MALHEURS AFFREUX
Qui résulteraient de la guerre ministérieUe avec l'Angleterre, tels que l'anéantissement de la constitution, la ruine de l'Etat la perte de la liberté, le triomphe de l'aristocratie, le massacre et la servitude du peuple.
Enragés de voir échouer tous les complots qu'ils avaient formés, toutes lés trames qu'ils avaient ourdies pour remettre la nation sous le joug, les ministres ont mis leurs dernières espérances dans une guerre avec l'Angleterre, dont ils redoutent moins les suites désastreuses pour la nation qu'ils n'espèrent des moyens qu'elle leur fournirait de se ressaisir des rênes du gouvernement. Ils n'osent encore avouer leur noir projet, ils le couvrent du prétexte de mettre en sûreté le royaume; mais il n'est rien qu'ils ne mettent en œuvre pour y préparer les esprits. Non contents d'avoir à leur solde cent plumes vénales, ils s'eflbrcent de réduire au silence les écrivains patriotiques...
L'objet chéri des vœux de nos ministres, c'est d'arracher la nation au soin de régler les affaires intérieures de l'État pour l'occuper des événements du dehors; d'appeler sur elle les fléaux de la guerre, de la misère, de la famine, de la désolation et de la mort, pour l'empêcher de travailler à sa Constitution, et d'établir, par de sages lois, sa liberté, son repos, son bonheur.
Pour préparer les esprits à l'horrible catastrophe, ils font prêcher partout la nécessité de nous allier aux Hollandais et d'armer contre l'Angleterre pour mettre à couvert nos possessions, c'est-à-dire de faire aujourd'hui la guerre aux
Anglais, crainte d'être obligés de la leur taire un jour : projet funeste dont nous ne tarderions pas d'être les malheureuses victimes...
La guerre que des ministres ambitieux entreprennent si légèrement pour assouvir leurs vues criminelles, est le plus terrible des fléaux dont le ciel puisse affliger la terre.
Voyez les Romains, ce peuple féroce, dévoré d'ambition, altéré de sang, et dont le carnage était l'unique métier, qu'a-t-il retiré de tant de guerres entreprises pour envahir le monde, de tant de campagnes périlleuses, de tant de batailles gagnées, de ces nuées d'ennemis étendues dans la poudre, de ces fleuves de sang qu'il a fait couler à grands flots? De quoi lui ont servi tant de trésors pillés, tant de couronnes ravies, tant de royaumes conquis? Et que lui a valu l'empire du monde? Le vain fracas de quelques fêtes militaires, quelques vains trophées, quelques statues d'or élevées dans ses temples. Et qu'a-t-il enfin retiré lui-même de ses nombreux triomphes? Des vices, la misère, la servitude, l'opjiression et l'anéantissement.
Voyez Louis XIV. A quoi aboutit sa funeste ambition ? qu'à faire le désespoir des Français. Pendant le trop long cours de son règne fastueux, il ne les laissa pas reposer un instant. Toujours aspirant à de nouveaux triomphes, longtemps il les mena de victoire en victoire ; mais pour fournir aux frais de ces guerres éternelles, il épuisa les peuples de misère, il appela sur eux la famine et la désolation, il finit par se voir arracher ses conquêtes, il toucha au moment d'être précipité du trône et de devenir la proie de ses nombreux ennemis.
Hé ! que n'a pas coûté aux Anglais la guerre contre les Américains ? Que ne nous a-t-elle pas coûté à nousmêmes ?
Entreprise pour affaiblir nos adversaires, nous en avons perdu tous les fruits ; les frais seuls montent à 3 milliards, somme si exorbitante, qu'elle ne pourrait être acquittée au bout de vingt ans d'économie et de prospérité.
Je n'ai pas le courage de continuer le tableau effrayant des désastres et des revers où cette fureur insensée pour la guerre a précipité les nations; mais quelque effrayant qu'il paraisse, il n'est point de malheurs aussi cruels que ceux qu'elle entraînerait pour nous^ si le ministère pouvait une fois nous mettre aux prises avec les Anglais. Qu'il ait gagné ce point-là, le reste lui deviendra facile. Avec quelle ardeur il poursuivra ses desseins perfides ! que de moyens il aura de se ressaisir du pouvoir absolu ! A peine l'argent et l'armée seront-ils dans ses mains, que les décrets de l'Assemblée nationale ne l'inquiéteront plus j il la tiendra sous le joug et la fera servir à consacrer ses ordres tyranniques.
Je le répète, nous n'avons rien à craindre des Anglais ; ils sont à nous, ils voient avec admiration nos combats pour la liberté, ils applaudissent à nos efforts, ils font des vœux pour nos succès. Ne les attaquons pas, et ils nous laisseront tranquilles. Laissons l'Espagne, qui n'est plus rien pour nous, se tirer d'affaire comme elle le pourra; ne souffrons pas que nos ministres soient assez téméraires pour ordonner que la flotte reste en mer, provoque l'ennemi, l'engage et fasse passer l'action pour une affaire arrivée par hasard.
Que les écrivains patriotiques soulèvent de toute part la nation contre une entreprise qui ne peut qu'entraîner les plus grands malheurs; qu'ils fassent voler des cris d'alarme d'un bout à l'autre du royaume ; qu'ils soufflent sans cesse les feux sacrés de la liberté parmi les troupes de ligne: qu'ils fassent tomber des mains des chefs ces lourdes chaînes dont ils lient le soldat à la volonté d'un despote; que leurs ordres tyranniques restent partout sans effet; que les guerriers s'unissent autour des autels de la patrie, qu'ils s'engagent à ne plus porter les armes contre ses enfants, qu'ils jurent de vivre et de mourir pour elle. 0 sainte liberté! de quoi l'honnne de bien n'est-il pas capable, lorsque lu enflammes son cœur ?
(N" 153. — Du U. juin 1790.)