‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 187 sur 493 · Port-Royal par M. Sainte-Reuve, tome V, p · texte numérisé non relu

Port-Royal par M. Sainte-Reuve, tome V, p

2. Génie du christianisme, livre III de la 2e partie, chapitre in.

3. Lettre à M. le marquis Albergati Capacelli, tome LIX des OEuvres, p. 199.

PHÈDRE

il nous donne cette grande leçon, que lorsqu'en punition de fautes précédentes, Dieu nous abandonne à nous-mêmes, et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant1. » Confident de toute la pensée de Racine, Boileau sans doute n'avait pas négligé de mettre le grand docteur sur la voie, lorsqu'il soumit Phèdre à son examen. Grâce à son zèle officieux, la lecture de cette tragédie amena la réconciliation d'Arnauld, et, par lui, de Port- Royal tout entier avec notre poète ; nous l'avons dit ailleurs 2, et le détail de cette mémorable amnistie est dans les Mémoires de Louis Racine. Le critique Geoffroy, qui avait peu de sympathie pour Port-Royal, a rabaissé le jugement d'Arnauld aux proportions d'une misérable querelle avec les Jésuites : « Les Jésuites, dit-il, blâmoient la morale de Phèdre. Dans un de leurs exercices publics ils l'avoient condamnée ; il n'en fallut pas davantage au janséniste Arnauld pour l'approuver et la sanctionner3. » Il n'y a d'incontestable ici que l'approbation d'Arnauld ; aussi bien que Louis Racine, Valincour l'atteste : « Arnauld, suivant lui, admira la tragédie de Phèdre, et convint que de pareils spectacles ne seroient pas contraires aux bonnes mœurs. » Mais pour ce qui est des exercices publics des Jésuites, Geoffroy n'a-t-il pas commis une erreur de date?

1. Mémoires de Louis Racine. Voyez notre tome I, p. 2^3 et 274.

2. Voyez la Notice biographique, tome I, p. 92 et g3. — Nous saisissons l'occasion d'avertir le lecteur qu'en cet endroit nous avons à tort exprimé des doutes sur l'exactitude d'un mot qui se trouve dans le récit de Louis Racine. « Boileau, y est-il dit, déclara qu'il abandonnoit acteurs, actrices et théâtre. » Nous avions rapporté le pronom il du commencement de cette phrase à Racine ; et comprenant que Boileau annonçait la résolution prise par son ami de renoncer au théâtre, nous sommes parti de ce contre-sens pour supposer là quelque invraisemblance. Des personnes attentives nous ont averti de la distraction qui nous a fait passer par-dessus le membre de phrase suivant : « Sans prétendre les soutenir en aucune façon. » Il a fallu cette distraction, que nous avons peine nous-même à nous expliquer, pour nous empêcher de comprendre avec tout le monde que c'était Boileau qui « abandonnait les acteurs et le théâtre, » c'est-à-dire qui renonçait à les défendre. Nous devions réparation à l'auteur des Mémoires.

NOTICE

Louis Racine, dans sa Comparaison de /'Hippolyte d? Euripide avec la tragédie française sur le même sujet, a parlé d'un exercice qui fut soutenu à Paris dans le collège des RR. PP. le 9 juillet 1 740, et dont le programme contenait ces mots au sujet de Phèdre, « qu'on n'en doit jamais permettre la lecture. » Si c'est à cette époque seulement, comme il y a quelque apparence, que les Jésuites s' avisèrent d'être si rigoristes à propos d'une œuvre de théâtre, ce seraient eux qu'on pourrait soupçonner d'avoir uniquement cherché à contredire Arnauld. Le même Geoffroy, quelques pages plus haut, tout en essayant de tourner Arnauld en ridicule, avait lui-même donné du goût de l'austère docteur pour la tragédie de Racine une explication moins puérile, et, quoique très-malveillante encore dans la forme, plus rapprochée cependant de celle qu'appuie le témoignage de Louis Racine : « Le hasard voulut que le héros de Port-Royal trouvât dans cette tragédie le dogme fatal du jansénisme : il ne vit dans Phèdre qu'une femme entraînée au crime, parce que la grâce lui manquait. Aveuglé par l'esprit de parti, il porta sur un ouvrage de littérature et de théâtre un jugement théologique, capable de fournir d'excellentes plaisanteries à un jésuite qui auroit eu le génie de Pascal1 . » On ne peut cependant accepter non plus de telles paroles. Si c'était en effet une allusion toute fortuite aux querelles théologiques du jour qu'eût aperçue complaisamment dans Phèdre l'imagination d'un homme de parti, préoccupée d'une idée fixe, nous aurions peu insisté sur un fait, assez curieux encore sans doute, d'une importance très-secondaire toutefois pour l'histoire de cette tragédie. Mais Arnauld n'avait nullement rêvé, et ces idées chrétiennes qu'il avait si bien su reconnaître, ce ne fut point par hasard que Racine en marqua fortement l'empreinte dans sa dernière pièce profane. Ce frappant caractère d'une tragédie, où la passion est peinte avec des couleurs que l'antiquité ne pouvait seule fournir, n'intéresse pas uniquement la théologie, comme Geoffroy le veut insinuer, mais est digne surtout d'être remarqué au point de vue littéraire. Lorsque Racine écrivit Phèdre, les premières impressions reçues dans les écoles de Port-Royal se réveillaient avec vivacité dans son âme. A ce moment une nouvelle phase

PHÈDRE

de son talent poétique se révèle; une nouvelle source d'inspiration commence à s'ouvrir; plus tard l'auteur iïEsther et d' Athalie y puisera plus directement et plus largement; mais dans Phèdre on sent déjà le poëte chrétien, à quelques grandes lueurs qu'il a jetées dans les profondeurs d'une âme livrée à ses remords et à sa honte. Il y a là un charme unique et sans autre exemple dans tout le théâtre de Racine; ce charme vient de quelque chose d'austère, d'une épouvante religieuse et pudique qui se mêle au délire de l'amour le plus effréné. Chateaubriand a dit que « la religion chrétienne multiplie les orages de la conscience autour du vice1. » Ces orages d'une conscience toute chrétienne, qui, dans le rôle de Phèdre, éclairent jusqu'au fond l'abîme d'un cœur passionné et en font éclater plus vivement à nos yeux les ardeurs, sont une des plus grandes beautés de ce rôle; c'est ainsi qu'il est devenu le premier intérêt de la pièce, et a porté l'œuvre du poëte moderne à une hauteur où il n'a plus eu à craindre la comparaison avec Euripide, dont la supériorité, sur d'autres points, a été souvent et, nous le croyons, victorieusement établie par la critique.

Que celle-ci ait tant de fois dans ses froides balances pesé deux immortelles tragédies, qu'elle ait disserté avec plus ou moins de sagacité et de justesse sur les beautés et sur les défauts de celle de Racine, beaucoup de nos lecteurs peut-être nous dispenseraient de le rappeler. Mais d'autres nous reprocheraient une omission qui laisserait incomplète l'histoire du théâtre de Racine.

Les .critiques contemporaines, même lorsqu'elles sont sans valeur, ont un droit particulier à notre attention ; elles sont des monuments de ces dures épreuves auxquelles un grand homme a été soumis. Pradon fut un des premiers qui songea à s'ériger en juge de la tragédie à laquelle il avait osé opposer la sienne. Dans ses Nouvelles remarques, après avoir dit trèsgrossièrement, à propos des vers 76 et suivants de l'épître VII de Roileau : « Voilà une grande fortune pour notre siècle de voir courir une femme après le fils de son mari, et vouloir faire un inceste en plein théâtre, comme Diogène un homme en plein marché, » il nous apprend qu'il avait composé, dans

i„ Génie du christianisme, livre III de la 2e partie, chapitrer.

NOTICE

les premiers temps des deux pièces, une critique en vers de celle de Racine, « parce que le bruit couroit que Racine en faisoit une de la sienne. » On devrait croire d'après ce qu'il ajoute que cette critique fut imprimée. C'était une comédie en un acte, intitulée : le Jugement d? Apollon sur la Phèdre des anciens. « Je la lus, dit-il, à des personnes du premier rang {trèsprobablement il parle de la duchesse de Bouillon et du duc de Nevcrs); elle les divertit assez, et auroit peut-être fait connoître que les endroits les plus beaux et les plus sérieux sont quelquefois susceptibles du plus grand comique. Cela irôte rien de la Phèdre de M. Racine, que j'estime fort. Cette petite critique étoit prête à paroître sur le théâtre de Guénégaud ; mais par politique on la supprima ; je la ferai pourtant paroître dans peu dans le recueil de mes ouvrages, afin que le public s'en divertisse. » Il y a cependant tout lieu de croire qu'elle n'a jamais été publiée. La perte que nous avons faite n'est pas grande ; on imagine aisément ce que devait être une parodie assaisonnée du sel de Pradon.

Ce n'eût pas été un grand dommage non plus si la Dissertation sur les tragédies de Phèdre et Hippolyte, attribuée à Subligny, n'était pas parvenue jusqu'à nous. Elle fut imprimée en 1677 *• Comme il y est dit, vers le commencement2, que « les brigues de deux auteurs ennemis font depuis peu de temps du fracas à Paris, » et à la fin3 que « c'est toujours beaucoup pour M. Pradon d'avoir pu, au moins parmi le peuple, soutenir quelque temps le parallèle avec M. Racine, » on voit qu'elle fut écrite lorsque la pièce de Pradon venait d'entrer dans son déclin. L'attribution de cette critique à Subligny a beaucoup de vraisemblance. Dans l'examen qui y est fait, scène par scène, de la tragédie de Racine, les remarques pédantesques sur le style, les facéties de mauvais goût, que l'abbé Granet, avec une indulgence étrange, qualifie de traits vifs et agréables1*, la trivialité des expressions, la continuelle parodie rappellent, à

1. On la trouve au tome II du Recueil de l'abbé Granet, p. 35 1- 41 4- Elle y est donnée sous le nom de Subligny.

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