APPEL A LA NATION
De Londres, il écrivit une brochure très-vive : Appel à la nation, destinée surtout k dénoncer à l'opinion publique les procédés iniques employés à son égard.
Voici les principaux passages de cette brochure :
Ne nous abusons pas, sous un prince faible et bon un peuple ignorant et corrompu peut bien secouer un instant le joug ; il suffit pour cela du concours de quelques circonstances heureuses. Mais pour recouvrer sa liberté, il faut des lumières et des vertus. Sans elles il passe rapidement de la servitude à l'anarchie, de l'anarchie à la Ucence, de la licence à l'oppression et de l'oppression à la servi-
(1) Pour ceux à qui le récit de Marat paraîtrait suspect d'exagération, nous citerons le témoignaçe de l'écrivain royaliste Monfjoie, dans son Histoire de la conspiration de Louis-Philippe d'Orléans : « Lafayette fit d'abord marcher contre Marat une armée de six mille hommes, et fît pointer à toutes les avenues des rues qui avoisinaient sa maison deux pièces d'artillerie. Cette guerre est si extraordinaire que si je n'en avais pas été témoin moi-même, je n'y croirais pas. Comment concevoir en effet qne le héros des deux mondes déployât des forces si formidables contre un nain qui n'avait pour armes que sa plume? »
tude, cercle inévitable que nous venons de parcourir : ainsi, après quelques mois écoulés dans les transes de la disette et le délire d'un faux triomphe, nous voilà enfin remis aux fers par les mains mêmes que nous avions choisies pour assurer notre indépendance.
Prétendre que les mandataires du peuple, les ministres de la justice, les administrateurs publics ne soient que des représentants incorruptibles, des juges intègres, des agents fidèles, les gardiens des lois, les défenseurs des citoyens, c'est vouloir que les hommes renoncent à leurs préjugés et à leurs passions; qu'ils renoncent à l'amour du pouvoir, des honneurs, des richesses, à l'amour des voluptés et des vanités mondaines ; c'est vouloir que des âmes sans élévation, des cœurs de boue sacrifient tout à la vertu. Ne sortons pas de la nature; il ne faut rien attendre de beau des dépositaires de l'autorité, il faut les clouer à leur devoir, il ne faut pas exiger qu'ils soient bons, il faut les empêcher d'être méchants; il faut donc les surveiller sans cesse, éplucher leur conduite, éclairer leurs opérations, dévoiler leurs desseins ambitieux, leurs funestes projets, leurs machinations, leurs complots, et les dénoncer ouvertement, ce qui suppose la censure publique. Le premier soin d'une natioi qui veut sortir de l'esclavage doit être d'inviter tout homme instruit et désintéressé à se charger de ces fonctions honorables, de l'avouer pour sa défense et de le couvrir de son égide.
Ce serait ne rien faire que de se borner à dénoncer les mandataires infidèles, les malversateurs, les prévaricateurs, si la nation ne se ménage pas un moyen également pronipt et infaillible de les réprimer et de les punir. Le soin de sa vengeance ne peut être remis qu'entre les mains de patriotes qui ont fait leurs preuves, de dépositaires aussi sages que fermes et incorruptibles. Eux seuls doivent composer un tribunal d'État, et c'est devant ce tribunal que les censeurs publics traduiront les agents du peuple qui ont abusé de l'autorité; enfin lorsque la corruption a gagné tous les agents de l'administration, le seul moyen de rétablir les choses, c'est de nommer, pour un temps court, un
dictateur suprême, de l'armer de la force publique et de lui commettre le châtiment des coupables.
Quelques têtes abattues à propos arrêtent pour longtemps les ennemis publics et soustraient pour des siècles une grande nation aux malheurs de la misère, aux horreurs des guerres civiles, maximes bien éloignées de nos préjugés. Oui, c'est notre ignorance, notre vanité, notre présomption, nQtre aveugle confiance qui nous fait aller au-devant du joug, qui nous livre, pieds et mains liés, au pouvoir de nos mandataires, de nos serviteurs. Nous prostituons la sensibilité et nous méconnaissons le sentiment; nous ne savons pas aimer, et nous sommes idolâtres; nous voulons juger de tout, et nous ne savons rien apprécier; nous nous engouons de chimères, nous caressons nos ennemis, et nous négligeons nos amis; nous fêtons les Iripons adroits qui conspirent contre nous, et nous dégoûtons les sages qui nous éclairent ; nous adorons les hypocrites qui travaillent à nous perdre, et nous abandonnons les hommes de bien qui se font anathèmes pour nous sauver
0 Parisiens, vous n'êtes que des enfants, vous fermez les yeux sur les malheurs qui vous attendent, l'irréflexion vous tient dans la sécurité, la vanité vous console de tous vos maux. INIais pourquoi vous accabler de reproches inutiles? Vous ne voulez être libres que pour vous vendre, vendez-vous; vous êtes contents de vos fers, gardez-les; vous repoussez la main qui veut vous tirer de l'abîme, restez-y. Les intrigants qui vous trompent, les fripons qui vous dépouillent, les scélérats qui vous asservissent sont les hommes qu'il vous faut. Continuez d'adorer le divin Necker, l'héroïque Lafayette, l'immortel Bailly; prosternez-vous devant ces modèles de civisme, de désintéressement, de vertu ; courez dans les cafés, bavardez sur les papiers-nouvelles, rangez-vous autour d'un poêle ou d'une table, racontez vos exploits et portez vos chaînes. L'ami du peuple, désolé de votre complaisance, de votre sécurité, de votre dépravation, n'aura donc vu l.uire l'aurore de la liberté que pour en déplorer la perle; renfermant au fond de son cœur ses alarmes, ses regrets, son désespoir, il gémira le reste
de sa vie sur votre sort, comme un père tendre gémit sur le sort d'un fils dénaturé.
Grâce à Tenchaînement des circonstances, vous respirez encore ; mais le jour s'avance où le dur joug qu'on vous prépare s'appesantira sur vos têtes, et vous serez livrés à vos oppresseurs. A la vue des scènes sanglantes de la tyrannie, rendus à vous-mêmes par la terreur, vous regretterez la liberté que nous avons perdue, vous frémirez de l'avoir foulée aux pieds, vous maudirez votre aveuglement. Mais, hélas! quel sentiment de tristesse vient déchirer mon âme ! Ah ! s'il reste encore quelque espoir aux amis de la patrie, c'est que la liberté, bannie de nos murs par vos vices, plus encore que par votre ignorance, trouvera un asile dans les provinces, et c'est pour elles surtout que je désire ne pas éprouver le sort de Gassandre...
Je n'ai porté mes réclamations au tribunal de la nation que parce qu'elles intéressent la cause publique; il importe au triomphe de la liberté qu'un de ses plus zélés défenseurs ne soit pas immolé par les agents du pouvoir.
On lui fait quelques reproches. Peut-être a-t-il passé les bornes de la modération en attaquant les ennemis du bi.en public : il ne s'en défend pas ; il sait qu'il porte jusqu'au délire l'amour de la justice, de la liberté et de l'humanité; mais au milieu des écarts que les gens froids et tranquilles lui imputent, son cœur fut toujours pur, et jamais il ne songea qu'au bien du peuple, jamais il n'eut en vue que le salut de la patrie.
C'est pour travailler à rendre la nation libre et heureuse qu'il mène depuis treize mois un genre de vie qu'aucun homme au monde ne voudrait mener pour se racheter d'un cruel supplice ; c'est pour elle qu'il est descendu dans l'arène; c'est pour elle qu'il a si souvent abandonné le soin de ses jours.
De rigides censeurs qui veulent absolument retrouver l'homme dans le patriote ont cherché à ternir la pureté de son zèle ; il avoue que son cœur n'est pas insensible à la gloire, faiblesse dont il ne rougit pas etdont l'austère vertu
ne peut lui faire un crime. Tel est VAmi du peuple. Lorsque le songe de la vie sera prêt à finir pour lui, il ne se plaindra point de sa douloureuse existence, s'il a contribué au bonheur de l'humanité, s'il laisse un nom respecté des méchants et chéri des gens de bien.
De Londres, Maratpublia encore une Lettre sur l'ordre judiciaire dans laquelle il revient sur les idées exprimées dans sou Pkm de législation criminelle, et sa Nouvelle dénonciatioji contre M. Necker.
Le 18 mai 1790, Marat revint à V^ns q\V Amidu peuple reparut ; mais Marat était réduit à se cacher pour échapper aux mandats d'arrêt lancés contre lui, il se réfugiait le plus souvent dans des caves. Dans une espèce d'oraison funèbre prononcée le 7 août 1793. Guiraut nous donne un aperçu de la vie de Marat à cette époque, Guiraut raconte qu'il s'était réfugié dans des carrières de Montmartre : « Il fallait le voir, traqué de réduit en réduit, souvent dans des lieux humides où il n'avait pas de quoi se coucher. Rongé par la misère la plus affreuse, il couvrait son corps d'une simple redingote bleue et sa tête d'un mouchoir, hélas ! presque toujours trempé de vinaigre; un écritoire dans sa main ; quelques chiffons de papiers sur son genou, c'était sa table. »
On comprend Tamertume du journal écrit dans de telles conditions.
Nous reprenons la collection de X Ami da peuple.
(N- 109. — Du 21 mai 1790.)