DÉCOURAGEMENT DE MARAT
Sous l'empire de ce découragement, Marat eut un instant l'idée de cesser son journal et même de quitter la France, Il faisait pressentir son intention par cette note tristement goguenarde qui terminait son numéro du 6 septembre (n° 5Z|9). — Billet de Fauteur aux pères conscrits :
Mes compliments à l'auguste Assemblée. (îrâce à la sublime Constitution, messieurs, que vous avez donnée à la France, il n'y a pas d'eau à boire à être homme de bien, et, comme il n'y a que les galères à gagner en défendant les droits de la nalion, et la corde à craindre en disant leurs tristes vérités à MM. Capet, l'Ami du Peuple a l'honneur de vous donner avis qu'il est sur le point de renoncer à la folle entreprise de s'immoler au salut public, pour ne plus songer qu'à refaire sa fortune, s'étant réduit à la besace dans la poursuite de ce projet insensé, ayant même été dévalisé chez quelques citoyens auxquels il avait demandé asile.
Son numéro du 21 septembre a pour sommaire : Derniers adieux de t ami du peuple à la patrie.
11 y récapitule tout ce qu'il a souffert pour la cause de la liberté ; il termine en ces termes :
Ce genre de vie dont le simple récit glace les cœurs les plus aguerris, je l'ai mené dix- huit mois environ sans me plaindre un seul instant, sans regretter ni repos ni plaisirs, sans tenir aucun compliî de; la pi-rte de mon état, de ma santé, et sans jamais pâlir à la vue du glaive toujours levé sur mon sein. Que dis-je? je l'ai préféré à tous les avantages de la corruption, à toutes les délices de la fortune, à tout l'éclat d'une couronne. J'aurais été pro-
tégé, caressé, fêté, si j'avais voulu seulement garder le silence; et que d'or ne m'aurait-on pas prodigué si j'avais voulu déshonorer ma plume! J'ai repoussé le métal corrupteur, j'ai vécu dans la pauvreté, j'ai conservé mon cœur pur. Je serais millionnaire aujourd'hui si j'avais été moins délicat et si je ne m'étais pas toujours oublié. Au lieu des richesses que je n'ai pas, j'ai quelques dettes que m'ont endossées les infidèles manipulateurs auxquels j'avais d'abord confié l'impression et le débit de ma feuille. Je vais abandonner à ces créanciers les débris du peu qui me reste, et je cours sans argent, sans secours, sans ressources, végéter dans le seul coin de la terre où il me soit encore permis de respirer en paix, devancé par les clameurs de la calomnie, diffamé par les fripons publics que j'ai démasqués, chargé des malédictions de tous les ennemis de la patrie, abhorré des grands et des hommes en place, et noté dans tous les cabinets ministériels comme un monstre à étouffer. Peut-être ne tarderai-je pas à être oublié du peuple, au salut duquel je me suis immolé; heureux si les regrets des patriotes m'y accompagnent! mais j'y porte le témoignage honorable de ma conscience, et j'y serai suivi par l'estime des âmes fortes...
J'ai combattu sans relâche jusqu'à ce jour, et je n'ai pas
litté la brèche que U place ne soit emportée. S'il est un
omme, un seul homme instruit et déterminé, qui ose me
eprocher d'avoir trop tôt désespéré du salut public et de
manquer de constance, qu'il vienne prendre ma place et
qu'il la garde huit seuls jours.
Citoyens, je ne vous demande ni regrets ni reconnaissance; ne conservez pas même le souvenir de mon nom; mais si jamais quelque coup du destin vous ramenait la victoire, souvenez- vous de la fixer en profitant de vos avantages, et n'oubliez jamais, pour assurer votre triomphe, les conseils d'un homme qui ne respirait que pour établir parmi vous le règne de la justice et de la liberté.
Le soir même Marat partit pour l'Angleterre. Mais
était de retour à Paris le 27 septembre, ayant hésité à s'embarquer, et résolu de tenter un dernier efFort avec la nouvelle Assemblée : « Si la prochaine législature, écrit-il, n'est pas aussi pourrie que l'Assemblée constituante, il est possible que les patriotes se relèvent et que la liberté s'établisse à certains points. Quoi qu'il en soit, je suivrai la marche du nouveau Corps législatif, jusqu'à ce que j'aie pénétré ses projets et que je puisse prévoir la tournure que prendront les affaires publiques. »
(N" 565. — Du ô octobre 1791.) LE DÉPART DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.
Les représentants de la nation, voyant qu'il ne leur restait phis rien à faire pour la réduire en servitude et consommer sa ruine, n'ont plus songé qu'à s'applaudir de leurs perfidies, à se flagorner et à se faire flagorner.. .
Tout étant fini, les pères conscrits ont commencé à défiler. Le peuple les attendait pour leur rendre à chacun selon leurs œuvres. Los contre-révolutionnnires avaieni, soudoyé deux mille mouchards pour couronner le perfide d'André, leur chef insigne; les bons citoyens s'y sont opposés. Le divin Motier avait envoyé ses aignazils pour empêcher le peuple de couronner les défenseurs de la patrie, les bons citoyens s'en sont moqués. Emniery, Pnignon, Desnieuniers, Duport, les Lameth, Sieyès, Barnave, Rabaud, Target, Thouret, Tronchet, Malouet, Regnault, Maury, Lavie, Folleville, d'André et la plupart des autres traîtres à la nation ont été complètement hués. Buzot, Grégoire et Prieur ont été couverts d'applaudissements. Les applaudissements ont redoid)lé dès que Pétion et Robespierre ont paru. Ils ont reçu du peuple la couronne civique; ils auraient été portés en triomphe par leurs concitoyens si leur modestie ne s'y était opposée.
Jouissez à jamais du triomphe des âmes pures, incorrup-
libles défenseurs du peuple et de ses droits! Que la nation entière, que tant de vils scélérats ont abusée sur votre compte, apprenne enfin qu'elle serait libre et heureuse sous l'empire des plus justes lois si vous aviez pu ramener à la raison vos indignes collègues. Et vous, vils scélérats, qui avez honteusement sacrifié à votre avarice, à votre cupidité, à votre ambition le bonheur de vos concitoyens! vous qui, pour un peu d'or, avez vendu les droits et les intérêts d'un peuple immense qui vous avait honoré de sa confiance, qui vous appelait du doux nom de pères et qui vous regardait comme des anges tutélaires, puissent vos machinations, les attentats, les forfaits, les turpitudes dont vous vous êtes souillés pour le remettre sous le joug de ses anciens tyrans, être dévoilés au grand jour ! puissiezvous être à jamais couverts d'infamie ! puissiez-vous être réduits à fuir la lumière des cieux ou à traîner dans un désert votre honte, vos remords et votre désespoir! L'Ami du Peuple a été le premier à vous arracher le masque imposteur dont vous couvriez vos perfidies. Puisse du moins son livre passer à la postérité, pour rendre en tout temps témoignage contre vous.
(N" 570. — Du 8 octobre 1791.) LA NOUVELLE ASSEMBLÉE.
11 est certain que l'Assemblée nationale actuelle renferme trois partis. L'un est composé de chauds patriotes, de vrais amis de la liberté, qui ne désirent que le bonheur de la nation et qui ne veulent d'autre récompense de leurs travaux que la gloire de les avoir consacrés au bien public. L'autre est composée de ces hommes à préjugés qui n'ont pu encore secouer la crasse de leur éducation, qui ne conçoivent pas la majesté nationale, et qui continuent à s'humilier devant les favoris de la fortune; de ces endormeurs publics qui ne redoutent rien tant au monde que les com-
motions politiques capables de déranger leur bien-être; de ces égoïstes toujours empressés à courir après la fortune et toujours prêts à lui sacrifier le devoir et l'honneur. Enfin le dernier renferme tous les esclaves ministériels qui infectent le sénat; hommes sans foi, sans loi et sans pudeur, qui se prostitueraient aux volontés de la cour pour le moindre sourire, et qui trahiraient leur patrie^ leurs amis et leurs pères pour la plus légère faveur. Dans cette classe sont presque tous les députés de Paris, les Cretet, les Thorillon, les Hérault, les Mulot, les Godard, les Boscari, les Quatremère, les Debry, les Moneron, les Broussonet, les Caritat (Gondorcet), les Lacépède, les Gouvion, les Cerutti, les Pastoret.
Je serai à la piste de toutes les menées de ces lâches ennemis de la patrie ; je dévoilerai au grand jour toutes leurs turpitudes; j'appliquerai sur leur front le cachet de l'opprobre et je les dévouerai à l'exécration publique comme j'en ai agi avec leurs infâmes devanciers, les Mounier, les Target, les Thouret, les Tronchet, les Goupil, les Emmery, les Prugnon, les Reignier, les Regnault, les Menou, les Sieyès, les Rabaut, les Bailly, les Duport, les Lameth, les Barnave, les Riquetti, les Motier, les d'André,, noms trop fameux pour le malheur de la France, mais que le mépris des peuples suivra partout, de quelques dignités que ceux qui les portent soierjt jamais revêtus.
Je ne serai pas moins soigneux à démasquer les faux patriotes qui chercheront à se mettre en montre pour se faire acheter, les petits intrigants qui s'insinueront dans les comités pour se faire valoir, les fourbes adroits qui n'épouseront la cause du peuple que pour capter sa confiance et trafiquer impunément de ses intérêts.
Enfin je me ferai un devoir sacré de rendre justice aux vertus civiques des vrais défenseurs de la patrie et de relever leurs généreux efforts, mais sans jamais leur accordei' une confiance aveugle, sans jamais leur prodiguer l'éloge. Sans doute il est nécessaire de soutenir leur courage pendant qu'ils parcourent leur pénible carrière, mais c'est au bout qu'il faut les attendre pour les couronner.
(N° 625, — Du 14 décembre 1791.) L'AVENIR DÉVOILÉ.
C'est de la séance de lundi dernier dont il fallait être témoin pour sentir à quel point l'assemblée est pauvre en membres éclairés et intègres, en amis de la liberté et du bien public; à quel point elle est vile et corrompue, à quel point elle est gangrenée, à quel point elle est prostituée aux volontés du prince.
Les ministériels y sont tout-puissants, rien n'égale leur audace, et dans la poignée des patriotes qui auraient pu s'opposer à leurs menées, à leurs machinations, à leurs attentats sacrilèges contre la souveraineté de la nation et des droits des citoyens, il ne se trouve pas un seul homme pénétrant, pas un seul homme de caractère, pas un seul homme qui se dévoue pour la patrie. Aussi ne passe-t-il pas un décret tant soit peu énergique contre les conspirateurs, contre les prêtres séditieux, contre les fonctionnaires publics déserteurs, fripons et prévaricateurs; contre les agents ministériels machinateurs; pas un décret tant soit peu favorable au peuple, qu'il ne soit révoqué après lecture du procès-verbal de la veille. Tel a été le sort de celui qui ordonnait l'envoi de l'adresse aux autres départements, après les scènes les plus indécentes dans lesquelles les suppôts du despotisme ont étalé avec une effronterie sans exemple leurs honteuses maximes.
Aussi n'est-il aucun décret assez destructeur de la liberté, assez vexatoire, assez désastreux qu'ils n'aient l'art de faire rendre, toujours sans réclamations, souvent sans oppositions.
A cette conjuration formidable des représentants de la nation, du prince, des ministres, des fonctionnaires publics, des chefs de l'armée et des gardes nationales, du corps des oftîciers et des suppôts du despotisme, quels défenseurs de la patrie avez-vous à opposer? Une cohue de clubistes, de bavards, et de vaniteux pétitionnaires qui se cachent dans les moments (!<> cri^e, lais.siijt lâchement égorger leurs
concitoyens, et viennent ensuite en bravaches à la barre du sénat atilcher leurs sottises et assurer gravement les pères conscrits que bientôt la liberté roulera dans la poussière tous les tyrans de V univers
Peuples, voilà les héros qui doivent prendre votre défense et vous faire triompher; comme s'il suffisait de quelques phrases ridicules pour écraser les armées innombrables des ennemis de la liberté. 0 nation insensée ! que n'as-tu renoncé à ton vain babil pour suivre les conseils de ton ami, l'armer de bouts de corde, de poignardset terminer les jours de ceux de tes ennemis abattus qui auraient eu l'audace de se relever.
Oui, la hberté est perdue parmi nous, et perdue sans retour; mais^en attendant que le despote soit rétabli dans sa toute-puissance, jetons un coup d'œil sur les excès du despotisme qui amèneront bientôt la chute de nos tyrans.
0 ma patrie, quel sort épouvantable l'avenir te réserve ! Un décret fatal de l'impitoyable destin, tiendra donc toujours attaché sur ton front le bandeau de l'illusion et de l'erreur, pour t'empêcher de profiter de tes ressources, et te livrer sans défense entre les mains de tes cruels ennemis! Que n'ai-je pas fait pour te dessiller les yeux? Aujourd'hui il ne reste aucun!moyen de prévenir ta ruine, et ton fidèle ami n'a plus d'autres devoirs à te rendre que celui de déplorer tes tristes destinées, que celui de verser sur tes trop longs désastres des larmes de sang.