LA PIÉTÉ
Du séjour bienheureux de la Divinité
Je descends dans ce lieu, par la Grâce habité1.
L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
Ici , loin du tumulte , aux devoirs les plus saints 5
Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
Je nourris dans son cœur la semence féconde
Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
Un roi qui me protège , un roi victorieux
A commis à mes soins ce dépôt précieux. io
C'est lui qui rassembla ces colombes timides ,
Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.
Pour elles , à sa porte 2 élevant ce palais ,
Il leur y fit trouver l'abondance et la paix.
Grand Dieu, que cet ouvrage ait place en ta mémoire. Que tous les soins qu'il prend pour soutenir ta gloire Soient gravés de ta main au livre où sont écrits Les noms prédestinés des rois que tu chéris. Tu m'écoutes. Ma voix ne t'est point étrangère : Je suis la Piété , cette fille si chère , 1 o
Qui t'offre de ce roi les plus tendres soupirs. Du feu de ton amour j'allume ses désirs. Du zèle qui pour toi l'enflamme et le dévore
I. La maison de Saint-Cyr. [Note de Racine.) 1. Saint-Cyr est dans le voisinage de Versailles.
ESTHER
La chaleur se répand du couchant à l'aurore 1 .
Tu le vois tous les jours , devant toi prosterné , 1 5
Humilier ce front de splendeur couronné ,
Et confondant l'orgueil par d'augustes exemples ,
Baiser avec respect le pavé de tes temples.
De ta gloire animé , lui seul de tant de rois
S'arme pour ta querelle, et combat pour tes droits. 3 o
Le perfide intérêt, l'aveugle jalousie
S'unissent contre toi pour l'affreuse hérésie2 ;
La discorde en fureur frémit de toutes parts ;
Tout semble abandonner tes sacrés étendards ;
Et l'enfer, couvrant tout de ses vapeurs funèbres, 3 5
Sur les yeux les plus saints a jeté ses ténèbres3.
Lui seul, invariable et fondé sur la foi,
Ne cherche, ne regarde et n'écoute que toi*,
Et bravant du démon l'impuissant artifice,
De la religion soutient tout l'édifice 4 . 40
r. Geoffroy explique bien ce passage, a II s'agit ici, dit-il, des missions étrangères et des travaux apostoliques dans l'Orient et dans le Nouveau-Monde, que Louis XIV encourageoit par ses bienfaits. »
2. Allusion à la ligue d'Augsbourg (conclue en 1687) , qui devait tourner au profit du prince d'Orange, défenseur de la religion protestante.
3. Quoi qu'en dise Geoffroy, si le roi et la reine d'Angleterre, lors» qvfEsther fut représentée devant eux, reconnurent ici le pape Innocent XI, nous croyons qu'ils ne se trompaient pas. On sait que quelques mois avant la première représentation KEsther le Roi dans une lettre qu'il écrivait au cardinal d'Estrées, pour être mise sous les yeux du Saint-Père, accusait celui-ci de tenir une conduite qui aidait aux desseins formés par le prince d'Orange pour <( le maintien de la religion protestante , ou plutôt l'extirpation de la catholique. » C'est évidemment le même reproche d'aveuglement que Racine adresse à Innocent XI dans ces deux vers. Cependant Luneau de Boisjermain et Louis Racine avaient, avant Geoffroy, révoqué en doute le sens qui n'avait échappé à personne. « La cour de France, dit Louis Racine dans ses Remarques sur Esther, étant alors brouillée avec la cour de Rome, on fit une application de ces deux vers, contraire aux intentions de l'auteur, qui n'étoit point capable de penser que l'enfer eût jeté ses ténèbres sur les yeux d'un pape aussi respectable qu'Innocent XI. » Le fils de Racine croyait sans doute servir par cette dénégation la mémoire de son père.
4« Louis XIV, ainsi que le montrent les allusions précédentes, est représenté dans ce prologue comme le seul soutien de la religion en Europe; mais il n'y