‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 304 sur 493 · Paris, J. Cherbuliez, i863, i volume in · texte numérisé non relu

Paris, J. Cherbuliez, i863, i volume in

4- Voyez particulièrement le § iv de l'Introduction REstlier.

NOTICE

de la pièce, pour les rapprochements à faire entre les vers de Racine et les nombreux passages des livres saints que nous avons pu faire d'utiles emprunts à la consciencieuse étude de M. Coquerel, à son érudition biblique. Il nous suffit de dire que dans une œuvre de foi, comme celle de Racine, tout ce qui est tiré de l'Ecriture doit être accepté, non-seulement comme vraisemblable, mais comme vrai. Voltaire même aurait bien pu accorder à Esther ce qu'il accordait sans doute aux tragédies grecques, fondées sur les croyances mythologiques. Il ne restait réellement que deux questions à examiner : Racine a-t-il trouvé dans le récit des livres saints la matière d'une pièce qui remplît les conditions dramatiques? A-t-il suivi ces livres avec fidélité ? Sur le premier point, voici comment Chamford parle à' Esther1 : « Toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du sort de toute une nation. Les développements de l'action y sont admirables — et la péripétie est une des plus belles qu'il y ait au théâtre : c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière, dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur. » Il est vrai que Chamford trouvait au rôle d' Esther « un défaut capital » (nous dirons tout à l'heure quel était ce défaut), qui, selon lui, «empêcherait toujours la pièce d'être accueillie sur la scène. » Pour la conformité de la tragédie d' Esther aux livres saints, ce qu'il y avait de mieux à en dire, Racine lui-même l'a dit dans sa préface . « Il

me sembla que je pourrois remplir toute mon action avec les

seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées. » De tant de belles scènes de la pièce, il n'y en a pas une en effet qui ne soit dans le Livre eï1 Esther. Telle était la souplesse de l'art de Racine, qu'il ne fut nullement gêné par cette soumission à un texte révéré; son génie d'ailleurs et son âme étaient depuis longtemps en harmonie avec le modèle qu'il avait à rendre. Il faut le remarquer cependant, Racine se flattait seulement de n'avoir altéré « aucune des circonstances

I. Essai dun commentaire sur Racine. Notes sur Racine. Voyez les OEuvres complètes de Chamford publiées par M. Auguis , Paris , Chammerot jeune, 1825, tome V, p. 7-84.

ESTHER

tant soit peu considérables de l'Écriture sainte, » ce qui lui aurait paru « une espèce de sacrilège. » Quelques points, qui évidemment étaient libres, avaient été développés par lui suivant son goût. Mais n'y eut-il pas un changement, une suppression plus grave dont il ne parle pas? Quand il relisait, pour y chercher sa tragédie, le Livre et Esther, que pensait-il de ces passages où il est dit que les Juifs eurent permission de tuer leurs ennemis avec leurs femmes et leurs enfants, et de piller leurs dépouilles ; qu'ils firent périr dans Suse jusqu'à cinq cents hommes, et qu'après ce massacre le Roi invita la reine Esther à songer que le carnage avait dû être bien plus grand dans toutes les provinces (on y tua, en effet, soixante-quinze mille personnes), et l'interrogea sur ce qu'elle demandait de plus ? A quoi Esther répondit : « S'il plaît au Roi, qu'il donne aux Juifs le pouvoir de faire encore demain ce qu'ils ont fait aujourd'hui dans Suse, et que les dix fils d'Aman soient pendus1. » Nous le répétons, qu'en pensait Racine? Il pensait, nous n'en doutons point, comme Saci, « qu'on a quelque lieu de s'étonner que Mardochée et Esther, qui procurèrent cet édit, aient pu se porter à un excès si cruel en apparence ; » mais que « ces choses se passoient durant le temps de l'ancienne loi, qui étoit un temps de rigueur; » et que « d'ailleurs on peut présumer que l'Esprit de Dieu qui avoit conduit jusqu'alors, tant la reine que Mardochée, leur inspira aussi bien qu'au Roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est. plus obligé d'adorer que de pénétrer2. » C'est avec cette soumission que sa foi devait s'incliner; et il ne croyait certainement pas que Dieu eût besoin qu'on atténuât, qu'on dissimulât ses rigueurs. Toutefois, sans qu'il faille supposer aucun embarras du croyant, la poétique a ses lois, et Racine les connaissait trop bien pour changer tout à coup la douceur de son Esther en une si terrible inflexibilité de vengeance. Et puis il a pu se dire que l'action de sa tragédie s'arrêtait à la délivrance des Juifs et à la punition d'Aman, qu'il lui était

1. Voyez le Livre d1 Esther, chapitre vin, verset ir, et chapitre ix, versets 10, 12 et i3.

2. Voyez dans la Bible de Saci, V Explication du chapitre vin du Livre d? Esther.

NOTICE

permis de ne pas suivre au delà le récit divin, enfin que, dans un spectacle destiné à un auditoire chrétien, on était autorisé, même en lui mettant sous les yeux une histoire de l'Ancien Testament, à suivre de plus près l'esprit de la loi de grâce. Dans Jthalie, il n'a pas reculé devant une plus fidèle hardiesse à retracer les effrayantes sévérités de la Bible : elle lui a semblé conforme à la conception de sa tragédie. Il n'a pas été toutefois aussi loin dans l'adoucissement des vengeances d'Esther qu'un de ses devanciers, qui lui fait demander grâce pour Aman lui-même, au moment où Assuérus l'envoie au supplice :

Ah! Sire, en sa faveur écoutez la clémence'.

Celui-là dépassait la limite. Mais il était naturel de pencher du côté de la mansuétude dans ce sujet d'Esther2. Racine a, comme toujours, gardé la mesure; il a conservé à Esther tout son charme, sans l'affadir. Dans la scène v de l'acte III, elle fait éclater sa sainte énergie autant qu'il faut :

Va, traître, laisse-moi....

Bientôt ton juste arrêt te sera prononcé.

Cet éclair de courroux suffit et ne dépare point l'aimable reine : c'est tout ce que demandait le respect de l'histoire sainte ; guidé par le seul sentiment de l'art, c'eût encore été ce que le poète eût eu de mieux à imaginer. Là pourtant est ce défaut dans le caractère d'Esther qui gâtait la pièce pour Chamford : « Celui , dit-il , qui avait admiré dans la jeune reine le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. » Évidemment il eût désiré que ce rôle fût traité à la façon de du Ryer. Mais comment, en tout cas, pouvait-il voir là une faute capitale du plan de Racine, et qui justifiait le peu de succès de sa tragédie sur le théâtre? Ne lui

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