‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 195 sur 493 · e partie, chapitre · texte numérisé non relu

e partie, chapitre

NOTICE

se peut bien; car le péché littéraire du critique allemand était déjà vieux de quatre années. Mais ce fait d'une si haute intervention politique en faveur de la Phèdre de Racine n'en méritait pas moins de trouver place dans l'histoire de cette tragédie. Pour que les admirateurs de Racine gardent un peu moins rancune à Schlegel, il est bon de rappeler que dans son Cours de littérature dramatique il a sinon rétracté, du moins adouci beaucoup l'injuste jugement qu'il avait porté sur Phèdre. Voici en quels termes il s'y est exprimé : « Quoi qu'il en soit du mérite relatif d'Euripide, de Sénèque et de Racine, il n'en est pas moins vrai que la Phèdre française fait époque par un style vraiment tragique, et qu'elle contraste fortement avec tous les ouvrages des auteurs contemporains. Si on la compare avec la Phèdre de Pradon, où l'on ne découvre pas le moindre vestige de l'antiquité, où tout rappelle les peintures des cabinets de toilette au temps de Louis XIV, l'on doit d'autant plus admirer le poète qui, pénétré du sentiment des grandes beautés antiques, a su les reproduire avec éclat, et sans en altérer davantage la simplicité. Si Racine a véritablement dit que la seule différence entre Pradon et lui était qu'il savait écrire, il s'est fait à luimême une injustice criante1. »

On a dû remarquer, dans les jugements qui ont été portés sur Phèdre, que le parallèle qu'on en a fait avec son modèle grec a pesé d'un grand poids. Ce parallèle est dans les droits de la critique, mais il n'en faut point abuser. On peut éviter plus d'une erreur, lorsque l'on contemple à part et à son point de vue chacun des deux magnifiques monuments. Le chef-d'œuvre antique apparaît, éclairé d'une lumière transparente, sereine, comme celle qui dessinait si bien dans toute la pureté de leurs contours les beaux marbres de la sculpture grecque; le chef-d'œuvre moderne a surtout la flamme ; ses perspectives ont une étrange profondeur. Ne nous plaignons pas si, au lieu d'avoir répété dans une autre langue l'ouvrage d'Euripide, Racine a créé pour nous un second objet d'admiration.

Naturellement on a fait beaucoup moins de rapprochements entre notre Phèdre et YHippolyte latin. Racine cependant s'en est beaucoup inspiré; et le P. Brumoy a eu quelque raison de

i. Cours de littérature dramatique, tome II, p. 204 et 2o5.

PHÈDRE

s'étonner que notre poète n'ait pas reconnu dans sa préface tout ce qu'il devait à Sénèque. Mais si l'on pouvait remarquer, comme on l'a fait, les heureux emprunts que Racine, dans quelquesunes de ses plus belles scènes, a su chercher au milieu de tant de déclamations d'une rhétorique ampoulée, il n'y avait pas moyen de songer à une véritable comparaison entre l'une des œuvres théâtrales les plus parfaites, et un exercice d'école, où l'on serait bien surpris de voir briller çà et là quelques admirables fragments, s'il n'était pas à croire, comme nous l'avons dit, qu'ils ont été dérobés à une tragédie grecque aujourd'hui perdue.

Après Euripide et Sénèque, doit-on citer encore quelque autre auteur qui ait eu l'honneur de suggérer de loin en loin un trait, une pensée, une expression à Racine? Avant lui il y avait eu sur la scène plusieurs tragédies Hippolyte, et il parait bien qu'il avait jeté les yeux sur plusieurs au moins d'entre elles,

« Les ennemis de Racine, s'il faut en croire les frères Parfait1, débitoient sourdement que les pièces de [Robert) Garnier et de Rotrou lui avoient été d'un grand secours. » Il leur eût été difficile, en ce qui est du premier de ces poètes, de prouver leur allégation par des citations précises. Garnier avait composé un Hippolyte que nous trouvons imprimé en 1 2. Il y a, non pas toujours, mais souvent, traduit Sénèque ; dans cette imitation du tragique latin, il est naturel qu'il se rencontre plus d'une fois avec Racine; mais celui-ci, pour qui il était aisé de remonter directement à la même source que Garnier, n'aurait pu profiter chez lui que de quelques expressions rendues heureusement dans notre langue, et il n'y en avait guère qui eussent ce mérite dans X Hippolyte du seizième siècle, dont le style devait paraître à Racine singulièrement barbare. Le vieil auteur français a souvent renchéri sur le mauvais goût de Sénèque. On trouve chez lui, bien plus encore que dans son modèle, de ces paroles dont la rude hardiesse lève tous les voiles de l'impudicité la plus honteuse et de l'inceste, et qu'on n'accusera pas du moins de farder le vice. Notre poète a fait subir

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