ACTE II, SCÈNE I
Mais j'ai vu près de vous ce superbe Hippolyte ;
Et même , en le voyant , le bruit de sa fierté
A redoublé pour lui ma curiosité.
Sa présence à ce bruit n'a point paru répondre :
Dès vos premiers regards je l'ai vu se confondre. 4 1 o
Ses yeux , qui vainement vouloient vous éviter ,
Déjà pleins de langueur, ne pouvoient vous quitter.
Le nom d'amant peut-être offense son courage ;
Mais il en a les yeux, s'il n'en a le langage.
ARICIE
Que mon cœur , chère Ismène , écoute avidement 4 1 5
Un discours qui peut-être a peu de fondement !
O toi qui me connois , te sembloit-il croyable
Que le triste jouet d'un sort impitoyable ,
Un cœur toujours nourri d'amertume et de pleurs ,
Dût connoître l'amour et ses folles douleurs ? 420
Reste du sang d'un roi noble fils de la terre 1 ,
Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre.
J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
Six frères2, quel espoir d'une illustre maison !
Le fer moissonna tout ; et la terre humectée 425
But à regret le sang des neveux d'Erechthée.
Tu sais , depuis leur mort , quelle sévère loi
Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi :
On craint que de la sœur les flammes téméraires
Ne raniment un jour la cendre de ses frères. 430
Mais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux
Je regardois ce soin d'un vainqueur soupçonneux.
Tu sais que de tout temps à l'amour opposée ,
1. Pallante ou Pallas, père d'Aricie et de tous les Palîantides, de même qu'Egée, père de Thésée, descendait d'Érechthée, fils de la Terre. Pour Égée, voyez toutefois ci-après, p. 334, note 3.
2. Plutarque, dans la Vie de Thésée (chapitre m), porte à cinquante le nombre des Palîantides.
PHEDRE
Je rendois souvent grâce à l'injuste Thésée ,
Dont l'heureuse rigueur secondoit mes mépris. 435
Mes yeux alors, mes yeux n'avoient pas vu son fils.
Non que par les yeux seuls lâchement enchantée ,
J'aime en lui sa beauté , sa grâce tant vantée ,
Présents dont la nature a voulu l'honorer ,
Qu'il méprise lui-même, et qu'il semble ignorer. 440
J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses,
Les vertus de son père, et non point les foiblesses.
J'aime , je l'avoûrai , cet orgueil généreux
Qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux.
Phèdre en vain s'honoroit des soupirs de Thésée : 4 4 5
Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée
D'arracher un hommage à mille autres offert ,
Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert.
Mais de faire fléchir un courage inflexible ,
De porter la douleur dans une âme insensible , 450
D'enchaîner un captif de ses fers étonné ,
Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné :
C'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite.
Hercule à désarmer coûtoit moins qu'Hippolyte ;
Et vaincu plus souvent , et plus tôt surmonté , 455
Préparoit moins de gloire aux yeux qui l'ont dompté.
Mais , chère Ismène , hélas ! quelle est mon imprudence !
On ne m'opposera que trop de résistance.
Tu m'entendras peut-être , humble dans mon ennui ,
Gémir du même orgueil que j'admire aujourd'hui. 460
Hippolyte aimeroit ? Par quel bonheur extrême
Aurois-je pu fléchir. . . .
ISMÈNE
Vous l'entendrez lui-même :
Il vient à vous.