ADRESSE DE MARAT A SES COMMETTANTS
Il dénonce la faction girondine.
Oui, il existe au sein de la Convention nationale une faction non moins nombreuse que criminelle, étrangère à la patrie, ennemie de toute égalité, de toute liberté, de toute justice, en proie à Tégoïsme, à la cupidité, à l'avarice, livrée à des desseins anibitinix, et recherchant jour et nuit les moyens criminels de s'emparer de l'autorité suprême, qu'elle partage déjà avec les traîtres qu'elle maintient à la tête de nos armées et le catfard qu'elle a porté au ministère de l'intérieur.
Quelque nombreuse qu'elle soit, elle ne parviendrait néanmoins jamais à consommer ses projets criminels, sans les rubriques de la tactique qu'elle met en œuvre avec tant d'effronterie
Leur grand point est l'art d'empêcher les orateurs patriotes d'avoir la parole.
A ceux de la clique, il suffit d'un signe de tête pour l'obtenir. A ceux du parti patriotique, il faut toujours qu'elle soit plus ou moins vivement réclamée, suivant qu'ils ont plus ou moins de lumières et de popularité. Ontils des talents et de l'énergie? ils ne l'obtiennent qu'après l'avoir longtemps disputée en vain.
Que dirai-je de moi qui ne peux presque jamais l'obtenir qu'après un combat de plusieurs heures, et qui souvent suis forcé de me retirer sans l'avoir obtenue?
lion. Pour connaître les traîtres, car il y en a dans cette assemblée (Indignation. Nommez-les !j, pour les connaître avec certitude, je vous propose un moyen infaillible : c'est que la mort du tyran soit votée par appel nominal, et que cet appel soit publié. (Applaudissements.) » Marat retourne à sa place au milieu des bruyantes acclamations des tribunes. {Moniteur d\i 8 décembre 1792.)
Maral avait raison : il fallait que tous les députés fussent responsables, et que ceux qui voudraient plus lard désavouer l'exécution du roi ne pussent pas mettre leur lâcheté sur le compte de l'entraînement ou de la surprise.
Pour me 1 oter, les meneurs de la clique emploient mille artifices. Les uns reviennent à la tribune sous prétexte d'un développement d'un article additionnel; les autres croisent l'objet de la discussion ; ceux-ci coupent court en demandant un ajournement ou la question préalable; ceux-là abandonnent leur motion , préférant cette fois n'avoir rien fait que d'exposer la clique aux dangers dangers d'être démasquée; car ils savent très-bien que je ne me présente guère à la tribune que pour les déjouer ou les mettre à nu. Lorsque tout cela est inutile, le président ferme la discussion, ou bien il envoie vite quelque secrétaire interrompre la délibération par la lecture de quelque nouvelle importante venuf^ des armées , ou de quelque prétendue lettre urgente- C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui....
J'ai cherché à éclairer la marche de l'Assemblée, à la simplifier, à la rendre ferme et sage : je lui devais le tribut de mes réflexions. Longtemps j'ai été empêché de le lui présenter, par le manège de son président (1); entin, égarée sur mon compte par ce jongleur, elle a repoussé l'hommage de mes lumières
C'est ici le lieu de s'élever avec force contre l'affreux despotisme que le bureau exerce sur les députés patriotes en refusant la parole à ceux qui ne sont pas de la clique de Roland.
Un député est une sentinelle du peuple ; en tout temps soldat de la patrie, il en devient un général lorsqu'il a des vues et des talents. Ses armes sont la parole, et la tribune est son champ de bataille. Le condamner au silence, c'est donc le condamner à ne pas défendre le peuple; et aujourd'hui que la Convention nationale est menée par une poignée d'intrigants cupides, dévoués à un ministre ambitieux, refuser la parole aux députés patriotes, c'est assurer les succès des traîtres et opérer la contre -révolution; car elle est faite dès l'instant où ils ne peuvent plus parler.
Qu'on ne se flatte pas que je la verrai arriver en silence et que j'abandonnerai lâchement la défense de la patrie.
(l) Frémont.
Dégagé de tout préjugé, ne respectant que la justice, ne fléchissant que sous les lois de l'éternelle raison, on me verra fouler aux pieds les décrets tyranniques pour réclamer contre les scélérats qui les auront surpris, et ne m'arrêter que lorsque j'en aurai provoqué la réforme, le salut du peuple étant ma loi suprême.
Parler de paix avec les ennemis de la révolution qui siègent dans le Sénat, c'est folie ou stupidité; les scélérats ne cherchent qu'à nous tromper, et si jamais ils suivent le bon chemin, c'est lorsqu'ils y seront poussés par la crainte des vengeances populaires, c'est lorsqu'ils y seront maintenus par la terreur....
En attendant, le meilleur moyen d'établir la liberté de parole, c'est de ne nommer président et secrétaires que des patriotes.
(N" 82. — Du 23 décembre 1792.) MALESHERBES.
Malesherbes a montré du caractère en s'otfrant pour défendre le despote détrôné; et il est moins méprisable à mes yeux que le pusillanime Target qui a l'audace de s'appeler républicain, et qui abandonne lâchement son maître après avoir si longtemps rampé à ses pieds et s'être enrichi de ses profusions. J'aime le courage, même dans un malfaiteur; et je préfère cent fois l'audacieux brigand à l'hypocrite qui se cache pour machiner dans les ténèbres. L'un est aussi bien plus dangereux que l'autre. Un hardi oppresseur appelle les opprimés contre lui; un traître ne leur laisse voir leur perle que lorsqu'ils sont écrasés (1).
(1) Voilà encore une note qui est un témoignage remarquatile de la sincérité et de l'esprit de justice qui ne cessent d'iniimer Maral. Marat rendait ainsi hommage à l'attitude de Louis XVI devant ses juges : « Il s'est
comporté à la barre avec décence Qu'il aurait été grand à mes yeux
dans son humiliation, s'il avait été innocent !»
(N" 95. — Du 11 janvier 1T93.)
SECOND DISCOURS DE MARAT, L'AMI DU PEUPLE, SUR LA DÉFENSE DE LOUIS XVI.
Je me présente à cette tribune, moins pour fixer les idées de la Convention sur les crimes de Louis XYI, le supplice qu'ils méritent et le droit qu'elle a de le lui infliger sans appel que pour retracer à la Convention les inconvénients de la marche qu'on lui a fait prendre dans ce grand procès et les dangers de la marche qu'on s'obstine à lui faire suivre, ou plutôt pour déchirer le voile et dénoncer aux fidèles représentants du peuple une horrible machination qui allumerait bientôt parmi nous les torches dt; la guerre civile, s'ils ne se fiiisaient un devoir sacré d'arracher le masque aux machinateurs, de les montrer au doigt, d'imprimer sur leur front le cachet de l'opprobre.
Et quels sont donc les hommes qui ont osé tramer cet affreux complot au sein même de cette assemblée? Ce sont ces lâches intrigants qui promènent dans tous les points de la République le souffle empoisonné de la calomnie contre les meilleurs citoyens. Ce sont ces fourbes séditieux qui crient continuellement haro sur les apôtres de la liberté qu'ils traitent eux-mêmes d'agitateurs. Ce sont ces vils scélérats qui provoquent journellement des décrets d'accusation contre les défenseurs de la liberté, assez courageux pour les démasquer aux yeux de la nation. Ce sont ces hypocrites féroces qui traitent sans cesse d'incendiaires les écrivains politiques qui ne craignent pas d'appeler sur la tête des traîtres les vengeances nationales. Vous les avez, messieurs, vus chaque jour à l'œuvre au milieu de vous. Eh! qui pourrait les méconnaître encore, à leur marche concertée, à leur basses menées, à leurs lâches intrigues, à leurs noires manœuvres, à leurs liaisons avec les ministres, à leurs profusions indiscrètes, à Topulence où ils nagent au milieu de la misère publique? Les perfides tremblent d'être démasqués. Avec quelle astuce ils se sont empressés d'étouffer la voix du peuple dans l'importante discus-
sion qui nous occupe, pour empêcher que le torrent de l'indignation publique, se tournant contre eux, ne leur fit perdre en un instant le fruit de leur longues machinations. Et c'est vous, messieurs, qui, sans y songer, favorisez le succès de leur perfidie en imposant silence aux tribunes par un décret attentatoire à la liberté des opinions; décret qu'ils ne manquent jamais de provoquer dans les discussions où ils redoutent la défaveur, et qu'ils sont les premiers à violer dans les discussions où ils savent en imposer par des applaudissements mendiés.
Loin de moi le projet odieux de blesser les convenances et d'offenser de gaieté de cœur les méchants mêmes; mais je ne trahirai pas mon devoir ; serez-vous moins fidèles au vôtre? Non, messieurs, j'aurai donc le courage, pour le sa-* lut public, d'articuler ici de dures vérités, et vous aurez celui de les entendre. Je dois le dire sans détours, c'est un grand malheur à mes yeux que le 10 août le peuple n'ait pas précipité dans la même fosse le tyran et ses satellites. Par cet acte de justice éclatant, il n'eût pas simplement prévenu l'état de perplexité où les suppôts de la royauté s'efforcent de jeter la Convention; mais les embarras, les troubles, les désordres, les discussions, les désastres où ils cherchent à plonger la nation, pour assurer l'impunité du tyran : je dirai même la guerre civile et la dissolution de l'empire, qui seraient bientôt la suite infaillible de leurs manœuvres ténébreuses.
(N° 101. — Du 18 janvier 1793.) OPINION DE MARAT SUR L'APPEL AD PEUPLE.
Je rends hommage à la souveraineté du peuple, moi le premier des écrivains politiques qui ait si souvent rappelé au devoir l'Assemblée constituante, en lui démontrant que, sans la sanction du peuple , sa souveraineté n'était qu'une illusion. Mais il n'est qu'un seul cas où le peuple puisse exercer cet acte de souveraineté : c'est en l'appliquant à la
déclaration des droits, et le vrai moyen d'empêcher les mandataires d'y jamais porter atteinte, c'est de terminer cette déclaration en décrétant solennellement que tout décret qui y porterait la moindre atteinte est de toute nullité illicite, et qu'il est permis de s'opposer à son exécution, même à main armée, article toujours omis, toujours repoussé par le législateur. Soumettre à la sanction du peuple chaque décret est chose impossible; y soumettre les principaux est chose impraticable: ce serait arracher le marchand, l'artisan, le manœuvre, l'agriculteur, à leurs opérations journalières pour les métamorphoser en législateurs, ce serait renverser tous les rapports, bouleverser l'État, le dissoudre et en faire un désert.
Soumettre à la ratification du peuple un jugement rendu sur des raisons d'État, toujours hors de sa portée, est nonseulement un trait d'imbécillité, mais de démence. Il n'a pu être imaginé que par les complices du tyran , réduits pour couvrir leurs crimes et l'arracher au supplice, à livrer l'État aux horreurs de la guerre civile. Mon devoir est de m'opposer de toutes mes forces à l'exécution de ce projet désastreux : en conséquence je dis : Non (l).
(N" 104. — Du 21 janvier 179Ô.) DISCOURS DE MARAT SUR LE SURSIS.
A la reprise de la discussion sur le sursis, je me présentai à la tribune pour une motion d'ordre:
« Messieurs, c'est avec une vive dou.leur et une indignation profonde, que j'entends agiter dans le Sénat de la na-
(1) Marat avait réfuté par anticipation la thèse des partisans de l'appel au peuple, en supposant une lettre ainsi conçue (n° 79 du Is décembre 1792) : « Messieurs, je ne suis qu'un pauvre voleur de mouchoirs, cela est vrai, car je n'ai l'honneur d'être ni conspirateur ni assassin couronné; mais enGnje suis un homme comme un autre, et l'égal en droit de tous les Capetg possibles. On parle de m'envoyer aux galères de Toulon, et.
lion une question qui n'aurait jamais dû être proposée. Louis XVI a été condamné par vous à la mort, je ne dirai pas à une grande majorité, mais à l'unanimité; car les voix de ceux qui ont voté, comme législateurs, la réclusion, ne doivent pas être comptées dans une assemblée de juges. D'après la loi, la sagesse et l'intérêt national, la sentence devait donc être exécutée sans délai. Quelle est donc la discussion nouvelle qui s'est engagée parmi vous, sinon le conflit scandaleux d'une minorité factieuse contre la majorité la mieux prononcée ? Une minorité factieuse ! je me trompe, c'est la lutte honteuse d'une poignée de furieux, de révoltés contre votre décret qui condamne le tyran à la mort. Examinez la troupe de ces audacieux ; qu'y verrf zvous : un Chambon, ex-trésorier de France, désolé d'avoir >'
Ici le président s'est écrié que j'étais hors de la question, et que toute personnalité était défendue. « A l'ordre avec censure, » vociféraient les royalistes. « Je brave la censure, ai-je repris avec force, toutes les fois qu'il s'agit du salut de la patrie. » A l'Abbaye ! à l'Abbaye ! crient avec fureur ces ennemis de la liberté. J'en ai été quitte pour demander du silence, reprendre le til de mon discours, en me restreignant aux généralités.
« Examinez ces audacieux, vous y verrez à leur tête de ces intrigants qui se sont attachés au char du ministre toutpuissant, après avoir capitulé avec le monarque un peu avant le 10 août. Vous y verrez des ex-noblcs, des ex-fmanciers, des maltôtiers, des agioteurs, des suppôts de la chicane qui, depuis quatre mois, calomniaient le patriotisme en se couvrant de son masque, qui se targuaient d'être républicains en servant le royalisme, des complices du tyran qui tremblent d'être reconnus pour des traîtres. Le
comme le plus grand crime esl de porter atteinte à l'exercice des droits de la souveraineté du peuple, j'entends bien, pour ma part, ne jamais l'en frustrer. Je vous prie donc de bien peser la question suivante : N'cst-il pas incontestable que le peuple, comme souverain, a le droit de me faire grâce, supposé que je sois digne des galères? »
sursis qu'ils demandent n'est donc qu'une simple détention en attendant les événements désastreux qu'ils préparent. Cette mesure a été rejetée, il est insensé de la reproduire. Messieurs, vous avez décrété la République, mais la République n'est qu'un château de caries, jusqu'à ce que la tête du tyran tombe sous le glaive de la loi.
« Je demande Tordre du jour : je voulais dire la question préalable et l'exécution, dans les vingt-quatre heures, du jugement que vous avez rendu. »
(N" 105. — Du 25 janvier 1793.) SUR LE SUPPLICE DE LOUIS XVI.
La tête du tyran vient de tomber sous le glaive de la loi; le même coup a renversé les fondements de la monarchie parmi nous; je crois enfin à la République (1).
Qu'elles étaient vaines les craintes que les suppôts du despote détrôné cherchaient à nous inspirer sur les suites de sa mort, dans la vue de l'arracher au supplice! Les précautions prises pour maintenir la traufiuillité étaient imposantes, sans doute; la prudence les avait dictées; mais elles se sont trouvées tout au moins superflues : on pouvait s'en fier à l'indignation publique; depuis le Temple jusqu'à l'échafaud, pas une voix qui ait crié grâce; pendant le supplice, pas une qui se soit levée en faveur de l'homme qui naguère faisait les destinées de la France; un profond silence régnait tout autour de lui, et lorsque sa tête a été montrée au peuple, de toutes part se sont élevés des cris de : F'ive la nation ! vive la République !
Le reste de la journée a été parfaitement calme; pour la première fois depuis la fédération, le peuple paraissait
(1) Marat écrivait le 19 novembre 1792 (n° 50) : « Je ne croirai à la République, que lorsque la tête de Louis XVI ne sera plus sur ses épaules. »
animé d'une joie sereine; on eût dit qu'il venait d'assister à une fête religieuse; délivrés du poids de l'oppression qui a si longtemps pesé sur eux, et pénétrés du sentiment delà fraternité, tous les cœurs se livraient à l'espoir d'un avenir plus heureux.
Cette douce satisfaction n'a été troublée que par le chagrin qu'a causé l'horrible attentat commis sur la personne d'un représentant de la nation (l), assassiné la veille par un ancien garde du corps pour avoir voté la mort du tyran.
Le supplice de Louis XVI est un de ces événements mémorables qui font époque dans l'histoire des nations; il aura une influence prodigieuse sur le sort des despotes de l'Europe et t-ur celui des peuples qui n'ont pas encore rompu leurs fers.
En prononçant la mort du tyran des Français, la Convention nationale s'est montrée bien grande, sans doute; mais c'était le vœu de la nation, et la manière dont le peuple a vu la punition de son ancien maître, l'a élevé bien au-dessus de ses représentants ; car, n'en doutez pas, les mêmes sentiments qui ont animé les citoyens de Paris, et les fédérés animent les citoyens de tous les départements.
Le supplice de Louis XVI, loin de troubler la paix de l'État, ne servira qu'à l'affermir, non-seulement en contenant par la terreur les enneniis du dedans, mais les ennemis du dehors. Il donnera aussi à la nation une énergie et une force nouvelles pour repousser les hordes féroces de satellites étrangers qui oseront porter les armes contre elle; car il n'y a plus moyen de reculer, et telle est la position où nous nous trouvons aujourd'hui, qu'il faut vaincre ou périr, vérité palpable que Cambon a rendu par une image sublime, lorsqu'il disait à la tribune avant-hier matin : Nous venons enfin d'aborder dans l'tle de la liberté et nous avons brûlé le vaisseau qui nous y a conduits.
(1) Le Pelletier Sainl-Fargeau.