‹ ŒuvresChapitre 45 sur 49 · NOUVEAU TOUR DE TACTIQUE EMPLOYÉ PAR L'AMI DU PEUPLE · texte numérisé non relu

NOUVEAU TOUR DE TACTIQUE EMPLOYÉ PAR L'AMI DU PEUPLE

Dans les moments critiques, on sert sa patrie comme on peut : les députés du peuple eux-mêmes sont quelquefois forcés de la servir du iDec et des ongles; les patriotes de la Convention ont été réduits plus d'une fois à cette dure extrémité contre leurs indignes collègues.

Le jour de la seconde comparution de Louis Capet à la barre, les membres delà Montagne furent réduits à colleter les suppôts du tyran, qui étaient venus les insulter et les menacer. Le jour où l'on agita la question de juger Louis Capet, Lacroix et d'autres patriotes furent réduits à colleter les royalistes qui les outrageaient grossièrement. Lejour de l'apothéose de Pelletier, le patriote Legendre fut réduit à repousser manuellement l'aristocrate qui était venu l'insulter à la tribune. Enfin l'ami du peuple fut réduit jeudi dernier à employer le même expédient contre l'aristocrate

Génissieux ; non pour repousser quelque insulte personnelle, mais comme l'unique moyen de prévenir le rapport d'un article capital du décret sur la nomination aux grades militaires ; rapport qui aurait longtemps empêché l'organisation de l'armée, et qui nous aurait exposés aux entreprises de nos ennemis avant d'être en mesure pour les recevoir comme il faut.

Voici le fait, que j'aurais passé sous silence s'il n'importait de l'opposer aux libellistes à gages qui s'empresseraient de le dénaturer.

La Montagne se trouvant dégarnie, sur la fin de la séance du 21 de ce mois, les hommes d'État tous ennemis déclarés de la patrie, et la plupart en pleine contre-révolution, ne voyant pas d'autre espoir de salut que de nous enlever tous nos moyens de défense, se rallièrent pour faire rapporter le décret sur l'avancement militaire, ou plutôt l'article de ce décret qui est relatif à la nomination des ofîiciers par les soldats, dans la vue d'asservir éternellement les subalternes à leurs chefs presque tous contre-révolutionnaires comme leurs patrons conventionnels. Les patriotes de la Montagne, craignant de se voir enlever un décret aussi salutaire, et ne voyant d'autre ressource que d'en demander le renvoi au comité militaire, où il aurait été retenu le plus longtemps possible, et peut-être assez longtemps pour compromettre la chose publique, je me déterminai à demander au président, au nom du salut du peuple, de lever la séance ; il repoussa cette mesure, et je crus devoir me charger de son exécution : j'allais donc m'emparer de la tribune après avoir demandé la parole, l'aristocrate Génissieux vint me la disputer, je le priai de se retirer, il refusa; on dit que je lui ai apostrophé deux arguments manuels, il faut bien le croire, puisqu'on l'affirme; le iait est que je voulais empêcher l'Assemblée de pouvoir délibérer; elle fut complètement en désordre. Le vacarme affreux que faisaient dans la salle les contre-révolutionnaires qui criaient en chœur : à l'abbaye, à la barre, à la guillotine, appela tous les patriotes qui étaient dans les couloirs et dans les comités 5 la Montagne se regarnit, les esprits s'é-

taient électrisés par cnt intermède. Cependant le patriote Prieur développa avec énergie d'excellentes raisons à la tribune; le décret fut maintenu vn son entier, et les infidèles députés se retirèrent avec confusion. Ce trait nouveau de tactique n'est pas philosophique, je le sais; mais il est trèspatriotique, et j'ose croire qu'il n'a pas été sans succès. Il m'a valu d'êli-e rappelé à l'ordre avec censure; j'avais encouru la peine aux yeux de ceux qui ignoraient mes motifs; quelque sévère qu'elle eût été, je l'aurais soufferte avec plaisir, content d'avoir p*ayé ce nouveau tribut à la patrie. Nos braves sans-culottes vont se battre pour nous sur nos frontières; c'est donc pour eux que je me serai battu à la tribune.

LE PlBLiCISTE DE LA RÉPIBLIQIE FRA^aiSE.

Dans la séance de la Convention du 9 mars, Lacroix avait fait la motion suivante, évidemment dirigée contre Marat : « Je vois avec peine que les représentants du peuple qui sont envoyés ici pour faire de l)onnes lois, pour s'y occuper des intérêts du peuple, s'amusent à faire des journaux, à gangrener l'esprit des départements, à critiquer avec trop d'amenume les opinions de la Convention, qui ne sont pas les leurs. » En conséquence Lacroix propose que tout député soit tenu d'opter entre la qualité de folliculaire et celle de représentant, et l'Assemblée décide que les membres de la Convention qui font des journaux devront choisir entre l'une ou l'autre fonction.

Par suite de ce décret, le ik mars 1790, le Journal de la République changea de titre et prit celui de Publiciste de la République française, ou Observations aux Français, par Marat ï ami du peuple, débuté à la Convention. Au reste la même épigraphe était conservée et le numéro d'ordre maintenu ; par ce simple

changement le rédacteur échappait h la loi qui ne pouvait empêcher qu'un député publiât ses observations.

Au premier numéro du Piibliciste, l/i/i' de la série, Marat écrivait en note :

Moi-même je me suis élevé une fois dans VA^ni du peuple contre ces indignes députés qui passent leur vie à rédiger des séances pour vendre leurs manuscrits aux journalistes; mais les députés pleins de zèle, qui remplissent leurs devoirs avec exactitude, qui consacrent une partie de leur temps à éclairer le peuple par leurs écrits, doivent-ils être confondus avec ces vils mercenaires? Et devais-je être confondu avec eux, moi qui ai toujours consacré ma plume gratuitement au public; moi dont les écrits n'ont d'autre but que de dévoiler les complots contre la liberté, de démasquer les traîtres, de défendi-e les opprimés et de proposer des vues utiles; moi qui prends sur mon sommeil le temps de jeter sur le papier mes idées; moi qui ne m'accorde que le siuiple nécessaire, qui partage mon pain avec le pauvre et qui n'ai que des dettes pour fruit de mes travaux. Quoi qu'il en soit, le décret, porté par Lacroix et enlevé dans le tumulte aux patriotes, est rendu. Je neveux pas donner l'exemple de la désobéissance, quelque irréfléchi que le décret me paraisse. Je supprime donc de ma feuille le titre Journal, et par cette suppression la Convention sentira peut-être qu'elle doit revenir sur un décret dérisoire qui ne servira qu'à faire douter de sa sagesse, s'il no couipromet pas son autorité; car elle n'a pas plus le droit d'enlever aux mandataires du peuple leur plume, que leur qualité de député.

(N° IGl. — Du 5 avril 1793.)

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