ACTE I, SCENE II
Et que le chef des Grecs , irritant les destins , Préparât d'un hymen la pompe et les festins? Ah ! Seigneur, est-ce ainsi que votre àme attendrie Plaint le malheur des Grecs, et chérit la patrie?
Dans les champs phrygiens les effets feront foi 1 9 5
Qui la chérit le plus, ou d'Ulysse ou de moi.
Jusque-là je vous laisse étaler votre zèle :
Vous pouvez à loisir faire des vœux pour elle.
Remplissez les autels d'offrandes et de sang -,
Des victimes vous-même interrogez le flanc ; 200
Du silence des vents demandez-leur la cause ;
Mais moi , qui de ce soin sur Calchas me repose ,
Souffrez, Seigneur, souffrez que je coure hâter
Un hymen dont les Dieux ne sauroient s'irriter.
Transporté d'une ardeur qui ne peut être oisive , 205
Je rejoindrai bientôt les Grecs sur cette rive.
J'aurois trop de regret si quelque autre guerrier
Au rivage troyen descendoit le premier.
AGAMEMNON
O ciel ! pourquoi faut-il que ta secrète envie
Ferme à de tels héros le chemin de l'Asie ? a 1 o
N'aurai-je vu briller cette noble chaleur
Que pour m'en retourner avec plus de douleur ?
ULYSSE
Dieux ! qu'est-ce que j'entends1?
Seigneur, qu'osez-vous dire ?
AGAMEMNON
Qu'il faut, princes, qu'il faut que chacun se retire ;
I. Il y a un mouvement semblable dans Y Iliade (livre IV, vers 35o); Ulysse dit à Agamemnon qui vient de reprocher aux Grecs leur inaction :
'ATpsiVJvj, tzqXôv as è'noç yvysv ëpxo$ ààôvTtov; J. Racine, iii j i
IPHIGENIE.
Que d'un crédule espoir trop longtemps abusés , 2 1 5
Nous attendons les vents qui nous sont refusés.
Le ciel protège Troie ; et par trop de présages
Son courroux nous défend d'en chercher les passages1 .
ACHILLE
Quels présages affreux nous marquent son courroux ?
AGAMEMNON
Vous-même consultez ce qu'il prédit de vous. 220
Que sert de se flatter ? On sait qu'à votre tête
Les Dieux ont d'Ilion attaché la conquête ;
Mais on sait que pour prix d'un triomphe si beau,
Ils ont aux champs troyens marqué votre tombeau ;
Que votre vie , ailleurs et longue et fortunée , 225
Devant Troie en sa fleur doit être moissonnée.
ACHILLE
j Ainsi, pour vous venger tant de rois assemblés | D'un opprobre éternel retourneront comblés ; Et Paris , couronnant son insolente flamme , Retiendra sans péril la sœur de votre femme ! 2 3 o
AGAMEMNON
Hé quoi ? votre valeur , qui nous a devancés ,
N'a-t-elle pas pris soin de nous venger assez ?
Les malheurs de Lesbos , par vos mains ravagée ,
Epouvantent encor toute la mer Egée.
Troie en a vu la flamme ; et jusque dans ses ports , 2 3 5
Les flots en ont poussé le débris et les morts.
Que dis-je? les Troyens pleurent une autre Hélène
Que vous avez captive envoyée à Mycène 2 .
Car, je n'en doute point, cette jeune beauté
1. On peut rapprocher ces paroles d'Agamemnon de celles qu'il adresse aux chefs des Grecs dans Y Iliade , livre II, vers 140 et 141 :
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