ACTE I, SCÈNE I
Il me tira du sein de mon obscurité ; 5 o
Et sur mes foibles mains fondant leur délivrance,
Il me fit d'un empire accepter l'espérance.
A ses desseins secrets tremblante j'obéis.
Je vins. Mais je cacbai ma race et mon pays*.
Qui pourroit cependant t'exprimer les cabales 5 5
Que formoit en ces lieux ce peuple de rivales,
Qui toutes disputant un si grand intérêt,
Des yeux d'Assuérus attendoient leur arrêt?
Chacune avoit sa brigue et de puissants suffrages:
L'une d'un sang fameux vantoit les avantages; fio
L'autre, pour se parer de superbes atours,
Des plus adroites mains empruntoit le secours2.
Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice 3,
De mes larmes au ciel j'offrois le sacrifice.
Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus. 6 5
Devant ce fier monarque, Elise, je parus. Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes4; Il fait que tout prospère aux âmes innocentes,
1 . « Qua? noluit indicare ei populum et patriam suam : Mardochams enim « prœceperat ei ut de hac re omnino reticeret. » (Esther, n, 10.) — Dans la tragédie d'Esther de du Ryer (acte I, scène n), Esther dit à Mardochée :
J'ai suivi vos conseils, et je leur obéis. Ainsi je cache au Roi mon sang et mon pays : Il pense que le ciel me donna la naissance Dans les vastes pays de son obéissance.
2. Plusieurs commentateurs ont pensé que Racine avait eu présent à la mémoire ce passage de Tacite, où le tableau de brigues féminines offre en effet des traits semblables : « Nec minore ambitu feminae exarserant : suam « quaeque nobilitatem, formam, opes contendere, ac digna tanto matrimonio « ostentare. » (Annales^ livre XII, chapitre i.)