Ibidem, p. 212 et 2i
3. Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, tome VIII, p. 3oo-3i4.
NOTICE
plongé dans l'erreur ; qu'il doit tâcher de l'attendrir par un récit touchant. » La défense de Racine fut également prise par d'Oliveten 1738', par Desfontaines l'année suivante2, mais avec peu d'accord. Desfontaines se moqua de l'abbé d'Olivet, qui, pour justifier le fameux vers censuré par la Motte, avait allégué assez ridiculement qu'au temps d'Homère, véritable auteur chez les Grecs de la langue poétique, « les pays où les sciences étoient florissantes, c'étoit l'Égypte, c'étoit la Phénicie ; et que la physique de ces pays-là reconnoissoit une âme universelle, une âme répandue dans tout ce qui existe. » Desfontaines tentait une justification plus simple, et qui n'était pas sans ressemblance avec celle qu'avait proposée Louis Racine : « On ne fait attention, disait-il, qu'à la douleur de Théramène, et il faut faire attention à la frayeur dont il est encore saisi, et à l'obligation où il est de rendre vraisemblable aux yeux de Thésée la mort de son fils. » D'Olivet du reste avait eu aussi quelques arguments meilleurs que celui dont riait Desfontaines. Tenant compte, non sans raison peut-être, des régions toutes poétiques où l'on oubliait trop que la pièce de Racine nous transporte, il s'était étonné « qu'un flot épouvanté eût pu scandaliser dans une scène où il s'agit d'un monstre envoyé par Neptune, et dans une tragédie dont l'héroïne est petite-fille du Soleil. » Voltaire, passant condamnation sur quelques détails du récit, ne voulut pas accorder cependant qu'on eût dû le réduire à ces mots : Hippolyte est mort; je tai t>w, c'en est fait. « Qui voudrait même, ajoutait-il, qu'on en retranchât quatre vers? Ce n'est pas là une vaine description d'une tempête, inutile à la pièce ; ce n'est pas là une amplification mal écrite : c'est la diction la plus pilre et la plus touchante; enfin c'est Racine3. » La Harpe vint à son tour, ne s'éloignant pas beaucoup, suivant sa coutume, des traces de Voltaire ; il reconnut qu'il y avait dans le récit quelque luxe de style; mais, selon lui, sept ou huit vers seulement étaient de trop ; de ce nombre il comptait celui qui
1. Remarques de grammaire (Paris, M. DCC. XXXVIII , in-12), p. 97-107.
2. Racine vengé, ou Examen des remarques grammaticales de M. F abbé d'Olivet (Avignon, M.DCC.XXXIX, in-12), p. 89-121.
3. Dictionnaire philosophique, Amplification, tome XXVI, p. 293.
PHÈDRE
avait été attaqué par la Motte et défendu par Boileau1. Du reste il ne trouvait que pédanterie dans quelques-unes des énormes diatribes auxquelles ce vers avait donné lieu, particulièrement dans celle du commentateur de Boileau, Saint-Marc. Au contraire Marmontel, dans ses Éléments de littérature, au mot Narration, a jugé les vers du récit de Théramène « très-beaux, mais déplacés. »
Quoique nous ne nous attachions d'ordinaire qu'à l'histoire d'une critique plus générale, nous n'avons pas voulu entièrement omettre cette fameuse discussion, où, du côté des censeurs d'un récit admiré si longtemps par le public, se manifestait un certain symptôme de révolution dans le goût littéraire. Mais le champ de bataille que la tragédie de Phèdre avait ouvert à la critique ne fut pas renfermé dans les limites étroites de cette dispute sur un morceau descriptif ; souvent on fit choix d'un terrain plus large, et de tout temps la pièce entière fut, comme toutes les grandes œuvres, très-discutée. Brumoy, dans le tome Ier de son Théâtre des Grecs, imprimé en i73o, donna des Réflexions sur f Hippolyte d? Euripide et sur la Phèdre de Racine, et les fit suivre de Réflexions sur Z'Hippolyte de Sénèque. Il ne manqua pas de faire ressortir avec quelque exagération tout ce que Racine devait aux deux tragiques anciens, ne lui laissant presque plus en propre que l'épisode d'Aricie. « Mais, dit-il, toute cette imitation ne lui ôte rien de sa gloire; et s'il a surpassé de beaucoup Sénèque, et en quelques endroits Euripide, en se servant de leurs pensées, ce bel art de bien choisir ce qu'on imite ne peut tourner.... qu'au profit du poète grec, sans préjudice du françois. » Tl avait évidemment, malgré quelques apparences d'impartialité, la cause d'Euripide plus à cœur que celle de Racine; ce qui ne l'empêcha pas, au risque de frapper du même coup le modèle et son imitateur, de faire valoir contre le sujet de Phèdre l'objection en faveur parmi les hommes de sa robe. Ce sujet, à son avis, « roule.... sur un point un peu délicat, et qui a paru à bien des personnes éclairées être un fonds tout à fait défectueux, et même d'une conséquence dangereuse pour les mœurs. » Louis Racine, dans la Comparaison que nous avons déjà citée, rendit justice aux
i. r OEuvres"de Racine, édition de 1807, tome IV, p. 299.
NOTICE
grandes beautés du poète grec, mais en laissant voir pour la tragédie de son père une prédilection dont il eût été peu naturel qu'il se défendit. L'objection d'Arnauld contre Hippolyte amoureux l'embarrassait. Il accorda quelque chose à une si respectable autorité, et avoua qu'il avait « peine à voir aux genoux d'une maîtresse cet homme si fameux par sa haine contre le sexe, et par les sévères maximes que Pitthée lui avoit apprises. » Néanmoins l'Hippolyte d'Euripide lui semblait trop sauvage, la vertu de l'Hippolyte français plus modeste et plus aimable. Il insista avec raison sur le caractère de Phèdre, bien supérieur à celui que lui a donné la tragédie grecque. Voltaire, qui, nous l'avons vu déjà, était un juge assez sévère de plusieurs des défauts de la pièce française, ne sut point parler d'Euripide avec le même respect que Louis Racine. Ses opinions sur la littérature grecque étaient de la force de celles de Perrault. Dans sa troisième lettre sur GEdipe, écrite, il est vrai, en 17 19 (il n'avait alors que vingt-cinq ans), il ne craignit pas de parler ainsi de YHippoh te grec, tout en déclarant Euripide supérieur à Sophocle : Malgré la belle scène copiée par Racine (la 111e du Ier acte dans Phèdre), « il ne faut pas que le lecteur séduit s'imagine que la pièce d'Euripide soit un bon ouvrage; » cette scène est « le seul bel endroit de sa tragédie, et même le seul raisonnable; » et il comparait le tragique grec à Cyrano de Bergerac, chez qui Molière reprenait son bien1. La Harpe, dans son Lycée1, .se chargea de développer, comme si c'eût été une critique sérieuse, cette étrange boutade du maître, et décida que Racine, qui n'avait que peu d'obligations à Euripide, avait « remplacé les plus grandes fautes par les plus grandes beautés; » enfin « qu'il falloit bien pardonner au tragique grec son ouvrage, puisque nous lui devons celui de Racine. » Heureusement pour la Harpe, il put, quand il vint à l'examen de la tragédie de Racine3, en parler avec plus de compétence et de bon sens qu'il n'avait fait de son modèle. On peut lui reprocher cependant de l'avoir défendue à outrance contre les critiques les plus modérées, et d'avoir « hasardé, suivant son