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ADRESSE DE MARAT, L'AMI DU PEUPLE, A SES COMMETTANTS

Frères et amis, c'est d'un souterrain que je vous adresse mes réclamations. Le devoir de conserver, pour la défense de la patrie, des jours qui me sont enlin devenus à charge, peut seul me déterminer à m'enlerrer de nouveau tout vivant pour me soustraire au poignard des lâches assassins

qui me poursuivent sans relâche. L'auriez-vous imaginé? Dans ces jours prétendus de triomphe et de gloire, un de vos députés est outragé par nombre de ses collègues , au sein même du Sénat, pour avoir dévoilé les complots tramés contre le salut public. Eh quoi! pour se garantir des noirs attentats d'une horde de factieux qui en veulent à sa vie, un représentant de la nation sera-t-il donc réduit à demander vainement secours à ses concitoyens, à chercher un asile dans un sombre caveau pour se mettre à couvert du fer des brigands qui souillaient un corps de militaires égarés par des chefs perfides, tandis que sa maison est menacée des flammes par une foule de ces militaires pris de vin.

Qui de vous se serait attendu que des gardes nationaux, aux ordres de cette faction atroce, eussent provoqué par d'horribles placards, le peuple entier à égorger l'un de ses plus fidèles défenseurs, accusé par la calomnie comme agitateur et dénigré par des scélérats pour des opinions dont la multitude prévenue n'est pas en état d'apprécier la justice. Mais quoi , si l'Assemblée constituante a eu la confiance d'entendre d'un bout à l'autre un affreux système de contrerévolution débité du haut de la tribune par Depresménil, la Convention nationale, qui a consacré la liberté illimitée des opinions, me fera un crime de quelques maximes politiques dont l'adoption populaire a tant de fois sauvé la patrie. La force publique s'est déployée nombre de fois pour protéger Maury, Cazalès et Malouet, ces ennemis déclarés de la liberté, contre l'indignation publique; laissera-t-elle l'Ami du peuple toujours exposé sans défense au poignard des assassins soudoyés que la perfidie rassemble aux portes mêmes de la Convention ? Quel vacarme l'assemblée n'aurait- elle pas fait si de pareils outrages eussent été dirigés contre quelques-uns de ses membres dévoués au cabinet ministériel, au tartufe Roland (1)!

(1) Le bonhomme Roland, pour un bigot, paraît si familier avecie mensonge qu'il n'en rougit plus, pas même des plus puants.

[Note de Mand.)

Tous ses artifices néanmoins, pour en imposer au peuple, ne serviront à rien; la vérité percera malgré lui, et ses efforts pour la tenir captive n'auront servi qu'à mieux le démasquer.

Voilà une légère esquisse des basses menées, des trames sourdes et des noirs complots des scélérats conjurés contrt' la patrie et ses défenseurs. Je dois la vérité à mes commettants, je la leur dirai tout entière; c'est pour mieux y parvenir que j'ai cherché un asile loin des atteintes des coupejarrets soudoyés.

En attendant, qu'ils sachent qu'il est impossible de déjouer les traîtres et de sortir de l'affreuse position où nous nous trouvons, — s'ils ne se hâtent de donner du pied au cul des ministres actuels, de les remplacer par de vrais patriotes et de faire rendre gorge à Roland de tous les effets précieux qu'il a retirés sans procès-verbal , et qui paraissent s'être fondus dans ses mains pour composer la liste du conciliabule de la faction fédérative (1).

(1) Il faut mentionner à sa date (15 octobre 1792) la fameuse visite de Marat à Dumouriez chez Talma. Marat avait rappelé à diverses reprises qu'il fallait surveiller les généraux. Il ne partageait pas l'enlbousiasme aveugle des républicains pour Dumouriez, qui venait d'arriver à Paris. Le général venait de transférer dans une forteresse deux bataillons parisiens accusés d'avoir massacré à Retbel quatre soldats prussiens. Marat vit dans cette mesure un symptôme de la haine de Dumouriez contre les patriotes. — Je veux avoir le cœur net de cette affaire, dit-il, et tant que j'aurai la tête sur le» épaules, on n'égorgera pas le peuple impunément. — Il se rend chez Dumouriez pour lui demander compte de cet acte, et comme Dumouriez assistait, ce soir-là, à une fête chez Talma, Marat va l'y rejoindre. Il fait son entrée brusquement, sans avoir pris le temps de faire sa toilette, au milieu de la fête brillante. Il va droit à Dumouriez, et mesurant d'un resard intrépide le général vainqueur : — « C'est à vous que j'ai affaire, » dit-il. Dumouriez tourne lestement les talons avec un geste d'insolence militaire. Marat le saisit par la manche et l'entraîne dans un coin du salon. Il échange avec le général diverses interpellations. — Vous approuvez donc l'indiscipline des soldats, dit Dumouriez. — Non, répond Marat, mais je hais la trahison des chefs. Et il s'en va comme il est venu, jetant partout sur son passage un malaise facile à comprendre. Dans l'antichambre, il se trouve en face de plusieurs soldais le sabre >ur

(N" 59. — Du 7 novembre 1792.)

Des citoyens irréfléchis ou perfides ont osé me faire un crime de m'être rejeté dans mon souterrain pour échapper au poignard des nuées d'assassins soudoyés, et au fer d'une multitude de soldats égarés que soulevaient contre moi leurs chefs contre-révolutionnaires. Qu'eussent donc fait à ma plane ces plaisants censeurs, s'ils eussent été

l'épaule. — Votre maître, dit-il avec un sourire de dédain, redoute plus le bout de ma plume que je ne crains la pointe de vos sabres.

Marat avait voulu dénoncer le fait à la Convention, mais ses adversaires étouffaient sa voix. Ils se croyaient tout permis contre lui. Boileau pouvait, sans être rappelé à l'ordre, proposer ce qui suit : « Je demande « que quand Marat parlera à cette tribune, elle soit à l'instant purifiée. » (Moniteur du 18 octobre).— Le 6 octobre, Marat étant monté à la tribune, une voix s'écrie : — « Votez la fermeture. Marat ne vaut pas l'argent qu'il « coûte à la nation. — Lîdon : Puisque le corps électoral de Paris apro- « nonce contre nous le supplice d'entendre un Marat, je demande le si- « lence. — Cambon : Puisqu'il est juste d'entendre le crime aussi bien que « la vertu, je demande que, sans perdre de temps, Marat soit entendu.»

Dans ces circonstances, on avait excité des soldats et des gardes nationaux pour assassiner Marat. Après avoir parcouru les rues de Paris en chantant :

La tète de Marat, Robespierre et Danton, Et de tous ceux qui les défendront, Ogué!

ils étaient venus mettre un véritable siège devant la maison de Marat, rue des Cordeliers. La fureur fut si violente que Jlaratdut suspendre son journal pendant quelques jours. A l'Assemblée, la fureur n'était pas moins grande, il ne pouvait obtenir laparolfe; sa voix était immédiatement couverte de buées; s'il eût persisté, il eût compromisses questions les plus importantes; aussi écrivit-il, le 26 novembre : « Je le répèle, je suis réduit à la nécessité de m'abstenir de monter à la tribune pour proposer mes vues, parce qu'il suffirait aux meilleures de venir de moi pour être rejetées. J'ai cherché deux fois à les faire présenter par mes collègues les plus éclairés et les plus purs, mais elles ont été si mal développées qu'elles n'ont point produit d'effet. ïl ne me reste donc à ne me présenter que dans les grandes occasions pour déjouer les complots désastreux de la faction criminelle et défendre les droits du peuple. Pour cela, j'ai le grand scandale, c'est-à-dire la vérité toute nue; or on ne doit pas douter qu'à cet égard je ne sois toujours à mon poste. »

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poursuivis aux portes du Sénat par les pelotons qui en cernaient l'enceinte? S'ils eussent été insultés dans leurs maisons par cinq à six cents forcenés qui menaçaient d'y mettre le feu? S'ils eussent été dévoués à périr par la multitude de scélérats qui provoquaient le peuple à me massacrer? S'ils eussent vu les orgies d'une soldatesque féroce demandant leur tête à grands cris?...

Je ne doute pas de leur héroïsme; niais je les invite à se montrer connue moi dans les grandes occasions où le sacrifice de la vie n'est pas en pure perte, et à venir faire mon rôle à la Convention. Lorsque ma mort pourra cimenter la liberté et assurer le bonheur du peuple, je leur permets d'insulter à mon courage s'ils me voient pâlir. Jlais lorsqu'elle n'aurait fait qu'assurer le triomphe des ennemis publics, quel honnne sensé osera me reprocher d'avoir conservé des jours qui peuvent être encore utiles à la patrie ?

Je ne puis être attaqué que comme écrivain politique par mes accusateurs. Reste à savoir dans quel pays libre et à quel tribunal éclairé pourrait être traité en agitateur et en perturbateur du repos public, un homnic dont le salut du peuple fut toujours la loi suprême; un homme qui, pour défendre la liberté, crut ne devoir jamais cesser d'appeler la surveillance du citoyen sur les fonctioimaires publics, un homme qui ne dénonça jamais les infidèles dépositaires de la puissance que sur les réclamations dûment signées des opprimés; un homme qui ne répandit jamais l'alarme sur des conqilots trop réels que d'après des indices incontestables; un homme qui, poursuivant avec intrépidité les prévariciiteurs, les machinateurs et les traîtres, se fit toujours une loi de r(\^pecter la vérité à l'égard de ses plus mortels ennemis; un homme qui, sans acception de personnes, rendrait justice même au diublc, et qui sVnnpiessa toujours de se rétracter toutes les fois qu'il craignit avoir été induit en erreur '

Quant aux machinations conln; la liberté publique, je m'en suis tenu aux indices notoires qui sullisaicnt pour

les constater aux yeux d'un politique exercé; seul genre de preuve que l'on puisse exiger raisonnablement pour éventer des complots dont il ne reste aucune trace, car les macbinaleiirs ne transigent pas entre eux par des actes passés devant notaire. Attendre à les dénoncer qu'on ait des preuves juridiques, c'est laisser aux traîtres le temps d'en assurer le succès; ces preuves ne s'acquièrent presque jamais qu'après que le complot est couronné et (]u'il n'est plus temps de s'y opposer. Exiger des preuves juridiques du dénonciateur de quelque trahison, c'est donc compromettre le saint public, et il n'y a que les traîtres qui veulent se ménager l'impunité ou les moyens d'échapper, qui pussent en faire un prétexte et prêcher cette funeste doctrine.

Je ne sais quelle étrange idée mes accusateurs se font des droits et des devoirs du citoyen. Ignorent-ils qu'en tout pays, c'est un délit irrémissible que de taire le moindre mot qui peut tendre à éventer des machinations contre la sûreté de l'État?

Représentants du peuple, vous vous dites républicains? Apprenez-donc à en remplir les fonctions.

Gomme mandataires de la nation, vous êtes les surveillants-nés de la sûieté publique ; à vous seuls appartient de connaître de tout ce qui peut y porter atteinte. Le salut du peuple étant la loi suprême de lÉtat, la porte doit être ouverte à toute dénoucuition contre les machinateurs, les prévaricateurs et les traîtres. C'est au tribunal d État que doivent être traduits tes criminels de lèse-nation; mais c'est au seul tribunal du public que peut être traduit l'accusateur injuste, et le mépris doit seul être la peine du caloamiateur. Je sais qu'il paraîtra cruel à l'homme de bien d'être calomnié, et que la loi d'État qui l'expose ainsi à la calomnie doit lui paraître bien dure, lorsqu'il n'a pas assez de vertu pour sentir que tout intérêt particulier doit sg taire devant l'mtérêt général. Sans la crainte des dénonciations, ce frein salutau'e qui retient dans le devoir les fonctionnaires publics, et sans l'extrême liberté de déjouer

les complots contre la patrie en les dévoilant, c'est en vain que vous prétendriez sauver le peuple des attentats de celte immensité de scélérats qui machinent sa per'e.

ÇS" 40. — Du 8 novembre 1792.)

Gomme je n'ai cessé de poursuivre à outrance les ennemis de la liberté, mon lot fut toujours d'être persécuté avec fureur. Je dois le dire sans détour. Les meneurs de la clique atroce qui s'acharnent aujourd'hui à ma perte, à quelques nouveaux venus près, sont ces mêmes hommes que j'ai tant de fois dénoncés comme d'infidèles mandataires du peuple; ces mêmes hommes qui, sous le masque du patriotisme, ont si longtemps sacrifié à une cour scélérate les droits et les intérêts de la nation. Dans le nombre sont les Rabant, les Buzot, les Camus, les Sieyôs, les Brissot, les Vergniaud, les Lasource, les Guadet, les Gensonné, les Kersaint, les Cambon,-lps Barbaroux, les Biroteau, les Rebecqui; intrigants barbares et cupides, dont les uns, à la faveur d'un massacre concerté à loisir, ont laissé dénaturer la Constitution pour rétablir le despote dans sa toutepuissance, et dont les autres, à la faveur d'un nouveau massacre encore plus affreux, allaient fuir de nos murs pour s'installer à Rouen et y décréter la contre-révolution.

Toutes les menées ténébreuses employées contre moi par les scélérats prostitués au despotisme avant la journée du 10, ont été renouvelées par les meneurs de la clique déboutée qui souille la Convention, qui s'efforce de m'en faire exclure, de me faire périr par le fer des assassins, et, qui pis est, d'égarer le peuple et de m'en faire massacrer

Le grand cheval de bataille de mes détracteurs est de me peindre comme un homme sanguinaire qui est sans cesse à prêcher le meurtre et l'assassinat. Mais je les défie de faire voir autre chose dans mes écrits, si ce

n'est que j'ai démontré la nécessité d'abattre quelques centaines de têtes criminelles pour conserver trois cent mille têtes innocentes, de verser quelques gouttes de sang impur pour éviter d'en verser de très-pur, c'est-à-dire d'écraser les principaux contre-révolutionnaires pour sauver la patrie; encore n'ai je conseillé les exécutions populaires que dans les accès de désespoir où me jetait la douleur de voir les lois protéger les traîtres et les conspirateurs échapper au glaive de la justice. Or j'invite mes détracteurs à soumettre ces conseils à un tribunal de sages, et, si je n'ai pas mérité son approbation, je consens à passer pour un cannibale. Oui, c'est le plus pur amour de l'humanité, le plus saint respect poui' la justice qui m'a fait renoncer quelques moments à la modération philosophique, pour crier haro sur nos implacables ennemis. Gœurs sensibles et justes, c'est à vous que j'en appelle contre ces hommes de glace qui verraient périr le genre humain sans s'émouvoir, sans sortir des gonds : les transports de fureur que vous éprouvez à la vue d'une nation entière entraînée dans l'abîme par une poignée de scélérats est mon apologie ; et le salut public qu'ont toujours assuré ces expéditions populaires sera la seule réponse que j'opposerai à la calomnie

Mes persécuteurs me reprochent d'être un homme abominable^ aux côtés duquel on ne peut prendre place sans être déshonoré ; un homme que la terre a tort de nourrir, et le soleil d'éclairer; un homme qui est un reproche continuel à la nature, et dont le nom seul est une injure.

Je n'entends rien à ce galimatias mystique, mais il paraîtra plaisant sans doute que ceux qui m'adressent c ; reproche soient tous connus pour des intrigants sans mœurs, des libertins crapuleux, des hommes perfides, parmi lesquels se trouvent des escrocs et des assassins ; ce dont il ne sera pas difficile de leur fournir la preuve, et ce que je ferai un jour.

(N" 46. — Du 16 novembre 1792.)

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