SUR L'ÉTABLISSEMENT D UN COMITÉ DE SÛRETÉ GÉNÉRALE
Cessons de nous le dissimuler, toutes les mesures prises jusqu'à ce jour pour sauver la chose publique et faire triompher la liberté, ont été si mal combinées, si peu réfléchies, qu'elles ont l'air d'avoir été concertées dans le tumulte des passions. Qui ignore que le secret et l'activité sont indispensables pour assurer le succès des opérations du gouvernement? Et c'est sous les yeux du public et au milieu des discussions bruyantes que vous arrêtez des mesures de sûreté contre les ennemis delà patrie, et c'est aux su{)pôts de nos oppresseurs que vous en confiez l'exécution ! — Oui, je le déclare avec douleur, la majeure partie des membres de cette assemblée, avec des intentions pures, n'ont pas les premières notions de la politique, pas les premiers éléments de l'art de gouverner.
Dans la crise où nous nous trouvons, nous ne devons songer qu'à sauver la liberté, qu'à nous défendre nousmêmes contre les ennemis du dedans et du dehors.
Une grande mesure préalable doit être prise, sans laquelle tous nos moyens de défense seront sans succès : c'est d'organiser sur-le-champ un comité de sûreté générale et un comité de défense générale, composés chacun de douze membres pris parmi les patriotes les plus purs qui jouissent le plus de la confiance publique. — Ils seront autorisés à prendre à huis clos, l'un toutes les mesures de sûreté contre les ennemis cachés du dedans, jusqu'à l'arrestation des personnes et la saisie des papiers; l'autre à concerter tous les moyens de défense contre les ennemis armés du dedans et du dehors. L'un et l'autre seront chargés de s'assurer de tous les parents, femmes et enfants des émigrés, des rebelles, des généraux, des officiers suspects ou traîtres ; ces personnes seront gardées en otage et entretenues à leurs frais dans des maisons d'arrêt. Les membres de ces comités seront responsables, sur leur
tête, de la loyauté de leur conduite ; et pour se montrer dignes de la confiance du peuple, ils se soumettront euxmêmes à être gardés à vue.
(N* 169. — Du 16 avril 1795.) LETTRE DE MARAT A LA CONVENTION.
Représentants du peuple,
Il est des faits que l'on ne peut trop souvent remettre sous les yeux de la nation : de ce nombre sont ceux qui constatent les trahisons des meneurs et des suppôts de la faction des hommes d'État, Il est notoire que ce Dumouriez qui vient de lever l'étendard de la révolte contre la patrie^ ponr lui donner un maître et anéantir la liberté, a pour complices, au sein même de la Convention, ces scélérats qu'il appelle la saine majorité de l'Assemblée nationale. Dans sa lettre menaçante adressée au président, par l'organe du ministre de la guerre, lettre dont on a donné lecture à la tribune et dont on aurait dû décréter l'insertion au Bulletin, afin que toute la France pût connaître ses infidèles représentants, le traître Dnmouriez annonce qu'il va marcher sur Paris pour appuyer, par la force des armes, cette faction scélérate, et pour réduire les patriotes de la Montagne, qu'il appelle des anarchistes, elles forcer par la terreur à n'oser soutenir la cause du peuple.
Atterrés de voir l'infâme Dumouriez les déclarer ses protégés et ses complices, à la face de l'univers, ils n'ont plus songé qu'à détourner l'attention publique de dessus leurs propres conspirations, malheureusement trop réelles, pour la fixer sur une conjuration imaginaire des patriotes de la Montagne qui auraient pour but de mettre Louis-Philippe d'Orléans sur le trône.
Convaincu que cette fable dont ils font si grand bruit n'a été inventée que pour donner le change au public sur le dessein criminel do Oumonrii-z, des meneurs de la Conven-
tion ei des puissances ennemies, qui est de mettre la couronne sur la tête du fils de Louis Capet, et de constituer régent le ci-devant Monsieur; indigné de la perfidie de ces lâches hypocrites, — j'ai cru devoir les forcer dans leur dernier retranchement, et les réduire à la cruelle nécessité de se déclarer eux-mêmes suppôts du royalisme.
C'est le but que je m'étais proposé jeudi dernier en demandant de décréter que Louis-Philippe d'Orléans serait traduit devant le tribunal révolutionnaire, et que la tête des Capets, émigrés et rebelles, serait mise à prix. Cette pierre de touche a produit son effet. A la vivacité avec laquelle les patriotes de la Montagne se sont prononcés à l'instant même, en demandant qu'on mît aux voix ces propositions, et à la violence avec laquelle les hommes d'Etat s'y sont opposés, on a vu clairement de quel côté sont les Capets fugitifs, les partisans de Louis-Philippe d'Orléans, les amis de la royauté.
Désespérés de s'être vus réduits de la sorte à se démasquer eux-mêmes, les meneurs et les suppôts de la faction royaliste se sont flattés de faire tomber mes propositions, et d'en imposer à la nation entière en me poursuivant comme un écrivain incendaire ; en conséquence ils se sont accrochés à une adresse énergique de la société des Jacobins présentée à ma signature comme président, et ilb ont demandé un décret d'accusation contre moi pour avoir signé cet écrit patriotique, qui invite le peuple à prendre enfin les armes pour repousser les armées ennemies et les légions révoltées qui s'avancent contre nous pour nous remettre aux fers.
Au lieu de me justifier, j'ai continué à dévoiler le charlatanisme des meneurs de la faction et à les rappeler à la même épreuve.
Danton, qui m'a suivi à la tribune, a parfaitement développé et motivé la nécessité de ces mesures indispensables. J'avais jeté les hommes d'État dans l'abîme, il les y a tenus cloués le pied sur la gorge.
Mais ses propositions contre d'Orléans et les Capets conspirateurs ont été écartées comme les miennes, par les
hommes d'État qui ont refusé de les adopter; aimant mieux s'avouer aux yeux de la nation vils suppôts des Bourbons, que de s'exposer à la vengeance des parents du maître qu'ils voudraient nous donner. Us se sont donc uniquement attachés à me poursuivre, et, n'osant pas me décréter d'accusation sans un rapport préalable , ils ont décidé que je serais envoyé en état d'arrestation à l'Abbaye. Eh quoi ! Malus, d'Espagnac, Lamarie, ces infâmes dilapidateurs da bien des pauvres, ont été simplement détenus chez eux! Sillery lui-même, suspect de trahison, est simplement gardé à vue, et moi, le défenseur imperturbable de la patrie, l'âpotre et le martyr de la liberté, je serai incarcéré par nos ennemis comme un malfaiteur, pour me punir d'avoir dévoilé leurs machinations, de les avoir forcés de s'avouer eux-mêmes complices d'un généralissime conspirateur qui machine poiu* rétablir la royauté. Non, il n'en sera rien, dussé-je périr cent fois : c'est le cas ou jamais de résister à l'oppression. Comme ils ont blessé tous les principes de la justice et de la liberté, par le décret honteux rendu contre moi ; comme ils sont déterminés à consommer la contre-révolution et à rétablir le despotisme ; comme rien au monde ne peut les rappeler au devoir; connue ils ont renoncé à toute pudeur; comme je suis leur accusateur primitif-, comme ils sont grandement coupables et comme ils ont résolu de perdre tous les patrioies énergiques pour n'être pas perdus euxmêmes, ils veulent, à quelque prix que ce soit, se débarrasser de moi, dont ils redoutent la surveillance sévère. S'ils réussissaient à consommer leurs projets criminels à mon égard, bientôt ils en viendraient à Robespierre, à Danton et à tous les députés patriotes qui ont fait preuve d'énergie.
D'accusateur je ne serais pas seul réduit au rôle d'accusé. Je n'entends pas me soustraire à l'examen de mes juges; mais je ne m'exposerai pas sottement aux fureurs de mes ennemis, des traîtres à la patrie. Ainsi tant que Salies qui a cherché à soulever son département pour attenter à la liberté des commissaires de la Convention, et qui n'a cessé
d'avilir la Convention elle-même en la donnant pour complice du parti d'Orléans; tant que Barbaroux qui adonné l'ordre à un bataillon do Marseillais de s'emparer des avenues de la Convention pour faire passer l'appel au peuple ; tant que Gensonné qui a entretenu une correspondance criminelle avec le traître Dumouriez ; tant que Lasource qui a fait évader Valence et prévenir Dumouriez, des ordres donnés contre lui; tant que Brissot, Guadet, Buzot, Vergniautl, qui étaient des conciliabules nocturnes des généraux conspirateurs et qui justifiaient encore Dumouriez, il y a quinze jours, au comité de défense générale, tant que ces perfides accusés par la voix publique comme traîtres à la patrie, n'auront pas été mis en état d'arrestation à l'Abbaye, je ne me constituerai point prisonnier pour déférer à l'acte arbitraire en forme de décret rendu contre moi par mes implacables ennemis, attentat qui n'a pour but que de porter le peuple indigné à m'ouvrir les portes de l'Abbaye et à les ouvrir en même temps aux machinateurs qui y sont détenus, aux généraux traîtres à la patrie, aux assassins d'Orléans qui ont massacré un député patriote, etc. — Avant d'appartenir à la Convention, j'appartiens à la patrie, je me dois au peuple dont je suis le défenseur ; je vais donc me mettre à couvert de leurs atteintes, continuer à soutenir la cause de la liberté par mes écrits, démasquer les traîtres qui mènent la Convention jusqu'à ce que la nation ait ouvert les yeux sur leurs projets criminels, et qu'elle en ait fait justice. Déjà quarante-sept départements ont demandé la destitution des députés qui ont voté l'appel au peuple et la détention du tyran. — Un peu de patience encore, ils succomberont sous le poids de l'exécration publique. Je suis loin de vouloir dissoudre la Convention comme ils ne manqueront pas de m'en accuser, mais je veux la purger des traîtres qui s'efforcent d'anéantir la liberté et d'entraîner la patrie dans l'abîme (1).
(1) Voici l'adresse, lue à la tribune par Guadet, qui avait déterminé cette mise en accusation de Marat :
(N°171. — Du 18 avril 1793.)
NOUVELLE LETTRE DE MARAT. L'AMI DU PEUPLE, A LA CONVENTION NATIONALE DE FRANCE.
Fidèles représentants du peuple, La faction des hommes d'État, cette horde criminelle que
« La Société des Amis de la liberté de Paris, à leurs frères des départements.
« Amis, nous sommes trahis. Aux armes! aux armes! Voici l'heure terrible où les défenseurs de la patrie doivent vaincre ou s'ensevelir sous les décombres de la République. Français, jamais votre liberté ne fut en plus grand péril; nos ennemis ont enfin mis le sceau à leurs noires perfidies, et pour la consommer, Dumouriez, leur complice, marche sur Paris. Les trahisons manifestes des généraux coalisés avec lui ne laissent pas à douter que ce plan de rébellion et cette insolente audace ne soient dirigés par la faction qui l'a maintenu, déifié ainsi que Lafayette, et qui nous a trompés jusqu'au moment décisif sur sa conduite. Les menées, les défaites et les attentats de ce traître, de cet impie, qui vient de faire mettre en état d'arrestation les quatre commissaires de la Convention, et
qui prétend la dissoudre, sont enfin connus Mais, frères et amis, vos
plus grands dangers sont au milieu de vous C'est dans le Sénat que
des mains parricides déchirent vos entrailles! Oui, la contre-révolution est dans le gouvernement, dans la Convention nationale... 3Iais déjà l'indignation enflamme votre courageux civisme. Allons, républicains, armons-nous ! »
Marat s'était élancé à la tribune pour répondre à la dénonciation de Guadet : — « Pourquoi ce vain batelage, et à quoi bon? On cherche à jeter au milieu de vous une conspiralion. chimérique afin d'étouffer une conspiration trop réelle. On ne peut plus la révoquer en doute : Dumouriez y a mis le sceau, en déclarant qu'il marchait sur Paris, pour faire triompher la faction, qu'il appelle la saine partie de l'Assemblée, contre les patriotes de la Montagne. »
Danton prit généreusement la défense de Marat. Mais l'Assemblée, sur les instances do Fonfrède, repousse l'ordre du jour et demande la mise en accusation de Marat. On devait laisser une dernière fois la parole à l'accusé. Il dit : — « L'écrit qui vous est dénoncé est signé de moi : j'ai été pendant sept ou huit minutes président de la Société des Jacobins; on m'a présenté un écrit portant la signature des secrétaires, et sans savoir ce qu'il contenait, j'ai mis ma signature pour attester qu'il était émané de la Société. Quant aux principes qu'il contient, je les avoue.
j'ai eu la faiblesse de ménager comme égarée et qui est profondément scélérate ; cette horde que le traîlie Du-
« De quoi s'a|^ii-il maintenant? Je suis acc:iljlé par les hommes dont je me suis porté l'accusateur. Us demandent un décret d'accusation contre moi; par la même raison, j'en demande un contre eux. Je ne récuse pas même ceux qui sont mes ennemis connus. Articulez les griefs que vous avez contre moi; ceux que j'articule contre vous sont contenus dans mes écrits; le public jugera. Quantàmesactionsje défie mon plusmortel ennemi de dire que mon nom ait jamais été compromis avec ceux des ennemis de la patrie, que je me sois jamais trouvé avec les conspirateurs et dans leurs conciliabules nocturnes. Ma correspondance a été entre les mains de mes ennemis, jamais ils n'y ont trouvé un mot qui pût me compromettre. Mais non; ce qui les acharne contre moi, c'est mon extrême surveillance, c'est ma prévoyance, mon courage à les dénoncer. Ils veulent m'égorger pour se débarrasser d'un surveillant incommode. Eh bien! je les attends à cette tribune... Mais je dois encore parler pour éviter de grands mouvements. — Le président : Vous faites injure aux habitants do Paris. — Lacroix : Qu'il soit mis sur-le-champ en accusation. — Marat : Pour éviter des malheurs; je demande à être conduit aux Jacobins, sous la garde de deux gendarmes, pour prêcher la paix. — Lacroix : Je réitère ma proposition de mettre Marat en accusation et d'entendre demain un rapport du Comité. — D'autres: Qu'il soit retenu chez lui. — D'autres: A r-\bbaye ! »
L'Assemblée décrète que Marat sera mis en état d'arrestation provisoire à l'Abbaye, et que le lendemain le Comité de législation fera un rapport sur le décret d'accusation. (De violents murmures éclatent et se prolongent dans les tribunes, ) — Moniteur du Itî avril.
Immédiatement après la séance, on avait voulu arrêter 3Iarat; il s'était refusé à suivre l'officier chargé de l'exécution de l'ordre d'arrestation; les patriotes des tribunes l'avaient aussitôt entouré, décidés à empêcher qu'on l'arrête. On reconnut alors que,, dans leur empressement, le président et le ministre de la justice avaient oublié de signer l'expédition du décret remise à l'ofEcier. Elle était donc nulle. Marat eut ainsi le temps de se retirer en lieu sûr, et c'est de là qu'il adressa la lettre à la Convention que nous venons de citer.
C'était la Société des Jacobins tout entière qui était mise en accusation dans la personne de Marat ; on peut même dire qu'il payait pour elle. Sur son conseil, la Société résolut qu'on laisserait à 3Iarat l'avantage de se justifier devant le tribunal révolutionnaire, mais que ses accusateurs, qui sont en même temps les accusateurs du peuple, seraient poursuivis sans relâche et par tous les moyens.
Dès le lendemain, 15 avril, le maire de Paris, Pache, apporte à la Convention une pétition au nom des sections pour demander l'accusation des vingt-deux Girondins. Ce fut le prélude du 31 mai. En mettant Marat en accusation, les Girondins, violant les premiers l'inviolabilité des re-
mouriez avoue pour ses complices ; cette hiorde que j'ai forcée à se déclarer du parti des Gapets, émigrés et rebelles, en refusant de mettre leurs têtes à prix, cette horde infâme qui me poursuit aujourd'hui pour me punir de l'avoir couverte d'opprobre aux yeux de la France indignée, m'a frappé d'un décret d'accusation , dimanche matin : quoiqu'elle se soit engagée, sur votre demande, à présenter dès le lendemain, l'acte énonciatif des chefs d'accusation qu'elle m'oppose, déjà quatre jours se sont écoulés sans que cet acte vous ait été présenté. Se flatterait-elle donc que je balance un instant de paraître devant le tril)unal révolutionnaire pour ménager à mes ennemis le prétexte de me faire croire coupable? Qu'elle se détrompe : je paraîtrai, non comme un coupable mais comme un homme probe calomnié, toujours prêt à rendre compte de ses actions el à mettre sa conduite en évidence, pour confondre ses lâches délateurs. Je'soumie donc ici mes atroces ennemis qui composent le comité de législation de présenter cet acte dans le jour. Je sens trop combien ils sont embarrassés de le rédiger de manière à ne pas paraître de perfides calomniateurs ou d'imbéciles faussaires. Qu'ils s'en tirent comme ils le pourront, mais qu'ils accouchent! sous peine de devenir des objets de l'exécration publique et d'encourir la vengeance du peuple souverain : car je suis déterminé à m'adresser à lui pour obtenir enfin justice de tant de scélérats qui
présentant» du peuple, ouvraient la brèche funeste par laquelle la Convention allait être décimée, et c'étaient eux qui seraient les premières victimes.
Le tort des Girondins était d'autant plus grand qu'un mois auparavant, Marat lui-même s'était opposé formellement à ce qu'on prît en considération une pétition qui demandait contre eux un décret d'accusation; le Moniteur du 15 mars rapporte ainsi ses paroles à la Convention : « Je demande que le pétitionnaire lise l'aiticlc de sa pétition où l'on demande les têtes de Gensonné. de Vergniaud et de Guadet, crime atroce qui tend à la dissolution de la Convention et à lu perte de la patrie. (Applaudissements unanimes.) Moi-même, je me suis élevé dans les groupes contre ces assassins ; je me suis transporté à la société populaire des Cordeliers, j'y ai prêcbé la paix, et j'ai confondu ces orateurs soudoyés par l'aristocratie qui voudraient porter les patriotes aux derniers excès. »
cherchent à m'égorger, afin de pouvoir, sans obstacle, livrer la France aux armées ennemies qui marchent contre nous pour rétablir la royauté et anéantir la liberté.
Quoique sous l'anathèmc de la horde royaliste, je n'en suis pas moins un fidèle représentant du peuple, un membre intact de la Convention, en vertu des pouvoirs qui m'ont été conférés par la nation, de travailler à la Constitution, et au salut public : je m'oppose formellement à ce qu'aucune discussion, soit ouverte sur aucun objet constitutionnel avant l'arrivée (le nos commissaires patriotes qui ont été envoyés dans les départements. Ma grande raison, c'est que les hommes d'État forment actuellement la majorité de la Convention, et que ce n'est pas à ces complices de Dumouriez et à ces suppôts des Capets rebelles, à ces royalistes gangrenés, à ces traîtres, à ces conspirateurs, à ces contre-révolutionnaires, qu'il appartient de donner une Constitution à la France libre, aux amis de la patrie.
C'est par cette raison pareillement que je regarde le décret d'accusation lancé contre moi comme un acte de tyrannie, c'est par cette raison encore que je regarde tous les décrets de la Convention qui n'ont pas été proposés par le parti patriotique depuis le départ de nos commissaires, comme des actes nuls et de nul effet, à moins qu'ils ne tendent évidemment au bien public.
Et qu'on ne dise pas que je cherche à prêcher la désobéissance aux lois, et à dissoudre la Convention : je réponds que je ne veux, que réprimer des actes désastreux et purger le sénat des machinateurs qui le souillent; car des traîtres et des conspirateurs ne peuvent jamais représenter le peuple, ni statuer sur ses droits et ses intérêts.
Que la faction maudite des hommes d'État soit anéantie : la Convention, composée des seuls membres patriotes n'en sera pas moins la Convention nationale; les choses n'en iront que mieux; ils assureront la liberté, et sauveront la patrie, en attendant que les traîtres soient remplacés.
Déjà ils commencent à être démasqués dans les dé-
partements^ que les journalistes royaux des loges, soient chassés, et que (Mavières ne dispose plus des portes j l'opinion sera bientôt éclairée dans tous les points de la République, et bientôt ils seront partout en horreur.
(N° 179. — Du 27 avril 1795.)
EXTRAIT DE L'ACTE D'ACCUSATION CONTRE MARAT, DÉPUTÉ A LA CONVENTION NATIONALE.
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité de législation dans la séance du 13 de ce mois, sur les délits iuiputés à Marat, l'un de ses membres, l'a décrété d'accusation et a renvoyé au même comité pour rédiger et lui présenter l'acte d'accusation. Voici les principaux passages de l'acte d'accusation : (( Il résulte de l'examen des différents numéros du journal de Marat et notamment des numéros que celui-ci
est prévenu d'avoir provoqué le meurtre et l'assassinat; d'avoir conseillé les exécutions populaires; d'avoir dit que dans tout pays où les droits du peu[)le ne sont pas de vains titres, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on peniIrHit les accnpareurs, mettrait bientôt fin à leurs malversaiions, qu'il fallait laisser les mesures répressives des lois, et que les seules efficaces étaient des mesures révolutionnaires; lesquelles mesures révolutionnaires ont été suivies, puisque le jour même où il prêchait le pillage, où son journal avait paru le matin, le pillage a eu lieu chez les é|>i(iers de la ville de Paris, les 25 et 26 février; que ce délit est de nature à mériter la peine afflictive
aux termes des art du Code pénal.
« Il résulte du même examen et des numéros , que
Marat est prévenu d avoir, dès avant, provoqué un pouvoir attentatoire à la souverain^ té du peuple, sous le nom de tribun militaire, dictateur, tiiumvir; d'avoir, postérieurement au décret du 4 déeembre 1792, prononçant la peine de mort contre quiconcpie provoquerait la r(»y;iuié, dit, dans
son numéro 80, qu'il n'attendait rien de bon des législateurs de l'empire français, presque tous sans lumières, sans talents, sans judiciaire, sans vertu, sans civisme; que la Convention, dans laquelle le peuple a placé ses dernières espérances, ne saurait aller au but, composée comme elle l'est. D'avoir dit, par suite du numéro 80, dans le numéro 84, que la nation se voit forcée de renoncer à la démocratie pour se donner un chef, la Convention ne s'élevant pas à la hauteur de ses fonctions; que ce délit est de nature à mériter peine afflictive.
« Il résulte encore de l'examen des pièces que Marat est prévenu d'avoir avili la Convention, les autorités constituées, et d'avoir provoqué à la dissolution de la Convention : en disant qu'il existait au sein de la Convention une faction criminelle composée d'hommes vils et profondément scélérats, d'hommes atroces, s'efforçant d'allumer la guerre civile, et une faction étrangère à la patrie, ennemie de toute égalité et de toute liberté, composée d'hommes éhontés, assouvissant leurs passions criminelles, se gorgeant des dépouilles du peuple, et tyrannisant la nation au nom de la loi; en écrivant que cette faction, dite des royalistes, était celle des hommes d'État de l'appel au peuple, de la détention, ou des ennemis de la patrie et des contrerévolutionnaires; qu'ils s'étaient conjurés avec les perfides généraux, les directoires de districts et de départements, les membres des tribunaux, les aristocrates, les émigrés et les puissances étrangères; que les hommes d'État avaient perdu la confiance du peuple et qu'ils ne pouvaient plus y prétendre; que ces délits sont de nature à mériter peine afflictive, suivant le décret du 29 mars dernier, qui condamne à mort les provocateurs de la dissolution de la Convention.
«La Convention nationale accuse Marat, l'un de ses membres, devant le tribunal criminel extraordinaire, comme prévenu d'avoir provoqué : 1° le pillage et le meurtre; 2° un pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple; 3° l'avilissement et la dissolution de la Convention : or-
donne qu'il sera conduit devant ce tribunal pour y être jugé conformément à la loi. »
(N"^ 180 et 181. — Des 28 et 29 avril 1793.) PROCÈS DE MARAT (1).
A dix heures j'ai paru devant mes juges. L'Ami du Peuple, prêt à s'asseoir sur la sellette, n'en était pas moins un homme probe, un citoyen intact, un patriote incorruptible aux yeux du peuple, aux yeux même de ses accusateurs qui l'avaient réduit à cette humiliation; mais un grand cœur ne s'élonne de rien et une âme vertueuse purifie tous les sièges.
J'étais debout sur la dernière marche du fauteuil. « Citoyens, me suis-je écrié, ce n'est pas un coupable qui paraît devant vous; c'est l'Ami du Peuple, l'apôtre et le martyr de la liberté. Depuis si longtemps persécuté par les implacables ennemis de la patrie et poursuivi aujourd'hui par l'infâme faction des hommes d'État, il rend grâce à ses persécuteurs de l'occasion qu'ils lui fournissent de faire éclater son innocence et de les couvrir d'opprobre. »
Des applaudissements, répétés dans toutes les parties de la salle suivent mes dernières paroles.
Le président me demande mon nom, mes qualifications et le lieu de ma naissance; puis il me fait donner lecture de l'acte d'accusation; lecture faite par l'accusateur public, j'observe que cet acte d'accusation n'était qu'un acte d'imposture et de tyrannie auquel avait eu recours l'infâme faction des hommes d'État qui, d'accusés par moi, étaient devenus mes accusateurs pour donner le change au public
(l) L'audience dont suit le récit est du 24 avril; dans la soirée du K, Marat s'était constitué prisonnier. Le Bulletin du tribunal révolution' naire, n" 16, 17 et 18, contient un compte- rendu beaucoup plus détaillé des débals, mais il nous a paru qu'il rentrait dans notre plan, de publier ce résumé rédigé par 31arat lui-même.
sur leurs propres machinations ; qui m'avaient mis sous le glaive de la justice pour me faire croire coupable et en imposer à la nation qu'ils avaient si longtemps égarée sur mon compte, et qui cherchaient à consorrmier ma perte pour m'empêcher de les forcer de se reconnaître les partisans des Capets émigrés et rebelles, les suppôts du royalisme et les complices de Dumouriez.
Après la lecture des numéros dénoncés de mon journal, je m'adresse au public pour demander le plus grand silence :
a Citoyens, ma cause est la vôtre, c'est celle de la liberté; je vous reconmiande le calme le plus parfait, afin de ne pas ménager aux ennemis de la patrie qui me persécutent le prétexte de vous calonmier, en vous accusant d'avoir influencé la justice du tribunal; «demande que le président a fait de son côté en défendant toute marque d'approbation ou d'improbation.
Après quelques observations faites sur l'acte d'accusation, j'ai été interpellé par le président de répondre aux questions suivantes :
« Avez-vous jamais prêché le meurtre et le pillage? — « Cette imputation absurde m'a été faite par l'infâme faction des hommes d'État, qui en connaît elle-même comme moi toute la fausseté, toute l'atrocité. Alarmé des troubles épouvantables que causaient les accapareurs conjurés pour pousser le peuple au désespoir par la misère, et les désastres dont les malversations menaçaient l'État, j'ai ventilé les divers moyens propres à prévenir ces malheurs, et j'ai observé au législateur lui-même que duns tout pays où les droits du citoyen ne seraient pus de vains titres, consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques nîagasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, aurait bientôt mis fin à ces désordres: observant en même temps que cettR mesure révolutionnaire n'allait ni à nos mœurs, ni à noire défaut de vues, ni à notre manque d'énergie.
«Au surplus, me faire un crime d'avoir proposé de bonne foi un moyen pratiqué en tout pays contre les accapareurs.
fut-il mauvais, c'était exercer une tyrannie révoltante sur la pensée, c'était étouffer jusqu'au désir de servir la patrie, ou plutôt c'était faire preuve de stupidité (1).
(1) Cette provocation au pillage avait été dénoncée à la Conventiou par Salles, dans la séance du 26 février. Voici les extraits du numéro 135 de l'Ami du Peuple du 25 février, qui peuvent nous édifier sur ce qu'il faut penser de l'accusation dirigée contre Maral à ce sujet et de sa défense. Paris, depuis quelque temps, était dans la plus vive inquiétude sur l'état des subsistances; tous les vivres de première nécessité avaient augmenté de prix ; on accusait de cette hausse les accapareurs. Marat, fortifiant celte rumeur, accuse « les suppôts de l'ancien régime de redoubler de zèle pour désoler le peuple par la hausse exorbitante du prix des denrées de première nécessité et la crainte de la famine. » Et, partant de là, il s'écrie : « En attendant que la nation, fatiguée de ces désordres révoltants, prenne elle-même le parti de purger la terre de la liberté de cette race criminelle que ses lâches mandataires encouragent au crime par l'impunité, on ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse lui-même justice. Dans tout pays où les droits du peuple ne sont pas de vains litres, consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à ces malversations qui réduisent cinq millions d'hommes au desespoir, et qui en font périr des milliers de misère. » Mais afin que le peuple ne se méprît pas sur ce qu'il venait d'écrire, Marat ajoutait : « Les seules lois efficaces sont les mesures révolutionnaires; or je n'en connais aucune autre qui puisse s'adapter à nos faibles conceptions, si ce n'est d'investir le comité actuel de sûreté générale du pouvoir de rechercher les principaux accapareurs et de les livrer à un tribunal d Etat, formé de cinq membres, pris parmi les hommes les plus intègres et les plus sincères, pour les juger comme des traîtres à la pairie. » Enfin, après s'être ainsi laissé aller au premier mouvement de son indignation, Marat s'élevant à des vues plus politiques, donne à sa pensée sa forme définitive : « Je connais une autre mesure qui irait bien plus sûrement au but, dit-il; ce serait que tous les citoyens favorisés de la fortune s'associent pour faire venir de l'étranger les denrées de première nécessité, les donner à prix coûtant, et faire tomber de la sorte celui auquel elles sont portées aujourd'hui, jusqu'à ce qu'il fût ramené à une plus juste balance ; mais l'exécution de ce plan suppose des vertus introuvables dans un pays où les fripons dominent et ne jouent le citoyen que pour mieux tromper les sols et dépouiller le peuple. »
Dans le numéro 157, du 1" mars, Marat, s'efforçant de dégager froidement la cause des embarras de la situation et d'en indiquer le remède efficace, écrivait : « La cause du fléau qui nous désole est dans celle masse énorme d'assignats dont la valeur diminue toujours avec la multi-
« Avez-vous jamais eu le dessein de proposer le rétablissement d'un chef de l'État? Répondu : Cette inculpation ne peut m'être faite sérieusement, à moi le plus mortel ennemi des tyrans, des despotes, des rois et des princes ; à moi le plus ardent frondeur de toute autorité arbitraire; à moi qui depuis l'origine de la révolution ai sans cesse vengé la souveraineté populaire, ai sans cesse insisté sur la nécessité de limiter les pouvoirs de ses agents, ai sans cesse recommandé de rendre leur responsabilité effective, et de leur ôter tout moyen de malverser impunément. Loin d'avoir provoqué, dans les numéros dénoncés, le rétablissement d'un chef de l'état, il suffit de les li''e pour voir que j'y déplore les malheurs qui ne peuvent manquer de résulter de l'insouciance de la patrie, de l'esprit d'égoïsme et de vertige, ou plutôt les malheurs ou la désunion des membres de la Convention, leurs dissensions éternelles , les desseins per-
plicité autant que par leur contrefaçon ; or leur diminution de valeur entraîne nécessairement l'augmentation du prix des denrées. Elles sont déjà parvenues à un prix exhoriiitant; bientôt elles seront portées à un prix si haut qu'il sera impossible aux classes indigentes d'y atteindre. Ces classes sont les deux tiers de la nation : attendez-vous donc à voir éclater les plus affreux désordres, et peut-être le renversement de tout gouvernement; car le peuple affamé ne connaît pas de lois : la première de toutes est de chercher à vivre. Il y a trois ans que j'ai prévu tous ces désordres, et que n'ai-je pas fait pour m'opposer au système des assignats, et surtout des assignats de petite valeur! Ce n'est pas par de petits expédients qu'on parviendra à remédier aux malheureuses suites de ce système, mais par une grande mesure : la seule eDScace, celle que je proposais dans le temps, c'est d'anéantir la dette publique en payant sans délai les créanciers de l'État, chacun avec un bon national du montant de sa créance, et en recevant ce bon en payement des biens nationaux, au lieu de mettre en émission une énorme quantité de papier-monnaie forcé dont le moindre inconvénient est le discrédit qu'entraîne toujours le défaut de confiance qui en est inséparable. Cette mesure eût produit six grands biens à la fois : 1° on aurait diminué la masse des impôts de celle des intérêts de la dette publique; S" on aurait obvié à l'accaparement du numéraire, conséquemment à l'augmentation du prix des denrées; 5° on aurait évité les frais énormes de fabrication et de gestion des assignats; 4° on aurait empêché les spéculations des agioteurs du trésor national; 5" on aurait prévenu la contrefaçon de3 assignats au dedans et au dehors; 6° par là, enfin, on aurait accéléré la vente des biens nationaux. »
fides de la faction des hommes d'état, l'impunité dont elle paraissait investir les agioteurs, les monopoleurs, les accapeurs, les sangsues et les vampires publics, en un mot, la protection ouverte qu'elle semblait accorder aux traîtres et aux conspirateurs, ne pouvait manquer d'attirer sur l'état; et j'y déclare que si jamais l'excès de détresse et d'oppression auquel d'indignes législateurs auraient réduit le peuple, le forçaient de se donner un chef, d'Orléans que mes détracteurs m'accusaient personnellement de vouloir servir était le dernier des hommes sur lequel il faudrait jeter les yeux, et que je souffrirais plutôt le martyre que de lui donner ma voix.
« N'avez-vous jamais eu le dessein de provoquer l'avilissement et la dissolution de la Convention? Répondu : Je ne crois pas qu'il soit au pouvoir d'aucun écrivain d'avilir et de dissoudre la Convention. La Convention est seule arbitre de sa réputation. Quel calomniateur pourrait échapper aux suites cruelles de l'indignation publique, s'il attaquait un législateur qui se serait montré digne de la confiance et des respects du peuple? Or qui, plus que moi a gémi des scènes scandaleuses qui ont souvent éclaté au sein de la Convention? Qui plus que moi s'est efforcé de rappeler ses membres à la dignité de leurs fonctions? Qui plus que moi ai cherché à lui ramener la confiance et à lui concilier les respects de la nation, en la pressant de ne s'occuper que des objets d'utilité publique, de travailler au soulagement du peuple, de prendre sans délai des mesures propres à réprimer les troubles et les désordres qui désolent l'État, des moyens de mettre la République en état de défense, de punir les traîtres d'écraser au plus tôt les ennemis du dedans et du dehors, de ramener la paix et l'abondance, et d'assurer le bonheur de la nation, par de sages lois. Mes lâches accusateurs savent cela comme moi ; mais ils n'ont eu garde de rendre hommage à la vérité, ils voulaient ma perte, il fallait me caloumier. »
(On donne lecture d'un article du Patriote français racontant qu'tm Anglais venu en France pour y trouver la liberté, se tue de désespoir en voyant que Marat a assas-
siné la liberté. Cet article plein de fausseté avait été inséré à la demande de Brissotqui I avait écrit).
Ainsi Brissotest juri(li(iuemetit convainru d'avoir commis un faux, en substituant le nom de Maiat à crlui de Gorsas, pour rejetter sur le premier tout l'odieux dont le dernier mérite seul d'être chargé : faux dont les vues liberticides tendaient à rendre Marat en exécration, à le faire égorger par le glaive des lois.
Ce que fait très-bien bien valoir l'accusateur public, en résumant les chefs d'accusation portés contre Marat, et les réponses de iMarat aux chefs d'accusation.
Cela fait, le président a posé les questions suivantes :
1° Est-il constant que l'accusé ait dans les numéros, dénoncé, provoqué le meurtre et le pi laye, le rétablissement d'un chef de l'État, l'avilissement et la dissolution de la Convention?
2° L'accusé est-il réellement l'auteur des écrits énoncés?
3° Est-il constant qu'il ait commis la provocation des délits dont on l'accuse, dans des intentions perfides et contre-révolutionnaires?
Au bout de quarante-cinq minutes, les jurés après avoir motivéchacun leurs opinions (l),ont déclaré unanimement qu'il« n'était pasconstant que l'accuséeûi provoqué dans ses écrits, dénoncé, le meurtre et le pillage, le rétablissement d'un chef de l'État, l'avilissement et la dissolution de la Convention. »
J'ai été ramené au tribunal et le président a prononcé ce jugement sur la déclaration unanime du jury : Le tribunal acquitte Jean-Paul Marat de l'accusation intentée contre
(1) D'après le Bulletin du tribunal révolutionnaire, le citoyen Dumont, premier juré, motive son opinion en ces termes : « J'ai examiné avec soin les passages cités des journaux de Marat. Pour les mieux apprécier, je n'ai pas perdu de vue le caractère connu de l'accusé et le temps pendant lequel il a écrit. Je ne puis supposer d'intentions criminelles et contrerévolutionnaires à l'intrépide défenseur des droits du peuple. Il est difficile de contenir «ajuste indignation quand on voit son pays trahi de toutes parts, et je déclare que je n'ai rien trouvé dans les écrits de Marat qui me parût constater les délits dont il est accusé. »
lui, ordonne qu'il soit mis sur-le-champ en liberté.
A peine le tribunal m'eut-il acquitté honorablement, que la salle retentit des plus vifs applaudissements, qui furent répétés tour à tour dans les salles voisines, dans les vestibules et les cours du palais toutes remplies de zélés patriotes. Deux des plus chauds s'élancèrent vers le p;irquet pour me porter sur leurs épaules; je me refusai à leurs instances; mais il me fallut me retirer au fond de la salle, et céder à celles d'une multitude empressée à m'embrasser. Plusieurs couronnes civiques furent posées sur ma tête. Les officiers municipaux, les gardes nationaux, les canonniers, les gendarmes, les hussards qui m'entouraient, craignant que je fusse étouflé dans la presse, formèrent deux haies et me reçurent au milieu d'eux. Ils firent halte au haut du grand escalier pour que les citoyens pussent mieux me voir. Au dehors des cours, depuis le palais jusqu'à la Convention, les rues et les ponts étaient couverts d'une foule innombrable de peuple qui criait à l'envi et sans relâche : «Vive la République, la liberté et Marat!» Des spectateurs sans nombre, aux croisées, répétaient les applaudissements ; les plus aristocrates étaient forcé? de suivre cet exemple. Plus de deux cent mille âmes bordaient les rues depuis le palais jusqu'à la Convention; sur les ponts et les marches des églises, ils formaient des amphithéâtres où hommes, femmes et enfants étaient entassés.
Le cortège qui m'accompagnait était immense. Parvenus près de la Convention, quelques oflliciers municipaux se détachent avec plusieurs gardes nationaux pour annoncer mon arrivée et demander la permission de défiler dans la salle. Lasource, qui présidait, veut lever la séance, les patriotes s'y opposent et les hommes d'Etal s'enfuient avec précipitation.
Le sapeur Rocher, qui était à la tête des gardes nationaux, paraît à la barre et prend la parole : — « Citoyen président, nous vous ramenons ce brave Marat; nous saurons confondre tous ses ennemis; je l'ai déjà défendu à Lyon, je le défendrai ici, et celui qui voudra avoir la tête de Marat aura aussi celle du sapeur. »
La permission de défiler est accordée. Aussitôt hommes, femmes, enfants, militaires, otticiers municipaux entrent en foule, criant : a Vive la République ! vive la Montagne ! viveMarat!» Je suis porté par les gardes nationaux qui m'environnent et déposé au milieu de la Montagne. Là je me hâte de me dépouiller des couronnes civiques dont le peuple avait chargé ma tête et que j'avais été forcé de garder. La salle retentit d'applaudissements. Après avoir été serré dans les bras de mes dignes collègues, je me présente à la tribune : « Législateurs, les témoignages de civisme et de joie qui éclatent dans cette enceinte sont un hommage rendu à la représentation nationale, à l'un de vos collègues dont les droits sacrés avaient été violés dans ma personne. J*ai été perfidement inculpé, un jugement solennel a fait triompher mon innocence; je vous rapporte un cœur pur, et je continuerai à défendre les droits de l'homme, du citoyen et du peuple avec toute Fénergie que le ciel m'a donnée. »
Les applaudissements redoublent, les cris de : Vive la République! vive la Montagne! viveMarat ! » recommencent, les chapeaux sont en l'air.
Après ces vives explosions de patriotisme, la voix de Danton se fait entendre : — « Ce doit être un beau spectacle pour tout bon Français de voir que les citoyens de Paris portent un tel respect à la Convention , le jour où un député revenu innocent a été réintégré dans son sein. La Convention nationale a pu applaudir à ce spectacle intéressant; elle l'a fait; mais je demande que le décret soit complètement rempli , que les citoyens qui ont ramené Marat défilent, que leur mission se remplisse et que nous reprenions nos travaux. »
Le décret s'exécute et la foule se retire paisiblement. On lit ensuite le jugement de Marat et l'insertion est ordonnée.
(N" 190. — Du 9 mai 1795.)
FACTION DES APPELANTS AD PEUPLE ET DES SUPPOTS DU ROYALISME, SOI-DISANTS HOMMES D ÉTAT.
Elle est composée d'intendants brûle-sucre remplumés, déjuges royaux et seigneuriaux, de procureurs fiscaux, de charlatans royaux, de robins et de calotins, de maltotiers, et de quelques valets et subalternes de la cour. C'est la lie et l'écume des départements. Quoique le meilleur de ces ennemis de la liberté ne vaille rien, il est cependant des nuances parmi eux et peut-être les meneurs seuls sont-ils dans le secret, c'est-à-dire traîtres à la patrie et complètement contre-révolutionnaires.
Dans la liste d'épurement présentée à la Convention par les sections de Paris, il en est un trop imbécile pour être mis au nombre des meneurs; c'est le docteur Lanthenas, il pouvait être un homme important aux yeux de la femme Roland; mais à ceux d'un homme sensé, il n'a été, il n'est et ne sera jamais qu'un idiot (1).
Cette liste aussi incomplète, la voici, revue, corrigée et augmentée par un connaisseur :
Brissot, Gensonné, Vergniaud, Guadet, Pétion, Valazé, Louvet, Buzot, Lehardi, Barbaroux, Chambon, Pontécoucoulant, Salles, Biroteaux, Grangeneuve, Fauchet, Lanjuinais, Lasource, Gorsas, Lebruget, Lecomte, Serres, Lacaze, Baraillon, Duprat, Aubry, Kervélégan , Marec, Gomaire, Couppé de Rimper, Fermon, Rabaut Saint- Étienne, Lecointre, Puiraveau, Rouzet, Pénières, Lesage d'Eure-et-Loir, Vilette, Caritat dit Condorcet, Dusault,
(1) Dans le vote sur la mise en accusation de Marat, Lanthenas avait opiné en ces termes : « Je pense qu il y a lieu à commettre des médecins pour examiner si Marat n'est pas réellement atteint de folie, de frénésie. Mais sur le décrei dont il s'agit, il n'y a pas lieu^ je dis non. » Marat lui renvoie l'insulte, mais, reconnaissant, il fit à plusieurs reprises, comme on le verra encore plus loin, tous ses efforts pour l'arracher à la proscription qui allait frapper les Girondins.
Bancal, Feraud, Caseneuve, Chasset, Boileau, Mazuyer, Mercier, Bailleul, Jarspanvillier, Diichastel, Sillery, Isnard, Melisset, Martineau, Roger, Lidon, B()issy-Danglas,Gamon, Saint-Prix. Saint-Martin, Azéma, Bernard, Saint Afrique, Larivière, Vardon, Tolleau, Thibault, Marcy jeune, Gauthier, Guyiuard le Récollet, Cotilisson, Dumas, Olivier dit Gérante, Dubusck, Guermeur, Chazal tils. Estadin, Bergoin, Viennet, Castillon, Lebreton, Dubignon, Derazai, Gardien. Lorancot, Jarry, Sonrrine, Vidalot, Delaunay jeune, Réveilière-Lépaux, Engerand, Laurence de Villedieu, Poulain, Enjubault, Mollevault, Yillards, Servau, Duperret, Leclerc, Lemaignien, Poisson, Pinet, Albouys, Bonnet fils, Charrel, Dubignon.
(N" 209. — Du 6 juin 1793.) RÉCIT DES ÉVÉNEMENTS DU 31 MAI (1).
Le comité de salut public, quoique composé d'hommes instruits et bien intentionnés, avait très-mal jugé des mouvements populaires qui avaient eu lieu le 31 mai. La journée s'était passée sans orage, malgé que le tocsin ( ût sonné toute la nuit et que le peuple eût été tout le jour sous les armes.
La Convention avait été plus agitée que la veille. La faction des hommes d'État, tremblante, cherchait à se rassurer et à donner le change sur les causes de l'insurrection, et la journée entière avait été employée à entendre les autorités constituées appelées à la barre. Le ministre de l'in-
(1) Marat joua un rôle actif dans ces événements. Le 51 mai fut une manifestation léjiale. Les sections étaient venues demander a la Convention la dissolution de la commission des douze. Cette demande avait été appuyée par Marat, et l'Asssemblée y avait fait droit. Mais le lendemain les Girondins avaient obtenu que ce décret fût rapporté. C'est alors que la manifeslaiion légale devint une insurrection, et ce fut encore Marat qui détermina l'action, comme il va le raconter lui-même.
lérieur avait démontré jusqu'à conviction la fausseté du prétendu complot tramé contre les appelants; le maire avait fait voir que les auteurs du rassemblement de la force armée autour du Sénat étaient ces mêmes hommes d'État qui s'étaient si fort récriés contre cette mesure audacieuse; car elle était composée des bataillons de ces mêmes sections aristocratiques qui avaient dénoncé ce prétendu complot. Enfin le département avait prouvé que les mouvements populaires de la journée n'avaient d'autre cause que l'indignation excitée par les arrestations arbitraires de la commission des douze, les calonmies atroces répandues depuis si longtemps contre Paris, les vues horribles que laissait entrevoir le discours d'Isnard, les nouvelles trahisons de quelques généraux et la poursuite des desseins sinistres des meneurs de la faction.
Ces meneurs qui voudraient consommer leurs trahisons dans les ténèbres et qui ne redoutent rien tant au monde que l'insurrection du peuple, demandaient, par l'organe de Valazé, que le commandant provisoire de l'armée parisienne fut traduil à la barre et puni de mort pour avoir ordonné de tirer le canon d'alarme, proposition qui fut couverte de huées.
Plusieurs membres ouvrent divers avis. Thuriot, Jeambon Saint-André, Drouet et plusieurs autres reuouvelleut la demande que j'avais faite dans la matinée de supprimer la commission des douze, de classer tous les ordres émanés d'e le et de mettre en liberté les citoyens qu'elle avait incarcérés. Ces propositions sont décrétées. Ainsi s'en alla en fumée et en vain bruit l'insurrection d'une ville immense, mais le feu couvait sous la cendre.
La faction des hommes d'État pouvait se féliciter d'en avoir été quitte à si bon marché. L'impunité la rendit plus insolente; à la séance du lendemain, elle jeta les hauts cris traitant de ciiuie la sainte insurrection de la veille; elle proposa de rechercher ceux qui avaient ordonné de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme, et, pour donner le change à la naiion, elle fit rapporter le décret de suppres-
sion de la commission des douze, sous prétexte qu'il fallait préalablement qu'elle ait été entendue, et que le comité de salut public eût fait son rapport, comme s'il ne suffisait pas, pour destituer des fonctionnaires publics traîtres et machiuateurs, de les £fvoir pris en flagrant délit et que le peuple se fut élevé contre eux.
On venait de lire une lettre de Roland où cet ex-ministre, tremblant de voir arriver enfin le moment de la justice, renouvelle ses instances pour obtenir la liberté de sortir de Paris; on venait aussi d'entendre le rapport des commissaires envoyés dans le département des Bouches-du-Rhône, par lequel les horreurs des aristocrates de Marseille, favorisés par Barbaroux, sont dévoilées, de même que les barbaries du tribunal de sang érigé par ces scélérats contre les patriotes, — lorsque Vergniaud propose d'enjoindre au comité de salut public de rendre compte séance tenante de la situation de Paris. Barrère se présente à la tribune. Après avoir esquissé le tableau de Paris, il donne lecture d'une proclamation tendant à détruire les mauvais effets que pourrait produire dans les départements le.récit infidèle des événements de la veille. Vergniaud s'oppose à cette proclama,tion. Lasource en propose une perfide. La proclamation de Barrère, adoptée avec quelques légères modifications, porte l'éloge de l'attitude fière et calme qu'ont déployé les Parisiens , la déclaration qu'ils ont fédération le 14 juillet prochain.
Je m'approche de Barrère pour lui dire que ces mesures sont insuffisantes, que le calme dont il loue les Parisiens, n'est qu'un assoupissement momentané, que le seul moyen de rétablir la tranquillité à Paris, est la justice éclatante faite des traîtres à la Convention. 11 repousse mes observations avec un souris moqueur : on connaît ses principes de modération et ses petits expédients, le moyen d'en être surpris !
Je sors pour porter diverses affaires importantes au Comité de siirelé générale, prévoyant trop qu'on ne prendrait aucune grande.mesure à la Convention. De là je me rends chez un citoyen pour avoir des renseignements sur plu-
sieurs meneurs aristocratiques de la section de la Bultedes-Moulins. A mon retour, je trouve grand rassemblement dans la rue Saint-Nicaise, je suis reconnu et suivi par la foule. De toutes parts retentissent des réclamations contre le défaut d'énergie de la Montagne; de toutes parts on demande l'arrestation des députés traîtres et machinateurs; de toutes parts on crie : Marat, sauvez-nous ! Arrivé place du Carrousel, j'y trouve une foule de citoyens en armes. La foule augmente et répète les mêmes cris. Je supplie la multitude de ne pas me suivre : j'entre dans le château des Tuileries, puis dans l'hôtel du Comité de sûreté générale pour me dérober à ses instances. Peine perdue ; il fallut la traverser de nouveau pour me rendre au Comité de salut public qui était assemblé avec les ministres, le maire et quelques membres du département. Je rendis compte de ce qui venait de m'arriver, je représentai au Comité l'insuffisance des mesures présentées par Barrère, j'observai que les seules efficaces étaient l'arrestation des membres dénoncés et de la commission des douze.
Le Comité était à délibérer sur ces mêmes mesures; il m'invita à me rendre à la municipalité avec le maire, à l'effet de prévenir tout mouvement désordouné.
Le maire annonce l'objet de ma mission; je prends la parole en ces mots :
« Citoyens, le Comité de salut public est occupé de grandes mesures pour punir et réprimer les traîtres, restez levés, déployez vos forces, et ne posez les armes qu'après avoir obtenu une justice éclatante, qu'après avoir pourvu à votre sûreté. »
Le président, que je crois modéré, voulant m'engager à sanctionner ses conseils, me demande s'il n'est pas vrai qu'un peuple trahi et soulevé contre les traîtres, doit s'en rapporter uniquement à ses magistrats, et n'employer que les moyens prescrits par la loi pour se rendre justice? Je sentis le piège, et je répondis à son discours à peu près en ces termes :
« Lorsqu'un peuple libre a confié l'exercice de ses pouvoirs, le maintien de ses droits et de ses intérêts à des
mandataires choisis par lui, tandis qu'ils sont fidèles à leurs devoirs, il doit sans contredit s'en rapporter à eux, respecter leurs décrets, et les niainteiiir dans le paisible exercice de leurs fonctions. Mais lorsque ces mandataires abusent continuellen)ent de sa confiance, lorsqu'ils trafiquent de ses droits, trahissent ses intérêts, qu'ils le dépouillent, le vexent, l'oppriment et qu'ils machinent sa perte, alors le peuple doit leur retirer ses pouvoirs, déployer sa force pour les faire rentrer dans le devoir, punir les traîtres et se sauver lui-même. Citoyens, vous n'avez plus de ressources que dans votre énergie, présentez à la Convention une adresse, pour demander la punition des députés infidèles de la nation; restez levés et ne posez les armes qu'après l'avoir obtenue. »
De là je passai au comité de salut public pour rendre compte de ma mission et je revins à la Convention.
Les autorités constituées vinrent renouveler la demande du décret d'accusation.
(Fermont accuse Marat d'avoir rédigé la pétition.)
Je ne pouvais garder le silence : ma réponse fut simple, en voici la substance : « Ayant été poursuivi moi-même par la faction qui excite le soulèvement du peuple, je m'abstiendrais de parler dans cette affaire si Fermont ne m'avait mis dans le cas de donner des explications sur ce qu'il vient d'avancer. J'ai demandé aux pétitionnaires pourquoi Dusault, vieillard radoteur, trop incapable d'être chef de parti, se trouvait désigné. On m'a répondu que c'était par une erreur qui devait être attribuée à Hassenfratz. Je leur ai témoigné mon étonnement au sujet de Lanlhenas, pauvre d'esprit qui ne mérite pas que l'on songe à lui.
«Je n'ai pas été moins surpris d'entendre nommerDucos, qui ne peut pas être regardé comme contre-révolutionnaire et à qui l'on ne peut reprocher que 'quelques opinions erronées dont on ne saurait faire un crime.
« Après avoir écarté ces trois membres sur qui l'indignation du peuple ne repose point, je crois devoir leur substituer trois noms voués à l'exécration publique, ceux de Fermont, de Chasset et de Valazé. — Au demeurant, ce n'est
pas pour avoir voté l'appel au peuple et la détention du tyran que 1 on doit poursuivre les meneurs de la faction, les hommes d'État ; ce serait porter atteinte à la liberté des opinions sans laquelle il n'y a point de liberté publique; c'est pour leur longue suite de machinations, c'est pour leur système de calomnie si longtemps dirigé contre les Parisiens, c'est pour leur complicité avec Dumouriez, c'est pour la protection marquée qu'ils ont accordée aux traîtres et aux conspirateurs, c'est pour les persécutions criantes qu'ils ont exercées contre les amis de la liberté. C'est sur ces griefs q e je motive contre eux le décret d'accusation ; en attendant le rapport de votre comité de salut public, je demande leur arrestation provisoire. »
(L'Assemblé^ cède aux instances de Marat. On enjoint au comité de salut public de faire un rapport sur les moyens les plus etiicaces pour sauver la France et un second rapport sur les députés dénoncés. Marat poursuit sa narration :)
Le peuple sentit qu'il devait se sauver lui-même, et les patriotes comprirent qu'ils devaient écraser leurs adversaires ou en être écrasés.
Le dimanche matin, tout paraissait calme dans Paris, les Tuileries étaient sans groupes.
(C'était cepenilant cette journée du 2 juin qui allait être décisive. Quand l'Assemblée est léunie, une députation de la commune vient dénoncer « pour la dernière fois » les factieux de la Convention et lui demander de les décréter immédiatement d'.irr» station. Au lieu d'accéder à cette invitation qui allait devenir un ordre, l'Assemblée engage tous les membres qui ont été des sujets de discorde à donner leur démis>ion. Marat s'élance à la tribune et déclare qu'il otîre sa démission, si l'on accède à l'arrestation des membrcù dénoncés. A ce moment, on annonce que la salle est entourée de citoyens qui empêchent les députés de sortir. On vérifie le fait. Plusieurs membres déclarent qu'ils ne peuvent délibérer au milieu des poignards. Le trouble augmente. On propose au président de sortir à la tète de la Conveniion. Rendons la parole à Marat :)
11 (le président) descend du fauteuil, presque tous les membres le suivent; il se précipite à la porte de bronze; à l'instant la garde ouvre le passage. Au lieu de revenir sur ses pas et de constater la fausseté des clameurs, il conduit la Convention en procession dans les cours et dans le jardin. J'étais resté à mon poste avec une trentaine de Montagnards. Les tribunes, impatientes de ne pas voir revenir l'Assemblée, murmuraient hautement; je les apaisai. Je vole après la Convention. Je la trouve au pont Tournant, je la presse de revenir à son poste ; elle s'y rend et reprend ses fonctions. La proposition est rouverte sur le décret d'accusation; il passe à une grande majorité, et le peuple se retire paisiblement.
Ainsi s'est passée, sans effusion de sang, sans outrage, sans insulte, sans désordre, une journée d'alarmes, au milieu de cent mille citoyens armés, provoqués par six mois de machinations et d'attentats, et calomniés d'une manière atroce par leurs lâches oppresseurs (1).
(N" 208. — Du 5 juin 1793.) LETTRE DE MARAT A LA CONVENTION.
Impatient d'ouvrir les yeux de la nation abusée sur mon compte par tant de libellistes à gages, ne voulant plus être
(1) Il est bien entendu que nous faisons toutes nos réserves, et sur les journées des 31 mai et 2 juin, et sur les Girondins, contre lesquels elles furent dirigées. Ces divisions funestes perdirent la Révolution. La véritable tradition de la Révolution n'est représentée ni par Marat, ni par les Girondins, ni par Robespierre, ni par Danton, etc., mais par tous ensemble. Avec les nuances profondes qui les divisent, ils avaient tous leur rôle utile. C'est cette idée qui a inspiré la présente publication. Ces réserves faites sur les principes, il est certain, sur la question de personnes, que les torts furent réciproques, et ce ne fat pas 3Iarat qui eut les premiers. Il faut lui tenir compte aussi de la digne et généreuse résolution qu'il prit à la suite de ces événements, et dont il fait part à la Convention daui !a lettre qui va suivre.
regardé comme un sujet de discorde et prêt à tout sacrifier au retour de la paix, je renonce à l'exercice de mes fonctions de député jusque après le jugement des représentants accusés. Puissent les scènes scandaleuses qui ont affligé si souvent le public ne plus se renouveler au sein de la Convention i Puissent tous ses membres immoler leurf passions à leur devoir, et marcher à grands pas vers le but glorieux de leur mission ! Puissent mes collègues de la Montagne faire voir à la nation entière que, s'ils n'ont pas encore rempli son attente, c'est que des méchants s'opposaient à leurs efforts! Puissent-ils prendre enfin de grandes mesures pour écraser les ennemis du dehors, terrasser les ennemis du dedans, faire cesser les malheurs qui désolent la patrie, y ramener la paix et l'abondance, affermir la liberté par de sages lois, établir le règne de la justice, faire fleurir l'État, et cimenter le bonheur des Français !
(N" 211. — Du 8 juin 1793.) CAUSES DE L'AVORTEMENT DE LA RÉVOLUTION.
On ne peut plus le dissimuler, toutes les mesures prises jusqu'à ce jour par les Assemblées constituante, législative et conventionnelle, pour établir la liberté et consolider la révolution, ont été irréfléchies, vaines et illusoires, si tant est qu'elles fussent de bonne foi. La plupart paraissent même avoir eu pour objet de multiplier les abus, de perpétuer l'oppression, d'amener l'anarchie, la disette, la misère, la famine, de fatiguer le peuple de son indépendance, de lui rendre la liberté à charge, de lui faire détester la révolution par l'excès des désordres, de l'épuiser de veilles, de fatigues, de besoins, d'inanition; de le réduire par la faim au désespoir, et de le ramener à la servitude par la guerre civile. Tel est l'état où étaient les choses il y a près de quatre ans ; telles elles sont aujourd'hui; tel est l'état où elles seront encore. Jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de dé-
pouiller les sofs de la démangeaison de se produire, d'ôler au peuple sa fatale sécurité, et de lui donner l'esprit de discernement, le courage de mettre fm à ses maux et la tenue dans ses résolutions.
Chez tout peuple qui n'est pas tourmenté par la manie de faire de l'esprit et la fureur des distinctions, il n'est pas un homme sensé qui n'eût senti qu'aucune révolutionne peut se consolider sans qu'un parti ait écrasé l'autre; il était réservé aux Français de prétendre renverser toutes leurs institutions politiques, pour établir un nouvel ordre de choses par la seule force de la philosophie : comme si les passions les plus impérieuses étaient soumises à la voix de la raison. La Révolution s'était faite contre le despotisme du prince, de ses courtisans et les ordres privilégiés; il était donc tout simple, tandis que le peuple était levé, qu'il commençât par écraser ces suppôts du despotisme. Qui croirait que loin de prendre contre eux la plus légère précaution, il leur a laissé la conduite d'une insurrection dirigée contre eux? Qui croirait que loin d'exclure de tout emploi ces suppôts de l'ancien régime, il les a appelés à l'organisation du nouveau! Cependant rien n'est plus vrai! dès les premiers jours de la Révolution, il leur a permis de se travestir sous le costume boui-geois, d'assister à toutes ses assemblées, d'afficher l'amour de la liberté, de parler égalité et de prendre part à toutes ses délibérations. Quedis-je?
Trompé par leurs fausses marques de civisme, il les a mis lui-même à la tête de ses conseils, de ses administrations, de ses biitaillons, de ses armées. Ce n'est qu'après avoir été cent fois la dupe de leurs perfidies et la victime de leurs trahisons qu'il a compris que les agents de l'ancien régime ne pouvaient êire les agents du nouveau; que les nobles, les robinsetlescalottins seraient toujours les suppôts du royalisme, et qu'il a enfin demandé (pi'ils fussent exclus de tous les emplois : ce que ses représentants infidèles se sont toujours gardés dedécréter. Aujourd'hui encore, d'infâmes courtisans sont à la tête des armées de la République, d'anciens valets commandent les soldats de la
liberté, d'anciens concussionnaires de l'Etat conduisent nos adaiiuislrations, des sui)pôfs de la chicane forment nos tribunaux, des créatures de la cour siègent dans le Sénat. Ce sont ces ennemis déclari'S de la Révolution, coalisés avec les prêtres, les capitalistes, les financiers, les agioteurs, les gros propriétaires, les marchands de luxe, les intrigants de toute espèce, la valetaille et les coupe-jarrets qui ne cessent depuis longtemps de tramer contre la patrie et de machiner la perte de ses enfants.
En attendant que les amis de la liberté dans la République entière prennent enfin contre les ennemis de la patrie, contre les traîtres et les conspirateurs le parti rigoureux que commande le soin du salut public, il importe que tous les bons citoyens se réunissent contre eux.
C'est à ceux de Paris à donner l'exemple; j'invite donc toutes les sections à se réunir demain au Champ-de-Mars pour y faire entre elles et avec la Montagne, une sainte fédération de jurer entre eux de maintenir la République une et indivisible ; de ne jamais se séparer de leurs frères des départements, de défendre la liberté jusqu'au dernier soupir.
(N" 224. — Du 25 juin 179Ô.)