Histoire du Théâtre françois, tome III, p
2. Hippolyte, tragédie de Robert Garnier, Paris, de l'imprimerie de Robert Estienne, M.D.LXXIII, in-8°.
NOTICE
une transformation contraire aux emprunts qui lui sont communs avec Garnier.
On a aussi de la Pinelière un Hippofyte en cinq actes et en vers, qui fut imprimé en 1 635 a, et eut de la célébrité. Nous trouvons en tète de cette pièce des vers de Benserade et du grand Corneille lui-même, qui en font un hyperbolique éloge ; elle le mérite peu. Nous avons lu quelque part que Racine avait évidemment imité cet Hippolyte, qu'il en avait suivi la marche et l'intrigue, et s'était approprié plusieurs de ses vers, particulièrement dans le récit de la mort d'Hippolyte. Cela nous paraît fort inexact. Si la Phèdre de Racine a parfois quelques rapports avec Y Hippolyte du poëte angevin, comme avec celui de Garnier, c'est uniquement parce que la Pinelière aussi a souvent imité Sénèque, tout en 1'accontmodant à la mode de son temps, comme il le dit lui-même dans son Épître à M. de Bautru : « Ce jeune seigneur, le plus vertueux de toute la Grèce, vient se présenter à vous avec un équipage à la françoise et un nouveau train que je lui ai donné — Je me suis donné le loisir d'ajouter aux inventions de Sénèque quelques-unes des miennes. » Mais ces dernières inventions, Racine les lui a laissées.
Il est vraisemblable qu'il n'a pas dédaigné de se souvenir de quelques passages d'un autre Hippolyte, publié en 1647. C'était l'œuvre de Gabriel Gilbert, alors secrétaire de la duchesse de Rohan, plus tard secrétaire des commandements de la reine Christine. Cette tragédie avait pour titre Hippolyte ou le Garçon insensible '1. Nous avons indiqué dans les notes de Phèdre quelques emprunts de détail, qui ne sont pas tous également certains, et dont il ne faut pas s'exagérer l'importance. La versification de Gilbert est faible ; la conception de s-a pièce l'est plus encore, et n'a pu être de quelque secours qu'à Pradon, si c'est là que celui-ci a trouvé l'idée ridicule de purifier le sujet par la supposition que Phèdre n'est pas encore l'épouse de Thésée. Ce qui est, s'il se peut, plus déraisonnable dans la pièce de Gilbert,
1. Hippolyte, tragédie par de la Pinelière, Angevin, à Paris, chez Antoine de Sommaville, M.DC.XXXV, in-8°.
2. A Paris, chez Augustin Courbé, M.DC.XXXXVII (in-8°), avec une épître à la duchesse de Sully . — L'Achevé d'imprimer est du 16 octobre 1646.
PHÈDRE
c'est le tendre sentiment que Phèdre inspire au garçon insensible, bien que l'auteur nous eût avertis « qu'il blessa les yeux des plus belles daines de son siècle, et ne ressentit point le mal qu'il leur avoit fait. » Les rapprochements qu'on peut faire entre quelques-uns de ses vers et de ceux de Racine ne sauraient tirer à conséquence, et ne sont qu'un objet de curiosité.
Très-peu de temps avant la Phèdre de Racine, on avait représenté à Lille une tragédie à1 Hippolyte dont l'auteur est Bidar1. Le passage du grand récit où Théramène rapporte les dernières paroles du jeune héros, et la scène où Phèdre avoue son crime et s'empoisonne, donneraient à penser que cette pièce a aussi été connue de Racine. Mais il est fort douteux que l'amour d'Hippolyte pour Cyane, princesse de Naxe, lui ait suggéré quelque idée de son épisode d'Aricie, conçu et traité très-différemment. Bidar est un de ceux qui n'ont pas voulu que Phèdre et Thésée fussent encore mariés. En général, il est aussi froid et aussi plat que Pradon.
Ce sujet d'Hippolyte, dont la beauté tragique avait tenté un si grand nombre de poètes, pouvait-il se trouver quelqu'un d'assez téméraire pour oser y toucher encore après Racine? Michel de Cubières, connu sous le nom de Dorat-Cubières, eut cette présomptueuse insolence. L'entreprise était digne de celui qui plus tard refit avec le même succès Y Art poétique deBoileau. Sa détestable pièce, intitulée Hippolyte, tragédie en trois actes, fut représentée sur le petit théâtre du Marais2 le 9 ventôse an XI (27 février i8o3). Dans sonépitre dédicatoire en vers, Cubières injuriait Racine. C'était un Pradon que le dix-neuvième siècle voyait renaître. Deux ans après, Schiller, qui, lui du moins, aurait pu sans ridicule tenter la lutte avec un chef-d'œuvre du génie, donna une Phèdre; mais c'était une traduction de la Phèdre française, un hommage que l'Allemagne rendait à Racine, et qui démentait par avance les critiques passionnées
1. Hippolyte, tragédie par M. Bidar, représentée à Lille par les comédiens de Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince , à Lille, de l'imprimerie de Balthazar le Francq, M.DC.LXXV, in-12. — Le privilège est daté du a5 janvier 1675.
2. Ce théâtre, construit rue Culture-Sainte- Catherine, en 1791, fut fermé en 1807. Les acteurs de la province y venaient jouer pour se faire connaître à Paris .
NOTICE
de Schlegel. Cette traduction, dit M. Régnier dans sa Fie de Schiller *, fut achevée « en vingt-six jours, du 17 décembre 1804 au 14 janvier i8o5.... Elle fut représentée {c'était à Weimar) pour fêter l'anniversaire de la duchesse régnante, le 3o janvier. » Goethe et Schiller à ce moment étaient en veine de justice pour notre théâtre. Les excès dont ils étaient témoins sur leur propre scène les réconciliaient un peu avec notre goût ; ils croyaient que nos plus belles tragédies pouvaient être un utile exemple à proposer. Schiller, dans cette pensée, ne pouvait faire un meilleur choix que Phèdre.
Cette tragédie, applaudie au commencement de notre siècle sur une scène étrangère, qu'on eût pu lui croire hostile, a de tout temps été sur la nôtre une des plus admirées, une de celles qui y ont le mieux conservé toute la puissance de leur effet. 11 nous reste à esquisser l'histoire de ses représentations.
Lorsque les deux troupes de l'Hôtel de Bourgogne et de l'Hôtel de Guénégaud se réunirent en 1680, elles inaugurèrent cette réunion le 25 août par une représentation de Phèdre, comme l'atteste le registre de la Grange. On a remarqué que les comédiens français avaient souvent choisi cette tragédie pour les grandes solennités qui font époque dans l'histoire de leur théâtre. Ainsi le lundi 18 avril 1689, lorsqu'après avoir quitté l'Hôtel de Guénégaud, ils parurent sur la nouvelle scène de la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés , ce fut encore Phèdre qu'ils jouèrent2. Il en fut de même quand ils transportèrent leur théâtre de la rue des Fossés aux Tuileries, le 23 avril 17703. Il est superflu de dire que, depuis l'entrée de la Champmeslé dans la troupe de Guénégaud, un peu avant la réunion des deux théâtres, on compte dans le registre de la Grange, jusqu'à l'époque où s'arrête ce registre, de nombreuses représentations de Phèdre, soit à Paris, soit devant la cour, tantôt à Versailles, tantôt à Fontainebleau, Chambord et Marly. De ce temps où la Champmeslé continuait à briller dans le rôle de Phèdre, le souvenir qu'après celui de cette grande actrice il est intéressant de recueillir, est le grand succès de Guérin dans le rôle de Théramène. Brumoy a parlé des larmes qu'il faisait répandre
1. Page i58. — 2. Histoire du Théâtre françols, tome XIII, p. 127. 3. Galerie historique des acteurs, par Lemazurier, tome I, p. 16. J. Racine, iii 19
PHÈDRE
en récitant le grand morceau objet de tant de critiques. « Les spectateurs, dit-il, souvent peu attentifs au reste de la pièce tant de fois répétée, se disoient : « Voyons pleurer le bonhomme «Guérin1, »Une particularité de son jeu qui devait peu contribuer, ce semble, à cet effet touchant, et qu'en tout cas il n'y a pas lieu de proposer à l'imitation des acteurs d'aujourd'hui, a été notée par Lemazurier : « Les acteurs tragiques, dit-il, portaient alors une perruque à trois marteaux. Or, toutes les fois que Guérin arrivait à ce vers :
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils,
il ne manquait pas de rejeter régulièrement derrière lui un de ses marteaux2. » Guérin, qui vécut jusqu'à un âge très-avancé, et resta longtemps au théâtre, put encore faire pleurer dans le fameux récit les spectateurs des premières années du dixhuitième siècle.
Mais après avoir fait une exception en faveur du vieux Guérin, nous pouvons laisser de côté les Théramènes, et même les majestueux Thésées (comme, par exemple, Brizart et Saint- Prix), les Hippolytes (on pourrait citer Saint-Fal, que l'on trouvait noble et touchant) , enfin les Aricies : pour ce dernier personnage une mention suffira, celle de Mlle Gaussin, qui, dans ses débuts en 1731, le représenta avec une grâce charmante; car ces douces et modestes héroïnes, que nul poète n'a su peindre comme Racine, n'ont jamais paru insignifiantes quand il s'est rencontré une actrice pour exprimer dignement leur chaste sensibilité. Il est clair toutefois que dans une tragédie où le rôle de Phèdre est si dominant, c'est à peu près uniquement de ce rôle qu'il nous faut parler.
L'actrice qui la première, après la Champmeslé, le rendit avec un talent digne de mémoire fut Adrienne Lecouvreur. Elle commença à s'y montrer dès ses débuts en 1717. Dans aucun autre elle n'eut de plus éclatants triomphes. Son admirable jeu avait-il tellement saisi les esprits que de cette vive impression il soit sorti une légende? Ou bien faut-il croire qu'il y ait quelque vérité dans ce que les recueils d'anecdotes dramatiques écrits