ACTE I, SCÈNE II
Garde en vain un secret que trahit sa fierté ; 240 Et son silence même, accusant sa noblesse, Nous dit qu'elle nous cache une illustre princesse.
ACHILLE
Non, non, tous ces détours sont trop ingénieux.
Vous lisez de trop loin dans les secrets des Dieux.
Moi, je m'arrêterois à de vaines menaces? 245
Et je fuirois l'honneur qui m'attend sur vos traces ?
Les Parques à ma mère , il est vrai , l'ont prédit 1 ,
Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit :
Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire,
Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire. 2 5o
Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau ,
Voudrois-je, de la terre inutile fardeau2,
Trop avare d'un sang reçu d'une déesse,
Attendre chez mon père une obscure vieillesse ;
Et toujours de la gloire évitant le sentier , 2 5 5
Ne laisser aucun nom , et mourir tout entier 3 ?
Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ;
1. Achille, dans le livre IX de V Iliade, vers 410-416, parle à peu prè» de même de cette prédiction :
M'ÔTYip yocp ré fié yv]<7i deù., 0stiç ùpyvpÔTtsÇu., Ai%da.âîx<; Kvjpaç oepéfJLev 6a.va.TOio zélovSs. Eî fjiév x1 ccjQl /Ag'vojy Tpuùiv tiômv tx./j.yifj.'x.xcofjux.t, "SD.STO fxëv //.oi v<5ffT£>î, àràp xïéoç ct-fôiTOv s a rai * Et e?c' xsv ot'xaJ' ixoj/ju yîXyjv èç TZcccpiSa. yatocv, "£L)erô jn.ot xXéoç ècdXbv, èni S-fjpbv âé fioi aicàv "Eff<7£Tai, oùSé xé fi' wxa tsAoj ôxvâTOto xi^sly].
2. C'est une expression imitée d'Homère. Achille dit, au vers 104 du livre XVIII de Y Iliade :
'A.XX' ripent izapà. vrçys-îv, èruaiov a.%doç ùaoûpri$.
3. Voltaire dans son commentaire de Corneille a rapproché ce vers d'Iphigénie du vers 267 (acte I, scène m) de Cinna :
Sont-ils morts tous entiers avec leurs grands desseins ?
Il rappelle en même temps que cette expression mourir tout entier est prise du latin d'Horace: Non omnis moriar (ode xxx. du livre III, vers 6).
IPHIGÉNIE
L'honneur parle , il suffit : ce sont là nos oracles 1 .
Les Dieux sont de nos jours les maîtres souverains ;
Mais, Seigneur, notre gloire est dans nos propres mains.
Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes?
Ne songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-
Et laissant faire au sort , courons où la valeur [mêmes ;
Nous promet un destin aussi grand que le leur.
C'est à Troie, et j'y cours; et quoi qu'on me prédise,
Je ne demande aux Dieux qu'un vent qui m'y conduise ;
Et quand moi seul enfin il faudroit l'assiéger,
Patrocle et moi, Seigneur, nous irons vous venger2.
Mais non , c'est en vos mains que le destin la livre ;
Je n'aspire en effet qu'à l'honneur de vous suivre. 270 I Je ne vous presse plus d'approuver les transports
D'un amour qui m'alloit éloigner de ces bords : ! Ce même amour, soigneux de votre renommée ,
Veut qu'ici mon exemple encourage l'armée ,
Et me défend surtout de vous abandonner 275 I Aux timides conseils qu'on ose vous donner.
1 . Achille dit, dans Ylphigénie de Rotrou (acte IV, scène v) :
Sur tout autre respect l'honneur m'est précieux ;
C'est mon chef, c'est mon roi, mon oracle et mes Dieux.
Et Hector, dans Ylliade, livre XII, vers 243 "
Etg otwvôç apiuTOs, àfiOvsGÔai Ttspi TZtXTpri$.
2. Il y a dans VIliade (livre XVI, -vers 97-100) un passage où Achille exprime le désir de voir non-seulement détruite toute l'armée troyenne, mais aussi l'armée grecque, pour qu'à eux seuls, Patrocle et lui, renversent les murs sacrés de Troie :
.... JVwi' <î" èxiïvfAev oleôpov, "Ofp' 0101 Tpot'vjs tepà xpyjâefj.vcx. Xûufxsv.
On peut trouver le rapport plus frappant encore avec l'endroit du même poème (livre IX, vers 46-48) où Diomède parle ainsi :
Et iè, xat a.ùroi
^euydvTwv ovv vyjvai yiXvjv gg Tza.rpîSct yoûccv'
JVwi' <T, èyù ï,6evsXà$ ts //K^vjac//.£5', eiaoxe rix/iup
'l/t'ou eùpuf/.sv.