CHRISTINE, REINE DE SUÈDE
Descends du haut des cicux, auguste vérité, Répands sur mes écrits ta force et ta clarté; Que l'oreille des rois s'accoutume à l'entendre.
HEffatADE , chant I.
U soi ence de l'histoire , quand elle nest pas éclairée par la philosophie , est la dernière des connaissances humaines. L'étude en serait plus intéressante, si on eût un peu plus écrit l'histoire des hommes , et un peu moins celle des princes , qui n'est dans sa plus grande partie que les fastes du vice ou de la faiblesse. C'est bien pis quand on y mêle une multitude de faits encore moins dignes d'être connus. Un homme d'esprit , très-peu versé dans l'histoire , se consolait de son ignorance , en considérant que ce qui se passe sous nos yeux serait l'histoire un jour. Il serait à souhaiter que tous les cent ans on fit un extrait des faits historiques réellement utiles , et qu'on brûlât le reste. Ce serait le moyen d'épargner a notre postérité l'inondation dont elle est menacée , si on continue d'abuser de l'imprimerie pour apprendre aux siècles futurs des choses dont on ne s'embarrasse guère dans les siècles où elles se passent. Je ne doute point qu'un désir si raisonnable ne soit pour bien des savans un crime de lèse-érudition , digne des injures et des anathèmes de tous les compilateurs ; mais j'appelle de ces anathèmes au jugement des sages. Kux seuls devraient être en droit de peindre les hommes comme de les gouverner. Uhistoire et les hommes en vaudraient mieux.
Je n'ai pu m'empêcher de faire ces réflexions à la vue de deux p;ros volumes de mémoires sur Christine, reine de Suède, qu'on vient de publier en Hollande (i). Si l'auteur de ces mémoires a
(i) L'auteur germaniqoe des Mémoires de Christine, qu'on a pris la peine et la liberté d'abréger, a trouvé qu'on ne parlait pas assez respectueusement île sa compilation ; il a donc attaqné cet abrégé par une Ictlrc en langue française et en style allemand, où, tous un monceau d'invectives, on a heureusement aperçu deux ou trois observations qoi ont paru justes , et dont ou a pro6té dans cette édition. On le remercie de ses critiques et de la modération qu'il a mise dans ses injures memes; car il s'est interdit le* termes de déiste , de matérialiste et tValhée , si libéralement et si cloqueiament employés aujourd'hui par l'urbanité française.
Jao MÉMOIRES
eu pour but de faire connaître son héroïne , je doute qu'il y soit parvenu. Je connais plusieurs savans , assez aguerrie aux lectures rebutantes , qui n'ont pu soutenir celle de son ouvrage, ni dévorer paisiblement ce fatras d'érudition et de citations oii l'histoire de Christine se trouve absorbée. C'est un portrait assez mal dessiné, déchiré par lambeaux, et dispersé sous un monceau de décombres.
Cependant le désir que j'ai toujours eu de me former une idée de cette princesse singulière dont on a parlé si diversement, m'a forcé de parcourir une si énorme compilation. Je l'ai envisagée comme ces perspectives, dans lesquelles le peintre a dessiné d'une manière difforme une figure humaine , qu'on ne peut démêler qu'à un certain point de vue, ou elle paraît avec ses justes proportions , et débarrassée de tous les objets étrangers dont le mélange la rendait méconnaissable. J'ai tâché de saisir ce point de vue ; mais je ne me flatte pas de l'avoir trouvé.
Quoi qu'il en soit, voici ce que j'ai pu recueillir de cette lecture. Si on juge mon ouvrage ennuyeux , je n'empêche personne de recourir à l'orignal même , et d'y trouver plus de plaisir. Je tâcherai du moins de rendre cet écrit utile , par les principes que j'aurai soin d'y répandre , et surtout par les réflexions qu'il me donnera occasion de faire contre les deux plus grands fléaux du genre humain, la superstition et la tyrannie.
Mon premier dessein était de donner sur ces mémoires une histoire abrégée de Christine ; mais la marche uniforme et le style un peu monotone auquel on a jugé à propos d'assujélir l'histoire, aurait été pour moi une entrave continuelle. Je ne sais par quelle raison on est convenu presque généralement de réduire l'histoire à une espèce de gazette renforcée , exacte pour les faits et pour le style. On prétend que l'historien doit s'abstenir de réflexions , et les laisser faire à ceux qui lisent. Pour moi , je crois que le vrai moyen de suggérer des réflexions au lecteur, c'est d'en faire. Tout consiste à savoir les ménager , les présenter avec art , les lier de manière au sujet , qu'elles augmentent l'intérêt au lieu de le refroidir. En un mot, les réflexions me paraissent aussi essentielles pour rendre l'histoire agréable , pour fixer même les faits dans la mémoire , que les démonstrations de géométrie pour fixer dans l'esprit l'énoncé des propositions. L'historien, dit-on, doit n'être au' un témoin oui dépose, et les réjlexions feraient soupçonner sa partialité. Mais il me semble que la manière seule de narrer les faite rend un historien aussi suspect que le peuvent faire les réflexions; et partialité pour partialité , celle qui ennuie le moins est préférable. D'ailleurs ce soupçon de partialité ne peut jamais tomber que
fur un auteur qui écrit l'histoire de son temps; j'aurais beau faire l'éloge ou la satire de Christine, on pourra m'accuser de m'être trompé , comme on le ferait si je m'en tenais au simple récit , mais jamais on ne me soupçonnera de lui avoir voulu ni bien ni mai.
Cependant , pour ne pas heurter de front un préjugé assez généralement établi , ce n'est pas l'histoire de Christine que je vais donner, ce sont simplement des observations sur les principaux traits de la vie de cette princesse ; ce sera , si l'on veut, un extrait raisonné des mémoires de Christine ; une lettre sur ces mémoires ; une conversation avec mon lecteur ; je lui laisse le choix du titre.
Je fais grâce au public des lettres que Christine , âgée de cinq ans, écrivait au roi son père, et par lesquelles elle lui marquait qu'elle tâchait d'apprendre à bien prier Dieu ; lettres que le compilateur avoue n'être pas fort intéressantes pour les étrangers, mais qu'il croit l'être beaucoup pour les Suédois. Je fais grâce aussi de son horoscope et de celui de Gustave Adolphe son père, pour considérer quelques momens ce conquérant si fameux.
Tandis qu'uni avec la France , et secrètement applandi de la cour de Rome , jalouse de la puissance autrichienne, il vengeait de l'oppression de Ferdinand les protestans de l'Empire , toute la Bavière retentissait d'oraisons, d'exorcismes , de litanies et d'imprécations contre ce prince ; des moines allemands prouvaient au' il était r Antéchrist, et des ministres luthériens qu'il ne l'était pas. Mon auteur assure néanmoins que ce prince usa modérément de ses victoires. On prétend que l'Allemagne en fut redevable aux sentimens que Gustave avait conçus pour les catholiques en étudiant dans sa jeunesse à Pavie, sous le célèbre Galilée , que l'inquisition traita depuis comme hérétique , parce qu'il était astronome. Mais outre que le voyage de Gustave en Italie est assez douteux , il ne parait pas qu'un pays où l'on fait un article de foi du système de Ptolomée , fût bien propre à prévenir favorablement un prince luthérien. Quoi qu'il en soit , le pape Urbain VIII , qui joignait à tout le zèle d'un souverain pontife pour sa religion , une haine encore plus grande pour l'empereur Ferdinand , assurait que les Espagnols de Charles- Quint avaient fait plus de mal à l'Eglise romaine , que les Suédois de Gustave n'eu avaient fait à l'Allemagne. Il est à désirer, pour l'honneur de Gustave et de l'humanité, qu'il ait mérité l'éloge qu'on fait ici de sa modération. Si quelque chose pouvait rendre cet éloge suspect , ce serait le prétendu goût que mon auteur attribue à Gustave pour les lettres , parce qu'il avait lu
des livres de tactique et d'art militaire. C'est comme s'il eût soutenu que le feu roi de Prusse aimait les sciences , parce que son amour extrême pour ses troupes l'engageait à accorder quelque protection aux chirurgiens d'armée. Le compilateur est si prévenu pour ses souverains, qu'il loue sur l'amour des lettres jusqu'à Charles XII , qui n'avait lu en sa vie que les Commentaires de César. C'est ainsi qu'en prodiguant les éloges aux princes , on les dispense de les mériter. Mais la postérité , qui juge les écrivains et les rois , saura mettre à leur place ceux qui donnent les louanges et ceux qui les reçoivent.
Ce qui me parait le plus frappant dans toute l'histoire de Gustave , ce sont les réflexions sages qu'on lui attribue sur les conquérans. On les croirait de Socrate, et Gustave aurait dû joindre au mérite d'en être l'auteur , la gloire de les mettre en pratique. Le mal qu'il a fait à la maison d'Autriche n'a pas rendu la Suède plus heureuse. Je ne connais presque que le czar Pierre , dont les conquêtes aient tourné à l'avantage de ses peuples , encore serait-ce une question de morale à décider, si un prince , pour augmenter le bonheur de ses sujets, doit faire le malheur de ses voisins. Pour assurer le repos de l'Empire , et humilier la maison d'Autriche , il n'était pas nécessaire que Gustave envahit en un an les deux tiers de l'Allemagne , et qu'il donnât assez de jalousie et d'ombrage à ses alliés pour que Louis XIII refusât d'avoir avec lui une entrevue dont tout l'honneur serait demeuré au roi de Snède. Gustave soutenait avec raison qu'il n'y a de différence entre les rois que celle du mérite; mais le mérite principal d'un souverain est Vamour de l'humanité, de la justice et de la paix. Les rois qui n'ont que de la puissance , ou même que de la valeur, toujours les premiers des hommes pour leurs courtisans , sont les derniers pour le sage.
Ce prince ayant été tué , comme l'on sait (en i632 ) , à la bataille deLutzen, par un coup assez singulier pour qu'on y ait cherché du mystère , Christine encore enfant lui succéda. Dans le plan que le célèbre chancelier Oxenstiern donna pour la régence , on remarque un éloignement pour le despotisme , qui doit honorer la mémoire d'un ministre d'Etat. Il paraît incliner pour un gouvernement mêlé du monarchique et du républicain ; et on ne peut disconvenir que cette forme n'ait plusieurs grands avantages, sans prétendre d'ailleurs toucher a la question délicate du meilleur gouvernement possible, dont la solution peut recevoir différentes modifications par la différence des climats, de la situation , des circonstances , du génie des rois et «les peuples. Mais on ne saurait soupçonner un esprit aussi éclairé qu'Oxcnstiern d'avoir donné la préférence , comme quelques uns l'ont
cru , a a gouvernement aristocratique , que le droit naturel et l'expérience démontrent être le pire de tous.
Ceux qui furent chargés de l'éducation de Christine , eurent ordre de lui inspirer de bonne heure de ne pas donner toute sa confiance à un seul} maxime excellente sans doute en elle-même, mais dont tant de princes n'ont que trop abuse pour se défier également du vice et de la vertu , pour ne prendre jamais de conseil, et pour se croire prudens et fermes, lorsqu'ils n'étaient qu'opiniâtres.
Christine montra de bonne heure une pénétration d'esprit singulière : on assure que dès son enfance elle lisait en original Thucydide etPoljbe, et qu'elle en jugeait bien. On eût mieux fait de lui apprendre à connaître les hommes que les auteurs grecs. La vraie philosophie est encore plus nécessaire à un prince que l'histoire ; j'en excepte celle de la Bible , à laquelle les Etats de Suède voulaient qu'on lui fit donner beaucoup de temps , comme étant y disent-ils dans un mémoire exprès , la source de toutes les autres. On ne peut que louer les Etats d'avoir insisté sur les principes de religion qu'on devait inspirer à la jeune reine; mais il semble que tous les autres objets aient été un peu trop oubliés en faveur de celui-là; la suite fit voir qu'on n'aurait pas dû les négliger.
Je n'entrerai dans aucun détail , ni sur la minorité de Christine, ni sur la manière dont elle se conduisit avec la France quand elle eut pris les rênes du gouvernement, ni sur les plaintes réciproques, et peut-être également justes, de la reine et de ses alliés. Eclaircir ces démêlés politiques, est sans doute un grand projet : mais l'incertitude des faits qui se passent sous nos yeux doit rendre très-suspect le développement prétendu de quelques intrigues secrètes et anciennes , dont l'histoire aurait peut-être été écrite fort différemment par les principaux acteurs. Je garderai donc sur tous ces faits un silence prudent ; c'est l'histoire privée de Christine , et non l'histoire de son royaume, que j'ai pour objet dans cet écrit ; et je ne la considère même un moment sur le trône de Suède, que pour l'envisager ensuite plus à mon aise et de plus près dans la retraite.
Une des choses dont on doit savoir le plus de gré à Christine , c'est la considération quelle témoigna pour le célèbre Grotius. Cet homme illustre par ses ouvrages , mais dont la plus grande gloire est d'avoir été l'ami de Barneveldt , et le défenseur de la liberté de son pays , était allé chercher un asile en France contre la persécution des Comaristes. 11 déplut au cardinal de Richelieu, p.irce qu'il ne le flattait pas sur ses talens littéraires; car il faut toujours que les grands hommes se rapprochent des autres par
quelques faiblesses. Le protecteur de Mj-ramcetâe Y Amour tj'— rannique, qui persécutait et récompensait tout à la fois Corneille,, non-seulement ne fit rien pour Grotius , mais l'obligea à force de dégoûts à se retirer; Gustave Adolphe l'accueillit, Oxenstiern le renvoya en France avec le titre d'ambassadeur, et Christine bientôt après lui confirma ce titre ; elle trouvait par là le moyen de récompenser d'une manière digne d'elle un homme d'un mérite rare , de mortifier les Hollandais qu'elle n'aimait pas (en i635), et de piquer le cardinal dont elle croyait avoir à se plaindre (en 1045). Ainsi Grotius , que son génie et son naturel rendaient incapable de toute espèce de souplesse , et que son titre en dispensait, jouit du plaisir de traiter en égal un ministre qui l'avait méprisé. C'est un honneur pour Christine que d'avoir pensé de Grotius comme la postérité ; sans doute ce suffrage de plus n'était pas nécessaire à la réputation d'un si grand homme ; mais il faut savoir gré aux princes d'être justes , et même de connaître avec le public les hommes illustres et vertueux. Quand Christine n'aurait témoigné de considération à Grotius que par vanité , on doit lui tenir compte de cette vanité même ; si c'est une faiblesse dans les rois comme dans les autres hommes , c'est du moins une faiblesse qui peut les mener aux grandes choses.
Après la victoire de Norlingue , en 1646, où le prince de Condé et Turenne, à la tête des troupes de France, vengèrent l'honneur des Suédois , qui avaient été défaits quelques années auparavant au même lieu , Christine écrivit au prince de Condé une lettre de remercîment. Quelques historiens prétendent que ce prince avoua dans sa réponse qu'il devait une grande partie du succès au vicomte de Turenne. Si le fait est vrai , le prince de Condé aurait mis le comble à sa gloire en l'avouant ; mais il n'en paraît dans sa réponse aucun vestige.
On ne sera point surpris que Christine , aussi passionnée pour les lettres et pour le repos, que son père l'était pour la guerre , ait hâté , en 1647 * ^a c°nclu«on de la paix de Westphalie. L'animosité et la jalousie des ministres y mettaient un obstacle encore plus grand que le nombre prodigieux d'intérêts qu'il y avait à régler. Les plénipotentiaires de Suède , aussi divisés entre eux que ceux de France , étaient le comte Oxenstiern , fils du grand chancelier de Suède , et Aider Sakius , chancelier de la cour. Le prenaicr se conduisait en tout par les conseils de son père , qui déplaisait à Christine , parce qu'il lui était trop nécessaire, et parce qu'il cherchait d'ailleurs , contre le désir de la reine , à éloigner la conclusion de la paix. Il crovait trouver dans la continuation de la guerre la gloire de la Suède , l'anoblissement de la france cm il craignait comme une amie dangereuse , et la-
▼anlagc des protcstans d'Allemagne. Cest lui qui écrivait à sou fils , ellrayé du chaos des affaires : Ne sais-tu pas , mon Jils , combien le secret de gouverner le monde est peu de chose ?
Salvius, collègue d'Oxenstiern , et d'un caractère plus liant , avait toute la confiance et toute la faveur de la reine, et cependant n'était pas sans mérite; Christine , comme tous les princes , aimait mieux être flattée que servie , mais en même temps était assez éclairée pour ne pas sacrifier tout-à-fait à son amour-propre l'honneur dé son discernement et ses vrais intérêts. En faisant Salvius sénateur de Suède, quoiqu'il ne fût pas d'une maison assez noble , elle avait tenu au sénat ce discours que tous les rois devraient savoir par coeur. Quand il est question de bons avis et de sages conseils , on ne demande point seize quartiers , mais ce qu'il faut faire. Salvius serait sans doute un homme capable s'il était de grande famille.... Si les enfans de famille ont de la capacité, ils feront fortune comme les autres , sans que je prétende m'y restreindre.
Cette paix de Westphalie , tant désirée, se fît enfin , en 1648, à la satisfaction réciproque de la plupart des puissances intéressées , mais au grand mécontentement d'Innocent X. Ce pape aurait voulu trouver à la fois dans la paix deux avantages incompatibles , l'abaissement de la maison d'Autriche , qu'il désirait comme prince temporel , et l'affaiblissement des protestans , qu'il souhaitait comme souverain pontife; il publia une bulle ou il refusait Je titre de reine de Suède à Christine , pour la punir d'avoir trop influé dans l'ouvrage de la paix. Une telle démarche eût été bonne au douzième siècle , lorsque les princes croyaient avoir besoin , pour l'être , de brefs et de bénédictions; elle venait trop tard cinq cents ans après. Le nonce fit aflicher à Vienne la bulle de son maître, l'empereur la fit arracher; Innocent se tut, et il n'en fut plus question.
L'amour de Christine pour la liberté lui fit refuser tous les partis qui se présentaient pour elle , quoique plusieurs fussent 4rès-avantageux , et que la Suède la pressât de se marier. Le roi d'Espagne , Philippe IV, un de ceux qui aspiraient à épouser la reine , s'en désista bientôt, dans la crainte de se voir obligé par cette alliance à ne plus traiter les protestans d'hérétiques. Celui de tous les prétendans qui parut le plus empressé , était Charles Gustave , cousin de Christine , prince palatin , à qui elle avait été destinée dès l'enfance ; elle fut aussi sourde pour lui que pour ses rivaux. Cependant , soit qu'il lui inspirât moins de dégoût , soit qu'elle méditât dès-lors le dessein d'abdiquer le trône , elle réussit à le faire déclarer par les Etats son successeur. Par cette démarche elle vint à bout et de se conserver libre, et d'assurer
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Je repos de la Suède , et de prévenir aussi l'ambition de quelques maisons suédoises , qui auraient pu après sa mort disputer la couronne. On assigna à Charles Gustave un certain revenu pour l'entretien de sa cour. Mais la reine dit que c'était un se* cret de la famille royale de ne donner aucune terre à un prince héréditaire ; secret qui ne mérite guère ce nom, et que les princes despotiques les plus bornés auront toujours pour maxime. Christine, parle même motif, éloigna toujours des affaires le prince Charles Gustave , pendant qu'elle gouverna la Suède : quoiqu'elle aimât peu le trône, son génie indépendant ne voulait rien qui la gênât , tant qu'il lui plairait de l'occuper.
Ce futdans ce temps-là qu'arrivèrent les troubles de la France, la guerre de la Fronde, cette guerre, plus fameuse par le ridicule qui la couvrit , que par les maux qu'elle pensa entraîner après elle , l'exil de Masarin, son retour, son nouvel exil, l'emprisonnement des princes , les assemblées bruyantes du parlement , qui.rendait des arrêts pendant qu'on donnait des batailles , et décrétait des armées de prise de corps. . L'amour de Christine pour la tranquillité , la crainte que cette guerre civile ne fût l'occasion d'une nouvelle guerre au dehors , et peut-être le goût qu'elle avait toujours conservé pour le prince de Condé, l'engagèrent à prendre part à ces troubles ; elle écrivit à la reine Anne d'Autriche, au duc d'Orléans, aux princes , au parlement même, des lettres qui n'eurent d'autre effet que d'attirer à son résident des plaintes de la cour de France , et des réprimandes de sa part , quoiqu'il n'eût fait que suivre ses ordres. Ces troubles, qui avaient commencé sans elle, finirent bientôt sans sa médiation. Le parlement , qui avait été sur le point de traiter avec cette princesse, fut exilé à Pontoise, et trop heureux d'en revenir pour complimenter, quelques années après , ce même cardinal dont il avait mis la tête à prix. Le prince de Condé , fugitif chee les Espagnols , perdit tout , excepté sa gloire ; et Mazarin resta maître, jusqu'à sa mort , de la reine , du roi et de l'Etat.
L'amour que Christine avait ou affectait pour les hommes illustres, lui fit souhaiter d'attirer auprès d'elle le célèbre Descartes ( en i65o) , le restaurateur de la philosophie , ignoré en France sa patrie , pour avoir été plus occupé des sciences que de sa fortune , rais à Yindex à Rome pour avoir cru sur le mouvement de la terre les observations astronomiques plutôt que les bulles des papes , et persécuté en Hollande pour avoir substitué au jargon des scolastiques la vraie méthode de philosopher. Christine , charmée de quelques écrits de ce grand homme , lui avait fait proposer plusieurs de ces questions de morale que les philosophes agitent depuis long-temps, sans qu'elles soient dé-
cidée? , et sans que les hommes en soient meilleurs et plus heureux. Telle était entre autres celle du souverain bien, que Descartes faisait consister dans le bon usage de notre volonté , par la raison, disait -il , que les biens du corps et de la fortune , et même nos connaissances , ne dépendent pas de nous ; comme si le bon usage de notre volonté était moins soumis que le reste à l'Etre tout-puissant. Cette solution , toute insuffisante qu'elle était , plut assez à Christine pour qu'elle souhaitât ardemment d'en voir l'auteur , comme un homme qu'elle croyait heureux , et dont elle enviait la condition. M. Chanut , ambassadeur de France en Suède , et ami du philosophe , fut chargé de cette négociation , dans laquelle il eut d'abord de la peine à réussir. La différence des climats était une des raisons principales qui détournait Descartes de ce vojage. Il écrivit à son ami : Qu'un homme né dans les jardins de la Tour aine , et retiré dans une terre où il jr avait moins de miel, à la vérité , mais peut-être plus de lait que dans la terre promise aux Israélistes , ne pouvait pas aisément se résoudre à la quitter pour aller vivre au pays des ours , entre des rochers et des glaces. Cette raison était trèssu (lisante pour un sage , à qui la santé ne pouvait être trop précieuse , parce que c'est un des biens qui ne dépendent point des autres hommes. Mais ne serait-il pas permis de croire que Descartes, ami de la solitude comme il l'était , et voulant chercher â son aise la vérité , redoutait un peu l'approche du trône ? Un prince a beau être philosophe, ou affecter de l'être, la royauté forme en loi un caractère ineffaçable, toujours à craindre pour ceux qui l'approchent et incommode pour la philosophie , quelque soin que le monarque prenne de la rassurer. Le sage respecte les princes, les estime quelquefois , et les fuit toujours (i). Nous sommes l'un pour l'autre un assez grand théâtre , écrivait Descartes à un philosophe comme lui , qu'il exhortait à venir partager sa retraite , dans le temps où Christine voulait l'en faire sortir.
Cependant , comme l'amour même de la liberté ne résiste guère aux rois quand ils insistent , Descartes se rendit bientôt après à Stockholm , dans la résolution , ainsi qu'il le disait lui-même, de ne rien déguisera cette princesse de ses sentimens , ou de s'en retourner philosopher dans sa solitude. On voit par ses lettres qu'il fut très-satisfait de l'accueil que lui fit la reine ; elle le dispensa de tous les assujétissemens des courtisans ; mais ce fut pour lui en imposer d'autres qui dérangèrent
(1) S'il y a des exceptions a cette règle, heureux le souverain pour qui elles sont faites! Socratc, accuse par Anitus derant l'aréopage, se fût réfugié auprès de Marc-Aurèle, »'il eut vécu de son temps.
tout-à-fait sa manière de vivre , et qui joints à la rigueur du climat, le conduisirent au tombeau au bout de quatre mois. Descartes trouvait à Christine beaucoup d'esprit et de sagacité; néanmoins il paraît que le goût dominant du philosophe fut toujours pour la malheureuse princesse palatine sa première disciple, soit que les malheurs qu'il avait éprouvés lui-même redoublassent son attachement pour elle, soit qu'il lui trouvât plus de lumières, ou de cette docilité qui est le premier hommage pour un chef de secte. Cette préférence, qu'il laissa apparemment entrevoir , causa à Christine un peu de jalousie.
Descartes, qui en renonçant à tout autre avantage, avait conservé l'ambition des philosophes, le désir de voir adopter exclusivement ses opinions et ses goûts, n'approuvait point que Christine partageât son temps entre la philosophie et l'élude des langues. Il se trouvait mal à son aise au milieu de celte foule d'érudits dont Chrisliue était environnée , et qui faisait dire aux étrangers que bientôt la Suéde allait être gouvernée par des grammairiens. Il osa même lui faire sur ce point des représentations assez libres et assez fortes pour se brouiller sans retour avec le maître de grec de la reine, le savant IsaacYossius, ce théologien incrédule et superstitieux , de qui Charles II, roi d'Angleterre, disait quil croj ait tout , excepté la Bible. Les représentations de Descartes n'empêchèrent pas la reine d'apprendre le grec , mais elles ne changèrent rien aux sehtimens qu'elle avait pour lui. Elle prenait sur son sommeil le temps qu'elle lui donnait ; elle voulut le faire directeur d'une académie qu'elle songeait à établir; enfin elle lui marqua tant de considération , qu'on prétendit que les grammairiens de Stockholm avaffent avancé par le poison la mort du philosophe. Mais cette manière de se défaire de ses ennemis, dit Sorbière , est un honneur que les gens de lettres n'envient pas aux grands.
Néanmoins, quelque passionnée que Christine se soit montrée pour la philosophie de Descartes, il n'y a nulle apparence, comme quelques uns l'ont cru , qu'elle l'ait consulté sur les affaires politiques. Elevée, comme elle l'était , à la meilleure école de l'Europe en ce genre , c'est-à-dire dans le sénat de Suède , quels secours aurait-elle pu tirer d'un philosophe qui , par sa conduite en Hollande , avait montré combien peu il savait traiter avec les hommes, et qu'une retraite de trente ans avait empêché de les connaître ? On a même prétendu qu'elle montra aussi peu de zèle pour les opinions de Descartes , qu'elle avait témoigné d'estime pour sa personne ; et que le fruit qu'elle retira de l'étude de la philosophie , fut de se persuader qu'en ce genre les sottises anciennes valaient bien les nouvelles.
SUR CHRISTINE. ,2g -
Christine eut bienlôt dans ses Etats des affaires plus importantes que l'étude du grec, des idées innées et des tourbillons (|en i65i ). La résolution qu'elle avait prise de ne se point marier, alarmait des peuples qui craignaient de manquer de maître. L/épuisement des finances dérangées par ses profusions causait un mécontentement général ; ce fut alors qu'elle pensa , ppur la première fois , à descendre du trône. Elle se rendit en plein sénat, déclara le dessein qu'elle avait formé, et le fit savoir par lettres au prince Charles Gustave. Celui-ci , assez habile pour dissimuler, et craignant peut-être que la reine ne fit sur son successeur une tentative dangereuse , rejeta les offres de Christine , pria Dieu et la Suède de la conserver long-temps , et se para avec beaucoup d'ostentation de sentimens qu'il n'avait guère. La solitude où ce prince affectait de vivre après avoir accepté la succession , la précaution qu'il avait prise de s'éloigner de la cour, enfin l'extrême circonspection qu'il mettait dans tous ses discours et dans toutes ses démarches , étaient pour les moins clairvoyans une preuve du désir qu'il avait de parvenir au trône. Il se flattait peut-être que le sénat, acceptant la démission de Christine , lui procurerait l'avantage de régner en lui laissant l'honneur de la modestie. Mais il fut trompé dans ses espérances. Soit que Christine eût simplement voulu calmer des sujets mécontent, et s'affermir sur le trône par leur suffrage , soit qu'elle vît son abdication jugée moins favorablement par les étrangers qu'elle ne s'y attendait, soit enfin qu'après avoir voulu quitter le trône par vanité , elle voulût le conserver par caprice , elle se rendit ou fit semblant de se rendre aux sollicitations de son successeur et de ses sujets.
Christine écrivit l'année suivante (i65?.) , â M. Godeau , évêque de Vence , dont nous avons tant de vers et si peu de poésies. Ce prélat l'avait louée par lettres ; la reine de Suède lui dit dans sa réponse que les honnêtes gens de France sont si accoutumés à louer , qu'elle n'ose se plaindre d'une coutume si générale , et quelle lui en est même obligée. Il paraît que le même prélat avait marqué dans sa lettre quelque envie de convertir la reine. En remerciant l'évêque de ses bonnes intentions, elle lui souhaite le bonheur de penser comme elle, et parait surprise qu'on puisse être si éclairé et n'être pas luthérien. Elle se montra aussi peu catholique dans une lettre qu'elle écrivit vers le même temps au prince Frédéric de Hesse, pour le détourner d'embrasser la religion romaine. Ces deux lettres devraient surprendre de la part d'une princesse qui se fit catholique un an après , si l'on ne savait combien peu de temps il faut aux hommes, et surtout aux princes , pour changer dans leurs opinions comme dans leurs a. 9
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goûts. Un auteur protestant, qui a parlé de ces deux lcttro , remarque, avec plus de malignité que d'esprit, que l'heure de la grâce n'était pas encore venue : on pourrait dire avec plus de raison, que peut-être Christine n'avait pas encore été assez tourmentée par les ministres pour prendre leurs dogmes en aversion. Car telle est l'injustice incroyable des hommes, que de la haine ^es ministres à celle du culte qu'ils prêchent , il n'y a qu'un pas j comraence-t-on à se détacher d'eux , ce qui était respectable devient indifférent; abusent -ils de leur pouvoir, ce qui n'était qu'indifférent cesse de l'être. Cette logique n'est sans doute ni solide ni équitable : mais c'est la logique des passions ; 0 faut les ménager comme on fait un malade ; et le plus sûr moyen d'apprendre aux hommes à être justes , c'est de commencer par l'être à leur égard.
Au reste, si on examine les raisons même que Christine proposait au prince de Hesse pour rester dans sa religion , U est facile de juger qu elle'avait pour la sienne uu assez grand fonds d'indifférence. Quoique luthérienne , et par conséquent presque aussi éloignée du calvinisme que de l'église romaine , elle exhorte néanmoins ce prince calviniste à ne point changer. Elle paraît mépriser cette fureur stupide avec laquelle des hommes qui se disaient sages , ont tant écrit sur des choses qu'il ne fallait que croire. Je laisse , dit-elle , ceux qui font profession de traiter les controverses à s'égorger là-dessus selon leur plaisir. Elle ne représente au prince de Hesse que les motifs de l'honneur , de la constance, de l'avantage de sa maison et de ses Etats ; motifs peu dignes de balancer l'intérêt de la vraie religion , mais proportionnés à la vanité et à la faiblesse humaine.
Les libéralités de Christine, prodiguées avec peu de discernement et de mesure , lui attirèrent bientôt des panégyriques de tous les savaus de Suède et des pays étrangers. Son historien en compte deux cents qui sont oubliés aujourd'hui comme presque tous Jes panégyriques des princes faits de leur vivant. Celui de Trajan par Pline le jeune , prononcé devant l'Empereur en plein sénat , est presque le seul qui soit resté ; le nom de l'orateur et l'idée que nous donne son ouvrage de l'éloquence de ces tempslà , ont encore moins contribué à le conserver , que les vertus du prince qui en était l'objet. Ce n'est point l'ouvrage qui a immortalisé le monarque , c'est le monarque qui a fait passer l'ouvrage à la postérité ; peut-être même ce panégyrique eût-il fait tort à Trajan , si à force de le mériter , il n'eût fait oublier la faiblesse qu'il avait eue de l'entendre.
Je passe sous silence toutes les marques de bonté que Christine donna à Saumaise , cet homme si savant et si désagréable, qui eu
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apprenant tant de choses , avait aussi appris à interpréter les songes , la visite que Christine lui rendit, la lecture qu'ils firent ensemble du moy en de parvenir , le combat à coups de poing entre messieurs Bourdelot et Meibom, et d'autres auecdotes aussi intéressantes. Je passe sous silence aussi les noms de tous les savans que Christine attira dans ses Etats ou qu'elle y trouva , et son commerce épistolatre avec eux. Elle eût mieux fait de ne pas tant écrire de lettres de complimens aux savans , et d'envoyer un peu plus de lettres de change à Nicolas Heinsius qu'elle avait chargé de lui acheter des livres , des manuscrits et des médailles , et qui ne put jamais parvenir à être remboursé de ses avances. Néanmoins l'historien de Christine entreprend de la justifier sur cet article même , et fait presque un crime à Heinsius de s'être plaint. Les monarques sont assez dans l'usage de se manquer de bonne foi entre eux , mais il ne leur est pas encore permis d étendre cette règle aux particuliers.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans les lettres dont il est question , c'est l'offre que Christine fit à Scudéri , en i653 , si Ton en croit un auteur moderne , de recevoir la dédicace de son Alaric , en y joignant un présent considérable , a condition qu'il effacerait de ce poème l'éloge de La Gardie qui avait encouru la disgrâce de la reine ; Scudéri répondit à cette offre , qu'il ne détruirait jamais V autel où il avait sacrifié. Une réponse si noble fait regretter que le poème à' Alaric n'ait pas été meilleur.
Parmi les savans que Christine accueillait , on ne trouve pas un seul Anglais. Cette nation , devenue depuis si fameuse et si féconde en grands génies , était alors agitée de troubles et de guerres civiles peu favorables aux lettres. Elle venait de faire couper la tête à Charles Ier, et ne songeait guère qu'à sa liberté , à son agrandissement et à son commerce. L'exécution récente de ce prince faisait beaucoup de bruit en Suède : plusieurs ne trouvaient pas mauvais , dit Chanut , ambassadeur de France , qu'il y eût un exemple public d'un roi d'Angleterre dépouillé de son autorité pour avoir violé le contrat fait avec ses sujets ; mais tous généralement blâmaient l'excès d'injustice et de fureur ou la nation s'était portée. Il n'est guère vraisemblable que Christine , apprenant cette nouvelle , ait tenu ce. discours qu'on lui attribue : les Anglais ont fait couper la tête à leur roi , qui n'en faisait rien , et ils ont bien fait. Comment concilier ce discours avec la lettre qu'elle écrivit en même temps au fils de l'infortuné monarque , lettre dans laquelle elle se récrie contre cet arrêt d'un parlement sanguinaire ? L'horreur que Christine en conçut fut une des causes qui retardèrent la conclusion du
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traité que l'ambassadeur de Cromwel négociait alors auprès d'elle. Cet ambassadeur , qni ne vint à bout de son entreprise qu'avec beaucoup de peine et de temps , se plaignit qu'on ne lui parlait à ses audiences que de philosophie , de divertissemens et de ballets.
De tous les ministres étrangers qui étaient à la cour de Suède, Pimentel, ministre d'Espagne , était celui que la reine aimait le plus. A la première audience qu'il eut de Christine , il se retira sans dire un seul mot , et lui avoua le lendemain qu'il avait été interdit de la majesté qui brillait dans toute sa personne. On peut juger s'il plut. Pimentel , ministre habile , profila de ce premier avantage pour gagner la confiance de la reine , il découvrit bientôt en elle beaucoup d'amour pour la nouveauté , de prévention pour les derniers venus , et de facilité à dire son secret dès qu'elle avait accordé ses bonnes grâces. Mais la faveur de Pimentel , trop utile à l'Espagne , donna à la France et à la Suède même tant d'ombrage , que Christine fut bientôt obligée de le congédier.
Nous voici arrivés , en i654 , au moment où elle abdiqua la couronne. Le dessein qu'elle ea avait eu quelques années auparavant se réveilla en elle avec Uni de force , que rien ne put l'en dissuader. Il y a apparence que le dégoût pour les affaires , et l'envie d'être libre , furent les principaux motifs qui l'y déterminèrent. Je n'entends toujours que la même chose , disait-elle en parlant des affaires ; je vois bien qu'il faut que je me remette à l'étude et à la conversation des savons. Elle croyait , pour employer une de ses expressions , voir le diable , quand ses secrétaires entraient pour lui faire signer des dépêches ; et l'ennui du gouvernement lui causa une mélancolie si affreuse qu'on appréhenda que son esprit ne s'en affaiblit. Elle écrivit enfin à Chanut sur la résolution qu'elle avait prise. Les discours que sa démarche allait faire tenir ne paraissent pas l'occuper beaucoup. Je ne m'inquiète point, lui écrit-elle , du plaudite ; il est difficile qu'un dessein mille et vigoureux plaise à tout le monde; je me contenterai d'un seul approbateur , je me passerai même d'en avoir. Que j'aurai de plaisir à me souvenir d'avoir fait du bien aux hommes ! Pourquoi donc voulait-elle cesser de leur en faire ?
On a parlé fort diversement de l'abdication de Christine ; elle aurait ete plus généralement approuvée , sans le mériter peutêtre , si la conversion de cette princesse ,qui arriva peu de temps après , n avait animé contre elle les ennemis de l'église romaine. Car en général on est toujours assez porté à louer les souverains qui descendent du trône ; on a si peu d'idées 'des devoirs immenses
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d'un prince, qu'on regarde son abdication comme un sacrifice éclatant. Précipiterait-on ainsi son jugement si l'on voulait approfondir ce que le nom de monarque impose à celui qui le porte? Esclave de la justice et de la décence , obligé d'observer le premier les lois dont il est le dépositaire , // est comptable envers l'État de tout le mal qui se fait sous son nom et de tout le bien qui ne se fait pas. Combien peu de rois voudraient l'être , à condition de l'être en effet ! Si donc un prince possède les talens nécessaires pour gouverner , c'est un crime de les rendre inutiles par une démission volontaire. Il n'aurait d'excusequ'en sedonnant un successeur capable de le remplacer; mais outre qu'un tel successeur est bien rare , c'est souvent un motif tout contraire qui a déterminé quelques princes , parce qu'ils n'aimaient que leur gloire , et nullement les hommes. A l'égard des rois qui ne quittent le trône que par défaut de capacité , ils ne font en cela que s'acquitter d'un devoir essentiel. Cependant il est certains devoirs qu'il faut tenir compte a*ux hommes de remplir , lorsqu'en les remplissant ils renoncent à de grands avantages. Le devoir dont nous parlons est de ce nombre, et les princes qui ont quitté le trône mériteraient des éloges , si cette démarche avait été le fruit de la justice qu'ils se rendaient, et du peu de talens qu'ils se sentaient pour régner. Mais la plupart n'ont pas même eu l'avantage de faire cette action juste par un motif louable. L'amour de l'oisiveté , le désir de satisfaire en paix à des goûts vils ou subalternes, sont presque toujours les principes de leur abdication. Ils croient que rien ne leur manque pour régner que la volonté ; aussi cette volonté renaît-elle souvent en eux après leur retraite pour en être le tourment. Un des plus grands avantages que les princes puissent se procurer en descendant du trône , c'est de s'assurer par ce moyen de la réalité des éloges qu'on leur a prodigués dans le temps de leur pouvoir , de voir éclipser les flatteurs , et de se trouver seuls avec leur vertu , s'ils sont asses heureux pour en avoir. Mais il n'y a pas d'apparence qu'un tel avantage flatte beaucoup les souverains , et l'exemple des rois qui se privent volontairement de leurs courtisans , n'est pas contagieux.
On assure que Christine , avant que d'abdiquer la couronne , eut dessein de faire avec le prince Charles Gustave un traité qui eût été trop onéreux pour ce dernier. Elle voulait se réserver la plus grande partie du royaume , être absolument indépendante , avoir la liberté de voyager ou de rester en tel endroit de Suède qu'il lui plairait ; enfin elle prétendait que son successeur ne fit aucun changement dans les places qu'elle aurait données. Charles, qui avait cherché d'abord a dissuader Christine de son
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abdication , mais qui apparemment la voyait alors en situation de ue plus reculer , rejeta ces conditions et répondit qu'il ne voulait pas être un roi titulaire. Christine , ayant appris sa réponse , dit qu'elle ne lui faisait ces propositions que pour connaître son caractère ; qu'elle voyait â présent combien Charles Gustave était digne de régner , puisqu'il connaissait si bien les droits d'un monarque : ce compliment forcé de Christine à son successeur était-il bien sincère ?
Charles Gustave , pour témoigner à la reine sa reconnaissance , fit frapper une médaille dont la légende disait qu'il tenait le trône de Dieu et de Christine ; cette médaille déplut aux Etats , qui prétendaient avec raison que c'était par leur choix qu'il était parvenu au trône. On ne peut nier , puisque la religion nous l'enseigne , que l'autorité légitime des rois ne vienne de Dieu ; mais c'est le consentement des peuples qui est le signe visible de cette autorité légitime , et qui en assure l'exercice.
Le clergé voulait obliger Christine à rester en Suède , de crainte qu'elle ne changeât de religion ; comme si cette princesse , après avoir fait le sacrifice du trône à sa liberté , n'eût pas acquis le droit d'user de cette liberté toute entière , et n'eût pu aller à la messe à Stockholm sans troubler l'Etat. Mais soit que la reine voulût se mettre à l'abri des persécutions ecclésiastiques , si redoutables pour les souverains même qui ont le pouvoir en main , soit qu'elle eut pris dès lors la résolution d'aller passer le reste' de ses jours hors de son pays , elle quitta la Suède peu de jours après son abdication , et fit graver une médaille dont la légende était , que le Parnasse vaut mieux que le trône ; médaille qui fait aussi peu d'honneur à ses sentimens , que la légende en fait peu à son goût. Quand elle fut arrivée sur la frontière de Suède à un petit ruisseau qui séparait alors le Danemarck de ce royaume : Me voilà enfin en liberté , dit-elle , et hors de Suéde, oit j'espère ne retourner jamais. Charles Gustave lui fit offrir encore son cœur et sa main ; mais elle répondit qu'il n'était plus temps .
Travestie en homme durant une partie de son voyage , elle traversa le Danemarck et l'Allemagne , peu occupée des discours que son abdication faisait tenir , et moutrant sur cela une philosophie supérieure à celle qui l'avait portée àcette abdication même. Le prince de Condé se trouvant à Bruxelles lorsque Christine y passa , demanda où était cette reine qui avait si facilement abandonné la couronne , pour laquelle nous autres , disnit-il , nous combattons , et après laquelle nous courons tout le temps de notre rie sans pouvoir V atteindre. Ses ennemis prétendaient
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que dès son arrivée à Bruxelles , elle commençait déjà k se repentir d'avoir abdiqué : le bruit s'en répandit en Suède ; et le grand chancelier Oxenstiern , alors au lit de mort , ne put s'empêcher de dire: Je lui ai prédit quelle se repentirait de cette démarche ; mais c'est toujours la fille de Gustave. Ce furent les dernières paroles de ce grand homme.
Déjà Christine préparait son changement de religion ? en visitant tous les monastères et toutes les églises qui se trouvaient sur sa route , surtout lorsque ces bâtimens renfermaient quelques curiosités particulières. Enfin , après avoir embrassé la religion catholique à Bruxelles , elle abjura publiquement ^ en i655 , le luthéranisme à Inspruck , et prit cette devise assez peu dévote : Fataviam inventent , les destins dirigeront ma route.
Cette action fut pour les catholiques un très-grand tripmphe ; comme si la manière de penser de cette princesse eut ajouté quelque nouveau degré de force aux preuves sur lesquelles la religion romaine est fondée : et comme si on né pouvait pas embrasser une religion vraie par des motifs purement humains. Les protestans au contraire ont témoigne avec aussi peu de raison un grand désespoir de cette démarche. Ils ont prétendu que Christine , indifférente pour toutes les religions , i^en avait changé que par convenance , pour vivre plus à son aise en Italie , où elle comptait se retirer , et jouir des' arts q^ue ce pays renferme. Us allèguent pour preuve Je cette indifférence, quelques lettres ou quelques discours de Christine , dont il faudrait que la vérité fût bien attestée pour qu'on pût en rien conclure. On prétend , par exemple , que les Jésuites de Louvain lui promettant une place auprès de sainte Brigitte de Suède , elle répondit : J aime bien mieux qu on me mette entre les sages. On ne peut nier , et une expérience trop malheureuse le prouve , qu'il est bien rare d'embrasser par conviction une religion dont les principes n'ont pas été gravés en nous dès l'enfance. L'intérêt est si souvent le motif d'un tel changement , que les honnêtes gens refusent presque toujours leur estime a ceux même qui abjurent une religion fausse , pour peu qu'ils soient soupçonnés d'avoir eu d'autres vues dans ce changement , que l'amour de la vérité. Si Christine s'est faite catholique pour voir plus à son aise des statues t elle né mérite pas d'en avoir une ; et si elle a renoncé pour des tableaux à faire du bien à ses peuples , elle est audessous des plus méprisables monarques.
Il est certain que pendant son séjour à Rome , elle témoigna beaucoup de goût pour les ouvrages des grands maîtres dont cette ville est remplie. Un jour qu'elle admirait une statue du cavalier Bernin , qui représentait la vérité ? un cardinal qui
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était près d'elle en prit occasion de lui dire qu'elle aimait plus la vérité que les autres princes : toutes les vérités , répondit-elle, ne sont pas de marbre.
Son changement de religion fut funeste à 1 evéque Jean Matthiœ , son précepteur , luthérien modéré et pacifique , qui avait proposé plusieurs projets pour la réunion des églises protestantes. Les réformés, qui reprochent tant l'intolérance à l'église romaine, ne haïssent la persécution que quand elle les regarde , et nullement quand ils l'exercent. Matlhiœ accusé, quoique sans raison, d'avoir eu part à la prétendue apostasie de Christine , fut déposé de son évêché par les Etats du royaume.
Cette princesse, qui n'avait jamais eu de goût pour la France , en prit tout à coup à l'occasion de quelques mauvais discours que tinrent d'elle des domestiques espagnols qu'elle avait renvoyés. On voit par là que son amour et sa haine n'étaient pas difficiles en motifs. Ce goût pour la France devint si grand , qu'elle prit bientôt la résolution d'y aller faire un voyage ( en 1 656), et de montrer à cette nation passionnée pour la monarchie, une reine qui avait quitté le trône pour philosopher. Elle essuya en traversant les villes de France toutes les harangues et tous les honneurs auxquels les souverains sont condamnés. Quoique nouvellement rentrée dans le sein de l'église, Christine, toujours femme et princesse , reçut assez mal un orateur qui l'entretint des jugemens de Dieu et du mépris du monde. Elle arriva enfin à Fontainebleau; et étonnée du cérémonial de la cour, elle demandait pourquoi les dames raoutraient tant d'empressement à la baiser : est-ce , disait-elle , parce que je ressemble à un homme ?
La célèbre Ninon , qu'elle voulut voir en passant à Senlis , fut la seule de toutes les femmes françaises à qui -elle donna des marques d'estime. Cette personne singulière , qui par son esprit , par sa manière de penser et par sa conduite même , était parvenue à jouer avec beaucoup de considération le rôle de courtisane , était plus propre qu'aucune autre femme à frapper l'esprit d'une princesse aussi singulière qu'elle. 11 faut louer Ninon de l'accueil qu'elle reçut ; mais il ne faut pas blâmer Christine.
De Fontainebleau elle fut à Paris , ou après avoir été complimentée par tous les corps , elle essuya de nouveau de longs et tristes festins qu'on lui donna , et jusqu'à des tragédies de collège dont elle se moqua plus hardiment. Elle se vengea sur elles de l'ennui que tout cet attirail de cérémonies et de réception lui avait causé.
Christine vit à Paris beaucoup de savans , reçut des pièces dç vers sans nombre , et les apprécia ce qu'elles valaient. Eli e
avait conçu depuis long-temps beaucoup d'estime pour le fameux Ménage , qui nous a laissé dans ses écrits tant de choses frivoles parmi quelques unes d'utiles. Dans son voyage de Suède à Rome , elle lui avait écrit en passant par Bruxelles de la venir trouver ; elle lui marquait qu'elle avait fait la moitié du chemin , et que c'était à lui à faire le reste. Ménage ne jugea pas à propos de se déplacer pour la satisfaction d'une reine qui ne Tétait plus. Elle ne lui en sut pas mauvais gré; car dès qu'elle fut arrivée à Paris , comme elle n'y cherchait que les hommes célèbres par leurs talens , elle donna à Ménage la place d'introducteur auprès d'elle , place qu'un savant possédait pour la première et apparemment pour la dernière fois. Comme c'était une espèce de célébrité que d'avoir été présenté à la reine , Ménage ne pouvait suffire à tous ceux qui l'en priaient , et ne refusait personne : ce qui fil dire à Christine , que ce Ménage connaissait bien des gens de mérite.
Elle eut plus lieu d'être satisfaite de Paris que de la cour , où elle n'avait que très-peu réussi. Les femmes et les courtisans ne purent goûter une princesse qui s'habillait en homme , qui brusquait les flatteurs , qui faisait compliment sur leur mémoire à ceux qui voulaient l'amuser par de jolis contes, et dont l'esprit enfin avait quelque chose de trop mâle pour des êtres frivoles , auprès desquels toutes ses connaissances lui étaient inutiles. Ceux qui croyaient la mieux connaître , la comparaient au château de Fontainebleau , grand , mais irrégulier. On ne sera pas étonné du peu d'accueil qu'elle reçut , quand on songe au peu d'impression que fit en 1717 sur celte même cour le czar Pierre le Grand y bien supérieur à Christine; la plupart des courtisans ne virent dans ce monarque qu'un étranger qui n'avait pas les manières de leurpays, et nullement un souverain plein de génie qui voyageait pour s'instruire , et qui avait quitté le trône pour s'en rendre digne. Il semble que notre nation ait porté plus loin que les autres cette attention subalterne dont parle Tacite , qui cherche la réputation des grands hommes dans leur contenance et s'étonne de ne l'y pas démêler.
Christine avait pris tant de goût pour la France , qu'à peine retournée en Italie , elle jugea à propos de faire dans ce royaume un second voyage(en 1657). On crut que des vues politiques l'y amenaieut ; mais ce voyage ne fut remarquable que par la mort tragique de Monaldeschi , son grand écuyer , qu'elle fit , comme l'on sait, assassiner presque en sa présence à Fontainebleau dans la galerie des cerfs. Les circonstances de cette mort sont asse* connues ; mais ce qui l'est moius , et ce qui doit paraître encore plus étrange que la barbarie de Christine , ce sont les dissci ta-
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tions qu'écrivirent de savons jurisconsultes pour la justiôer. Ces dissertations , triste monument de la flatterie des gens de lettres envers les rois, sont la honte de leurs auteurs sans être l'apologie de celle qui en fut l'objet. Je suis fâché pour la mémoire de Léibnitz et pour l'humanité , de trouver le nom de ce grand homme parmi les défenseurs d'un assassinat ; et je suis encore plus surpris de l'injustice qu'il fait à la cour de France , en assurant que si on y fut blessé de l'aclion de Christine , c'est uniquement parce qu'on n'y avait plus le même goût pour elle. La postérité trouvera bien étrange qu'au centre de l'Europe , dans un siècle éclairé , on ait agité sérieusement , si une reine qui a quitté le trône , n'a pas conservé le droit de faire égorger ses domestiques sans autre forme. Il aurait fallu demander plutôt si Christine sur le trône même de Suède aurait eu ce droit barbare : question qui eût bientôt été décidée au tribunal de la loi naturelle et des nations. L'État , dont la constitution doit être sacrée pour les monarques, parce qu'il subsiste toujours» tandis que les sujets et les rois disparaissent , a intérêt que tout homme soit jugé suivant les lois. C'est l'intérêt des princes même , dont les lois font la force et la sûreté. L'humanité leur permet quelquefois d'en adoucir la rigueur en pardonnant , mais jamais de sren dispenser pour être cruels. Ce serait faire injure aux rois que d'imaginer que ces principes pussent les offenser , ou qu'il fallût même du courage pour les réclamer au sein d'une monarchie. Ils sont le cri de la nature. Des maximes si vraies et si bien gravées dans le cœur de tous les hommes , nous dispensent de décidera quel tribunal Christine descendue du trône devait faire juger Monaldeschi ; si c'était à celui de la Suède , ou de Rome, ou de la France. Peu importait à quel tribunal , pourvu que ce ne fût pas au sien.
Il paraît encore moins essentiel d'examiner quelle a pu être la raison de l'assassinat de Monaldeschi ; peut-être même est-il nécessaire pour l'honneur de Christine de tirer le rideau sur ce mystère : il serait affreux qu'une intrigne d'amour en eût été la cause , comme quelques auteurs l'ont écrit. L'action de Christine n*a pas besoin d'un tel motif pour être odieuse.
Dégoûtée de la France , où ce meurtre avait inspiré de l'horreur pour elle, elle voulut passer en Angleterre ( en 1657) » Cromwel T qui gouvernait alors ce beau royaume avec un despotisme beaucoup plus grand que celui dont il avait fait punir sou roi , ne jugea pas à propos de la recevoir. Cet homme , aussi habile politique que citoyen dangereux , craignait d'exposer le secret de ses affaires aux regards perçans d'une femme qui passait pour intrigante ; il ne pouvait d'ailleurs se résoudre à
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voir une reine qui avait quitté trois couronnes pour une religion qu'il haïssait , et ne jugeait pas à propos d'employer l'argent de l'Angleterre à une réception si inutile. Aussi Christine se dégoûta bientôt de ce voyage ; elle ne fit que celui de l'Académie Française , où l'on n'eut rien de meilleur à lui donner qu'une traduction faite par Cotin de quelques vers de Lucri'ce contre la Providence , auxquels le même opposa , dit Patru , une vingtaine de vers pour la soutenir. Il n'est pas inutile de remarquer que dans la même assemblée , on lut devant Christine quelques articles du dictionnaire auquel l'Académie Française travaillait dès lors ; on tomba sur le mot jeu , dans lequel se trouvèrent ces mots : JEUX de privces , qui ne plaisent qu'à ceux qui les font.
Enfin la reine de Suède retourna à Rome en i658 , où elle se livra , dans la douceur de l'oisiveté , à son goût pour les arts et pour les sciences , principalement pour la chimie , les médailles et les statues. Le cardinal Azzolini , qui prit pour elle un goût que la médisance ou la calomnie n'a pas épargné , rétablit le dérangement qui se trouvait alors dans les finances de Christine , tant par ses profusions , que par le peu d'exactitude de la Suède à lui payer la pension dont on était convenu. Ce cardinal Azzolini resta son ami et son confident jusqu'à sa mort. Aussi disaiton qu'il n'y avait que trois hommes qui eussent arraché l'estime de la reine , le prince de Condé par son courage , le cardinal de Retz par son esprit , et le cardinal Azzolini par ses complaisances. Au reste , à en juger par le caractère de Christine , il ne paraît pas qu'elle ait été fort portée, comme on l'a cru , au libertinage , ou même à l'amour. Une vanité assez mal entendue était son caractère dominant.
Elle ne fut pas long-temps à Rome sans avoir des démêlés avec Alexandre VII qui occupait alors le Saint-Siège. Ce pape , homme vain et minutieux , avait déjà voulu se faire honneur de la conversion de cette princesse , dont il n'avait reçu qu'une seule lettre quand une fois elle eut pris sa résolution. La part que Christine paraissait prendre aux intérêts de la France , mécontenta le pontife qui n'aimait pas Louis XIV ; mais la reine qui connaissait l'esprit d'Alexandre VII et qui avait intérêt à le ménager, allait de temps en temps calmer ce pape en recevant sa bénédiction dans les processions publiques ; elle alla jusqu'à se loger dans un couvent , pour donner moins d'ombrage au pape , qui ne laissa pas de la faire épier par des ecclésiastiques et des moines. Ce séjour dans un couvent fit croire qu'elle pensait à se faire religieuse. La reine Christine, écrivait à cette occasion Guy Patin , fera toute sorte de métiers dans sa vie , si elle ne meurt bientôt ; elle a déjà joué bien des personnages différent s et fort
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éloignés de son premier état , lorsqu'on V appelait la dixième Muse et la Sibylle du septentrion. Il est difficile de croire qu'une princesse, indignée contre le souverain pontife , ait voulu resserrer d'une manière si étrange les*liensqui la mettaient dans la dépendance de Rome. Enfin les sujets de mécontenteroentqu'elle avait, ou croyaitavoir,augmentèrentaupointque,le roi Charles Gustave étant mort , elle pensa à retourner en Suède (en 1660 et 1661 ). Ce voyageront on ignora les vrais motifs, fit beaucoup raisonner les politiques, mais ne fut pas heureux. Les anciens sujets de Christine oubliant tout ce qu'elle avait fait pour eux , et tout l'amour qu'ils lui avaient témoigné autrefois , ne virent en elle qu'une femme qui les avait quittés pour aller vivre dans une terre étrangère , au sein d'une religion qu'ils regardaient comme funeste à la Suède. La messe , qu'elle faisait dire asset librement dans son palais , ne déplut pas beaucoup à la noblesse , occupée de guerres et d'intrigues ; mais elle offensa les deux ordres extrêmes du royaume , le clergé dont elle bravait l'autorité , et l'ordre des paysans dont elle choquait les préventions ; ces deux ordres refusèrent de lui assurer ses revenus , persuades qu'il fallait croire à Luther pour être digne de vivre. Christine eut beau dire que comme souveraine elle n'était responsable de ses actions à personne ; on lui répondit qu'elle n'était pas la maîtresse d'annuler les constitutions fondamentales du royaume. Les États firent abattre sa chapelle et congédièrent les aumôniers italiens qui l'avaient suivie. Elle n'était plus reine que de nom , dit un historien , et celui qu'elle avait fait roi , et qui se vantait d'avoir tout de Dieu et de Christine , n'était plus.
Il y a apparence qu'elle se fut vengée de cette persécution par une autre , si elle eût réussi dans le dessein qu'elle montra pour lors de remonter sur le trône; mais ce dessein n'aboutit qu'à un second acte de renonciation auquel on l'obligea. Elle retourna donc à Rome ; en passant par Hambourg , elle y vit le célèbre Lambecius, qu'elle consola, par l'accueil qu'elle lui fit , des persécutions qu'il essuyait alors de la part des théologiens protestais de cette ville ; ces persécutions allèrent au point qu'il se fit catholique pour se justifier de l'athéisme dont ses ennemis l'accusaient , c'est-à-dire , qu'il changea de religion pour prouver qu'il en avait une.
Le siège de Candie , dont les princes chrétiens étaient alors spectateurs sans daigner secourir cette ville , ne parut pas aussi indifférent à la reine de Suède; elle se donna de grands mouvemens pour procurer aux Vénitiens des secours d'argent et de troupe ; et ces mouveraens, quoique inutiles, furent si grands , qu'on les soupçonna d'être intéressés ; tant la malignité humaine
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est habile à empoisonuer sans fondement les actions les plus louables.
Peu de temps après , en 1662 , arriva la fameuse affaire des Corses, dont le roi de France tira une satisfaction si humiliante pour la cour de Rome. Christine dans cette affaire eut tout à la fois l'honneur d'intercéder auprès du roi pour le pape qu'elle n'aimait pas, et le plaisir d'intercéder inutilement. Le pape qui aurait été fâché de lui devoir l'indulgence du roi, et qui peutêtre pénétrait dans ses motifs, se crut quitte de tout envers elle, parce qu'elle n'avait point réussi ; il continua à la ménager si peu, que lasse enfin de ne recevoir du souverain pontife que des dégoûts et des absolutions, elle prit sérieusement le parti de retourner encore en Suède, en i663. Pendant qu'elle faisait sonder les Etats du royaume sur celte démarche , elle s'occupait dans Rome à la conversation des gens de letlres, et s'égayait quelquefois â leurs dépens. Elle fît entre autres frapper une médaille singulière, pour se divertir de rembarras que leur causa la légende. Je ne sais si ce plaisir est fort convenable. Un prince a tant d'intérêt d'aimer et de favoriser les lettres , qu'il est moins fait que personne pour tourner en ridicule ceux qui les cultivent : c'est un soin qu'il faut leur laisser, et dont par malheur ils ne s'acquittent que trop bien.
Les conditions que le sénat mit au séjour de Christine en Suède, même lorsqu'elle fut partie pour y revenir une seconde fois , lui parurent si dures, qu'elle jugea à propos d'aller attendre à Hambourg la prochaine diète pour y faire valoir ses demandes. Ce fut de là qu'elle écrivit au sénateur Sevedt Baat , chargé de ses affaires à la cour de Suède, que l'obligation où elle était de ménager de grands intérêts , lui avait appris à souffrir et à dissimuler. Ce fut aussi dans ce voyage qu'ayant trouvé dans le cabinet d'un antiquaire la médaille de son abdication , elle rejeta cette médaille et ne voulut point la voir. Celte action , qui pouvait n'être qu'un effet de son chagrin actuel , fut regardée avec assez de vraisemblance comme une vive expression du dépit qu'elle ressentait d'avoir quitté la couronne.
La diète se tint, et il est à croire que les intérêts de Dieu avaient changé ; car de tous les ordres de l'État, le clergé fut le seul qui fut favorable à Christine. Il craignait apparemment que si elle revenait à la cour solliciter par elle-même ce qu'elle demandait , elle ne réussit au-delà de ses espérances ; et les prctres suédois pratiquèrent en ce cas la maxime de faire un pont d'or à son ennemi. Mais le reste de la nation à qui tous ces voyages de Christine avaient inspiré peu d'estime pour elle , et qui ne voyait plus dans sa conduite que beaucoup d'inconstance
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el d'intrigues , usa du droit qu'elle lui avait donné , et lui refusa presque toutes ses demandes. Elle renonça doue à la Suède pour jamais , et revint à Rome , où elle passa le reste de ses jours mécontente et mal payée de ses anciens sujets , oubliée de la France , et assez peu considérée de la nation même qu'elle avait préférée aux autres. La reconnaissance et l'admiration avaient été pour ainsi dire le premier mouvement des Romains envers une princesse qui avait renoncé à régner pour vivre au milieu d'eux; mais les hommes n'ont de sentimeut continu que pour la grandeur et le pouvoir ; les princes même les plus estimés et les plus dignes de l'être, ignorent combien le troue leur est nécessaire pour faire rendre justice à leurs talens , et combien aux veux du peuple , c'est-à-dire , de presque tous les hommes, ils tireut de mérite de leur couronne , même lorsqu'ils auraient le moins besoin d'elle. Christine, dit l'historien Nani , s'aperçut bientôt après son abdication qu'une reine sans États était une divinité sans temple , dont le culte est prompternent abandonné.
Elle n'était pas encore arrivée à Rome, lorsqu'elle apprit la mort d'Alexandre VII. On peut donner par le fait suivant une idée du caractère de ce pape. Il avait témoigné dès le commencement de son pontificat, beaucoup de sévérité et d'éloignement pour ce qu'on appelle a Rome le népotisme. Ce désintéressement était l'objet d'une épîlre que le cardinal Pallavicini lui avait adressée à la tête de sou Histoire du concile de Trente ; mais le pape changea si brusquement ou de sentiment nu de conduite , el inonda tellement Rome de ses neveux , que Pallavicini sentant le ridicule del'épitre, ne la publia pas , quoiqu'elle fût déjà imprimée.
Alexandre VII eut pour successeur Clément IX, dont le pontificat trop courtfut appelé Vdged'or de Rome ( en 1667 et 1669); pontife libéral , magnifique , ami des lettres et des hommes , assez éclairé pour vouloir rendre la religion respectable en terminant toutes les disputes, et dont l'esprit pacifique aurait dû avoir plus d'imitateurs.
Christine continuait toujours son commerce avec les savans de Rome et les étrangers. L'auteur des mémoires nous donne à cette occasion une liste des savans qui composaient alors l'académie des Arcades, liste aussi inutile dans cette histoire que celle qu'il donne des savans de Suède durant le règne de Christine. Nous ne citerons de tout cet endroit de ses mémoires que le titre d'un ouvrage de Nicolas Pallavicini : la Défense de la Providence divùie par la grande acquisition au' a faite la religion catholique en la personne de la reine de Suide. Ce traité ne fut pas imprimé à cause de cinquante -quatre hérésies qu'où
prétendait qui s'y trouvaient. J'admire la patience qui les a comptées.
On voit par une lettre que Christine écrivit vers ce temps-là à Otto de Guericke , combien les préjugés contre le mouvement de la terre étaient enracinés à Rome. Cette princesse, qui avait renoncé au trône pour être libre , ne l'était pas assez pour dire hardiment à un étranger qu'elle croyait l'immobilité du soleil.
Bientôt après, en 1672, commença la fameuse guerre que Louis XIV soutint avec tant de gloire contre toute l'Europe jalouse de l'humiliation des Hollandais , et qui fut terminée par le traité de Nimègue. Christine n'approuvait point que la Suède fût entrée dans cette guerre , où en effet elle ne fut pas heureuse. Peut-être aussi son ressentiment était-il excité par un libelle qu'on venait de publier contre elle en France , et dont elle n'avait pu avoir satisfaction. Mais ce qui la touchait le plus , c'était la crainte de voir retardé le paiement de ses revenus. Elle envoya eu 1678 à Nimègue , pour y veiller à ses intérêts , un plénipotentiaire qui y fut écouté et reçu comme l'ambassadeur d'une reine sans pouvoir. Ce plénipotentiaire était un jeune Suédois nommé Cedercrantz. Le peu de talent et de connaissances que Christine avait remarqué en lui ne l'avait pas empêchée de lui confier le soin de ses affaires ; elle disait que son destin était de faire non-seulement la fortune , mais aussi l'esprit de ceux qui la servaient. Cependant la Suède fit remettre à Christine des sommes assez considérables aussitôt après la conclusion de la paix. Mais cette princesse rejeta absolument la proposition qu'on fit, de recevoir chaque année , à compte de ses prétentions , une certaine somme de la France. Quand on peut être son maître , répondit-elle , on ne doit pas en chercher un.
L'année suivante, 1679, opinions des quiétistes , plus humiliantes encore pour la raison humaine que celles qui ont troublé la France dans ces derniers temps , firent grand bruit à Rome , où ces sortes de contestations sont méprisées pour le fond , et jugées avec beaucoup de solennité pour la forme. Le nouveau système avaitpourauteur Michel Molinos , prêtre espagnol , grand directeur , et cependant homme de bien , selon la justice que lui rendit le pape ; deux titres pour avoir beaucoup d'ennemis. Ceux qui étaient jaloux de gouverner les consciences, ue manquèrent pas de voir un hérétique dangereux dans un homme dont les idées sur la spiritualité étaient plus dignes de pitié que d'indignation. Christine, soit par compassion naturelle, soit pr haine pour les persécuteurs de Molinos , soit enfin par le désir de jouer un rôle remarquable dans une affaire dont la ciirétieulé était alors occupée , prit si hautement le parti d*
Molinos, qu'elle fut soupçonnée de favoriser même ses opinions; et peu s'en fallut qu'on ne fit un crime à cette princesse de remplir envers un malhuereux les devoirs de l'humanité. Le repos spirituel que prêchait Molinos , et qui était alors l'objet de toute l'attention du saint office , fît dire à Pasquin assez plaisamment: Si nous parlons , les galères ; aï nous écrivons, le gibet ; si nous nous tenons en repos , le saint office : que faire donc?
Molinos, appuyé par Christine , avait un adversaire redoutable dans la personne du roi de France , qui , animé par les ennemis d'un hérésiarque si peu dangereux , poursuivait vivement à Romé sa condamnation. Elle fut enfin prononcée par le pape Innocent XI qui était alors assis sur le saint siège ; et indépendamment de la justice avec laquelle le pape agit en cette occasion, on croit lui devoir ce témoignage, qu'aucun motif humain ne l'y déterminait. Il parut bien par toute sa conduite avec la France , qu'il n'avait aucun dessèin de la ménager; ce pontife vertueux , opiniâtre et borné , se comporta avec une inflexibilité , qui sous un roi moins pieux que Louis XIV , aurait pu causer un schisme entre l'église de France et celle de Rome. Ses successeurs obtinrent beaucoup plus par la douceur, qu'il ne put faire par une fermeté mal placée ; et c'est une chose remarquable dans notre histoire, que la cour de France , malgré son attachement au Saint-Siège, est celle qui a su le mieux tenir tête pour ses intérêts aux souverains pontifes.
La célèbre mademoiselle Le Fèvre , depuis madame Dacier , envoya vers ce temps à Christine le Florus adusum qu'elle venait de mettre au jour. Christine en la remerciant l'exhorta à se faire catholique , et mademoiselle Le Fèvre profita quelque temps après de ses avis.
Je ne sais si je dois faire ici mention d'une autre lettre que mon auteur rapporte , et par laquelle la reine de Suède exhortait un certain comte Vasanau à se faire moine. Le compilateur veut se servir de celte lettre pour prouver les sentimens de religion de Christine , quoiqu'il ait fait entendre en plusieurs endroits de son ouvrage qu'il soupçonne la sincérité de sa conversion ; car ce problème lui parait fort important à résoudre et semble toujours l'inquiéter beaucoup. Mais une lettre si peu digne delà princesse et de celui à qui elle écrivait, ne sert qu'à prouver combren Christine avait de temps à perdre ; elle est du nombre de celles qu'on aurait dû retrancher de son histoire.
J'en dis autant de l'apologie qu'on fait de Christine sur son goût prétendu pour l'astrologie. Dans un siècle ou la philosophie (qui finit ordinairement par les trônes) n'avait pas encore éclairé tous les Etats, il ne serait pas surprenant que la reine, avide
3es choses même qu'on ne pent savoir, eut quelque prévention pour une science frivole, à laquelle de fort graud* hommes s'étaient appliqués, et qui avait occupé le célèbre Cavsini clans sa jeunesse. Christine au moins témoigna quelque disrerneraent et quelque connaissance des affaires de ce monde , lorsqw e!ie dit que l'astrologie terrestre lui paraissait enc re j>lti s sur * que la céleste pour juger des événement ; que Vagtrol gi<- est comme la médecine, qu'il faut étudier pour n'être point dupe.
Cette princesse, comme reine, comme catholique , et comme enthousiaste des grandesactions , écrivit en 1 68-5 une lettre .111 roi de Pologne, Jean Sobieski , qui en délivrant Vienne a^iV^ée par les Turcs , et abandonnée par Léopold , venait de >ervir et d'humilier l'empereur. Christine dan-, sa leMre fait entendre à Sobieiki le reproche dont on le chargeait, n'avoir un peu trop tourné à son profit le* dépouilles de la guerre: Je n'envie point, lui dit-elle , à V. M. tant de trésors, je ne lui envie nue le titre glorieux de libérateurde la chrétienté ; et quoique sans r j aunie, je n'en suis pas dispensée de r obligation que doivent vous avoir tous les monarques.
Louis XIV qui , en humiliant le pape d'une main , songeait a écraser de l'autre le calvinisme dans ses Etats, donna en iM5le fameux édit qui révoquait celui de Nantes. Christine écrivit à celle occasion au chevalier de Terlon , ambassadeur de France en Suède, une lettre que Bayle inséra dans son journal. Elle y déplorait le sort des calvinistes persécutés , avec un intérêt et un air de bonne foi , qui firent dire à ce fameux écrivain , une la lettre de la reine était un reste de protestantisme. Mais ce reste de protestantisme était au moins fort équivoque; il y a bien de l'apparence que les droits seuls de l'humanité arrachèrent la lettre à Christine. La persécution contre les réformés f it portée à un degré de violence qu'on ne doit point attrib i*r à Loui^ XI\ ; elle fut l'effet funeste de l'animosité de ses minières. Il en aurait eu horreur s'il en avait été témoin. Je n'entre point ici dans la question , si le roi devait souffrir le calvinisme dans ses États; si deux puissantes religions , rivales l'une de l'autre, sont plu* dangereuses à un royaume, que ne le serait l'extirpation de l'une des deux ; si dans l'état où étaient les choses il n'eût pas mieux \alu employer la douceur que la force ouverte, et f;iire pai>iblement et peu à peu des prosélytes au catholicisme à force <ie bienfaits , que des martyrs au calvinisme. De tels problèmes de politique et de religion demanderaient une autre ,Jume que la mienne, et un autre écrit que celui-ci. Mais au inoins tout le monde convient aujourd'hui que cette persécution fut d'une cruaulé qui révolte également la religion et la justice; en applaudissant à la a. 10
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droiture des intentions du roi , on le plaint d'avoir été si inhumainement obéi.
Les sentimens que Christine montre dans sa lettre lui font honneur, et sont un des plus beaux monumens qui restent d'elle. Etes-vous bien persuadé , écrivait-elle au chevalier de Terlon ,
de la sincérité' de ces nouveaux convertis ? Les gens de
guerre sont d'étranges apôtres. . . . Je plains tant d'honnêtes gens réduits à l'aumône .... (Quoique dans l'erreur , ils sont plus dignes de pitié que de haine. . . . Je considère la France connue un malade à qui on coupe le bras pour extirper un mal que la patience et la douceur auraient guéri. Elle finit sa lettre par opposer la conduite de Louis XIV , envers ses sujets» protestons, à la conduite qu'il tenait alors envers le pape. Ce dernier article est de trop, ainsi que ses déclamations ullramontaities contre les libertés de l'Eglise gallicane , et contre les fameux articles de 168a.
Christine trouva très-mauvais que Bayle eut publié cette lettre, et fut encore plus choquée des réflexions qu'il y avait jointes pour jeter sur la conversion de la reine une espèce de doute. Ses plainte* furent le sujet d'une négociation assez longue entre le philosophe et la princesse ; et cette négociation se termina à la satisfaction réciproque de l'une et l'autre.
L'affaire des franchises qui faisait alors ( en 1687 ) tant de bruit en France, n'en faisait pas m 01 11 s à Rome. Christine, qui avait d'abord renoncé à son droit, voulut annuler sa renonciation, par le mécontentement qu'elle eut de l'insolence des officiers du pape , qui avaient poursuivi et enlevé un criminel jusque dans sa maison. Mais cette affaire qui se traitait à Paris avec beaucoup d'appareil , et qui produisit de la part du pape des excommunications , et de la part du parlement des arrêts et des appels au futur concile , se traitait plus paisiblement entre Christine et le pape, parle moyen de leurs confesseurs. Néanmoins elle fut aussi difficile à accommoder que si Christine eût été redoutable.
Le prince de Condé était mort l'année précédente ; Christine, dont l'admiration pour ce prince n'avait jamais été refroidie par la disgrâce , écrivit à mademoiselle Scudéri pour l'engager à célébrer un héros si digne d'éloge. Elle paraît dans cette lettre envisager sa fin avec assez de stoïcisme. La mort, dit-elle , qui s'approche et ne manque jamais à son moment , ne m'inquiète pas , je l'attends sans la désirer ni la craindre.
Cependant la guerre recommençait en Europe en 1668. On voit par une de* dernières lettres de Christine , qu'elle prévit quelle en serait l'issue par rapportai! roi Jacques H. Ce prince plus louable dans une oraisou fuuèbrc que dans l'histoire, et
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dont l'esprit persécuteur sera toujours désapprouvé par un christianisme bien entendu , avait été chassé de son trône pour avoir tourmenté une nation qui le laissait jouir en paix de ses moines et de ses maîtresses , et pour avoir voulu faire croire aux Anglais, par la force, ce qu'il aurait dû leur persuader par son exemple. Réfugié en France, peu estimé dans l'Europe, et en butte aux railleries de la cour même oh il s'était retiré , il fit, dit-on , des miracles après sa mort , n'ayant pu faire pendant sa vie celui de remonter sur le trône. Voici , écrivait Christine au sujet de cette guerre, un grand spectacle ouvert qui va faire rire et pleurer bien des gens. Tout tremble à Rome excepté moi seule. Ma grande curiosité est d'obsen'er la contenance de la Suède. Toujours animée contre la France , elle ne paraissait pas désirer que la Suède s'unît à Louis XIV. On prétend aussi que, lasse du pape et des Romains , elle négociait avec le grand électeur de Brandebourg une retraite dans ses Etats. Quelques écrivains, sans examiner si cette négociation était réelle , en ont conclu qu'elle méditait de retourner à la religion luthérienne : mais Christine , si elle eut en effet ce dessein peu vraisemblable , n'eut pas le temps de l'exécuter. Elle mourut peu de temps après, avec assez de tranquillité et de philosophie , en 1689. On a, prétendu que sa mort était supérieure à celle d'Elisabeth ; il serait à souhaiter qu'on en pût dire autant de sa vie. Elle ordonna par son testament qu'on ne mît sur son tombeau que ces mots :
D. O. M. Vixit Cliristina ann. LXIJÏ (1).
La modestie et le faste des inscriptions sont également l'ouvrage de la vanité. La modestie convient mieux à la vanité qui a fait de grandes choses; le faste à la vanité qui n'en a fait que de petites. Si on juge sur cette règle l'épitaphe de Christine, on trouvera qu'elle n'est que vraie sans être grande. Le> inégalités de sa conduite , de son humeur et de ses goûts ; le peu de décence qu'elle mit dans ses actions ; le peu d'avantage qu'elle tira de ses connaissances etde son esprit pour rendre les hommes heureux ; sa fierté qui fut souvent déplacée (parce qu'elle l'est toujours quand elle ne produit pas l'estime ) ; ses discours équivoques sur la religion qu'elle avait quittée et sur celle qu'elle embrassait ; enfin la vie pour ainsi dire errante qu'elle a menée parmi des étrangers qui ne l'aimaient pas , tout cela justifie, plus qu'elle ne l'a cru, la brièveté de son épitaphe.
Je ne dis rien de ses obsèques , de sa bibliothèque , de ses ta-
(1) A Dieu très-boa, très-grand. Christine a tc'cu soixante- trois an*.
i48 MÉMOIRES SUR CHRISTINE.
bleaux , de ses curiosités , des médailles qui furent frappées à son sujet; et je laisse l'auteur des mémoires se livrer avec complaisance à ce détail ; j'aime mieux faire mention de deux ouvrages qu'elle composa. L'un, intitulé Pensées diverses , est, comme la plupart des ouvrages de ce genre, un recueil de lieux communs, que souvent même on n'a pas pris la peine de déguiser par un tour épigram ma tique. Ce qui est le plus singulier dans cet écrit, ce sont quelques maximes sur la tolérance , qu'on y remarque précisément à coté des propositions les plus outrées sur l'infaillibilité du pape. Si elle a prétendu donner celles-ci pour le contrepoison des premières , ne pourrait-on pas dire que le remède est pire que le mal ? L'autre ouvrage de Christine est un éloge <£ Alexandre ) ce conquérant, l'idole de l'antiquité , l'objet de la critique de notre siècle , qui , comme la plupart des princes célèbres , ue mérita ni cet excès d'éloges dont la flatterie l'accabla , ni les satires que tant de gens de lettres en font aujourd'hui parce qu'ils n'ont rieu à en attendre , Christine aurait dû. louer moins ce prince , et l'imiter davantage ; non dans son amour effréné de la gloire et des conquêtes , mais dans sa grandeur d'Ame, dans son talent pour régner, dans la connaissance qu'il eut des hommes, daus l'étendue de ses vues, et dans son goût éclairé pour les sciences et pour les arts.
ÉLOGES HISTORIQUES