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LES CHAINES DE L'ESCLAVAGE

Voici en quels termes Marat annonçait dans VAmi du Peuple la traduction française de cet ouvrage publié d'abord en anglais : u C4et ouvrage est un tableau « historique et philosophique de tous les artifices, « pièges, attentats, coups d'État et forfaits auxquels les (( princes ont recours pour détruire la liberté et ence chaîner les peuples ; il est terminé par le tableau « épouvantîible des scènes de la tyrannie dans les (( malheureuses contrées soumises au despotisme.

« L'auteur le donna .^ Londres, en 1774, et il n'a « encore paru qu'eu Anglais. — Le cabinet de Saintci James dépens a plus de deux cent mille livres à cor- « rompre les publicateurs et les journalistes pour em- « pêcherqu'il parût à temps : lorsqu'il fut dansle public, «il mérita à l'auteur la couronne civique. »

Ce livre, qui contient un résumé remarquable des

idées politiques de Marat, fut publié à l'occasion des élections pour le Parlement anglais.

Il débute par une adresse Aux électeurs de la Grande Bretagne :

« Vos droits les plus sacrés ont été violés avec audace par vos représentants ; vos remontrances ont été artificieusement repoussées par le trône ; vos réclamations ont été étouffées avec perfidie, en multipliant les griefs qui les excitèrent; vous-mêmes avez été traités comme des sujets remuants, suspects et mal affectionnés. Et si bientôt la situation ne change, le peu de liberté qui vous est laissé est prêt à disparaître.

« Mais l'heure des réparations s'avance, et il dépend de vous d'obtenir la justice que vous réclamez en vain depuis si longtemps. De vous seuls dépend le soin d'assurer l'indépendance du parlement; et il est encore en votre pouvoir de faire revivre cette auguste assemblée qui, dans le siècle dernier, humilia l'orgueil d'un tyran et rompit vos fers. Mais pour cela combien ne devez-vous pas vous montrer délicat dans le choix de vos mandataires !

« Rejetez hardiment tous ceux qui tenteraient de vous corrompre... tous ceux qui tiennent quelque place de la cour... ceux qui mendient vos suffrages; vous n'avez rien de bon à attendre de ce côté-là ; s'ils n'étaient jaloux que de l'honneur de servir leur pairie descendraient-ils à un rôle aussi avilissant?... Rejetez tous ceux qui sont décorés de quelques titres pompeux... la richesse insolente... la jeunesse inconsidérée. Choisissez pour vos représentants des hommes distingués par leur habileté, leur intégrité, leur civisme ; des hommes versés dans les affaires publiques; des hommes qu'une honnête médiocrité met à couvert des écueils de la misère; des hommes que leur mépris pour le faste garantit des appâts de l'ambition. Ne bornez pas votre choix aux candidats qui se présenteront, allez au-devant des hommes dignes de votre confiance, des honnnes qui voudraient vous servir, mais qui ne peuvent disputer cet honneur à l'opulent sans mérite qui s'efforce de vous l'arracher.»

Voici la péroraison de ce morceau dirigé surtout contre la corruption électorale, une des plaies politiques de l'Angleterre :

a Songez à ce que vous devez à la postérité. Combien vos ancêtres étaient jaloux de transmettre intacts àleurs enfants, les droits qu'ils avaient reçus de leurs pères ! Ce qu'ils ont fait avec tant de peine, vous pouvez le faire avec tant de facilité ; ce qu'ils ont fait au mépris de tant de dangers, vous pouvez le faire sans périls. Le feu sacré qui brûlait dans leur sein n'enflammera-t-il jamais vos cœurs? Ne laisserez-vous à vos descendants que des noms couverts d'opprobre? Ne frémissez -vous point à l'idée de faire le malheur des générations à venir ? Les siècles de la liberté sont -ils donc passés sans retour? Et faudra-t-il que vos fils, en pleurant sur leurs chaînes, s'écrient un jour avec désespoir: Voilà les fruits de la vénalité de nos pères l »

Dans une courte Introduction Marat indique le sujet de son ouvrage :

« Il semble que ce soit le sort inévitable de l'homme de ne pouvoir être libre nulle part: partout les princes marchent au despotisme, et les peuples à la servitude. Je vais parler dans cet ouvrage des efforts lents et continus qui courbent peu à peu sous le joug la tête des peuples, leur font perdre à la longue et la force et l'envie de le secouer... Dès qu'une fois un peuple a confié à quelques-uns de ses membres le dangereux dépôt de l'autorité publique, et qu'il leur a remis le soin de faire observer les loiS;, toujours enchaîné par elles, il voit lot au tard sa liberté, ses biens, sa vie à la merci des chefs qu'il s'est choisi pour le défendre. »

Le livre se divise en une série de chapitres qui s'enchaînent comme les anneaux de sa démonstration :

a L'amour de la domination est naturel au cœur humain, et dans quelque état qu'on le prenne, toujours il aspire à

primer : tel est le principe des abus que les dépositaires de l'autorité font de leur puissance; telle est la source de l'esclavage parmi les hommes. »

Marat fait l'apologie des petits États et a ainsi le pressentiment de la doctrine fédérative :

a Lorsque de sages lois forment le gouvernement, la petite étendue de l'État ne contribue pas peu à y maintenir le règne de la justice et de la liberté; et toujours d'autant plus efficacement qu'elle est moins considérable. Le gouvernement populaire paraît naturel aux petits États, et la liberté la plus complète s'y trouve établie.

« Dans un petit État, presque tout le monde se connaît, chacun y a les mêmes intérêts ; de l'habitude de vivre ensemble naît cette douce familiarité, cette franchise, cette sûreté de commerce, ces relations intimes qui forment les douceurs de la société, l'amour de la patrie. Avantage dont sont privés les grands États, où presque personne ne se connaît, et dont les membres se regardent toujours en étrangers.

« Dans un petit État, les magistrats ont les yeux sur le peuple, et le peuple a les yeux sur les magistrats. Les sujets de plaintes étant assez rares, sontbeaucoup mieux approfondis, plus tôt réparés, plus facilement prévenus. L'ambition du gouvernement n'y saurait prendre l'essor sans jeter l'alarme, sans trouver des obstacles invincibles. Au premier signal du danger, chacun se réunit contre l'ennemi commun, et l'arrête. Avantage dont sont privés les grands Étals : la multiplicité des affaires y empêche d'observer la marche de l'autorité , d'en suivre les progrès ; et dans ce tourbillon d'objets qui se renouvellent continuellement, distraits des uns par les autres, on néglige de remarquer les atteintes portées aux lois, ou on oublie d'en poursuivre la réparation. Or, le prince mal observé, y marche plus sûrement et plus rapidement au pouvoir absolu

€ C'est généralement en protilant des vices d'une constitution que les princes sont paivcnus h se mettre au-dessus des lois.

« Dans quelques gouvernements, les vices de la constitution se développent par le seul agrandissement de l'État, et amènent nécessairement le peuple à la servitude par le seul cours des événements. »

Tel fut le cas des Francs dont l'auteur retrace rapidement l'histoire ;

« Dans son principe le gouvernement des Francs était purement démocratique. L'autorité souveraine résidait dans la nation assemblée, et s'étendait sur chaque branche d'administration... Comme l'autorité suprême résidai dans la nation assemblée, cette autorité ne reçut aucune atteinte, tant que l'État eut peu,.d'étendue; parce que la nation, pîHi nombreuse, s'assemblait toujours pour l'exercer par elle-même. Mais aussitôt que la nation fut dispersée sur une vaste étendue de pays, ne pouvant plus s'assembler en corps, elle fut réduite à le faire par ses représentants, et à confier la souveraine puissance à ses chargés de pouvoir. Dès lors la liberté n'eut plus de garants, plus de boulevards : car à un petit nombre près d'âmes élevées qui la chérissent pour elle-même, les hommes n'y tiennent que par les avantages qu'elle procure; or, toutes les fois qu'ils en trouvent de plus grands à la détruire qu'à la défendre, le désir d'augmenter leur bien-être particulier l'emporte nécessairement sur la crainte de participer au malheur commun : dès lors chacun renonçant à la patrie, ne cherche plus qu'à s'en faire l'arbitre ou à la vendre à un maître. Ainsi, peu après la conquête, le gouvernement des Francs devint représentatif, et bientôt la nation perdit tous ses droits de souveraineté; forcée, comme elle le fut par l'étendue de l'État, d'en remettre l'exercice à des hommes uniquement occupés de leurs intérêts personnels, et toujours tentés d'employer les pouvoirs dont ils étaient revêtus, pour satisfaire leur cupidité, leur avarice, leur ambition.

(( Dans un Etat où les hommes n'étaient devenus les objets de la considéralion publique, qu'à raison de leurs lumières, de leur bravoure, de leurs vertus, l'honneur d'être choisi pour représentant du peuple tomba nécessairement

sur les chefs : dès cet instant la nation fut dépouillée de l'autorité suprême, qui devint bientôt l'apanage des grands et des nobles.

« Ainsi, parla simple extension de l'État, la forme primitive du gouvernement passa de la démocratie à l'aristocratie, sans que rien ei!it été changé à la constitution . J'aurais dû dire passa au despotisme, car les grands et les nobles étant tous des créatures de la cour, le prince se trouva seul maître de la souveraineté.

« Dès que le peuple eut perdu le pouvoir suprême, il n'entra plus pour rien dans l'administration de l'État, il ne prit plus part aux affaires ; dès lors, indifférent au bien public, il ne s'occupa que de ses intérêts particuliers, et bientôt, faute d'aliments, l'amour de la patrie s'éteignit dans tous les cœurs.

« Après avoir perdu l'exercice de ses droits, le peuple en perdit peu à peu la connaissance : alors il cessa de les défendre contre les atteintes du gouvernement, dont il devint enfin la proie. »

Maral déroule les anneaux des chaînes de l'esclavage des peuples :

Du roLvoiR DU TEMPS. — a Lc premier coup que les princes portent à la liberté n'est pas de violer avec audace les lois, mais de les faire oublier. Pour enchaîner les peuples, on commence par les endormir. Tandis que les hommes ont la tête échauffée par les idées de liberté, que l'image sanglante de la tyrannie est encore présente à tous les esprits, ils détestent le despotisme, ils veillent d'un œil inquiet sur toutes les démarches du gouvernement. Alors le prince craintif se garde bien de faire aucune entreprise: il paraît au contraire le père de ses sujets, et son règne celui de la justice. Dans les premiers temps, l'administration est même si douce, qu'il semble qu'elle ait en vue d'augmenter la liberté, loin de chercher h la détruire. »

Des fêtes. — « L'entrée au despotisme est quelquefois douce et riante. Ce ne sont que jeux, fêtes, danses et chan-

sons. Mais dans ces jeux le peuple ne voit point les maux qu'on lui prépare, il se livre aux plaisirs et fait retentir les airs de ses chants d'allégresse, d

Des entrepuises publiques. — a Au pouvoir du temps et des fêtes on joint la distraction des affaires ; on entreprend quelque monument national; on fait construire des édifices publics, des grands chemins, des marchés, des temples. Les peuples, qui ne jugent que sur l'apparence, croient le prince tout occupé du bien de l'État, tandis qu'il ne l'est que de ses projets; ils se relâchent toujours davantage, et ils cessent enfin d'avoir l'œil sur leur avenir, p

Gagner l'affection du peuple. — « Pour captiver le peuple, les princes ont quelquefois recours aux largesses. Tout don fait au peuple par un prince doit être suspect, si ce n'est dans quelque calamité soudaine. Le seul moyen honnête de soulager les peuples qu'ait un prince qui ne vise pas au despotisme, c'est de diminuer les impôts. »

Avilir les peuples. — « Une fois qu'on a distrait et séduit les esprits, on s'efforce de les avilir. L'activité, la frugalité, le désintéressement, la vigilance, l'amour de la gloire et de la patrie, voilà les vertus au moyen desquelles les peuples conservent leur liberté ; aussi les princes qui aspirent au despotisme travaillent- ils à leur en faire perdre le goi!it... Mais il est rare que les princes emploient la violence pour avilir leurs sujets ; c'est à l'adresse qu'ils ont communément recours. Ils font construire des théâtres, des cirques, des salles de récréation, des casinos, des redoutes; ils encouragent les talents propres à amuser le peuple et à fixer son inconstance ; ils protègent ceux qui les cultivent, ils pensionnent des acteurs, des musiciens, des baladins, des histrions, et bientôt le citoyen, entraîné vers les plaisirs, ne pense plus à autre chose... Ainsi les jeux, les fêtes, les plaisirs sont les appâts de la servitude, et deviennent bientôt le prix de la liberté, les instruments de la tyrannie. »

Corrompre le peuple. — « C'est toujours par des routes semées de fleurs que les princes commencent à mener le

peuple à la servitude. D'abord ils lui prodiguent les fêtes; mais comme ces fêtes ne peuvent pas toujours durer quand on ne dispose pas des dépouilles du monde entier, ils cherchent à lui ouvrir une source constante de corruption; ils travaillent à encourager les artS;, à faire fleurir le commerce, et à établir l'inégalité des fortunes, qui traîne toujours le luxe à sa suite. »

Du LUXE. — « Le premier effet du luxe est d'étouffer l'amour de la gloire ; car dès qu'on peut attirer les regards par de superbes équipages, des babils somptueux, une foule de valets, on ne cherche plus à se distinguer par des mœurs pures, de nobles instincts, de grandes actions, des vertus héroïques. Le luxe amène toujours le relâchement, la dissipation, le goût des plaisirs ; pour rendre leur commerce plus agréable, les deux sexes se rapprochent et se corrompent l'un l'autre; la galanterie s'établit; elle produit la frivolité qui donne un prix à tant de riens, rabaisse tout ce qui est important et bientôt on oublie ses devoirs.

« En faisant le charme de la société, les arts que le luxe nourrit et les plaisirs qu'il promet nous entraînent vers la mollesse ; ils rendent nos mœurs plus douces, ils énervent cette fierté qui s'irrite des liens de la contrainte. En étendant des guirlandes de fleurs sur les fers qu'on nous prépare, ils étouffent dans nos âmes le sentiment de la liberté et nous font aimer l'esclavage. Ainsi en amollissant et en corrompant les peuples, le luxe les soumet sans résistance aux volontés d'un maître impérieux, et les force de payer du sacrifice de leur liberté le repos et les plaisirs dont il les laisse jouir. »

Fausse idée de la liberté. — a Tandis que les jeux, les spectacles, les amusements de toute espèce fixent les esprits, on oublie la patrie, peu à peu on perd de vue la liberté : déjà on n'en a plus d'idée, et on s'en forme enfin de fausses notions. Pour les citoyens toujours occupés de leur travail, de leur trafic, de leur ambition, de leurs plaisirs, elle n'est bientôt plus que le moyen d'acquérir sans

empêchement, de posséder en sûreté et de se divertir sans obstacles. »

Se faire des cuéatlres. — « Dans tout gouvernement où le prince dispose des bénéfices, des charges, des dignités, il s'en fait bien toujours des amis; cependant il ne les accorde d'abord qu'au mérite; mais une fois parvenu à avilir et à corrompre ses sujets, il travaille à s'en faire des créatures. Maîtres des petits, les grands le sont encore de l'État, et c'est avec eux qu'il commence à partager l'autorité; il séduit celui-ci par l'appât d'un emploi; celui-là par l'éclat d'un ruban; et bientôt les têtes viennent d'elles-mêmes se présenter au joug. Indépendamment de la multitude des fonclionnaires qui occupent les différentes places de l'État, il tient par l'espoir les nobles fainéants, ces petits ambitieux, qui courent sans cesse après la faveur et les dignités...

0 Pour étendre leur puissance, les princes multiplient les emplois et les titulaires. Sous les princes de la maison d'Autriche qui montèrent sur le trône d'Espagne le nombre des emplois civils était prodigieux; il y avait des milliers de titulaires sans fonctions : à peine voyait-on un citoyen tant soit peu étoffé qui ne fiât pourvu de quelque charge. Mais pourquoi des exemples particuliers? C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures que, dans les différentes monarchies de l'Europe, les rois ont imaginé les dignités de prince, d'archiduc, de duc, de pair, de comte, de vicomte, de marquis, de baron, de baronnet, de chevalier, d'écuyer, etc., etc., et qu'ils en multiplient à leur gré les titulaires. C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures qu'ils ont créé les places de gouverneur de province, de commandant de ville, de château, de citadelle, de lieutenants de roi, de maréchaux, de lieutenants généraux, de maréchaux de camp, de sénéchaux, etc. , etc., etc. »

Soustraire au glaive de la loi les coupables agents du pouvoiu. — « La faveur suffit bien pour faire des ministres zélés; mais ils n'osent tout entreprendre qu'autant qu'ils sont sûrs de l'impunité ; aussi les princes ont-ils soin de les couvrir de leur autorité; ils les soustraient au glaive de la justice,

ils les absolvent des crimes qu'ils ont commis, des crimes même qu'ils commettront encore. »

Remplir les tribunaux de juges corrompus. — « La liberté des peuples n'est établie que sur les lois; mais comme les lois ne parlent que par la bouche des juges, pour les rendre vaines il faut établir des magistrats corrompus, ou corrompre ceux qui sont établis. C'est ce que font presque toujours les princes pour devenir absolus. »

Maratpoursuit rénumération et le développementdes moyens employés par les princes pour asservir le peuple : Fatiguer le peuple de sa liberté, en excitant des désordres dans l'État par des agents provocateurs; accoutumer le peuple aux expéditions militaires ; s'assurer de l'armée; soustraire le militaire au pouvoir civil; inspirer au militaire du mépris pour le citoyen, etc., etc.

Nous détachons encore quelques chapitres :

De la guerre étrangère. — a Si la guerre est le plus cruel des fléaux, quel malheur pour une nation d'avoir à sa tête un prince ambitieux, dévoré de la soif des conquêtes, libre de disposer à son gré du trésor public, des flottes, des armées, et maître d'immoler le peuple à ses funestes passions. Un conquérant se joue de la vie des hommes, et ne fait pas moins la guerre à ses concitoyens qu'à ses ennemis. Ses lauriers, toujours arrosés du sang des sujets égorgés, le sont encore des larmes des sujets épuisés de misère ; et, quel que soit le sort des armées, la condition du vainqueur n'est guère meilleure que celle des vaincus. J'ai batt les Romains, écrivait Annibal aux Carthaginois, envoyez-moi des troupes\ j'ai mis r Italie à contribution, envoyez-moi de Vor. Éternel refrain des généraux triomphants. .\près cela, que penser de la stupide allégresse que les peuples font éclater à la nouvelle des victoires de leurs maîtres !

« Indépendamment de la surcharge des impôts que la guerre nécessite, de la stagnation du commerce et de l'épuisement des finances qu'elle entraîne, de la multitude

innombrable d'infortunés qu'elle livre à l'indigence, elle est toujours fatale à la liberté publique.

« D'abord elle distrait les citoyens, dont l'attention se porte des affaires du dedans aux affaires du dehors (1); or, le gouvernemenl n'étant plus surveillé, fait alors cheminer ses projets.

« Pour peu qu'elle soit sanglante, elle tient les esprits dans une agitation continuelle, dans les transes, dans les alarmes; elle leur ôte le temps et le désir de rechercher les malversations publiques.

« Ensuite elle donne au prince les moyens d'occuper ailleurs les citoyens indociles, de se défaire des citoyens remuants, ou plutôt d'envoyer à la boucherie les citoyens les plus zélés pour le maintien de la liberté, et de ruiner ainsi le parti patriotique. »

Ruiner les peuples. — « Les princes marchent au despotisme par des routes opposées. Pour asservir les peuples ils travaillent à appauvrir leurs sujets riches et corrompus, comme ils ont travaillé à enrichir leurs sujets pauvres et agrestes : ainsi, après leur avoir donné tous les besoins du luxe, ils leur ôtent les moyens de les satisfaire. Avec des biens au-dessus d'une condition aisée et les désirs de l'ambition, il est sans doute fort difficile d'être bon citoyen; mais il est impossible de l'être avec les besoins de la mollesse et les regrets d'une grande fortune. Des hommes corrompus par l'opulence, soumis parleurs besoins et honteux de leur pauvreté sont nécessairement faits pour la dépendance et la servitude.

(1) Alcibiade frouvant Périclès plongé dans une profonde rêverie lui en demanda le sujet: « J'ai chargé Propiléa, dit le prince, de construire les portes de la citadelle de la ville de Minerve; il a dépensé un argent immense, et je ne vois comment on en rendra compte. — Cherchez plutôt à vous en dispenser, » reprit Alcibiade. Aussitôt Périclès, renonçant à la vertu, forma le dessein d'engager les Athéniens dans des guerres continuelles, pour leur ôter l'envie d'éplucher son administration.

{Note de Marat.)

« C'est une des maximes favorites des gouvernements, que si les peuples étaient trop à leur aise il serait impossible de les soumettre au joug. Aussi s'attache- t-il à les accabler d'impôts, qui découragent l'industrie, ruinent le commerce, détruisent les arts, les manufactures, la navigation. Et comme si cela ne suffisait point encore, parmi les divers moyens qu'il emploie pour les fouler, souvent il a recours à l'usure et aux exactions...

« Telle était autrefois la politique des gouvernements : de nos jours elle est plus raffinée. Le prince emprunte à gros intérêts l'argent de ses sujets, et leur créance devient une chaîne qui resserre doublement les nœuds de leur dé-pendance. D'une part elle est un gage de la soumission des citoyens, toujours tremblants de fournir un prétexte aux confiscations et aux banqueroutes, s'ils venaient à se soulever; de l'autre part, les sommes fournies donnent au gouvernement les moyens d'écraser ceux qui les lui ont confiées...

0 Lorsque le gouvernement s'est décrié par son manque de foi, pour faire renaître la confiance il ouvre de nouveaux emprunts, auxquels les revenus de FÉtat sont hypothéqués, et il allèche les prêteurs par les grands avantages attachés à leurs titres, qu'il rend négociables. Or la création de ces titres lie toujours étroitement l'intérêt des capitalistes à celui du prince ; tandis que leur administration et leur négociation mettent toujours sous sa main une foule de spéculateurs, d'actionnaires et d'agioteurs prêts à concourir à ses projets ambitieux et à l'aider à enchaîner le peuple. Or, tous ceux qui prennent part à ce honteux trafic deviennent en toutes rencontres les zélés apologistes du ministère le plus corrompu, élèvent leurs clameurs contre les plaintes des patriotes, étouffent la voix publique, entraînent dans leur parti les avares, les faibles, les fainéants, les lâches, et forment enfin dans l'État une faction puissante en faveur du despotisme... *

« Une vexation en entraîne toujours une autre plus cruelle encore. Lorsque la confiance est détruite, et que la bourse des citoyens est fermée, le gouvernement, forcé de

recourir aux emprunts, s'adresse aux traitants, qui ne prêtent qu'à gros intérêts ; il leur hypothèque les revenus de l'État, souvent naême par anticipation ; quelquefois il leur accorde des privilèges, qui sont toujours au détriment du commerce, et qui préparent la ruine de la nation ; jusqu'à ce que, violant lui-même ses engagements, il s'empare des fonds hypothéqués et fasse rendre gorge aux compères^ dont la fortune publique était devenue la proie : c'est ce qui est arrivé sous le régent, lors du système de Law.

« Pauvre France ! combien de fois n'as-tu pas été spoliée de la sorte ! Pour conserver leur butin, ceux qui t'ont ruinée sont toujours prêts à en aider d'autres à t'arracher tes derniers lambeaux et à sucer la dernière goutte de ton sang! »

De la superstition. — a On ne saurait réfléchir sur la marche de la puissance du despotisme sans réfléchir en même temps sur la puissance de l'opinion. Que ne peutelle pas sur les esprits ! C'est elle qui autrefois faisait frissonner l'intrépide Romain à la vue des poulets sacrés refusant de manger... C'est elle enfin qui, tenant sur nos yeux le bandeau de la superstition, nous plie au joug des prêtres ; et c'est de son pouvoir aussi dont les prêtres se servent pour nous asservir.

« Portez vos regards sur les anciens peuples, vous y verrez toujours le prince se donner pour lefavori des dieux. Zoroastre promulgua ses Icfis sous ie nom d'Oromaze; Trismégiste publia les siennes sous le nom de Mercure ; Minos emprunta le nom de Jupiter; Mercure, celui d'Apollon ; Numa, celui d'Égérie, etc. Toute police a quelque divinité à sa tête; et combien de fois un ridicule respect pour les dieux n'a-t-il pas replongé le peuple dans l'esclavage (1)? Pour rentrer dans la citadelle d'Athènes, dont

(1) La religion doit tendre à rendre l'homme citoyen; lorsqu'elle tend à ce but, elle est un des plus fermes appuis de la liberté; mais lorsqu'elle s'en écarte, elle traîne à sa suite la plus dure servitude.

{Note de Marat.)

il avait été chassé, Pisislrate habille une femme en Minerve, monte sur un char avec cette déesse de sa façon, et traverse la ville; tandis qu'en le tenant par la main, elle criait au peuple : « Voici Pisislrate que Je vous amène, et Je vous ordonne de le recevoi7\ » A ces mots, les Athéniens se soumettent de nouveau au tyran.

« Les princes, il est vrai, ne jouent plus le rôle d'inspirés^ mais ils empruntent tous la voix des ministres de la religion pour plier au joug leurs sujets... Toutes les religions prêtent la main au despotisme ; je n'en connais aucune toutefois qui le favorise autant que la chrétienne. Loin d'être liée au système politique d'un gouvernement, elle n'a rien d'exclusif, rien de local, rien de propre à tel pays plutôt qu'à tel autre ; elle embrasse également tous les hommes dans sa charité; elle lève les barrières qui séparent les nations; elle réunit tous les chrétiens en un peuple de frères. Tel est le véritable esprit de l'Évangile.

«La liberté tient à l'amour de la patrie; mais le règne des chrétiens n'est pas de ce monde ; leur patrie est dans le ciel, et pour eux cette terre n'est qu'un lieu de pèlerinage. Or, comment des hommes qui ne soupirent qu'après les choses d'en haut, prendraient-ils à cœur les choses d'icibas ? Les établissements humains sont tous fondés sur les passions humaines, et ils ne se soutiennent que par elles : l'amour de la liberté est attaché à celui du bien-être, à celui des biens temporels ; mais le christianisme ne nous inspire que de l'éloignement pour ces biens et ne s'occupe qu'à combattre ces passions. Tout occupé d'une autre patrie, on ne l'est guère de celle-ci.

«< Pour se conserver libres, il faut avoir sans cesse les yeux ouverts sur le gouvernement; il faut épier ses démarches, s'opposer à ses atlenlats, réprimer ses écarts. Comment des hommes à qui la religion défend d'être soupçonneux pourraient-ils être (létianls? Comment pourraient-ils arrêter les sourdes menées des traîtres quise glissenlau milieu d'eux? Gomment pourraieut-ils les découvrir? Coumient pourraient-ils môme s'en douter? Sans défiance, sans crainte, sans artifice, sans colère, sans désir de vengeance, un vrai

chrétien est à la discrétion du premier venu. L'esprit du christianisme est un esprit de paix, de douceur, de charité J ses disciples en sont tous animés, même pour leurs ennemis. Quand on les frappe sur une joue, ils doivent présenter Vautre. Quand on leur ôte la robe, ils doivent encore donner le manteau. Quand on les contraint de marcher une lieuCf Us doivent en marcher deux. Quand on les persécute, ils doivent bénir leurs persécuteurs. Qu'auraient-ils à opposer à leurs tyrans? Il ne leur est pas permis de défendre leur propre vie. Toujours résignés, ils souffrent en silence, tendent les mains au ciel, s'humilient sous la main qui les frappe et prient pour leurs bourreaux. La patience, les prières, les bénédictions sont leurs armes j et quoi qu'on leur fasse, jamais ils ne s'abaissent à la vengeance ; comment donc s'armeraienl-ils contre ceux qui. troublent la paix de l'État? Comment repousseraient-ils par la force leurs oppresseurs? Gomment combattraient-ils les ennemis de laliljerlé ? Comment payeraient-ils de leur sang ce qu'ils doivent à la patrie ?

« A tant de dispositions contraires à celles d'un bon citoyen, qu'on ajoute l'ordre positif d'obéir aux puissances supérieures, bonnes ou mauvaises, comme étant établies de Dieu. Aussi les princes ont-ils toujours fait intervenir l'Évangile pour établir leur empire et donner à leur autorité un caractère sacré.

« Mais comme si ce n'était pas assez que les peuples apprissent des dieux à oaisnr la verge de l'autorité pour les' rendre esclaves par principes, presque partout les prêtres et les princes ont formé une double ligue entre eux. Ceuxci empruntent la bouche de l'homme divin pour plier nos têtes au joug du despotisme : ceux-là empruntent le bras de l'homme puissant pour pher nos têtes au joug de la :Superstition.

a Rien n'est si important aux rois que d'être religieux, .dit Aristote dans sa politique ; car les peuples reçoivent comme juste tout ce qui vient d'un prince rempli de piété; ,<^t .les qiécontenls n'osent rien entreprendre contre celui

qu'ils croient sous la protection des dieux. Aussi la plupart des princes cherchent-ils à paraître dévots, n

Préjugés stupides. — « Je ne sais ce qui doit le plus surprendre, de la perfidie des princes ou de la stupidité des peuples. Non-seulement cette extrême facilité du peuple à être ébloui par le faste, la pompe, les grandes entreprises, la bonne fortune et les qualités brillantes des princes contribuent à sa servitude ; mais ces sots préjugés sont souvent des titres dont il laisse jouir les tyrans. Le vulgaire mesure sa vénération sur la puissance et non sur le mérite; il méprise les monarques qui ne sont pas absolus, et il révère les despotes. Obéir sur le trône est pour lui un ridicule insoutenable; il n'est frappé que de la grandeur d'une autorité sans bornes, et ils n'admirent que l'excès du pouvoir.

« Certains peuples ont la sotte prétention de croire que la gloire du prince consiste dans la dépendance servile des sujets ; d'autres se piquent du faux honneur d'une loyauté à toute épreuve pour leurs maîtres, et c'est la folie de chaque nation de vanter la sagesse de ses lois. Sottes maximes, préjugés stupides, destructeurs de la liberté! •>

Le livre se termine par quelques considérations sur le despotisme, et voilà les dernières lignes qui en sont la conclusion :

0 Telle est la marche ordinaire des princes au pouvoir absolu. Ainsi la liberté a le sort de toutes les autres choses humaines, elle cède au temps qui détruit tout, à l'ignorance qui confond tout, au vice qui corrompt tout, et à la force qui écrase tout. »

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