ACTE V, SCÈNE VI
Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce.
Déjà de tout le camp la discorde maîtresse
Avoit sur tous les yeux mis son bandeau fatal , 1735
Et donné du combat le funeste signal.
De ce spectacle affreux votre fille alarmée
Voyoitjpour elle Achille , et contre elle l'armée ;
Mais quoique seul pour elle , Achille furieux
Epouvantoit l'armée , et partageoit les Dieux. 1740
Déjà de traits en l'air s'élevoit un nuage ;
Déjà couloit le sang, prémices du carnage.
Entre les deux partis Calchas s'est avancé ,
L'œil farouche , l'air sombre , et le poil hérissé ,
Terrible , et plein du Dieu qui l'agitoit sans doute : 1745
« Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute.
Le Dieu qui maintenant vous parle par ma voix 1
M'explique son oracle, et m'instruit de son choix. p
Un autre sang d'Hélène , une autre Iphigénie
Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie. 1750
Thésée avec Hélène uni secrètement
Fit succéder l'hymen à son enlèvement.
Une fille en sortit , que sa mère a celée ;
Du nom d'Iphigénie elle fut appelée.
Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours. 1755
D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.
Sous un nom emprunté sa noire destinée
Et ses propres fureurs ici Font amenée.
Elle me voit , m'entend , elle est devant vos yeux ;
Et c'est elle, en un mot, que demandent les Dieux. »
Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile L'écoute avec frayeur, et regarde Eriphile. Elle étoit à l'autel , et peut-être en son cœur Du fatal sacrifice accusoit la lenteur.
Elle-même tantôt d'une course subite 1 76 5
Étoit venue aux Grecs annoncer votre fuite.
IPHIGÉNIE
On admire en secret sa naissance et son sort.
Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort ,
L'armée à haute voix se déclare contre elle ,
Et prononce à Calchas sa sentence mortelle. 1770
Déjà pour la saisir Calchas lève le bras :
« Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas*.
Le sang de ces héros dont tu me fais descendre
Sans tes profanes mains saura bien se répandre. »
Furieuse , elle vole , et sur l'autel prochain 1 7 7 5
Prend le sacré couteau , le plonge dans son sein.
A peine son sang coule et fait rougir la terre2,
Les Dieux font sur l'autel entendre le tonnerre ;
Les vents agitent l'air d'heureux frémissements ,
Et la mer leur répond par ses mugissements8; 1780
La rive au loin gémit, blanchissante d'écume ;
La flamme du bûcher d'elle-même s'allume ;
Le ciel brille d'éclairs , s'entr'ouvre , et parmi nous
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
1. C'est une imitation de ces fières paroles de Polyxène dans Hécube (vers 543-548) :
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« O Grecs, qui avez détruit ma patrie, je meurs volontairement. Que personne ne me touche ! je vous présenterai ma gorge avec un ferme courage. Je suis libre; en me donnant la mort, laissez-moi donc, par les Dieux, mourir libre. Fille des rois, je rougirais d'être appelée esclave chez les morts. »
2. Ergo ubi, quadecuit) lenita est csede Diana, Et pariter Phœbes, pariter maris ira recessit ; Accipiunt ventos a tergo mille carinae.
(Ovide, Métamorphoses, livre XI? \ vers 35-37 )