Correspondance de Roger de Rabutin, tome III, p. 2o5-2o
2. Les curieux peuvent les chercher dans la lettre cie Bussy que nous venons de citer, dans les notes de Brossette sur l'épître VII de Boileau, dans le chansonnier Maurepas, dans YHistoire du Théâtre françois des frères Parfait (tome XII, p. 5-7), etc.
NOTICE
ques traits. Le premier ne fut pas, dit-on, l'œuvre du seul duc de Nevers ; il fut composé dans un souper de la cabale, chez Mme Deshoulières, le soir même où la Phèdre de Racine avait été jouée pour la première fois. La dame du logis et d'autres amis de Pradon mirent en commun leurs inspirations poétiques avec celles du poète grand seigneur. On fit circuler aussitôt ces vers, dont le sel est médiocre. « Dès le lendemain matin, dit Niceron1, l'abbé ïallemant l'aîné apporta une copie à Mme Deshoulières, qui la reçut sans rien témoigner de la part qu'elle avoit au sonnet ; et elle fut ensuite la première à le montrer, comme le tenant de l'abbé ïallemant. »
On attribua à Racine et à Despréaux, ainsi que le dit Russy, lesecond sonnet, qui parodiait le premier sur les mêmes rimes. 11 a des traits beaucoup plus heureux que celui des amis de Pradon, en même temps bien hardis et sanglants. Dirigé tout entier contre le duc de Nevers, comme s'il avait été le véritable et seul auteur de la petite pièce satirique , on y lit ce vers que Russy, dans sa lettre, a relevé :
Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien.
Le premier tercet :
Une sœur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds, Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre,
avait un sens trop clair. Le procès que le duc de Mazarin avait intenté, en 1668, à la duchesse sa femme, Hortense de Mancini, et où il avait dénoncé les galanteries du duc de Nevers et sa complicité dans l'évasion de sa sœur, avait fait un scandale assez public pour que les vers que nous venons de citer n'eussent pas besoin de glose. La fureur du duc de Nevers est facile à comprendre. Comme Russy, comme presque tout le monde, il pensa que cette audacieuse riposte venait de Racine et de Roileau. Ceux-ci pourtant « la désavouoient, dit Rrossette2; ils ont assuré depuis qu'elle avoit été faite par le chevalier de Nantouillet, avec le comte de Fiesque, le marquis
1. Mémoires pour servir à V histoire des hommes illustres dans la république des lettres, tome XVIII, p. 24.
2. Commentaire sur l'épître VII de Roileau, tome I, p. 243. J. Racine, ni 17
PHÈDRE
d'Effiat, M. de Guilleragues et M. de Manicamp. C'était, en effet, l'ouvrage d'eux tous ensemble. » On s'est étonné de ce grand nombre de collaborateurs pour quelques rimes. Mais en pareil cas chacun lance son vers ; et le premier sonnet n'avait pas été autrement composé. Le grand seigneur outragé aima mieux ne trouver devant lui que des poètes sans naissance et sans épée. Il tint Racine et Boileau pour les vrais coupables, et annonça qu'il tirerait d'eux la vengeance qui convenait à son rang et à leur basse condition. Il rima sa menace et la tourna en un sonnet, le troisième auquel donna lieu cette querelle. Ce n'était pas, ce semble, le signe d'une résolution très-ferme. Plus décidé à un acte de vigueur, il eût sans doute, comme on l'a dit, « donné les coups de bâton sans sonnet. » Voici par quelle rodomontade il crut d'abord devoir faire trembler ses ennemis :
Racine et Despréaux, l'air triste et le teint blême, Viennent demander grâce et ne confessent rien.... Damon, dans l'intérêt de cette sœur qu'il aime,
Doit de ces scélérats châtier le maintien
Vous en serez punis, satiriques ingrats.... Mais de coups de bâton donnés en plein théâtre.
Toutefois, après avoir sonné la charge, il ne sonna pas la victoire. Dans la maison de Condé on n'aimait peut-être pas beaucoup cette race de Mazarin, et l'on avait en grande faveur les deux poètes si indignement menacés. Valincour rapporte que dans le temps où Racine et Boileau, qui étaient, dit-il, l'un et l'autre gens fort susceptibles de peur, craignaient d'être assassinés, ils reçurent le billet suivant de M. le duc Henri- Jules, fils du grand Condé : « Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où Monsieur le Prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous êtes innocents ; et si vous l'avez fait, venez aussi à l'hôtel de Condé, et Monsieur le Prince vous prendra de même sous sa protection, parce que le sonnet est très-plaisant et plein d'esprit. » Le duc de Nevers , trouvant à qui parler, eut la prudence de laisser là le bâton. Il paraît seulement avoir voulu répandre le bruit qu'il avait exercé sa brutale vengeance. On dit que ce fut lui qui commanda au poëte satirique Sanlecque le quatrième sonnet
NOTICE
dont le Supplément de Moréri ne nous a conservé que les quatre premiers vers :
Dans un coin de Paris, Boileau, tremblant et blême, Fut hier bien frotté, quoiqu'il n'en dise rien. Voilà ce qu'a produit son zèle peu chrétien. Disant du mal d'aulrui, l'on s'en fait à soi-même l.
Ce serait pour le récompenser de ces vers calomnieux que le duc de Nevers, si l'on en croyait Saint-Marc2, aurait fait obtenir à Sanlecque l'évêché de Bethléem. Sanlecque ne fut pas le seul qui se chargea de propager la fable de la mésaventure de Boileau. L'abbé Tallemant osa la débiter en pleine Académie, et « y lut une lettre, dit Brossette8, par laquelle on lui mandoit que le jour précédent, derrière l'hôtel de Condé, M. Despréaux avoit été fort maltraité. » Boileau lui-même a fixé le souvenir de cette odieuse hâblerie dans le vers 60 de son épître VI :
Le bruit court qu'avant-hier on vous assassina.
Une note de Brossette sur ce vers nous apprend que « Pradon
1. Cizeron-Rival {Récréations littéraires, p. 73) rapporte autrement ce sonnet, qu'il donne tout entier. Mais les vers incorrects qu'il cite doivent plutôt être l'œuvre d'un temps où les personnes et les faits de cette époque n'étoient plus bien connus. On y lit :
Mais le ressouvenir d'Iris aux cheveux blonds.... Ayant frappé au cœur l'amant qui l'idolâtre, etc.
La duchesse de Mazarin, comme le dit le sonnet des amis de Racine, avait les cheveux et plus noirs que blonds. » Si Pâmant qui Vidolàtre désignait le duc de Nevers, on ne comprendrait pas que Sanlecque eût eu la maladresse de justifier l'imputation dont il s'agissait justement de châtier l'insolence. Aussi à la marge de ces vers a-t-on mis le nom du chevalier de Rohan; ce serait lui qui aurait bâtonné Boileau. Mais s'il est vrai que le chevalier de Rohan avait été un des amants de la duchesse de Mazarin, il n'était plus question de lui en 1677. Tout le monde sait qu'il avait été décapité en 1674.
2. Avertissement de l'épître VII de Boileau, et note 5 de Y Avertissement de l'épître I. — La récompense que suppose Saint-Marc auroit été un peu tardive. Sanlecque ne fut nommé à l'évêché de Béthléem que plusieurs années après, vers i6g5.