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PLAN DE LEGISLATION CRIMINELLE

Cet ouvrage fut adressé en 1778 à une société helvétique qui avait demandé et mis au concours un plan de

Code pénal. Deux ans plus tard, en 1780, Marat fît imprimer son manuscrit à Neufchâtel.

Le livre se divise en quatre parties :

Dans la première partie l'auteur traite Des principes fondamentaux dune bonne législation.

Le passage le plus remarquable est un exposé de doctrines socialistes :

« Tout ce qui trouble Tordre social doit être puni. Mais en quoi consiste cet ordre? Droits égaux, avantages réciproques, secours mutuels, voilà quels doivent être ses fondements : liberté, justice, paix, concorde, bonheur, voilà quels doivent être ses fruits. Cependant lorsque j'ouvre les annales des peuples; tyrannie d'un côté, servitude de Tautie, sont les seuls objets qui, sous toute espèce de forme, se présentent à mon esprit

« Jetez les yeux sur la plupart des peuples de la terre. Qu'y voyez-vous? Que de vils esclaves et des ministres impérieux. Les lois n'y sont-elles pas les décrets de ceux qui commandent? Encore s'ils respectaient leur propre ouvrage. Mais ils les font taire quand ils veulent; ils les violent impunément ; puis, pour se mettre à couvert de toute censure, ils tracent autour d'eux une enceinte sacrée dont on n'ose approcher.

« Dans les États moins arbitraires, si ceux qui commandent ne sont pas au-dessus de la loi, toujours ils l'éludent sans peine, et pour échapper au châtiment, ils n'ont souvent qu'à aggraver leurs crimes.

« Même dans les pays où les sujets au désespoir ont brisé le joug sous lequel ils gémissaient combien encore de distinctions odieuses, combien d'abus criants !... Les lois s'y plient pour le fort, ce n'est que pour le faii)le qu'elles sont inflexibles ; et tel est le déplorable sort des malheureux qu'au cruel sentiment des outrages qu'on leur fait, ils joignent encore le désespoir de n'en voir jamais la tin.

« Qu'on ne s'abuse pas, ce désordre est forcé. Nous naissons dans la subjection ou dans l'indépendance, dans

l'opulence ou dans la misère, dans l'obscurité ou dans l'élévation, et malgré la mobilité des choses humaines il n'y a qu'un très-petit nombre d'individus qui sortent de l'état où ils se trouvent placés à leur naissance ; encore n'en sortent-ils le plus souvent que par l'intrigue, la bassesse, la fourbe ou d'heureux hasards

« Pour être justes les lois de la société ne doivent jamais aller contre celles de la nature, les premières de toutes les lois. Cela même ne suffit pas, si elles ne tendent pas au bien général

« Le seul fondement légitime de la société est le bonheur de ceux qui la composent. Les hommes ne se sont réunis en corps que pour leur intérêt commun; ils n'ont fait des lois que pour fixer leurs droits respectifs, et ils n'ont établi un gouvernement que pour s'assurer la jouissance de ces droits. S'ils renoncèrent à leur propre vengeance, ce fut pour la remettre au bras public; s'ils renoncèrent à la liberté naturelle, ce fut pour acquérir la liberté civile; s'ils renoncèrent à la communauté primitive des biens, ce fut pour en posséder en propre quelque partie.

a A la génération qui fit le pacte social succède la génération qui le confirme. Mais lorsqu'on n'a pris aucune mesure pour prévenir Tauguientation des fortunes particulières, une partie des sujets s'enrichit toujours aux dépens de l'autre. Il se trouve dans l'État une foule de sujets indigents qui laisseront leur postérité dans la misère.

« Sur une terre partout couverte des possessions d'autrui et dont ils ne peuvent rien s'approprier, les voilà donc réduits à périr de faim. Or, ne tenant à la société que par ses désavantages, sont-ils obligés d'en respecter les lois? Non, sans doute; si la société les abandonne, ils rentrent dans l'état de nature, et lorsqu'ils revendiquent par la force des droits qu'ils n'ont pu aliéner que pour s'assurer de plus grands avantages, toute autorité qui s'y oppose est tyrannique. ..

0 S'il faut que, pour se maintenir, la société les force de respecter l'ordre établi, avant tout elle doit les mettre à couvert des tentations du besoin. Elle leur doit donc une

subsistance assurée, une protection entière, des secours dans leurs maladies et des soins dans leur vieillesse , car ils ne peuvent renoncer à leurs droits naturels qu'autant que la société leur fait un sort préférable à l'état de nature. Ce n'est donc qu'après avoir rempli de la sorte ses obligations envers tous ses membres, qu'elle a droit de punir ceux qui violent ses lois. ■>

La deuxième partie traite Des délits. Elle les divise en huit classes 5 ceux qui tendent à la ruine de l'État, ceux qui blessent l'autorité légitime, ceux qui détruisent la sûreté des individus, ceux qui attaquent la propriété, ceux qui corrompent les mœurs, ceux qui attaquent l'honneui", ceux qui troublent la tranquillité publique, ceux enfin qui choquent la religion.

Section I. Des crimes contre l'État. — Marat commence par écarter les faux crimes d'État. « Depuis que ceux qui « tiennent les rênes du gouvernement se regardent comme c maîtres absolus des peuples, que de prétendus crimes e d'État qui n'ont pas l'État pour objet ! » Ainsi il établit que les attaques et les attentats contre le prince ne sont pas des crimes d'État, pas même les attentats contre la vie du prince :

« Dans tout gouvernement légitime, le prince n'est que le premier magistrat de la nation, et sa mort ne change rien à la constitution de l'État; quand l'ordre de la succession est fixé et qu'on a pourvu aux interrègnes, elle ne fait que priver un individu de la jouissance du trône qu'un autre occupera bientôt... Le meurtre du prince n'est qu'un simple assassinat. A Dieu ne plaise que j'entreprenne d'affaiblir l'horreur que ce crime doit inspirer , mais je voudrais, — s'il se peut, — rétablir les vrais rapports des choses...

« On doit réputer crimes d'État : Abandonner la patrie, sous ce titre est comprise la désertion ; rendre l'autorité odieuse en abusant de quelque emploi, sous ce titre sont comprises les vexations et les concussions ; vendre la jus-

tice, sous ce titre sont comprises les prévarications ; appauvrir l'Éfat en pillant le trésor public, sous ce titre sont compris le péculat et les déprédations ; trahir l'État, sous ce titre sont comprises les machinations avec les ennemis de la patrie ; détruire les forces et les richesses de l'Etat, sous ce titre est compris tout incendiât de vaisseaux, de chantiers, de magasins, d'arsenaux, d'archives et d'édifices publics; enfin conspirer contre l'État en cherchant à débaucher l'armée et à corrompre les chefs de l'administration pour renverser les lois, bouleverser le gouvernement et s'emparer de l'autorité souveraine. Crimes énormes! en ce qu'ils sacrifient le bonheur de la multitude à la cupidité et à l'ambition de quelques individus. »

Marat termine ce chapitre par cette note dans laquelle il réserve expressément la liberté de la presse et les droits de la pensée :

a On peut attaquer la sûreté de l'État, jamais sa gloire, ce sont les malheurs qu'entraîne à sa suite une mauvaise administration, et non des traits de satire qui peuvent le flétrir. Nul auteur ne pourra donc être recherché pour avoir écrit l'histoire du temps avec hardiesse et vérité. »

Section II. Des crimes contre l'autorité légitime. — A propos des rapports entre les maîtres et les domestiques: « S'il arrive entre eux quelque différend du ressort des lois, que toujours la justice voie un homme libre dans un serviteur.»

Section Ilf. Des crimes contre la sûreté des sujets.

Section IV. Des crimes contre la propriété. — Marat pose ce principe admis aujourd'hui généralement dans la légisiation pénale : a Toute peine capitale de ce crime est injuste, puisqu'il n'y a point de proportion entre le prix de l'or et celui de la vie. »

Nous notons cette observation sur l'escroquerie :

« Presque partout on punit avec plus de sévérité le vol que l'escroquerie et je ne sais sur quel fondement. A juger

de ces crimes par les risques auxquels sont exposés les biens des sujets, le premier est beaucoup plus grave que le dernier, puisqu'il est beaucoup plus difficile de s'en défendre. A en juger par le caractère des délinquants, il est beaucoup plus grave encore; souvent le vol n'est pas prémédité, l'escroquerie l'est toujours. Un malheureux voit un objet qu'il est tenté de s'approprier ; combien il lui en coûte quelquefois pour consommer son crime ! L'a-t-il consommé ? il en rougit l'instant d'après, et, déchiré de remords, il voudrait pouvoir réparer sa faute. Au lieu que l'escroc, parvenu à étouffer en lui tout sentiment de honte, fait son unique étude des moyens de tromper les autres ou d'échapper au châtiment.»

Section V. Des crimes contre les mœurs. — « Qui ne voit que la loi contre l'incontinence doit également lier les deux sexes, et que la peine décernée contre les infracteurs doit être proportionnelle au délit? Il n'en est rien pourtant, et partout le législateur semble avoir oublié la justice, pour entrer dans les vues d'un siècle corrompu.

« C'est une observation générale que les femmes sont plus disposées à la tendresse que les hommes : elles sentent plus tôt le besoin d'aimer, et elles le sentent plus vivement. A ce penchant de la nature, qui, dans la société traînerait à sa suite de grands désordres s'il restait sans frein, on tâche dès l'enfance d'opposer la pudeur. Mais comme tout est contradictoire dans nos institutions politiques, les iilles reçoivent toujours dans le monde une éducation opposée à celle qu'elles ont reçue dans la maison paternelle. Que ne faisons-nous pas pour leur faire oublier les leçons de la sagesse? A peine sont-elles en âge de nous entendre, que nous nous hâtons d'exercer leur imagination ] nous tournons toutes leurs pensées vers la volupté ; et par mille agaceries nous cherchons à faire parler leurs sens. Leur jeune cœur s'ouvre-t-il,à l'amour? Trop souvent nous avons la lâcheté d'abuser de leur faiblesse; ou si elles échappent à nos artifices, ce n'est que par la vigilance de leurs mères.

w Le temps de former un doux lien est-il enfin venu?

L'homme a tout l'avantage, il l'choisit ; la femme ne peut que refuser; et combien de parents insensés sacrifient à Tambition le bonheur de leur fille? Guidés par une aveugle tendresse, ils l'arrachent à un homme qu'elle estime et chérit, pour la contraindre à se donner à un homme qu'elle méprise et déteste. Sont-ils unis ? Forcée de renoncer désormais à l'objet de son cœur, elle devient incapable d'en aimer un autre, et ne voit plus pour elle qu'un malheureux avenir. '

« Plus heureuse que le grand nombre, a-t-elle échappé à la contrainte? Son bonheur est de courte durée: aux caresses succède bientôt la froideur maritale ; au lieu d'un amant, elle a un maître qui s'arroge un empire tyrannique, néglige ses devoirs, rompt sa chaîne, et ne se croit plus tenu à rien:

« Instruite de ses infidélités, veut-elle se plaindre ? Il n'écoute point ses reproches, et fuit pour ne point voir couler ses larmes. Lassée de se plaindre en vain de l'inconstant qui lui manque de foi, si elle imite son exemple, il crie vengeance, il sévit sans pitié. Qui le croirait ? Loin de venir au secours d'une faible opprimée, les lois se joignent à un cruel oppresseur ; et pour une faute qu'il commet impunément, toujours elle perd sa réputation, souvent sa liberté, quelquefois sa vie même. C'est ainsi qu'en tous lieux le législateur a exercé la plus horrible tyrannie (1) contre le sexe qui a le plus besoin de protection.

c Fallait-il qu'à tant d'outrages se joignît la barbarie du préjugé ! A leurs pieds tant qu'elles paraissent ne rien sentir pour nous, nous les dédaignons dès qu'elles se sont montrées trop sensibles; et à la honte éternelle de notre siècle, combien sont flétries pour les mêmes faiblesses dont nous tirons vanité !

(1) Celle tyrannie est si révoltante, que les magistrats eux-niêiiiesscmblenl s"en faire un jeu : tel venant de signer la condamnation d'une femme adultère, se met à écrire un billet doux à la femme qu'il chercbe à corrompre. {Notede Marat.)

« A côté (lu tableau d'une femme trompée, plaçons celui d'une fille séduite. Qu'à force de soins hypocrites un homme touche le cœur d'une jeune personne, et qu'à force de faux serments il l'amène à se rendre, que de peines amères va bientôt lui coûter un moment de crédulité ! elle en pleurera toute la vie, et jamais ses larmes n'effaceront son déshonneur

<c Du moins si elle trouvai| quelque ressource dans la pitié publique; mais loin de prendre la défense d'une fille indignement séduite, le monde se plaît à en publier la fragilité; et tandis qu'on la hue^ le lâche qui l'a trompée n'aperçoit aucune différence dans l'accueil qu'on lui fait. S'il est riche, il continue à être fêté, et il n'en trouvera pas moins à séduire d'autres fiUes, qui ont encore leur innocence.

a Après avoir passé longtemps à pleurer sa faute, lui sera-t-il enfin permis de rentrer dans le monde ? mais cette faible consolation lui est même refusée; on la fuit, et si elle est sans fortune, forcée de se cacher, souvent il ne lui reste pour vivre que de se donner à la prostitution....

» A la vue de tant de pièges tendus sous les pieds de la jeunesse, de tant d'appâts otferts à l'innocence, de tant de violences faites à la faiblesse, quelle âme juste n'excuserait les fautes d'un sexe fi agile que nous avons assujetti aux plus rudes devoirs ; et à la vue du sort aflreux de tant de victimes de notre perfidie, quelle âme sensible ne serait touchée de pitié !

B Mais ce n'est pas la pitié, c'est l'indignation que je voudrais exciter clans les cœurs. Quoi! la duphcité, la fourberie, l'hypocrisie, le mensonge, le parjure ne seront point blâmables chez les hommes ; et chez les femmes la sensibilité, la crédulité, la faiblesse seront à jamais flétrissantes ! Au lieu d'être leurs soutiens nous ne saurons que les tromper, et, après en avoir été les vils corrupteurs, U nous sera encore permis d'en être les lâches tyrans?...

« Nous les avons assujetties aux plus austères devoirs ; il le fallait, dit-on ; la débauche des femmes causerait un affreux désordre dans la société. Comme si la débauche

des hommes n'en causait aucun ! Comme si les hommes n'étaient pas toujours de moitié avec elles! Comme si l'impunité des hommes n'était pas le plus grand des désordres 1 Laissons là ces sottes maximes d'un siècle corrompu : le préjugé qui les favorise est honteux, mais les lois qui les autorisent sont atroces. Maudit soit à jamais leur inique • empire, si elles dispensent un sexe d'être juste, si elles lui donnent le droit de corrompre la vertu sans appui et si elles lui assurent l'odieux privilège de tyranniser la faiblesse ! Osons réclamer ici contre leur partialité : après avoir si longtemps servi le crime, qu'elles protègent enfin l'innocence.

ce Sans doute la débauche doit être punie dans les deux sexes, puisqu'elle trouble l'ordre de la société; mais la punition doit être égale. Égale, ai-je dit, je me trompe ; rarement la femme est coupable (1), et rarement l'homme est innocent... Le débordement des sexes commence toujours par l'homme, et jamais femme ne se rend qu'elle n'ait été séduite; un séducteur est donc plus coupable que l'infortunée qu'il déshonore

« Disons même que chez les femmes le libertinage vient presque toujours de la dure nécessité, au lieu que chez les hommes il vient toujours d'un penchant vicieux. Pour une prostituée que fait la paresse ou l'amour de la parure, la faim en fait mille; et qui ne sait qu'elles commencent toutes par être séduites ? Vu l'extrême inégalité des fortunes parmi nous, le grand nombre, à la merci du petit, ne trouve plus sa subsistance que dans la servitude

« Le libertinage fait horreur, et je ne cherche point à le justifier; toutefois comme il est presque toujours forcé chez les femmes, le gouvernement n'a pas le droit de les punir, tant qu'il les laisse manquer du nécessaire (1) ; moins en-

(1) Je parle d'une femme qui n'a point encore donné dans le travers.

{Note (le Ma rat.) (1) Marat développe ainsi sa pensée quelques pages plus loin : « Pour proscrire le lil'crlinage, c'est peu de sévir contre ceux qui s'y livrent, il

core a-t-il le droit de leur faire porter seules la peine d'une faute qu'elles ne font que partager. Mais une fois soustraites à la misère et instruites de leurs devoirs, des risques qu'elles courent, des moyens de résister, si elles se dévouaient à cet infâme état, elles deviendraient susceptibles de la justice

« J'ai insisté fort longtemps sur cet article, et il le fallait; parce qu'il intéresse la moitié du genre humain; parce que l'opinion publique qui le concerne est monstrueuse; parce que les lois qui y sont relatives sont barbares, et parce que leur injustice paraît consacrée parles législateurs de toutes les nations policées (J). »

Section VI. Des crimes contre l'honneur, — Marat distingue entre la médisance ou diffamation et la calomnie ; il veut qu'on ne punisse que la calomnie. Alors, dit-il, a dans tous les temps où la loi ne réprime pas les méchants constitués en dignité, il ne reste pour les contenir un peu dans le devoir que la crainte de l'indignation publique. La médisance sert donc en quelque sorte de frein à l'autorité dont ils abusent; et c'est à ce titre surtout qu'elle doit être tolérée. C'en est fait de la liberté si la peur parvient à fermer toutes les bouches. Ajoutons que dans tout ce dont les tribunaux ne peuvent connaître, c'est à elle de punir les vices, car ce n'est pas assez de ne rien dire de ceux qui ont démérité. »

Section VIT. Des crimes contre la tranquillité publique.

Section YIII. Des crimes contre la religion. — « Il est bon que la religion soit toujours liée au système politique.

faut leur ôter les occasions de s'y livrer en retirant de l'indigence les femmes qu'elle réduit à mettre un prix à leur vertu: on établira donc dans chaque «grande ville un hospice où seront élevées les filles des citoyens pauvres; on y instruira ces entants des choses les plus nécessaires; on leur apprendra à chacune quelque profession utile, et on leur fournira les moyens de s'établir. »

(1) Faut-il s'en étonner? D'où vient une si grande unanimité d'avis sur cette matière? De ce que les hommes seuls ont fait les lois. Le moyen d'être impartiaux dans une cause où ils étaient juges et parties.

{Note de Marat.)

parce qu'elle est un garant de plus de la conduite des hommes. Il est bon aussi qu'il n'y ait qu'une religion dans l'État, parce que les membres eu sont beaucoup plus unis; mais lorsqu'il y en a plusieurs, il faut les tolérer, tant qu'elles ne sont point intolérantes elles-mêmes, tant qu'elles ne tendent point par leurs dogmes à détruire la société »

De l'athéisme. — a Sans doute il est utile à l'État que ses membres croient en Dieu, mais il est plus utile encore que ses membres ne se persécutent point... Tantque l'athée ne fait que raisonner, qu"il vive en paix ! Mais au lieu de s'en tenir au ton sceptique, s'il déclame, s'il dogmatise, s'il cherche à faire des pfosélytes, dès ce moment, devenu sectaire, il fait de sa liberté un usage dangereux et il doit la perdre. Qu'il soit donc renfermé pour un temps limité dans une prison commode, et qu'il y soit entretenu à ses dépens. »

La troisième partie traite De la nature et de la force des preuves et des présomjjtions. C'est une discussion purement juridique et de procédure plutôt que de philosophie.

La quatrième partie est plus spécialement consacrée à la procédure criminelle et à la pénalité; elle traite : De la manière d acquérir les preuves et présomptioyis durant l'instruction de la procédure, de manière à 7ie blesser ni la justice ni la liberté et à concilier la douceur avec la certitude des châtime?its et l humanité avec la sûreté de la société civile.

Nous notons le passage suivant sur la détention préventive :

0 S'il importe à la sûreté publique de s'assurer de la personne d'un innocent violemment suspecté, il n'importe pas moins à la liberté pubhque d'expier envers lui ce qu'il a souffert pour la cause commune. Ou ne peut le faire qu'en l'indemnisant. On lui accordera donc une indemnisation

proportionnelle^ non-seulement aux dommages qu'il a essuyés, mais au mal-être qu'il a enduré, à l'inquiétude qu'il a éprouvée, au chagrin qu'il a ressenti. »

Le livre s'arrête à l'exécution de la peine. Voici les dernières lignes :

a Lorsque l'accusé est convaincu, c'est au président, organe de la loi, à prononcer la peine qu'elle statue contre le crime imputé, et à passer sentence sur le coupable.

a Reste à rendre son supplice exemplaire. J'allais ajouter... Mais j'entends la voix de la nature gémissante, mon cœur se serre et la plume me tombe des mains. »

3ϫio

L'Am DU PEUPLE.

En 1789, Marat publie trois brochures : Offrande à la patrie, Supplément à t offrande à la patrie^ Plan de constitution qui sont comme une introduction à son journal dans lequel nous allons le voir développer ses idées politiques appliquées à la situation.

Déjà dans les premiers jours d'août il avait publié le premier numéro d'un journal sous ce titre : \q Moniteur patriote ; mais il ne fut pas donné suite à ce projet. h'Ami du Peuple commença à paraître le 12 septembre 1789, d'abord sous le titre de Publiciste parisien ; mais dès le sixième numéro le titre défmitif du journal de Marat devient X Ami du Peuple ou le Publiciste par isieji.

Une note de la brochure, Dénonciation faite au tribunal dît pid)lic ])a,r M. Marat, l'ami du peuple, co?i?rô M. Necker, premier ministre des finances^ dans laquelle sont développées les principales accusations contre ce premier adversaire auquel s'attaque Marat, — une note de cette brochure, disons-nous, est la meilleure préface du journal de Marat. En même temps qu'elle nous explique sous quel sentiment fut conçu et dans quelles conditions fut rédigé ce journal, elle complète l'autobiographie que nous avons publié en tête de ce volume :

a Depuis que j'ai dénoncé M. Necker, le public est inondé d'une foule d'écrits où le premier ministre dos finances est flagorné, et où je suis impitoyablement déchiré par des vendeurs d'injures et de calomnies. Dans une guerre de ce

genre, on sent trop le prodigieux avantiige que doit avoir contre un homme réduit à travailler pour vivre, un homme qui a l'autorité en main, qui peut donner dés places et qui dispose d'une fortune de 14 à 15 millions.

« Quoi qu'il en soit , mes principes sont connus , mes mœurs sont connues, mon genre de vie est connu : ainsi je ne m'obstinerai point à combattre de lâches assassins qui s'enfoncent dans les ténèbres pour me poignarder. Que l'homme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre, et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie de publier les preuves de mon déshonneur. Je terminerais ici cet article, s'il n'importait à la cause de la liberté que le public ne soit pas la dupe des artifices employés pour le prévenir défavorablement contre son incorruptible défenseur.

a Comme ma plume a fait quelque sensation, les ennemis publics, qui sont les miens, ont répandu dans le monde qu'elle était vendue : ce qui, d'après le caractère connu des gens de lettres du siècle, n'était pas difficile à persuader à qui ne m'a point lu. Mais il suilit de jeter les yeux sur mes écrits pour s'assurer que je suis peut-être le seul auteur depuis J. J. qui dût être à l'abri du soupçon. Età qui, de grâce, serais-je vendu? Est-ce. à l'Assemblée nationale, contre laquelle je me suis élevé tant de fois, dont j'ai attaqué plusieurs décrets funestes, et que j'ai si souvent rappelée à ses devoirs? Est-ce à la couronne, dont j'ai toujours attaqué les odieuses usurpations, les redoutables prérogatives? Est-ce au ministère que j'ai toujours donné pour l'éternel ennemi des peuples, et dont j'ai dénoncé les membres comme traîtres à la patrie ? Est-ce aux princes, dont j'ai demandé que le faste scandaleux fût réprimé, les dépenses bornées au simple revenu des apanages, et dont je demande que le procès soit fait aux coupables ? Est-ce au clergé, dont je n'ai cessé d'attaquer les débordements, les prétentions ridicules, et dont j'ai demandé que les biens fussent restitués aux pauvres? Est-ce à la noblesse dont j'ai frondé les injustes prétentions, attaqué les privilégesiniques, dévoilé les perfides desseins ? Est-ce aux parlements, dont

j'ai relevé les projets ambitieux, les dangereuses maximes, les abus révoltants, et dont j'ai demandé la suppression? Est-ce aux financiers, aux déprédateurs, aux concussionnaires, aux sangsues de l'État, à qui j'ai demandé que la nation fît rendre gorge? Est-ce aux capitalistes, aux banquiers, aux agioteurs, que j'ai poursuivis comme des pestes publiques? Est-ce à la municipalité, dont j'ai découvert les vues secrètes, dévoilé les desseins dangereux, dénoncé les attentats, et qui m'a fait arrêter? Est-ce aux districts, dont j'ai attaqué l'alarmante composition et proposé le besoin de réforme? Est-ce à la milice nationale dont j'ai attaqué les sots procédés et la sotte confiance dans des chefs suspects? — Reste donc le peuple (1), dont j'ai constamment défendu les droits et pour lequel mon zèle n'a point eu de bornes. Mais le peuple n'achète personne; et puis pourquoi m'acheter? Je lui suis tout acquis; me fera-t-on un crime de m'être donné?

«Si ses ennemis qui cherchent à me perdre avaient quelque jugement, ils sentiraient que leurs coups seront toujours sans eifet, tant qu'ils ne saisiront pas le défaut de la cuirasse. Ainsi, au lieu de frapper en aveugle, que ne cherchent-ils mes faiblesses , que n'épient-ils mes ridicules, pour me peindre d'après moi ? Ils ont besoin d'aide, je vais leur en donner.

« Depuis longues années, mes amis, témoins de mon insouciance sur l'avenir, me reprochent d'être un animai indécrottable ; peut-être n'ont-ils pas tort; mais ce défaut n'est pas, je crois, celui d'un complaisant prêt à se vendre. Depuis longues années mes voisins, qui voient que je me refuse le nécessaire pour faire construire des instruments de physique, me regardent comme un original inconcevable ; peut-être n'ont-ils pas tort-, mais ce défaut n'est pas, je crois, celui des intrigants qui cherchent à se vendre.

(1) Pour moi le mot peuple est presque toujours synonyme de celui de nation. Lorsque je distingue, comme dans ce cas, il signifie la nation exception faite de ses nombreux ennemis. (Note de Marat)

G II y a dix mois que je sers la patrie nuit et jour; mais je n'ai voulu prendre aucune part à la gestion des affaires publiques. Je me suis montré dès le premier instant d'alarme, et je n'ai consulté que mon cœur pour partager les périls communs. Depuis le mardi soir, jour de la prise de la Bastille (1), jusqu'au vendredi soir, je n'ai pas désemparé du comité des Carmes dont j'étais membre. Obligé de

(1) « Où en seriez-vous aujourd'hui, s'écrie Slarat dans le n° 18 de l'Ami « du peuple, s'adressanl aux membres de la commune de Paris, si le t( 14 juillet, j'avais eu les yeux de la trop confiante multitude, si je n'avais « exposé ma vie pour arrêter la marche triomphante de la vile solda- « tesque, éventé le complot de surprendre Paris et de vous égorger à la « faveur des ténèbres? Vous avez parmi vous des membres honorables « qui peuvent rendre témoignage officiel de ce fait, M. Delagray, par « exemple, citoyen dont Rome se serait honorée dans les beaux jours de « la République. » — Dans le n° 56, Marat raconte ainsi l'action à laquelle il fait allusion : — « A l'entrée de la nuit du U juillet, dit-il, « je fis avorter le projet de surprendre Paris, en y introduisant plusieurs « régiments de dragons et de cavalerie allemande, dont un nombreux dé- « lâchement y était déjà reçu avec acclamations; il venait de reconnaître « le quartier Saint-Honoré et il allait reconnaître le quartier Saint-Ger- « main, lorsque je le rencontrai sur le pont Neuf, oii il fit halte pour « permettre à l'officier qui était à la tête de haranguer la foule.

« Le ton de l'orateur me parut suspect. Il annonça comme une bonne « nouvelle la prompte arrivée des dragons, de tous les hussards et du « royal-allemand cavalerie, qui devaient se réunir aux citoyens pour « combattre avec eux. Un piège aussi grossier n'était pas fait pour « réussir. Et quoique l'orateur se fût attiré les acclamations d'une foule « immense dans tous les quartiers où il avait débité sa nouvelle, je ne « balançai pas un instant à le regarder comme un -perfide. Je m'élaFiçai « du trottoir, fendis la foule jusqu'à la tête des chevaux; j'arrêtai sa « marche triomphale, le sommai de faire mettre pied à terre à sa troupe, « et de rendre leurs armes pour les recevoir ensuite des mains de la « patrie. Son silence ne me laissa plus de doute; je pressai le comman- « dant de la garde bourgeoise qui conduisait ces cavaliers de s'assurer « d'eux. Il me traita de visionnaire, je le traitai d'imbécile, et ne voyant « plus d'autre moyen de faire avorter leurs projets, je les dénonçai au « public comme des traîtres qui venaient pour nous égorger dans la nuit. « L'alarme que je répandis à grands cris en imposa au commandant, la « menace que je lui fis d'aller le dénoncer lui-même le détermina. Il fil « faire volte-face aux cavaliers et les présenta à la Ville, où on leur « proposa de mettre bas les armes; ils refusèrent, on les renvoya à leur (( camp sous bonne escorte. »

prendre enfin quelque repos, je n'y reparus que le dniianche matin. Le danger n'était plus imminent, et je voyais les choses un peu plus de sang-froid. Quelque importantes que me parussent les occupations d'un commissaire de district, je sentais qu'elles ne convenaient nullement à mon caractère, moi qui ne voudrais pas de la place de premier ministre des finances, pas même pour m'em pêcher de mourir de faim. Je proposai donc au comité d'avoir une presse, et de trouver bon que, sous ses auspices, je servisse la patrie en rédigeant l'historique de la révolution, en préparant le plan de l'organisation des municipalités, en suivant le travail des états généraux. Cette proposition ne fut pas du goût de la majorité, je me le tins pour dit ; et, pénétré de ma parfaite inaptitude à toute autre chose, je me retirai. Aux yeux de tant d'honnêtes citoyens qui font une spéculation de l'honneur de servir la patrie, ma retraite doit paraître pure stupidité, je le sais; mais ma proposition n'était pas celle d'un homme dont la plume est à vendre.

« Le plan que j'avais proposé au comité des Carmes, je l'ai exécuté dans mon cabinet et à mes dépens. Mes amis ont fait le diable pour m'empêcher d'écrire sur les affaires actuelles; je les ai laissés crier et n'ai pas craint de les perdre. Enfin je n'ai pas craint de mettre contre moi le gouvernement, les princes, le clergé, la noblesse, les parlements, les districts mal composés, l'état-major de la garde soldée, les conseillers des cours de judicature, les avocats, les procureurs, les financiers, les agioteurs, les déprédateurs, les sangsues de l'État et l'armée innombrable des ennemis publics. Serait-ce donc là le plan d'un homme qui cherche à se vendre?

«Hélpourquimesuis-jefaitcesnuéesdemortelsennemis? Pour le peuple, ce pauvre peuple épuisé de misère, toujours vexé, toujours foulé, toujours opprimé, et qui n'eut jamais à donner ni places ni pensions. C'est pour avoir épousé sa cause que je suis en butte aux traits des méchants qui me persécutent, que je suis dans les liens d'un décret de prise ce corps, comme un malfaiteur. Mais je n'éprouve aucun regret; ce que j'ai fait, je le ferais encore, si j'étais à re-

commencer. Hommes vils, qui ne connaissez d'autres passions dans la vie que l'or, ne me demandez pas quel intérêt me pressait; j'ai vengé l'humanité; je laisserai un nom, et le vôtre est fait pour périr.

« Les folliculaires qui se prêtent à me diffamer ne sont pas tous dos scélérats consommés, je veux le croire ; qu'ils rentrent donc en eux-m.êmes un instant, ils rougiront de leur bassesse. Je ne les accablerai point d'injures, je ne leur ferai point de reproches; mais s'il en est un seul qui doute encore que ma plume n'est conduite que par mon cœur, qu'il vienne me voir dîner.

a Enfin, aurais-je beèoin de me vendre pour avoir del'argent ? J"ai un état qui m'en a donné et qui m'en donnera encore, dès que je me résoudrai à renoncer au cabinet. Je n'ai même que faire de renoncer au cabinet, je n'ai besoin que de ma plume. Aux précautions infinies que prennent les ennemis de l'État pour empêcher mes écrits de voir le jour, mes diffamateurs peuvent s'assurer que je ne manquerai pas de lecteurs. L'Ami du peuple aurait été, dans leurs mains, une source abondante; dans les miennes, cette source est restée stérile; j'ai abandonné les trois quarts du profit aux libraires chargés de m'épargner les embarras de l'impression et de la distribution, à la charge que chaque numéro sera livré à un sou aux colporteurs.

a Je me flatte d'en avoir assez dit pour dégoijter les échos de cette calomnie, la seule qui pût porter coup à la cause que je défends. Quant aux autres, je laisse libre carrière à mes diffamateurs, et je ne perdrai pas, à les confondre, un temps que je dois à la patrie. »

Marat écrit ailleurs dans V Appel à la nation :

(c La manière dont les états généraux avaient été composés, la multitude d'ennemis de la révolution qu'ils renfermaient dans leur sein, le peu d'aptitude et de désir que le plus grand nombre montrait à faire le bonheur public, m'avait fait sentir la nécessité de surveiller avec sollicitude l'Assemblée nationale, de relever ses erreurs, de la ramener sans cesse aux bons principes, d'établir et de défendre les

droits du citoyen, de contrôler les dépositions de l'autorité, de réclamer contre leurs attentats, de réprimer leurs malversations : dessein qui ne pouvait s'exécuter qu'à l'aide d'une feuille vraiment nationale. J'entrepris donc un journal public, sous le nom d'Atni du peuple. »

Nous allons parcourir la collection de V A??ii du Peuple en citant, dans l'ordre chronologique, les principaux articles. C'est dans son journal que se trouve la véritable œuvre de Marat.

(N- 1. — Du 12 septembre 1789.)

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