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LE PLAN DE LA RÉVOLUTION ABSOLUMENT MANQUÉ PAR LE PEUPLE

Depuis trois ans, nous nous agitons pour recouvrer notre liberté, et cependant nous en sommes plus éloignés qu'au premier jour; jamais nous ne fûmes plus asservis.

La révolution ayant tourné contre le peuple, est pour lui le plus grand des malheurs. La liberté qu'il regardait comme le principe de tons biens, est devenue dans l'état une source intarissable de violences, de désordres, de désastres, de calamités. Dès l'origine, la révolution n'a été pour la cour et les suppôts qu'un motif éternel de séduction, de captation, de corruption, de machinations, de pièges, d'attentats, d'assassinats, d'empoisonnements, de conipio's désastreux. Bientôt elle fut pour les intrigants une occasion perpétuelle d'hypocrisie, d'astuce, de menées, d'artifices, de vénalité, de bassesse et de crimes. Elle devint peu après pour les fonctionnaires publics, un sujet toujours nouveau de vexation et d'oppression. Elle n'a été pour le législateur lui-môme qu'une occasion de prévarications, de fourberies, de friponneries, de perfidies, de tyrannies. Et déjà elle n'est plus pour les riches et les avares qu'une occasion

de gains illicites, de monopoles, d'accaparements, d'usure, de fraude, de spoliations; affreux brigandages qui ont ruiné le peuple et placé la classe innombrable des indigents entre la crainte de périr de faim et la nécessité de se vendre.

De tout temps, les hommes furent des tigres, les uns à l'égard des autres. Sous l'ancien régime, nous avions pour maîtres et le despote et ses agents et ses valets, qui nous dépouillaient et nous opprimaient à l'envi, mais la loi nous laissait la défense naturelle et nous permettait la plainte. Sous le nouveau régime, la loi qui devrait nous défendre, ne sert qu'à nous opprimer : nous n'avons plus de miiîtres, mais nous gémissons sous la verge de fer de nos propres mandataires, nous sommes livrés sans défense à la merci de nos propres agents; et ce qui est le comble de l'horreur, ils nous accablent au nom de la justice, ils nous chargent de fers au nom de la liberté; ils nous empêchent de dévoiler les traîtres qui abusent de nos pouvoirs pour nous perdre ; ils nous punissent de résister aux prévaricateurs qui abusent de nos forces pour nous opprimer; ils nous font un crime de la défense naturelle, ils nous interdisenttout murmure, ils nous défendent jusqu'à la plainte. Grâces aux institutions perfides de nos chargés de pouvoir, jamais nous n'eûmes autant de sujet de nous plaindre de nos anciens tyrans que nous en avons aujourd'hui de nous récrier contre la barbarie de nos propres délégués. Insensés que nous sommes! consumerons-nous donc la vie entière à nous garantir des atteintes de nos ennemis du dedans et du dehors, à nous défendre des attentats des fonctionnaires publics, et à gémir sous les coups de nos oppresseurs pour tomber enfin, épuisés de veilles, d'ennuis, de chagrins et de misère, après avoir souffert sous le prétendu régime de la liberté plus de maux cent fois que nous n'en avions à redouter sous'celui du despotisme?

Ne craignons pas de le redire, nous sommes plus loin de la liberté que jamais : car non-seulement nous sommes esclaves, mais nous le sommes légalement, par une suite

de la perfidie de nos législateurs, devenus les complices du despotisme réhabilité.

C'est une folie que de s'obstiner plus longtemps à vouloir ressaisir un bien déjà trop loin de nous; le peuple est mort, et pour lui la liberté est perdue sans retour. Mais avant de quitter la partie, du fond du théâtre où nous sommes placés considérons encore quelques moments la scène^ examinons le jeu des acteurs, les affections des spectateurs,, et recherchons les principales causes qui se sont opposées parmi nous à l'établissement de la liberté, après que nous eûmes un instant terrassé le despotisme.

Jetez un coup d'œil sur le théâtre de l'État. Les décorations seules ont changé, mais ce sont toujours les mêmes acteurs, les mêmes masques, les mêmes intrigues, les mêmes ressorts : toujours un despote environné de suppôts, toujours des ministres vexateurs et oppresseurs; toujours un législateur unique; toujours des dépositaires de l'autorité infidèles et prévaricateurs; toujours des courtisans avides, rampants, oppresseurs et machinateurs; toujours de petits ambitieux, d'effrontés intrigants, de lâches hypocrites; toujours des hommes dévorés de la soif de l'or, et sourds à la voix du devoir, de l'honneur et de l'humanité, — poursuivent les faveurs de la fortune, au mépris de la justice et cherchent à s'emparer de tous les emplois aux dépens du mérite. Aujourd'hui les principaux acteurs sont derrière la toile; c'est là où ils machinent à leur aise avec ceux qui représentent sous nos yeux. La plupart de ceux-ci ont déjà disparu, de nouveaux acteurs se sont avancés sur , la scène pour jouer les mêmes rôles ; ils disparaîtront à leur tour; d'autres prendront leurs places, et seront remplacés de même, sans que rien ait changé dans le jeu de la machine politique, tant que le peuple ne sera ni assez clairvoyant pour déjouer les fourbes qui le trompent, ni assez courageux pour punir les scélérats qui l'ont trompé. Mais qu'attendre du peuple tant que nos mœurs ne seront pas changées ? Et quel remède contre la contagion invétérée qui a gagné tous les rangs ?

La première, la grande raison de l'impuissance de nos

efforts pour arriver à la liberté, est tirée de la nature même de la révolution.

Poussés au désespoir par l'excès de la tyrannie, les peuples ont tenté cent fois de rompre leurs fers.

Ils y parviennent toujours lorsque la nation entière se soulève contre le despotisme. Ce cas est extrêmement rare, mais rien n'est plus commun que de voir la nation partagée en deux partis qui se déclarent l'un pour et l'autre contre le despote.

Lorsque chacun de ces partis est composé de différentes classes de la société, celui qui se déclare contre le despotisme parvient assez facilement à l'écraser , parce qu'il réunit alors plus d'avantages pour l'attaquer, que celui qui le défend n'en a pour le maintenir. C'était le cas des Suisr ses, des Hollandais, des Anglais et des Américains.

Mais cela n'arrive jamais lorsque la plèbe, c'est-à-dire les classes inférieures de la nation, sont seules à lutter contre les classes élevées. Au moment de l'insurrection elle écrase bien d'abord tout par sa masse, mais quelque avantage qu'elle ait remporté, elle finit toujours par succomber ; car se trouvant toujours dénuée de lumières, d'arts, de richesses, d'armes, de chefs, de plans d'opérations, elle est sans moyen de défense contre des conjurés pleins de finesse, d'astuce et d'artifices, contre des machinateiirs éternels, qui ont à leur disposition richesses, armes, munitions, toutes les places de confiimce, tous les moyens que donnent l'éducation, la politique, la fortune et l'autorité. C'est précisément le cas de la révolution française ; car il n'est pas vrai que la nation entière se soit soulevée contre le despote, puisqu'il est toujours resté entouré de ses suppôts, de la noblesse, du clergé, de la robe, de la finance, des capitalistes, des savants, des littérateurs et de leurs créatures. Si les hommes instruits, aisés et intriganis des classes inférieures, ont pris d'abord parti contre le despote, ça n'a été que pour se tourner contre le peuple, après s'être entouré de sa confiance et s'être servi de ses forces pour se mettre à la place des ordres privilégiés qu'ils ont proscrits. Ainsi la révolution n'a été faite et soutenue que par les dernières

classes de la société, par les ouvriers , les artisans, les détaillistes , les agriculteurs, par la plèbe, par ces infortunés que la richesse appelle impudemment la canaille, et que l'insolence romaine appelait ses prolétaires. Mais ce qu'on n'aurait jamais imaginé, c'est qu'elle s'est faite uniquement en faveur des petits propriétaires fonciers, des gens de lois, des suppôts de la chicane.

Le plan de la révolution a été manqué complètement. Puisqu'elle se faisait contre le despotisme, il fallait commencer par suspendre de toutes leurs fonctions le despote et ses agents, conférer le gouvernement à des mandataires du peuple, décréter qu'il y aurait interrègne tout le temps que la constitution ne serait point faite. Une fois achevée, on l'aurait présentée au prince, qu'on aurait déclaré déchu du trône, s'il avait refusé de jurer obéissance aux nouvelles lois et fidélité à la nation. Rien n'était si aisé aux représentants du peuple le lendemain de la prise de la Bastille. Mais pour cela, il fallait qu'ils eussent des vues et des vertus. Or, loin d'être hommes d'État, ils n'étaient presque tous que d'adroits fripons qui cherchaient à se vendre, de vils intrigants qui affichaient leur faux civisme pour se faire acheter à plus haut prix. Aussi ont-ils conimencé par assurer les prérogatives de la couronne ayant de statuer sur les droits du peuple. Ils ont fait plus, ils ont débuté par remettre au prince le pouvoir exécutif suprême, par le rendre l'arbitre du législateur, par le charger de l'exécution des lois, et par lui abandonner les clefs du trésor public, la gestion des biens nationaux, le commandement des flottes et des armées et la disposition de la force publique, pour lui assurer les moyens de s'opposer plus efticacement à l'établissement de la liberté, et de bouleverser plus facilement le nouvel ordre de choses. **■

Ce n'est pas tout, les représentants du peuple ont dépouillé , au nom de la nation, le clergé de ses biens, la noblesse de ses titres, la finance de ses places, les ordres privilégiés de leurs prérogatives, mais au lieu d'abattre ces suppôts du despotisme, en les déclarant inhabiles à tous les emplois, ils leur ont laissé mille moyens de se relever

avec lui : puis, contents de partager leur prééminence et de s'associer à leur fortune, ils se sont ligués avec eux en se vendant au despote.

Les premiers représentants du peuple doivent donc être considérés comme les arcs-boutants des contre-révolutionnaires, comme ses plus mortels ennemis.

Du moins, si le peuple avait connu ses droits, s'il avait su apprécier la conduite perfide de ses chargés de pouvoirs et sentir la nécessité d'arrêter au premier faux pas ses infidèles délégués, de réprimer vigoureusement les mauvais citoyens, de se défaire des traîtres, et de se réserver l'exercice en plein de la souveraineté dans la sanction des lois ; mais il n'a pas même songé aux moyens de n'être pas remis sous le joug. A lieu de s'armer complètement, il a souffert qu'une partie seule des citoyens le fût, puis il s'est abandonné à la foi de ses mandataires, et il a pris, avec les ennemis de la révolution, précisément le contre-pied de ce qu'il devait faire. Loin de les attaquer sans délai et de les accabler sans relâche, il s'est tenu lui-même sur la défensive, et par cette fausse mesure il a stupidement renoncé à tous ses avantages : car le pis qui puisse arriver à des machinateurs, c'est de ne pas toujours réussir; en échouant, ils ne perdent même que du temps ; car à peine déjoués qu'ils recommencent sur nouveaux frais, quitte à mieux prendre leurs mesures que la première fois; or il est impossible d'être toujours sur ses gardes, et la moindre négligence devient souvent fatale. Jugez où doivent mener l'incurie et le sommeil léthargique du peuple.

Ceux qui prétendent nous rassurer sur notre situation déchirante attribuent nos malheurs aux défauts des lumières du peuple, et je le crois comme eux, pourvu qu'ils n'en fassent pas une cause exclusive. Puis pour nous animer de l'espoir qui repose au fond de leur cœur, ils ajoutent qu'il est dans la nature des choses, que la marche de la raison soit lente et progressive. Cela est vrai pour le petit nombre des hommes qui pensent, mais il n'est point de progrès, de raison et de lumières pour la masse du peuple, quoiqu'elle paraisse quelquefois renoncer à certains préjugés ou plutôt

tn changer. Les artifices d'un machiavélisme adroit et profond lui échappent et lui échapperont toujours, elle manque €t manquera toujours de sagacité pour découvrir les pièges de ses ennemis et les discussions politiques ont toujours été, sont et seront toujours au-dessus de sa portée.

Supposez en sa faveur le cours des circonstances les plus favorables, jamais elle ne sera en état d'analyser uu décret, d'apercevoir ce qu'il a de captieux, d'en déduire les conséquences, d'en prévoir les suites et d'en présager les effets. S'il fallait ici un exemple touchant de cette triste vérité, je dirais qu'en dépit des discours éternels de nos sociétés patriotiques et de ce déluge d'écrits dont nous sommes inondés depuis trois ans, le peuple est plus éloigné de sentir ce qu^'il lui convient de faire pour résister à ses oppresseurs qu'il ne l'était le premier jour de la révolution. Alors il s'abandonna à son instinct naturel, au simple bon sens qui lui avait fait trouver le vrai moyen de mettre à la raison ses implacables ennemis.

Dès lors, endoctriné par une foule de sophistes payés pour cacher sous le voile de l'ordre public les atteintes portées à sa souveraineté, pour couvrir du manteau de la justice les attentats contre ses droits, pour lui présenter comme moyens d'assurer la liberté les mesures prises pour la détruire; leurré par une foule d'endormeurs intéressés à lui cacher les dangers qui le menacent, à le repaître de fausses espérances, à lui recommander le calme et la paix ; égaré par une foule de charlatans intéressés à vanter le faux patriotisme des fonctionnaires publics les plus infidèles, à prêter des intentions pures aux machinateurs les plus redoutables, à calomnier les meilleurs citoyens, à traiter de factieux les amis de la révolution, de séditieux les amis de la hberlé, de brigands les ennemis de la tyrannie ; à décrier la sagesse des mesures proposées pour assurer le triomphe de la justice, à faire passer pour des contes les complots tramés contre la patrie, à bercer le peuple d'illusions flatteuses; à cacher, sous l'image trompeuse du bonheur, le précipice où l'on cherche à l'entraîner; trompé par les fonctionnaires publics coalisés avec les traîtres et les

conspirateurs pour retenir son indignation, étouffer sou ressentiment, brider son zèle, enchaîner son audace, en lui prêchant sans cesse la confiance dans ses magistrats, la soumission aux autorités constituées et le respect aux lois (l); enfin abusé par ses perfides représentants qui le berçaient de l'espoir de venger ses droits, d'assurer sa souveraineté, d'établir le règne de la liberté et de la justice, il s'est laissé prendre à tous les pièges. Le voilà enchaîné au nom des lois par le législateur et tyrannisé au nom de la justice par les dépositaires de l'autorité ! le voilà constitutionnellement esclave! et aujourd'hui qu'il a renoncé à son bon sens naturel pour se laisser aller aux discours perfides de tant d'imposteurs, il est loin de regarder comme ses plus mortels ennemis, ^s lâches mandataires vendus à la cour, ses infidèles délégués qui ont trafiqué de ses droits les plus sacrés, de ses intérêts les plus chers, et tous ces scélérats qui ont abusé de sa confiance pour l'immoler à ses anciens tyrans; il est loin de regarder comme la source de tous leurs maux ces décrets funestes qui lui ont enlevé la souveraineté, qui ont réuni entre les mains du monarque tous les pouvoirs, qui ont rendu illusoire la déclaration des droits, qui ont remis le peuple à la chaîne, et qui ont rivé ses fers. Il est loin de fouler aux pieds cette constitution monstrueuse pour le maintien de laquelle il va bêtement se faire égorger chez l'ennemi. H est loin de sentir que l'unique moyen d'établir sa liberté et d'assurer son repos, était de se défaire sans pitié des traîtres à la patrie et de noyer dans leur sang les chefs des conspirateurs.

(1) C'est ce respect superstitieux pour les funestes décrets, ce serment téméraire de maintenir la Gonslitutiou qui atout perdu; aujourd'hui que le peuple est esclave constitutionnellement on sent bien que l'aveugle soumission aux lois oppressives ne peut que river à jamais ses fers.

{Note de Mai-at.)

(N" 672. — Du 14 juillet 1792.) LA RÉVOLUTION FRANÇAISE TOUTE EN PANTALONNADES.

Comment la liberté aurait-elle jamais pu s'établir parmi nous? A quelques scènes tragiques près, la révolution n'a été qu'un tissu de pantalonnades.

Quel tableau grotesque à présenter aux nations étrangères, dont nous prétendons exciter l'admiration, si j'avais le temps d'en rassembler tous les traits ! En voici quelquesuns qui s'otfrent à ma mémoire; ils seraient plus que sutfisants pour nous couvrir de confusion, si nous pouvions en sentir le ridicule.

Dans la nuit du 12 juillet 1789, on voyait la plèbe effrénée, de retour des Champs-Elysées, où elle avait porté en procession les bustes de Necker et d'Orléans, réunie à des soldats, se porter à la lueur des flambeaux aux guinguettes de la Courtille et des Porcherons ; en revenir en dansant au son des tambours, se répandre dans le jardin du Palais- Royal, tomber de lassitude, et s'y vautrer dans la fange.

Le jour suivant, on la vit, chaude de vin, dévaliser les boutiques des fourbisseurs, s'y armer de tout ce qui tombait sous sa main, parcourir les rues en chantant, se porter au monastère de Saint-Lazare, jeter les meubles par les croisées, faire voltiger le duvet des lits éventiés, se revêtir de robes de moines, mener en procession un chariot de grains sur le siège duquel elle avait cloué un squelette en frac et en chapeaux rabattus; puis trébuchant d'ivresse, on la vit transporter les reliques du monastère dans l'église des Récollets et les déposer dévotement sur le grand autel.

Pendant les quatre premiers mois qui suivirent la prise de la Bastille, on voyait les bataillons bourgeois, tout fiers d'être en imiforme, singer l'air militaire, s'étudier à marcher avec grâce, se donner chaque jour en spectacle, ac-

compagnes de nymphes, velues de blanc, courir à la métropole, faire bénir leurs drapeaux, ou porter du pain bénit en procession, avec un appareil martial et au bruit d'une musique guerrière.

Trois semaines avant la première fête fédérative, on voyait tous les habitants de la capitale endimanchés, et confondus pêle-mêle, remuer la terre, traîner la brouette, insulter aux aristocrates par des chansons grivoises, puis danser en chantant le refrain chéri : Ça ira, ça ira.

iMais c'est dans le Sénat de la nation que se passent les parades les plus grotesques.

Depuis trois ans on y voit accourir de tous les coins du royaume des députalions nombreuses, des citoyens qui viennent le féliciter sur ses immortels travaux ; sur la sagesse des décrets qui les ont ruinés constitutionnellement; sur les douceurs de la liberté, dont ils ne jouissent point; sur la prospérité de l'État, en proie à la fois à tous les fléaux de la discorde, de la misère, de la disette, de l'anarchie et des dissensions civiles.

Sous l'Assemblée constituante, on a vu les bataillons parisiens, conduits par Motier, venir, dans les moments de crise alarmante, suspendre les délibérations les plus sérieuses pour défiler devant les pères conscrits, pour occuper des séances entières et insulter à la douleur publique en faisant exécuter par leurs fanfares des airs satiriques.

On y a vu les soldats de la patrie mis en jeu par ses ennemis y apporter en triomphe le buste de Desilles; deux orateurs prostitués à la cour, faire à l'envi le panégyrique de ce satellite royal comme d'un martyr de la liberté, et l'Assemblée vénale lui décerner la couronne civique, au bruit des acclamations du peuple.

On y a vu les pères conscrits les plus dévoués au despotisme, les Foucault, les Malouet, les Desprémenil, les Montlausier, les Maury, les Cazalès, prendre des pleureuses et

mener le deuil pendant trois jours sur la mort de Franklin, l'apôtre de la liberté.

Qui ne se rappelle la farce politique jouée par l'Assemblée constituante en terminant ses perfides travaux. Au milieu des troubles et des désordres qui désolaient plus que jamais le royaume, et les mains encore teintes du sang des patriotes qu'elle venait défaire égorger au Champ-de-Mars, pour pouvoir dénaturer à son gré la Constitution, ce honteux monument de servitude qu'elle a eu le front de nous donner pour un monument de sagesse et de gloire : « Nous avons des lois, disait-elle ironiquement, la révolution est achevée, il ne nous reste plus de sujets de discordes, le calme va renaître, bientôt un gouvernement régulier prendra la place de l'anarchie. 11 ne s'agit plus que d'arracher le germe de tout ressentiment en étouffant toutes les haines par des embrassements fraternels : çà, Français, embrassons-nous, qu'un décret d'amnistie passe l'éponge sur les égarements de nos frères de Coblentz, et que des fêtes brillantes célèbrent la réconciliation de tous les membres de l'État, devenus les enfants de la niême patrie.

« Oui, oui, s'écria le monarque qui venait de violer ses nombreux serments de maintenir la Constitution; citoyens, oubliez mes parjures, mes projets de fuite, mon équipée vers Montmédy; je serai loyal cette fois, parole de roi patriote! Voyez plutôt les belles illuminations que j'ai fait faire pour vous prouver fnon patriotisme; et puis, comme j'entends que tous les infortunés de ma capitale prennent part à la fête, je leur fais don de 50,000 livres pour se divertir et boire à ma santé. »

On sait trop quelles ont été les suites de cette amnistie, de ces précieux liens de fraternité, de ces nouveaux serments de loyauté 1

Les pantalonnades jouées dans le Sénat de la nation sont offertes chaque jour à l'admiration du peuple dans les papiers publics. Citons-en quelques exemples. Voici comment le n° 23 du Courrier des froniières rend compte

de la manière favorable dont les pères conscrits ont entendu le discours prononcé le M mai 1792 par le sieur Servant^ ministre de la guerre :

« Le maréchal Luckner est à Paris ; il a quitté quelques moments une armée, dont il est adoré, pour voler au poste où le désir du roi l'appelait. Mais il a cru qu'il était une mesure plus urgente; il a proposé d'aller à Valenciennes, pour exhorter le maréchal Rochambeau; (Vivement applaudi.) tous les ofiîciers, tous les soldats (applaudi) à une confiance mutuelle; et de servir sous le maréchal de Rochambeau, comme aide de camp (applaudi), jusqu'à ce que l'ordre étant rétabli, il puisse rejoindre son armée; il vient de dire au roi que ses soldats étaient doux comme des moutons. (Applaudi.)

ff Les ministres du roi ont proposé à Sa Majesté d'adopter cette mesure. (Applaudi.) C'est ainsi qu'ils répondront à toutes les calomnies; c'est ainsi qu'ils prouveront qu'ils sacrifient toutes les affections personnelles au salut de la Fiance. (Applaudi.) Le maréchal Luckner a demandé à choisir M. Valence comme aide de camp. (Vivement applaudi.)

« M. Dumas : Je demande que le président soit chargé d'écrire au maréchal... (applaudi dans la plus grande partie de l'Assemblée) au maréchal Luckner... (applaudi partout) que l'Assemblée nationale le remercie... (applaudi et adopté a l'unanimité.) »

On vient de voir l'usage que les pèpes conscrits font des applaudissements pour provoquer ceux des tribunes et en imposer au peuple sur l'opinion publique. Mais les applaudissements des tribunes ne sont pas toujours de leur goût; ils les étouffent lorsqu'ils sont vraiment l'expression du vœu public ; en voici la preuve :

Le 23 de mai 1792, jour qu'avaient pris les sieurs Gensonné et Brissot pour dénoncer le comité autrichien, à l'instant où ils se présentent à la tribune, le sieur Boistard y parait pour demander « que les excellents citoyens des tribunes s'abstiennent de tout signe d'approbation ou d'improbation ; » de.mande fortement appuyée par ces

mêmes pères conscrils qui venaient quelques jours avant de faire le métier de bateleurs. Aussitôt, pour empêcher l'opinion publique de se manifester, le président fait lecture du décret qui commande le plus profond silence pendant les discussions du Corps législatif, décret que les pères conscrits ont été les premiers à violer peu de jours après, en voyant les badauds venir les féliciter d'avoir envoyé le sieur Brissac faire quarantaine et jouer la comédie au lazaret d'Orléans.

« Dans la séance du 13 mai 1792, dit le journal du soir d'Ét. Feuillant, les citoyens et les citoyennes des villages de Boulogne, d'Auteuil, de Passy, qui apportent des dons, demandent la permission de traverser la salle. (Admis a l'instant, s'écrie-t-on de toutes parts.)

« Ils entrent; la marche s'ouvre par une colonne de grenadiers d'une belle venue, à la démarche assurée, bien mesurée. Viennent ensuite des citoyens, des citoyennes dans l'ordre d'une fêle paisible. Le vieillard à la marche pesante ajoute au poids de ses ans celui de ses armes. Il s'appuie sur le plus jeune de ses fils.

« Les mères sont entourées de leurs filles ; les jeunes gens les suivent; la marche est terminée |)ar MiM. les écoliers des trois paroisses; leurs instituteurs forment l'arrièregarde. (Et l'assemblée d'applaudir, et les spectateurs d'applaudir.) »

Dans la séance du 21 mai 1792, les discussions les plus sérieuses sur les dangers de l'État ont été interrompues par une digression sur la forme à donner à l'acte d'accusation contre TAmi du Pkuple et par l'admission des élèves de l'école de dessin. « Ils ont défilé, dit le journal du soir d'Hébert, devant rAssctnblée, précédés d'un corps de musique qui a joué l'air : Ou peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? Ces jeunes citoyens, au nombre de deux ou trois cents, portaient une bannière aux couleurs nationales, sur laquelle était la devise : Vivre libre an mourir. \\

milieu de cet intéressant cortège, le bonnet de la liberté était élevé sur une pique.

M L'instituteur a prononcé un discours qui a été trèsapplaudi. Après quoi la salle a retenti de Tair Ça ira, et des applaudissements qui accompagnent toujours cet air fameux. »

a Dans la séance du 22 mai 1792, dit la même feuille, un cordonnier de la ville de Poitiers présente à l'Assemblée deux paires de boucles d'argent : Celles-ci, s'écrie-t-il aux grands applaudissements du Sénat, ont servi à tenir les tirants de mes souliers ; elles serviront à combattre les tyrans ligués contre notre liberté. »

(10 août 1792. Placard.) L'AMI DU PEUPLE AUX FRANÇAIS PATRIOTES (1).

Mes chers compatriotes, un homme qui s'est fait longtemps anathème pour vous s'échappe aujourd'hui de sa retraite souterraine pour tâcher de fixer la victoire dans vos mains.

Jaloux de vous prouver qu'il n'est pas indigne de votre confiance, permettez-lui de vous rappeler qu'il est encore sous le glaive de la tyrannie pour vous avoir dévoilé les affreuses machinations de vos atroces ennemis.

Il vous a prédit que vos armées seraient conduites à la boucherie par leurs perfides généraux, et trois honteuses défaites ont signalé l'ouverture de la campagne; il vous a

(l) Le dernier numéro de VAmi du Peuple avait paru le 7. On a pu voir que Marat ne s'attendait pas à la révolution qui allait éclater. 11 était toujours obligé de se cacher et ne pouvait se rendre compte de la situation. La journée du 10 août le surprit. « Mais s'il n'a pas donné le signal de la bataille, dit M. Bougeart, il n'en veille pas moins dans le combat; car pendant que grondent le canon des sections et les fusillades des défenseurs du château, il rédige à la hâte ce fameux placard, dont les feuilles sont affichées au bruit des dernières décharges. »

— tn —

prédit que les brjrrières du royaume seraient livrées à l'ennemi, et déjà l'ennemi s'est emparé pour la seconde fois de la ville de Bavay ; il vous a prédit que la majorité pourrie de l'Assemblée nationale trahirait éternellement la patrie, et la perfidie de ses deux derniers décrets, en mettant le comble à l'indignation publique^ a enfin amené les cruels mais trop nécessaires événements de ce jour.

Il vous a prédit que vous seriez éternellement vendus par vos infidèles agents, les fonctionnaires, jusqu'à ce que vous fassiez couler le sang pour sauver la patrie, et vous venez de mettre le sceau à cette triste vérité.

Mes chers concitoyens, croyez-en un homme qui connaît toutes les intrigues des complots, et qui depuis trois années n'a jamais cessé un instant de veiller à votre salut.

La glorieuse journée du -10 août 92 peut être décisive pour le triomphe de la liberté si vous ^avfz pi'ofiîer de vos avantages. Un grand nombre des satellites du despote a mordu la poussière, vos implacables ennemis paraissent consternés, mais ils ne tarderont pas à revenir de leurs transes et à se relever plus terribles que jamais. Souvenez-vous de la procédure du Châlelet sur les événements des 5 et 6 octobre. Tremblez de vous laisser aller à la voix d'une fausse pitié. Après avoir versé votre sang pour tirer la patrie de l'abîme, tremblez de devenir les victimes de leurs sourdes menées; tremblez de vous voir arrachés de vos couches, dans les ténèbres de la nuit, par une soldatesque féroce, et d'être jetés dans des cachots où vous ser*z abandonnés à votre désespoir jusqu'à ce qu'ils vous fassent |)érir sur l'échafaud.

Redoutez la réaction, je vous le répète; vos ennemis ne vous épargneront pas si le dé leur revient. Ainsi point de quartier. Vous êtes perdus sans retour si vous ne vous hâtez d'abattre les meiid)res pourris de la municipalité, du département, tous les juges de paix antipatriotes et les mend)res les plus gangrenés de l'Assemblée nationale; je dis derAssomblée nationale: (h! par quel préjugé, parque I fatal respect seraienl-iU épargnés. On ne cesse de vous dire que toute mauvaise qu'elle est, il faut se rallier autour d'elle; c'etl

prétendre qu'il faut se rassembler sur la mine ouverte sous vos pas et remettre le soin de vos destinées à des scélérats déterminés à consommer voire ruine. Considérez que l'Assemblée est votre plus redoutable ennemie; tant qu'elle sera sur pied, elle travaillera à vous perdre, et aussi longtemps que vous aurez les armes à la main, elle cherchera à vous flatter et à vous endormir par de fausses promesses. Elle machinera sourdement pour enchaîner vos efforts, et lorsqu'elle en sera venue à bout, elle vous livrera au glaive des satellites soudoyés; souvenez-vous du Champ-de-Mars.

Personne plus que moi n'abhorre l'effusion du sang; mais pour empêcher qu'on le fasse verser à flots, je vous presse d'en verser quelques gouttes. Pour accorder les devoirs de rhumanité avec le soin de la sûreté publique^ je vous propose donc de décimer les membres contre-révolutionnaires de la municipalité, des juges de paix, des départements et (ie l'Assemblée nationale. Si vous reculez, songez que le sang versé dans ce jour le sera en pure perte, et que vous n'aurez rien fait pour la liberté.

Mais, sur toutes choses, tenez le roi, sa femme et son fils en otage, et, jusqu'à ce que son jugement définitif soit prononcé, qu'il soit montré chaque jour quatre fois au peuple. Et comme il dépend de lui d'éloigner pour toujours nos ennemis, déclarez-lui que si, sous quinze jours, les Autrichiens et les Prussiens ne sont pas à vingt lieues des frontières pour n'y plus reparaîlie, sa tête roulera à ses pieds. Exigez de lui qu'il trace de sa main ce terrible jugement et qu'il le fasse passer à ses complices couronnés; c'est à lui à vous débarrasser d'eux.

Emparez-vous aussi des ex-ministres et tepez-les aux fers.

Que tous les membres contre-révolutionnaires de Pétatniajor parisien soient suppliciés, tous les ofilciers antipatviotes expulsés des bataillons; désarmez les bataillons pourris de Saint -Roch, des Filles- Saint-Thomas, de Notre- Dame, de Saint-Jean-en-Grève, des Enfants-Rouges; que tous les braves patriotes soient armés et abondamment pourvus de munitions.

Enfin faites rapporter le décret qui innocente le perfide Motier; exigez la convocation d'une convention pour juger le roi et réformer la Constitution, et surtout que ses membres ne soient pas nommés par un corps électoral, mais par les assemblées primaires.

Faites décréter le renvoi immédiat de tous les régiments étrangers et Suisses qui se sont montrés ennemis de la révolution.

Enfin, faites mettre à prix par l'Assemblée la tête de vos atroces oppresseurs, les Capets fugitifs, traîtres et rebelles.

Tremblez, tremblez de laisser échapper une occasion unique, que le génie tutélaire de la France vous a ménagée pour sortir de l'abîme et assurer votre liberté.

(N» 678. - Du 16 août 1792.) (1)

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