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Lycée, ae partie, livre Ier, chapitre m, section vri

PHÈDRE

expression, l'apologie » de l'épisode de l'amour d'Aricie. Il y a moins de faveur pour notre poète, mais beaucoup de vues judicieuses dans les Observations sur /'Hippolyte ((Euripide et la Phèdre de Racine que l'abbé Batteux lut à l'Académie des inscriptions le 9 février 17761. Si Batteux, tout au contraire de Voltaire et de la Harpe, incline un peu trop du côté d'Euripide, son jugement toutefois est assez libre de préventions, et renferme quelques réflexions originales. Il fait bien ressortir la différence essentielle du sujet dans les deux poètes, et en parle d'une manière ingénieuse. « Phèdre criminelle, dit-il, et Hippolyte vertueux, tous deux malheureux, sont mieux placés dans Euripide que dans Racine, parce qu'il est dans la nature et dans l'ordre que quand la vertu malheureuse se trouve en concurrence avec le crime malheureux, l'intérêt dominant et l'affection principale soient pour la vertu, qui n'a pas mérité son malheur, plutôt que pour le crime, qui a mérité le sien. L'objet naturel de la pitié, dit Aristote, est le malheur non mérité : d'où il suit qu'il est possible qu'Euripide ait mieux pris son sujet, relativement à l'effet de la tragédie, en subordonnant

Phèdre à Hippolyte Phèdre est l'héroïne de la pièce de

Racine; et c'est pour rendre son rôle plus beau et plus touchant qu'Hippolyte a été en quelque sorte dégradé. Euripide savait que les héros qu'on veut offrir à la pitié doivent être bons d'une bonté morale; Racine le savoit aussi, puisqu'il donne partout l'amour de Phèdre comme l'effet de la colère de Vénus, pour la rendre moins odieuse; mais Euripide n'a eu qu'à suivre son plan simplement et sans aucun effort; Racine a eu besoin de beaucoup d'art pour suivre le sien — Ne pouvant diminuer le malheur d' Hippolyte, il a fallu en diminuer la vertu, sans quoi il eût éclipsé Phèdre et emporté tout l'intérêt. » Tout cela est finement déduit d'une théorie très-plausible. Est-il cependant bien sur qu'Euripide ait, absolument parlant, mieux placé l'intérêt de la tragédie, et que Racine, au contraire, ne l'ait mieux placé que par rapport aux faiblesses de notre goût? Les règles de l'art tracées par une savante esthétique ont leur valeur; mais Racine n'a-t-il pas su, par un art supérieur, fran-

I. Mémoires de F Académie, des inscriptions et belles-lettres , tomeXLII, p. 4^2-472.

chir les limites de l'art? Batteux, dans ces Observations, semble trop souvent méconnaître ces grands coups du génie, où il ne veut voir qu'habileté, adresse, finesse des moyens : ce sont des mots qu'à propos de Racine il répète trop volontiers. Nous lui contesterions aussi la justesse de cette remarque, « qu'il y a dans le rôle de la Phèdre d'Euripide une décence rigoureuse qui n'est pas dans la Phèdre Françoise . >» On sera plus frappé de cette critique du dernier acte de la tragédie de Racine : Thésée y réunit sur lui presque tout l'intérêt. « Phèdre, après la scène de la rivalité, n'intéresse plus ; le sort du fils est décidé ; Thésée est le seul qui reste, ou du moins qui domine sur la scène. Cette translation de l'intérêt d'un personnage à l'autre ne se trouve point dans la pièce grecque. Hippolyte, donné pour point de vue dès la première scène, intéresse continuement et d'une façon dominante jusqu'à son dernier soupir. »

Geoffroy, dans l'édition qu'il a donnée des OEuvres de Racine en 1808, a montré pour Euripide une préférence encore plus décidée, ce semble, que celle de Batteux, surtout à prendre sa critique dans ses détails. Son jugement général est exprimé avec une certaine ambiguïté, mais au fond le sens n'en est pas douteux : «La conception du poète grec, dit-il, considérée en elle-même, me paroît plus forte, plus tragique, plus faite pour plaire dans tous les temps et dans tous les pays ; mais le développement de la passion de Phèdre, qui eût été pour les Grecs un défaut, a tant de charmes pour les Français, il est si conforme à l'esprit et au goût de notre nation.... qu'on ne peut se défendre d'une secrète prédilection pour Racine : c'est le jugement du cœur plus que celui de l'esprit1. » Geoffroy d'ailleurs n'a pas apporté dans la question la même finesse d'aperçus que l'abbé Batteux; il n'est même pas toujours dans une disposition d'esprit équitable, mais semble animé contre le poète dont il publie et commente les œuvres d'une sorte de malveillance; il se range ridiculement du côté de ceux qui, à l'exemple de Pradon, de Subligny etdes jésuites dans leur thèse de 1740, ont attaqué la tragédie de Racine comme contraire à la bonne morale.

Une critique qui a été célèbre, et dont il nous reste à parler

I. Jugement sur Phèdre et sur les auteurs qui ont traité le même sujet, dans les OEuvres de Racine, tome IV, p. 585.

PHÈDRE

en dernier lieu, avait paru un an avant celle de Geoffroy. Elle était l'ouvrage d'un homme qui, ainsi que nous l'avons déjà dit dans la Notice $ Ipliigénie, apportait presque toujours dans ses jugements sur l'art tragique une sagacité pénétrante, mais dont l'esprit supérieur était, lorsqu'il s'agissait de nos poètes, aveuglé par un miso-gallisme trop patriotique. Ce fut à Paris même qu'A. W. Schlegel publia sa Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d 'Euripide1 , qu'il avait écrite en français. Quoique dans d'autres écrits il ait été sévère pour Euripide, il lui a dans celui-ci amplement rendu justice, et personne n'a mieux que lui fait ressortir la beauté du caractère d'Hippolyte dans la pièce grecque. Que n'a-t-il parlé avec la même équité, avec la même éloquente admiration du caractère de Phèdre dans Racine? Il ne semble même pas l'avoir compris, dominé qu'il était par ses préventions ; il y cherche une foule de contradictions, ne prenant pas garde que, si Phèdre se contredit,

Comme on voit tous vos vœux l'un l'autre se détruire !

c'est par là surtout que la peinture de sa passion est d'une admirable vérité. On se serait attendu à quelque chose de plus neuf dans ses objections ; il en a reproduit beaucoup qu'on avait déjà faites et qui étaient sans valeur. Par exemple, il n'a pas dédaigné d'affecter, lui aussi, des scrupules pleins de pruderie et très-mal fondés. Il dit au sujet de la scène de la déclaration : « Si la poésie est l'art de farder le vice, je conviens que cette scène mérite de grands éloges ; car la plupart des lecteurs ne reconnaîtront pas, sous la politesse des formes et l'élégance des vers, ce qui, sans ce déguisement, les aurait choqués au plus haut point2. » Presque toutes ses autres chicanes sont aussi peu solides. Comme il lui importait surtout d'établir qu'un poète français n'avait pu connaître les mœurs grecques, il s'était imaginé en avoir trouvé une preuve dans ce vers de la scène vi de l'acte IV, qui lui semblait inconvenant :

Dans le fond des forêts alloient-ils se cacher? « Racine.... ne savait-il pas, dit-il, combien les femmes grec-

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