Histoire du Théâtre françois, tome XV, p
3. Remarques sur les tragédies de Jean Racine, tome II, p. 337 et suivantes.
J. Racine, iii 28
ESTHER
mais ce n'était pas le cas de demander aux anciens la règle d'un poème qu'ils n'avaient pu prévoir. S'il était vrai que la tragédie à1 Esther manquât des conditions essentielles d'une action dramatique , elle eût , même à Saint-Cyr, paru froide et sans intérêt. Nous comprenons bien que là tout fut plus en harmonie avec un poëme si pieux, si plein de douceur, mais non pas que l'art de toucher et de plaire soit entièrement différent sur un petit théâtre et sur un plus grand. Les explications que Louis Racine rejetait du malheur d' Esther n'étaient peut-être pas aussi insuffisantes qu'il le pensait. La suppression des chœurs, que le poète avait si bien liés à l'action, n'était pas un médiocre dommage apporté à son œuvre, et ne la dépouillait pas seulement d'un des plus magnifiques ornements de poésie, mais encore la mutilait dans une des parties les plus nécessaires et les plus vivantes de son ensemble. Il se peut bien aussi que le Roscius et la célèbre actrice aient été fort inférieurs aux jeunes filles formées par Racine lui-même, dans l'interprétation d'une pièce qui demande tant de naturel simple, de pudeur et de sincérité religieuse. Quant au goût du siècle, on peut y moins déférer que ne l'a fait Louis Racine : on avait alors un besoin exagéré de vives émotions sur la scène, de mouvement théâtral. A thalle, supérieure incontestablement à Esther par de plus hautes beautés tragiques , avait surtout peut-être trouvé grâce, parce que ces beautés étaient plus animées : faut-il \ pour cela méconnaître combien celles de la première tragédie sacrée de Racine étaient touchantes, à ne parler même que de l'action de la pièce, et indépendamment des beaux vers? Enfin, si Athalie fut, avec la même sainteté, mieux appréciée cp? Esther, sous la Régence, nous sommes persuadé cependant que cette sainteté, alors peu goûtée, nuisit à cette dernière tragédie , dont, en l'absence de grands effets dramatiques et de la pompe du spectacle, il est plus nécessaire encore de pouvoir comprendre et aimer le sens religieux, la pieuse tendresse. Aussi peut-on remarquer avec quelle injustice, quelle absence complète de sympathie et même de bon goût, quel dénigrement passionné, Voltaire, qui fut si longtemps grand admirateur & Athalle, a parlé à* Esther. « Esther, dit-il au chapitre xxvn du Siècle de Louis XIV, .... n'inspira que de la froideur et ne reparut plus Le public impartial ne vit qu'une aventure
NOTICE
sans intérêt et sans vraisemblance; un roi insensé, qui a passé six mois avec sa femme sans savoir, sans s'informer même qui elle est ; un ministre assez ridiculement barbare pour demander au Roi qu'il extermine toute une nation, vieillards, femmes, enfants, parce qu'on ne lui a pas fait la révérence; ce même ministre assez bête pour signifier l'ordre de tuer tous les Juifs dans onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d'échapper ou de se défendre ; un roi imbécile, qui, sans prétexte, signe cet ordre ridicule, et qui, sans prétexte, fait pendre subitement son favori : tout cela , sans intrigue , sans action , sans intérêt, déplut beaucoup à quiconque avoit du sens et du goût. Mais, malgré le vice du sujet, trente vers à'Esther valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de grands succès. » Voilà donc tout le mérite à? Esther réduit à des vers élégants et harmonieux ! Dans une note de ce même passage du Siècle de Louis XIV, Voltaire s'était avec raison moqué des Mémoires de la Beaumelle où il est dit que Racine, affligé du mauvais succès de sa pièce à la lecture, s'était écrié : « Pourquoi m'y suis-je exposé? Pourquoi m'a-t-on détourné de me faire chartreux? » mais que mille louis le consolèrent. La Beaumelle voulut prendre sa revanche en montrant combien était ridicule le jugement que l'auteur du Siècle de Louis XIV prête au public impartial: « Analyse injuste, ditil1 ; le public ne vit point cela; car le public étoit chrétien. On lui présentoit un fait intéressant et miraculeux, d'après un livre admis comme divin ; il ne discutoit point l'action, parce qu'on ne discute pas ce qu'on regarde comme démontré. »
C'était en effet ce qui aurait dû être ; mais la Beaumelle disait-il aussi bien ce qui était? La disposition d'esprit où se trouvait Voltaire n'était-elle pas, en 1721, celle d'une grande partie du public? et la Beaumelle lui-même en était-il fort éloigné, lorsque pour expliquer comment se dissipa le charme de la pièce imprimée, il reproche à Esther « trop d'exactitude à suivre le narré du Saint-Esprit? » Pour Voltaire, il est évident que cette fidélité de l'Histoire sainte, qui paraissait à Mme de Sévigné donner du respect, ne le laissait pas seulement
I. Voyez les Mémoires pour servir à F histoire de Mme de Maintenons livre VIII, chapitre xv (tome III, p. 180 et 181).
ESTHER
froid, comme beaucoup de ses contemporains, mais était son véritable grief contre l'œuvre de Racine. Nous n'avons cité que le Siècle de Louis XIV, mais il est souvent revenu ailleurs sur les invraisemblances du sujet, répétant les mêmes plaisanteries, par exemple dans ses Remarques sur le troisième discours de Corneille, où il entame ainsi le propos : « Quelquefois une tragédie, dénuée de vraisemblance et de raison, charme à la lecture par la beauté continue du style, comme la tragédie d'Esil/er. On rit du sujet, et on admire l'auteur. Ce sujet, en effet, respectable dans nos saintes Ecritures, révolte l'esprit partout ailleurs1. » L'histoire d'Esther était une de celles qui, dans la Bible, égayait, ou ce serait peut-être mieux dire, irritait le plus Voltaire ; on peut voir comme il l'a commentée dans la Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de Sa Majesté le Roi de Pologne, et les railleries qu'il en a faites dans les Questions de Zapata et dans la Canonisation de saint Cucufin. La préoccupation de ce qu'il voulait trouver absurde dans le Livre d'Esther obsédait tellement son esprit, quand il jugeait la tragédie de Racine, qu'il censurait chez le poète ce qui n'y était pas, mais se trouvait seulement dans le livre saint; témoin ce passage cité tout à l'heure du Siècle de Louis XIV, où il relève la bêtise du ministre qui laisse onze mois aux Juifs pour se préparer à se défendre, tandis que Racine, forcé de resserrer les événements dans un temps plus court, a substitué dix jours2 à ces onze mois.
Nous n'avons pas besoin de dire que Voltaire avait lu le Livre d'Esther avec beaucoup de préventions, avec beaucoup de légèreté. La critique la plus libre, quand elle n'est pas systématiquement hostile, non-seulement en reconnaît les grandes beautés, mais fait disparaître devant un examen sérieux bien de prétendues invraisemblances historiques qu'on avait cru signaler. M. Athanase Coquerel, dans son livre intitulé Athalie et Esther de Racine, avec un commentaire biblique9, a discuté quelques-unes de ces questions4. Pour nous, nous n'avons pas ici à les aborder; c'est uniquement pour les notes