ACTE III, SCÈNE VI
Il voit que de sa sœur je cours venger l'outrage ; 965 Il sait que le premier lui donnant mon suffrage , le le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux; Et pour fruit de mes soins , pour fruit de mes travaux , Pour tout le prix enfin d'une illustre victoire , Qui le doit enrichir, venger, combler de gloire, 970 Content et glorieux du nom de votre époux , Je ne lui demandois que l'honneur d'être à vous. Cependant aujourd'hui, sanguinaire, parjure1, C'est peu de violer l'amitié , la nature , C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel, 975 Me montrer votre cœur fumant sur un autel : D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice, Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ? Que ma crédule main conduise le couteau? Qu'au lieu de votre époux je sois votre bourreau? 980 Et quel étoit pour vous ce sanglant hyménée , Si je fusse arrivé plus tard d'une journée ? Quoi donc ? à leur fureur livrée en ce moment Vous iriez à l'autel me chercher vainement ; Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée , 985 En accusant mon nom qui vous auroit trompée ? Il faut de ce péril , de cette trahison , Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison. A l'honneur d'un époux vous-même intéressée , Madame, vous devez approuver ma pensée. 990 Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser Apprenne de quel nom il osoit abuser.
IPHIGÉNIE
Hélas ! si vous m'aimez , si pour grâce dernière Vous daignez d'une amante écouter la prière ,
I. Dans les deux premières éditions (1675 et 1676) il n'y a point de virgule après sanguinaire, comme si parjure était employé substantivement. Nous avons suivi la ponctuation, bien préférable, de 1687 et 1697.
6 VOto
IPHIGÉNIE
C'est maintenant, Seigneur, qu'il faut me le prouver. 99 5
Car enfin ce cruel , que vous allez braver,
Cet ennemi barbare , injuste , sanguinaire ,
Songez , quoi qu'il ait fait , songez qu'il est mon père.
ACHILLE
Lui , votre père ? Après son horrible dessein ,
Je ne le connois plus que pour votre assassin. 1000
IPHIGÉNIE
C'est mon père, Seigneur, je vous le dis encore ,
Mais un père que j'aime , un père que j'adore ,
Qui me chérit lui-même, et dont jusqu'à ce jour
Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour.
Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfance , ioo5
Ne peut que s'affliger de tout ce qui l'offense.
Et loin d'oser ici , par un prompt changement ,
Approuver la fureur de votre emportement ,
Loin que par mes discours je l'attise moi-même ,
Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime , 1 o 1 o
Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux
Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux.
Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare
Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare ?
Quel père de son sang se plaît à se priver? 1 o 1 5
Pourquoi me perdroit-il s'il pouvoit me sauver ?
J'ai vu, n'en doutez point, ses larmes se répandre.
Faut-il le condamner avant que de l'entendre ?
Hélas! de tant d'horreurs son cœur déjà troublé
Doit-il de votre haine être encore accablé ? 1020
ACHILLE
Quoi? Madame, parmi tant de sujets de crainte,
Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte ?
Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler?
Par la main de Calchas s'en va vous immoler;
Et lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse , 1 o a 5