‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 185 sur 493 · Remarques sur Pulchérie, tome XXXVI, p · texte numérisé non relu

Remarques sur Pulchérie, tome XXXVI, p

PHÈDRE

assez. A partir de la seconde édition, c'est-à-dire de celle de 1687, sa tragédie n'eut plus d'autre titre que Phèdre; seul il répondait parfaitement à la manière dont il avait traité son sujet. On a fait d'ailleurs la remarque1 qu'un des deux Hippolytes d'Euripide paraît avoir été connu dans des temps assez anciens sous le nom de Phèdre, donné aussi par le grammairien Priscien à Y Hippolyte de Sénèque. Cette question de titre serait assez indifférente, si elle ne conduisait à une autre question d'un plus grand intérêt. Si l'on a dit la Phèdre de Sénèque, la Phèdre d'Euripide, comme on dit la Phèdre de Racine, n'en doit-on pas conclure que notre poète n'a pas été le premier qui ait envisagé son sujet autrement que ne l'a fait le poète grec dans Y Hippolyte couronné? Et en effet , dans la tragédie de Sénèque, déjà la figure chaste du héros athénien pâlit devant celle de son amajute passionnée. D'un autre côté , s'étonnant de trouver dans le déclamateur latin des beautés tragiques du premier ordre, plusieurs critiques ont conjeciuré que Y Hippolyte voilé d'Euripide avait été le modèle suivi par Sénèque. Quelques indices, signalés par M. Patin dans ses Études sur les tragiques grecs2, leur ont donné à croire que le remords et l'aveu de Phèdre venant, à la nouvelle de la mort de celui dont elle a noirci l'innocence, s'accuser devant son époux et rétracter sa calomnie, surtout cette scène si hardie où elle déclare elle-même son amour au fils de Thésée, étaient déjà dans le premier Hippolyte d'Euripide, et que Sénèque n'a fait que lui emprunter ces tragiques incidents, dont Racine à son tour a fait son profit. Nous ignorons si notre poète a soupçonné à quelle source Sénèque avait pu les puiser, mais il a senti toute la beauté de quelques scènes de la tragédie latine ;

1. Voyez les Études sur les tragiques grecs de M. Patin (in-8°, Paris, 1842), tome II, p. 33i, et la note 4 de cette même page. — Nous retrancherions le témoignage de Lucien (Ilpbç tov fihrafôsuxov, chapitre xxviii), parce qu'il ne semble pas avoir le sens qu'on lui a prêté. Lucien cite le personnage de Phèdre, mais ne donne pas le titre de Phèdre à la tragédie grecque où ce personnage figure.

2. Tome II, p. 332 et 333. — Il est dit aussi dans ces Etudes que l'aventure de Thésée aux enfers, et le bruit répandu de sa mort, sont peut-être des circonstances empruntées au premier Hippolyte. D'autres les croient plutôt tirées d'une Phèdre de Sophocle.

NOTICE

il a surtout bien compris, et c'a été l'heureuse inspiration de son goût, de son génie, que ne pouvant essayer de nous rendre, dans toute sa chaste pureté, cette figure admirable, mais trop vraiment grecque pour des spectateurs français, de l'Hippolyte antique, il devait, dans son imitation, s'attacher de préférence à tout ce qui met en pleine lumière le personnage de Phèdre et l'éclairé sur le premier plan ; il a donné au rôle de ce personnage des proportions dont il n'avait rencontré l'idée ni dans Euripide, ni même dans Sénèque; il en a même transformé la physionomie, et y a imprimé un caractère tout nouveau, qui en a fait la création la plus moderne, mais sans nous laisser cette fois le sentiment d'un anachronisme, sans paraître mentir à cette antiquité, qui n'eût jamais pourtant rien imaginé de semblable : tant il a su, par une habileté suprême, avec les sentiments et les idées des anciens , fondre et mêler, dans ce rôle de Phèdre, nos propres sentiments, nos propres idées, et les revêtir d'un langage qui nous fait illusion sur leur date! H y a sur la première conception de la tragédie de Phèdre une anecdote par laquelle on a prétendu, en accordant beaucoup à une circonstance fortuite, expliquer le plan adopté par Racine. Cette anecdote est racontée par l'abbé de Saint- Pierre1, qui la tenait, disait-il, de Mme de la Fayette elle-même. Mme de la Fayette s'était trouvée présente à un entretien dans lequel « Racine soutint qu'un bon poète pouvoit faire excuser" les plus grands crimes, et même inspirer de la compassion pour les criminels. Il ajouta qu'il ne falloit que de la fécondité, de la délicatesse, de la justesse d'esprit pour diminuer tellement l'horreur des crimes de Médée ou de Phèdre, qu'on les rendroit aimables aux spectateurs au point de leur inspirer de la pitié pour leurs malheurs. Comme les assistants lui nièrent que cela fût possible, et qu'on voulut même le tourner en ridicule sur une opinion si extraordinaire, le dépit qu'il en eut le fit résoudre à entreprendre la tragédie de Phèdre, où il réussit si bien à faire plaindre ses malheurs que le spectateur a plus de pitié de la criminelle belle-mère que du vertueux Hippolyte. » Croire trop aisément que Racine n'a si bien peint la douleur

t. Vojez les Anecdotes dramatiques de l'abbé de la Porte, tome II, p. 57 et 58.

PHEDRE

vertueuse de Phèdre que pour répondre à un défi, pour soutenir une gageure, ne serait-ce pas singulièrement rapetisser une des plus grandes conceptions de son génie? Sans révoquer en doute l'exactitude des souvenirs de Mme de la Fayette, il faudrait savoir si au moment où elle entendit Racine développer sa théorie, vraie sans doute dans une certaine mesure, le sujet de Phèdre, tel qu'il l'a traité, n'occupait pas déjà son imagination, et si, au lieu d'avoir pris dans la dispute qu'il soutint l'idée de sa tragédie, il ne fut pas plutôt poussé à engager cette dispute par la conscience secrète de l'effet qu'allait produire l'œuvre qu'il méditait. Il faudrait, en outre, connaître dans quels termes exactement il parla. Ceux que le bon Saint-Pierre a arrangés à sa manière constitueraient une poétique dont la morale aurait trop à se plaindre, et qui, loin de s'accorder avec le désir que Racine dit avoir eu de faire regarder dans sa tragédie « la seule pensée du crime.... avec autant d'horreur que le crime même 1, » et de ramener ses pieux amis à un jugement plus favorable du théâtre, justifierait pleinement cette parole de J. J. Rousseau, que dans la plupart de nos pièces les crimes qu'on doit le plus exécrer deviennent « permis ou pardonnables à la faveur de je ne sais quelles commodes suppositions, et qu'on a peine à ne pas excuser Phèdre inces- | tueuse et versant le sang innocent2. » Mais non, Racine n'a pas I fait de son talent ce déplorable abus, d'embellir par les mensonges de l'art les monstres odieux ; s'il a rendu Phèdre, non pas excusable, mais digne de pitié, c'est qu'il a eu la pensée très-belle et très-juste de mettre dans la conscience de la criminelle elle-même la protestation la plus sévère contre la passion qui Y entraîne.

L'horreur de cette passion n'était pas le seul écueil que le poëte rencontrât dans une tragédie fondée sur une fable si conforme à l'esprit du paganisme. La fatalité en devait rester un des ressorts essentiels. « Qu'apprend-on dans Phèdre, a j dit aussi Rousseau3, sinon que l'homme n'est pas libre, et que f le ciel le punit des crimes qu'il lui fait commettre? » Ce qui

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