ses mœurs et relâchée dans sa doctrine , amie faible et implacable ennemie , animée par un fanatisme qui subsiste encore dans ses membres dispersés ; ce qui a fait dire à un philosophe , en envisageant d'une part la facilité avec laquelle la société a été détruite , et de l'autre tout le mal dont les ci-devant jésuites sont eucore les auteurs , « qu'il » n'avait jamais vu de corps si aisé à tuer, et si difficile à faire mourir ; » que la société ressemblait a ces vers coupés en morceaux , dont les » parties , séparées du tronc , vivent et s'agitent encore long- temps , en » faisant effort pour se rejoindre. »

(9) La fureur de persécuter et de calomnier le mérite éminent , semble cire , si on peut parler ainsi, la maladie endémique de toutes les sectes religieuses. Voici ce que le docte Le Fèvre de Saumur, pè»c de madame Dacicr, écrivait à un de ses amis sur les vexations qu'il éprouvait de la part de l'université protestante de cette ville, où il professait avec la plus grande célébrité. « Je suis aux prises avec le saint et sacré consis- » toire de cette église. Ou croit m 'effrayer, mais on se trompe. Je pré- » tends mener ces canailles de belle manière ; et nous verrons si pour » des bagatelles on ameutera tant de gens contre moi, qui vis plus » honnêtement que ces marchands de choses saintes , qui ai l'appro- » bation de tout ce qu'il y a d'honnètes gens ici , soit de la religion » catholique, soit de celle que ces cafards prêchent depuis que la hu- » guenoteric est plantée dans celte ville. Quoique je sois pa bible et » modeste au-delà de tout ce qu'on pouvait attendre de l'Ame la plus » humble , je fais mal aux yeux à ces sortes de gens-là. Ils croient que » j'en sais trop, et que je ne les estime pas assez. C'est pour cela qu'ils

DE FLEURY. 6ig

*> me poursuivent. » Combien d'hommes distingués , dans tous les temps et chez tous les peuples , auraient pu et peuvent encore eu écrire autant !

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