ACTE I, SCÈNE III
La réponse, Seigneur, doit-elle être incertaine?
Et contre les Romains votre ressentiment
Doit-il pour éclater balancer un moment ?
Quoi? nous aurons d'un père entendu la disgrâce , 295
Et lents à le venger , prompts à remplir sa place ,
Nous mettrons notre honneur et son sang en oubli ?
Il est mort : savons-nous s'il est enseveli ?
Qui sait si dans le temps que votre âme empressée
Forme d'un doux hymen l'agréable pensée , 3 o o
Ce roi , que l'Orient tout plein de ses exploits
Peut nommer justement le dernier de ses rois*,
Dans ses propres Etats privé de sépulture,
Ou couché sans honneur dans une foule obscure ,
N'accuse point le ciel qui le laisse outrager , 3 o 5
Et des indignes fils qui n'osent le venger 2 ?
Ah ! ne languissons plus dans un coin du Bosphore.
Si dans tout l'univers quelque roi libre encore ,
Parthe , Scythe ou Sarmate , aime sa liberté ,
Voilà nos alliés : marchons de ce côté. 3 1 o
Vivons , ou périssons dignes de Mithridate ;
Et songeons bien plutôt , quelque amour qui nous flatte ,
dont il est aimé, reproche à Pharnace ses complaisances pour les Romains, rappelle tellement Nicomède, rival d'Attale , et préféré par Laodice , qu'il est difficile de croire que la tragi-comédie de Corneille n'ait rien suggéré à Racine dans la conception de quelques-uns des caractères et de quelques-unes des situations de Mithridate. Voyez ci-dessus la Notice, p. i5.
1. Racine se souvenait peut-être que Velleius Paterculus (livre II, chapitre xi.) appelle Mithridate le dernier des rois indépendants, si l'on excepte les rois parthes : « Ultimus omnium juris sui regum, praeter Parthicos. »
2. Louis Racine, dans son Examen de Mithridate, dit sur ce vers : « Il faut nécessairement d'indignes ; je crois que c'est une faute d'imprimeur qui s'est conservée dans toutes les éditions. L'auteur avoit mis, selon les apparences : et deux indignes fils. » Cependant nous ne pouvons , comme l'ont fait quelques éditeurs, changer une leçon qui est celle de tous les textes imprimés du vivant de l'auteur. — Boileau, à ce que rapporte Brossette (manuscrit de la Bibliothèque impériale, p. 44) > convenait qu'il y avait une faute dans ce vers. Brossette pensait, comme Louis Racine, qu'il devait y avoir : « et deux indignes fils, » ou encore : « et ses indignes fils. »
MITHRIDATE
À défendre du joug et nous et nos Etats,
Qu'à contraindre des cœurs qui ne se donnent pas.
PHARNACE
Il sait vos sentiments. Me trompois-je, Madame? 3 1 5 Voilà cet intérêt si puissant sur votre âme , Ce père, ces Romains que vous me reprochez.
XIPHARÈS
J'ignore de son cœur les sentiments cachés ;
Mais je m'y soumettrois sans vouloir rien prétendre ,
Si, comme vous, Seigneur, je croyois les entendre. 3a o
PHARNACE
Vous feriez bien ; et moi, je fais ce que je doi : Votre exemple n'est pas une règle pour moi.
Toutefois en ces lieux je ne connois personne Qui ne doive imiter l'exemple que je donne.
PHARNACE
Vous pourriez à Colchos vous expliquer ainsi. 3a 5
XIPHARÈS
Je le puis à Colchos, et je le puis ici.
PHARNACE
Ici? Vous y pourriez rencontrer votre perte....