‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 286 sur 493 · Souvenirs de Mme de Caylus, p. 453 et · texte numérisé non relu

Souvenirs de Mme de Caylus, p. 453 et

ESTHER

disparaissait dans l'élévation de la pensée et du style, dans la profondeur du sentiment chrétien ! Racine avait cru convenable, prudent peut-être, de solliciter pour un travail si délicat les conseils de Louis XIV. C'est ce que nous paraît du moins faire supposer ce passage d'une lettre qu'il écrivait à Mme de Maintenon1 : « Le tour que j'ai choisi pour la fin du prologue est conforme aux observations du Roi. » Nous pensons du reste que cette fin est seulement l'apostrophe :

Et vous, qui vous plaisez aux folles passions, etc.,

non ce qui précède. Le Roi ne dut avoir aucune part à son propre éloge, à celui du Dauphin, au manifeste du poëte contre la ligue d'Augsbourg.

| La première représentation d' Esthcr fut donnée à Saint- Cyr, le mercredi 26 janvier 1689 : « A trois heures, dit le Journal de Dangeau sous la date de ce même jour, le Roi et Monseigneur allèrent à Saint-Cyr 2, où l'on représenta pour la première fois la tragédie iïEsther, qui réussit à merveille. Mme de Maintenon avoit disposé de toutes les places, et il n'y eut aucun embarras. Toutes les petites filles jouèrent et chantèrent très-bien, et Mme de Caylus fit le prologue mieux que n'auroit pu faire la Champmeslé. Le Roi, les dames et les courtisans qui eurent permission d'y aller en revinrent charmés. Il y avoit de courtisans, MM. de Beauvilliers, la Rochefoucauld, de Noailles, de Brionne, de la Salle et de Tilladet, dans le second carrosse du Roi, et MM. de Louvois, de Chevreuse, les évêques de Beauvais, de Meaux et de Chalon-sur- Saône, MM. de Montchevreuil, d'Aubigné et moi. » M. Lavallée a recueilli tous les détails de cette mémorable représentation. Nous ne pouvons mieux faire que de les lui emprunter. Au second étage du grand escalier des Demoiselles, était le spacieux vestibule des dortoirs ; on l'avait partagé en deux parties, l'une pour la scène, l'autre pour les spectateurs. Là deux am-

1. M. Aimé-Martin a publié cette lettre pour la première fois, d'après l'autographe, dit-il, dans la cinquième de ses éditions des OEuvres de Racine.

2. D'après la Lettre de Mme de SeVignè à Mme de Giignan, en date du 28 janvier 1689 (tome VIII, p. 436 et 437), Monsieur le Prince assistait aussi à cette première représentation, et il y pleura.

NOTICE

phithéâtres avaient été adossés aux murs, le plus petit réservé à la communauté, le plus grand aux jeunes pensionnaires ; les plus petites, qui formaient la classe rouge, et qui étaient âgées de inoins de onze ans, furent placées sur les gradins d'en haut; au-dessous d'elles les vertes, qui n'avaient pas encore quatorze ans; au-dessous des vertes, les jaunes, parmi lesquelles on était rangé de quatorze à dix-sept ans; enfin sur les gradins d'en bas les plus grandes, les bleues. Entre les deux amphithéâtres étaient les sièges pour les spectateurs du dehors. Mme de Maintenon n'avait rien négligé pour donner de l'éclat au spectacle. La salle était éclairée par des lustres de cristal ; les décors avaient été peints par Borin, décorateur des spectacles de la cour; l'accompagnement des chœurs avait été confié aux musiciens du Roi et à Nivers, organiste de la maison, qui tenait le clavecin. Les habits des actrices étaient magnifiques : ils avaient coûté plus de quatorze mille livres : c'étaient des robes à la persane, ornées de perles et de diamants, qui avaient autrefois servi au Roi dans ses ballets1. « Lorsque le Roi, dit M. Lavallée, fut monté dans le vestibule du théâtre, il regarda avec satisfaction les Demoiselles, qui étoient rangées sur leurs bancs, et s' étant mis à sa place avec Mme de Maintenon, qui avoitun fauteuil un peu en arrière pour être à portée de répondre à ses questions, le spectacle commença2. » Racine, quoique jamais dans les préfaces de ses autres tragédies il n'ait fait l'éloge (ce n'était pas encore la mode) des comédiens qui les interprétaient, a parlé, dans celle d' Esther, de la grâce, de la modestie, de la piété avec lesquelles la pièce fut déclamée et chantée par les jeunes Demoiselles 3. Quand elles eurent surmonté un moment de timidité, bien naturelle en présence d'un tel auditoire, l'exécution, grâce au charme de leur âge et aux leçons du poète, sembla ravissante. Dangeau nous a dit avec quelle perfection Mme de Caylus récita le prologue4; elle était de toutes ces jeunes personnes la mieux

Page 1