ACTE I, SCÈNE III
PHÈDRE
Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée
Sous les lois de l'hymen je m'étois engagée , 270
Mon repos , mon bonheur sembloit être affermi ;
Athènes me montra mon superbe ennemi 1 .
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyoient plus, je ne pouvois parler; 275
Je sentis tout mon corps et transir et brûler 2 ;
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables ,
1 . C'est ce que raconte Vénus elle-même dans le prologue d'Euripide :
Sî/avwv èç o'piv xui TéXvj pv^rvipLUv, lia vdVovoç yîjv, iz<z.-pbç, eùyevijç àô.p.ct.p 'làoÛGtx. ^focCopa. xccpSiocv xarea^sTO "E/5WTt àeivfa TOtç è/xoïç fiouXsvpv.iyiv.
« Un jour qu'Hippolyte quitta la maison de Pitthée, pour venir dans la terre de Pandion assister au spectacle et aux cérémonies augustes des mystères, la noble épouse de son père, Phèdre, le vit, et un violent amour s'empara de son cœur par ma volonté. » (Euripide, Hippolyte, vers 24-28.)
2. Louis Racine dit avec raison que ce passage « est imité de l'ode fameuse de Sapho. » Il semble même que Racine se soit particulièrement inspiré de deux des stances de la traduction qu'en a donnée Boileau dans le chapitre vm du Traité du Sublime de Longin, et qui fut, on le sait, publiée trois ans avant Phèdre :
Je sens de veine en veine une subtile flamme Courir par tout mon corps sitôt que je te vois; Et dans les doux transports où s'égare mon âme, Je ne saurois trouver de langue ni de voix.
Un nuage confus se répand sur ma vue;
Je n'entends plus; je tombe en de douces langueurs;
Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs.
Luneau de Boisjermain fait cette remarque assez frappante que l'heureux artifice qu'on a trouvé dans les désinences sourdes de ces vers de Boileau s
Un nuage confus se répand sur ma vue; Je n'entends plus....
est reproduit dans les vers de Racine :
Je pâlis à sa vue;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyoient plus
D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables 1 .
Par des vœux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple , et pris soin de l'orner 2 ; 280
De victimes moi-même à toute heure entourée ,
Je cherchois dans leurs flancs ma raison égarée.
D'un incurable amour remèdes impuissants 3 !
En vain sur les autels ma main brùloit l'encens :
Quand ma bouche imploroit le nom de la Déesse , 2 8 5
J'adorois Hippolyte ; et le voyant sans cesse ,
Même au pied4 des autels que je faisois fumer,
J'ourois tout à ce dieu que je n'osois nommer.