ACTE I, SCÈNE I
Lorsque le Roi, contre elle enflammé de dépit1,
La chassa de son trône, ainsi que de son lit.
Mais il ne put sitôt en bannir la pensée. 3 5
Vasthi régna longtemps dans son âme offensée 2.
Dans ses nombreux Etats il fallut donc chercher3
Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher.
De Tlnde à THellespont ses esclaves coururent4.
Les filles de l'Egypte à Suse comparurent 6 . 40
plusieurs interprètes de la Bible, comme Saci le remarque, ont approuvé son refus. Racine a-t-il donc, dans le seul intérêt d'une allusion qui devait plaire, donné à la conduite de Vasthi une interprétation qu'on ne saurait admettre? Mais il faut remarquer que cette interprétation n'a pas été inventée par lui. Dans Y Esther de du Ryer (acte T, scène n), Mardochée dit à Esther, en lui rappelant la disgrâce de Vasthi :
Si l'orgueil la fit choir d'une place adorée, Que la soumission vous la rende assurée.
1? Esther , poème héroïque de Desmarets, a des vers tels que ceux-ci :
De la fière Vasthi l'image éblouissante —
Mais l'orgueil de Vasthi ne peut plaire à mes dieux.
Cependant du Ryer ni Desmarets ne songeaient à Mme de Montespan. Le texte même de l'Ecriture autorisait ce jugement sur le caractère de Vasthi : Venire contempsit, <c elle dédaigna de venir, » dit le Livre cV Esther (i, 12). Saci conclut de ces paroles « qu'il se peut bien faire que Vasthi ait parlé avec fierté et avec mépris. »
1. Dans le poème héroïque d' Esther (chant II) on trouve cette même expression : enflammé de dépit, appliquée à Assuérus, lorsqu'il répudie Vasthi :
Aussitôt par le Roi, de dépit enflammé...,
rencontre sans doute fortuite.
2. <c Postquam régis Assueri indignatio deferbuerat, recordatus est Vasthi, « et quœ fecisset, vel quae passa esset. » (Esther, 11, 1.)
3. oc Dixeruntque pueri régis ac ministri ejus : Quaerantur régi puellœ vir- « gines ac sjieciosse, et mittantur qui considèrent per universas provincias « puellas speciosas et virgines ; et adducant eas ad civitatem Susan , et tradant « eas in domum feminarum ; . . . et qusecumque inter omnes oculis régis pla- « cuerit, ipsa regnet pro Vasthi. Placuit sermo régi, et ita, ut suggesserant, « jussit fieri. » (Esther, 11, 2-4.)
4. L'empire des Perses s'étendait du côté de l'Europe jusqu'à l'Hellespont. L'Inde en était la limite orientale. 11 est dit au chapitre I, verset 1 d' 'Esther ; « In diebus Assueri, qui regnavit ab India usque vEthiopiam. »
5. On voit par le passage du Livre d'Esther, cité dans la note précédente, que l'Egypte était au nombre des provinces d'Assuérus.
ESÏHER.
Celles même du Parthe et du Scythe indompté 1
Y briguèrent le sceptre offert à la beauté.
On m'élevoit alors, solitaire et cachée,
Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.
Tu sais combien je dois à ses heureux secours. 4 -
La mort m'avoit ravi les auteurs de mes jours.
Mais lui, voyant en moi la fille de son frère,
Me tint lieu, chère Elise, et de père et de mère2.
Du triste état des Juifs jour et nuit agité 3,
1. On a dit que Racine était sorti des limites de la domination des Perses, en nommant les Scythes et les Parthes, et avait fait un anachronisme, parce qu'il n'était pas encore dans ces temps-là question des Parthes. Mais l'épithète d'indompté donnée aux Scythes montre bien que le poète n'a pas entendu borner la recherche ordonnée par Assuérus aux provinces qui étaient sous son empire. Si les Parthes, nation scythique, n'ont fondé un royaume que plus tard, ils pouvaient cependant exister dès lors. La poésie d'ailleurs a toujours eu des privilèges que l'érudition, même lorsqu'elle est moins incertaine, ne peut pas lui contester.
2. « Erat vir Judseus in Susan civitate, vocabulo Mardochseus,... qui fuit « nutritius filiae fratris sua? Edissae, qua? altero nomine vocabatur Esther, et
« utrumque parentem amiserat Mortuisque pâtre ejus ac matre, Mardochœus
« sibi eam adoptavit in filiam. » (Esther, h, 5 et 7.) — Racine a suivi ce témoignage de la Vulgate. Josèphe (livre XI, chapitre vi) dit aussi que Mardochée était oncle d'Esther; mais d'après la version des Septante il était son cousin germain, et l'avait élevée pour être sa femme : Kat %v tgJtw tzvliç, ôpsTZTYi, duyotTYip 'A/Atva^àê ot$zXyov Trarpoç ckùtou, xai ovo/jlk cx.ùty] 'Eadyjp — 'ETCxiiïevesv a!}T;rçv iaurâ elç yuvaîxa. (Chapitre 11, verset 7.)
3. On a reproché à Racine une erreur historique, lorsqu'il a , comme ici , représenté les Juifs en un triste état , et même ailleurs , par exemple aux vers 567 et 568, i33g et suivants, en un état de servitude et de captivité. Quel que soit, a-t-on dit, celui des successeurs de Cyrus que l'on reconnaisse dans l'Assuérus du Livre d'Esther, les Juifs n'étaient plus captifs ; ils avaient cessé de l'être la première année du règne de Cyrus. Il ne faut pas oublier toutefois que jusqu'au temps de la lettre d'Artaxerxès Longue-Main, obtenue par Esdras, il y eut comme un reste de captivité. Louis Racine fait remarquer, dans Y Examen d'Esther, que la reconstruction du temple ayant été interrompue (elle ne le fut, il est vrai, que jusqu'à la seconde année du règne de Darius), et les rois de Perse, successeurs de Cyrus, n'ayant pas toujours été favorables aux Juifs, ceux-ci « se regardoient encore comme dans l'oppression.» S'il reste là quelque chose d'obscur et d'incertain, le poète avait le droit de choisir sur l'état des Juifs demeurés en Perse la supposition qui lui permettait de mettre dans un plus beau jour le sujet de sa tragédie, c'est-à-dire la délivrance du peuple de Dieu par Esther.