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PORTRAIT D UN DÉNONCIATEUR PATRIOTE OU CENSEUR POPULAIRE

Ses fonctions consistent à veiller sans cesse pour le salut du peuple contre les ennemis publics; fonctions sublimes qui exigent un dévouement sans bornes à la patrie, et le concours de toutes les vertus qui élèvent l'humanité. Avant tout il doit être pur dans ses moems et irréprochable dans sa conduite; autrement de quel front censurerait-il dans les autres les actes qui le flétriraient lui-même.

Il a besoin d'une impartialité à toute épreuve pour att? quer sans acception de personnes, les fonctionnaires publics qui riéglijïent leurs devoirs, les administrateurs infidèles, les juges infidèles, les juges prévaricateurs, les ministres des lois qui les font servir à opprimer l'innocence ou à protéger le crime, les dépositaires de l'autorité qui malversent, et les traîtres qui machinent la perte de l'État.

Il doit renoncer aux plaisirs, aux douceurs, au repos de la vie, pour sacrifier ses veilles à la recherche des injustices et des attentats , des trames et des complots, des machinations et des trahisons qui compromettent la tranquillité, la liberté et la sîiieté publique.

Il lui faut un courage indomptable pour braver le ressentiment, la haine et les vengeances des hommes puissants qu'il dénonce; pour mépriser les injures, les calomnies, les menaces, les dangers accunndés sur sa tête par les scélérats qu'il couvre d'opprobre ou qu'il dévoue à la vindicte publique.

Enfin il doit porter l'abnégation de lui-même jusqu'à l'héroïsme, pour immoler son être tout entier au l)onheur public; passer ses jours dans les privations, les humiliations, les chagrins, les larmes; vivre au milieu des pièges et des embûches, avoir sans cesse sous les yeux l'image de la mort, se résoudre à verser son sang goutte à goutte, s'exposer à périr ignominieusement sur l'échafaud poiu* le

salut d'un peuple ignorant ou égaré, qui trop souvent le dédaigne, qui l'outrage quelquefois, et dont il est presque toujours méconnu.

Ces pénibles et dangereux devoirs, je les ai remplis trois années entières, avec tout le zèle que le ciel a mis dans mon âme, sans jamais calculer mes intérêts les plus cliers, sans jamais reculer à la vue des dangers qui m'environnaient, sans jamais être retenu par la crainte des supplices qui m'étaient réservés, fort du témoignage de ma conscience, fier de la cause glorieuse que j'avais à soutenir, et me consolant des amertunes dont j'étais abreuvé, par le sentiment du bien que je m'etîorçais de faire. Si mes efforts pour sauver la patrie ont été quelquefois alliés aux saillies d'une imagination alarmée, aux élans d'un cœur livré au désespoir, plaignez la faiblesse de l'humanité, mais n'outragez pas la vertu pour mettre le vice à son aise. Quelque accablant que fût un pareil genre de vie, j'aurais encore trouvé dans mon zèle des motifs assez puissants pour en soutenir le cruel fardeau, si la crainte de blesser la justice, en devenant la dupe des fripons, ne m'avait enfin décidé à l'abandonner, et peut-être pour toujours ; car ce n'est pas d'aujourd'hui que les ennemis de la patrie me tendent des pièges en m'adressant mille déonciations mensongères, couvertes du voile du civisme : dénonciations captieuses où beaucoup de faux est mêlé à un peu de vrai, et où des circonstances controuvées se trouvent liées à des circonstances notoires. — Piège qu'il ne m'est pas possible d'éviter, depuis la perte que je viens de faire d'un ami aussi actif qu'intelligent dont je me servais pour constater la vérité des faits.

Ne pouvant me résoudre à devenir l'écho des calomnies inventées par des fripons contre les fonctionnaires publics suspects, infidèles ou machinateurs, je me vois réduit à la nécessité d'enrayer. — Assez et trop longtemps j'ai exposé mon repos et ma vie pour sauver le peuple, en faisant la guerre à ses implacables ennemis; je renonce à ce douloureux devoir. Il est juste que quelque autre prenne enfin ma place.

Voici ce qui vient de m'arriver : Le lecteur qui m'a calomnié tant de fois sans me connaître, jugera par ce trait de mon respect pour la vérité.

Parmi les dénonciations absurdes qui m'étaient adressées contre Roland, il s'en trouvait une qui m'informait que ce ministre machinateur avait été traduit devant le tribunal criminel pour y rendre compte des diamants volés de la couronne, recouvrés par des commissaires de la section Henri IV, et remis dans ses mains sans procès- verbal, lesquels se trouvaient avoir été changés pour d'autres de très-petite valeur; rapport dont la vérité m'avait été certifiée, et dont quelques circonstances s'étaient passées sous mes yeux. J'en fis donc usage, en adoucissant néanmoins les traits. Les renseignements que j'avais fait prendre de quelques membres du tribunal m'ayant prouvé que j'avais été induit en erreur, et ne voulant pas blesser la vérité, pas même à l'égard d'un Roland, j'ai jeté l'édition entière au feu; c'est la raison pour laquelle mon journal n'a pas paru dimanche dernier. Il m'en reste quelques exemplaires que j'ai conservés pour justifier ce que j'avance (1).

(!) Ce trait n'est-il pas la démonstration la plus éclatante de la sincérité de Marat? Sans doute Marat a l'bumeur sombre, et sa défiance, poussée à l'excès, accueille souvent trop facilement des rumeurs calomnieuses. Mais sa bonne foi est si entière, que plutôt que de se faire l'écho d'un bruit qu'il a lieu de croire erroné, il sacrifie son numéro. Et cependant Roland est son ennemi mortel! Cette délicatesse scrupuleuse, qui est une vertu révolutionnaire, nous transporte dans un milieu moral beaucoup plus élevé que celui des jésuites, avec leur devise : Calomniez , il en restem toujours quelque chose, que quelques Pères de l'Église libérale et même démocratique se sont trop facilement assimilée. Est-ce que toutes les armes n'étaient pas bonnes contre i\Iarat? Combien de fois n'a-t-il pas été calomnié sciemment? Toutes ces injustices l'irritent, mais elles ne lui paraissent pas autoriser de sa part l'emploi des mêmes moyens. 11 est implacable, mais toujours rigoureusement juste et scrupuleusement vrai.

(N- 65. — Du 4 décembre 1792.)

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