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RETOUR DE MARAT. SON OPINION SUR LA GUERRE

Marat revenait tel qu'il était parti : « Plus que jamais, disait-il lui-même dans son numéro de réapparition, Marat va percer le vice au cœur, soutenir les amis de la liberté, encourager, éclairer le peuple, étonner les esclaves, faire pâlir les méchants. »

« Que s'était-il passé pendant les quatre mois d'absence de Marat? Un grand fait. La guerre, qui jusqu'alors n'avait été qu'à l'état d'attente générale, devenait un fait positif; si bien que de part et d'autre on provoquait l'engagement. Le 1" janvier, une loi déclarait lys frères du roi et les chefs d'émigrés en état d'accusation ; le i!i, Louis XVI était contraint de demander à l'empereur des explications sur ses dispositions, et, sur le refus de ce dernier, ce procédé devait être envisagé comme une rupture du traité de 17/i(5; le 7 février, l'Autriche et la Prusse avaient conclu un traité auquel elles faisaient accéder la Russie. Le i" mars, Léopold meurt; le 29, Gustave roi de Suède est assassiné ; enfin le 20 avril, quelques jours après la réapparition de VAtni du peuple, la guerre est déclarée à François, roi de Hongrie et de Bohême, aux grands applaudissements de l'Assemblée législative, et au milieu des transports de la nation tout entière.

« Pourquoi cette unanimité? C'est que tous les partis espéraient y gagner. Le pouvoir est toujours en réalité celui qui y trouve le pins de profit, car c'est une bonne occasion de faire diversion à la politique intérieure ; une bonne occasion de lever des armées qui le gardent lui-même contre ses ennemis du dedans; une bonne occasion de lever des impôts forcés au moyeu desquels il salarie ses créatures, d'atlaiblir les

partis contraires en enrôlant ceux qui les composent, de donner un appât aux ambitieux d'honneurs, de places ou d'argent, tant les accidents des batailles présentent d'éventualités. Aussi la guerre entre-t-elle surtout dans les combinaisons des gouvernements aux abois.

(( D'autre part les patriotes disaient : La liberté gagne toujours au réveil de l'esprit public; s'il faut des soldats, on ne les enrôlera qu'au nom de la patrie en danger, au nom de la liberté, qui rend au soldat sa valeur en lui rendant sa dignité d'homme ; les impôts ne se prélèvent qu'au moyen de concessions à l'esprit du moment, qu'en faisant comprendre à l'imposé qu'il gagne plus qu'il ne donne; enfin si nous subissons un échec, c'est toujours sur le pouvoir qu'en retombe la cause; si nous sommes vainqueurs c'est à l'esprit révolutionnaire que nous rapporterons le triomphe.

« Mais quel parti prenait Marat dans ce soulèvement de tous les esprits, dans cette aspiration de toutes les espérances secrètes, généreuses ou intéressées? La réponse sans aucun doute va tromper l'attente de tous ceux qui n'ont encore qu'à demi compris l'ami du peuple (1). »

Marat fait tous ses efforts pour détourner ses concitoyens du parti de la guerre :

Où en serions-nous, grands dieux ! si nous avions l'imprudence de permettre à nos ministres de faire des rassemblements de troupes, et à tous les mécontents de se joindre à nos ennemis; si nous avions la folie de nous surcharger de nouveaux impôts pour payer les chaînes donî ils veulent nous accabler ; si nous avions la sot ise de souffrir qu'ils portent notre attention des affaires le la pa-

(1) Bougeart, Marat, l'Ami du Peuple.

trie sur les événements d'une guerre insensée; s'ils réussissaient à nous donner le change ; s'ils parvenaient à nous amuser avec des gazettes étrangères comme des enfants!

Cependant cette guerre que Marat redoutait tant pour la liberté est sur le point d'être déclarée. Marat écrit le 19 avril (n°634) :

La guerre anra-t-elle lieu? Tout le monde est pour l'affirmative; on assure enfin que l'avis a prévalu dans le cabinet d'après les représentations du sieur Motier qui, sans doute, l'a donnée comme l'unique moyen de distraire la nation des atfaii-es du dedans pour l'occuper des affaires du dehors, de lui faire oublier les dissensions intestines pour des nouvelles de gazettes; de dissiper les biens nationaux en préparatifs militaires, au lieu de les employer à libérer l'État et à soulager les peuples -, d'écraser le pays sous le poids des impôts et d'égorger les patriotes de l'armée de ligne et de l'armée citoyenne, en les conduisant à la boucherie, sous prétexte de défendre les barrières de l'empire.

Le 24 avril (n° 639), Marat ajoute cette réflexion décisive :

Avec le malheureux penchant des Français à s'engouer de tout, il est à redouter que quelqu'un de nos généraux ne soit couronné par la victoire, et qu'au milieu de l'ivresse des soldats et de la populace, il ne ramène l'armée victorieuse contre la capitale pour faire triompher le despote. »

Mais quels auraient été les moyens d'éviter la guerre, suivaiit Marat?

J'en ai proposé cent fois un infaillible, dit-il ; c'est de tenir en otage parmi nous, Louis XVI, sa femme, son fils, sa fille et ses sœurs, et de les rendre responsables des événements; de dire au roi : « Transigez ou ne transigez pas

— iOi) —

avec es étrangers, vous en êtes le maître; le soin de rappeler vos frères et vos cousins rebelles vous regarde, de même que celui de les désarmer de toute entreprise hostile. Mais soyez sûr qu'à la nouvelle certaine du premier corps qui aura franchi les frontières, votre tête coupable roulera à vos pieds, et votre race entière sera éteinte dans le sang. »

La guerre s'engage, Marat s'écrie :

Fasse le ciel que nous soyons souvent battus, sans être jamais défaits; ou plutôt fasse le ciel que nos généraux livrent les barrières à l'ennemi, conduisent leurs troupes à la boucherie; que les soldats découvrent à temps la trahison et qu'ils noient enfin tous leurs chefs dans leur sang.

Marat dénonce les chefs choisis pour commander l'armée (n° 6/i4, du 25 avril) :

a C'est un Luckner, officier de fortune, créature de la cour et bas valet du monarque, devant lequel il est à genoux. C'est un Rochambeau, vil courtisan, couvert des hochets de la cour. C'est un Motier (Lafayette), non moins connu par ses affreuses machinations contre la liberté publique que par ses honteuses prostitutions à la cour. C'est un Gouvion, âme damnée de Motier et complice de tous ses attentats. C'est un Lameth, lâche courtisan, couvert de honte et d'opprobre pour son hypocrisie et ses trahisons. C'est un Narbonne, enfant de la cour expulsé du ministère par la voix publique comme le plus audacieux des conspirateurs.

Cette violence de langage paraît intolérable à l'Assemblée législative. Le député Beugnot dénonce à la tribune, le 3 mai, les provocations par lesquelles ['Ami du peuple invite les soldats à massacrer leurs généraux. Après une vive discussion, l'Assemblée pour se donner l'apparence de l'impartialité, ordonne qu'il y a lieu à accusation, en même temps que contre Y Ami

du peuple, contre le journal royaliste Y Ami du roi publié par Royou.

Marat répond (n° 650, du Ih mai) :

Ils ont lancé contre moi un décret d'accusation, je suis prêt à paraître contre eux devant un tribunal équitable, mais je ne me livrerai point à des tyrans dont les satellites soudoyés ont ordre, sans doute, de me massacrer en m'arrêtant, ou de m'eniprisonner dans un cachot. Que les pères conscrits qui me persécutent me traduisent devant un tribunal anglais, et je m'engage, le procès-verbal de leur séance à la main, à les faire condamner aux Petites-Maisons comme des forcenés ; et je m'engage, mes écrits à la main, à les faire condamner comme d'affreux oppresseurs. Us sont déjà couverts d'opprobre, puissent-ils être bientôt l'objet de l'exécration publique !

Marat reprit donc sa vie de souterrain. Pendant huit jours, du 7 mai au IZi, le journal ne put paraître. Pour arriver à découvrir la retraite de Marat, un décret de l'Assemblée enjoignit à tout habitant'de Paris de déclarer au comité de la nation, tout Français ou étranger qui demeurerait chez lui, sous peine d'amende et de prison. Mais Marat échappa à toutes les recherches; seulement des intermittences fréquentes ont lieu dans la publication du journal.

Le 12 juin, un député vient dire à l'Assemblée législative : « Je vous dénonce le ministre de la justice comme travaillant à avilir le Corps législatif, soit par malveillance, soit par irapéritie. En effet, il vous a annoncé qu'il avait pris des mesures pour arrêter la circulation de \ Ami dupeuple, et on le distribue partout. J'ai quatre ou cinq de ses derniers numéros, oii Marat met à prix la tête des généraux, des ministres, des membres de l'Assemblée qu'il accuse de s'entendre avec la cour pour faire égorger les bataillons des volontaires patriotes. »

Marat désespère encore une fois de la révolution, et il annonce ses intentions de renoncer de nouveau à son œuvre; mais avant de prendre sa retraite, il écrit quelques articles sur les causes qui ont fait avorter le plan delà révolution. Ces articles ne sont pas moins remarquables par leur modération relative, qui fait contraste avec la violence habituelle de Marat, que par la profondeur réelle des vues politiques.

(N" 665. — Du 9 juin 1792.)

Ii'auguste assemblée, sans foi et sans pudeur, favorisant de tout son pouvoir les complots des ennemis de la liberté et couvrant d'un voile impénétrable les machinations des traîtres à la patrie.—Le coup de mort porté par elle à la sûreté et à la liberté publiques. — Mot^ qui ont enfin décidé la retraite de l'Ami du peuple.

Pourquoi s'obstiner encore à faire une résistance aussi vaine que périlleuse! Tout est perdu, chers amis de la patrie, tout est perdu si le peuple continue à se laisser endormir par ses perfides mandataires et si la nation entière ne se soulève pas à la fois contre les suppôts du despotisme conjurés pour le remettre aux fers. Sans une insurrection générale c'en esLfait de nous pour toujours : les partisans de l'ancien régime sont en force contre le peuple qui est sans armes, presque tous les fonctionnaires publics sont vendus à la cour, et l'assemblée nationale est elle-même contre-révolutionnaire. Depuis longtemps elle accablait les amis de la liberté, elle vient d'en immoler les défenseurs ; aujourd'hui, déclarée ouvertenient pour les traîtres à la patrie,, elle n'est plus occupée qu'à faire réussir leurs complots....

Quel espoir reste-t-il donc aux amis de la liberté de la voir jamais établie parmi eux, lorsque les représentants du peuple, au lieu de défendre ses droits, se prostituent ouvertement à la cour pour renverser les autels de la patrie.

lorsque ces prétendus législateurs, légués avec les suppôts du despotisme, favorisent toutes les machinations des conjurés, traitent de séditieux les amis de la révolution, lancent des décrets de proscription contre les écrivains patriotes qui portent le fl;imbeau dans le dédale ténébreux de leurs complots, soudoient des nuées de libellistes pour diffamer les défenseurs de la patrie, dénaturer les faits, rejeter sur les amis de la liberté les machinations de la cour, égarer l'opinion publique et consacrer au triomphe de la tyrannie les armes même qu'ils devraient employer pour nous en garantir.

(N» 667. — Du 7 juillet 1792.)

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