‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 320 sur 493 · ACTE I, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE

Celui par qui le ciel règle ma destinée

Sur ce secret encor tient nia langue enchaînée 1 .

ÉLISE

Mardochée? Hé ! peut-il approcher de ces lieux5 ?

ESTHER

Son amitié pour moi le rend ingénieux.

Absent, je le consulte; et ses réponses sages 95

Pour venir jusqu'à moi trouvent mille passages.

Un père a moins de soin du salut de son fils.

Déjà même, déjà par ses secrets avis

J'ai découvert au Roi les sanglantes pratiques

Que formoient contre lui deux ingrats domestiques s .

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion,

sus, p. 468, la note du vers 48) signifie cachée, et lui convenait parce que le Roi ignorait qui elle était. D'autres (voyez le Commentaire du livre d'Esther par M. J. Oppert, p. 4) disent que dans la langue persane Esther avait le sens à'étoile.

1. « Necdum prodiderat Esther patriara et populum suum, juxta mandatum « ejus. Quidquid euim ille prœcipiebat, observabat Esther; et ita cuncta fa- « ciebat, ut eo tempore solita erat quo eam parvulam nutriebat. » [Esther, n, 20.)

2. C'est ainsi que, pour aller au-devant d'une objection qu'on pouvait lui faire, Racine, au commencement de Bajazet (vers 3 et 4) , fait dire par Osmin :

Et depuis quand, Seigneur, entre-t-on dans ces lieux, Dont l'accès étoit même interdit à nos yeux ?

Mais il lui était plus facile de fonder la vraisemblance des communications établies entre Mardochée et Esther que celle de l'entrée d'Acomat dans le Harem. Toutes les difficultés qu'on peut élever, d'après l'idée que nous avons des mœurs de l'antique Orient, tombent devant le récit de l'Écriture : « Qui « (M ardochseus) deambulabat quotidie ante -vestibulum domus, in qua electae « virgines servabantur, curam agens salutis Esther, et scire volens quid ei « accideret. » ( Esther, n, 1 1 . ) Cela se passait avant qu'Esther fût reine ; mais elle l'était déjà à l'époque où le Livre d"1 Esther raconte les messages que s'envoient Esther et Mardochée, et dont ils chargent l'eunuque Athach. Voyez le Livre d' 'Esther, iv, 5- 16.

3. « Eo igitur tempore quo Mardochaeus ad régis januam morabatur, irati

a sunt Bagathan et Thaïes^ duo eunuchi Régis volueruntque insurgere in

<( Regem, et occidere eum. Quod Mardochœum non latuit, statimque nuntiavit a Reginae Esther; et illa Régi, ex nomine Mardochaei, qui ad se rem detulerat. » (Esther, », 21 et 22.)

ESTHER

Jeunes et tendres fleurs, par le sort agitées,

Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Dans un lieu séparé de profanes témoins, i o 5

Je mets à les former mon étude et mes soins 1 ;

Et c'est là que fuyant l'orgueil du diadème,

Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même,

Aux pieds de l'Eternel je viens m'humilier,

Et goûter le plaisir de me faire oublier. 1 1 o

Mais à tous les Persans je cache leurs familles.

Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles,

Compagnes autrefois de ma captivité,

De l'antique Jacob jeune postérité2.

* i . L'intention de donner à Esther quelques-uns des traits de Mme de Maintenon faciles à reconnaître n'est nulle part aussi évidente que dans ce passage. Louis Racine (Remarques sur Esther) a dit, en parlant des quatre vers qui suivent : « Ces quatre vers sont conformes à ce que l'Écriture sainte rapporte d'Esther. On croyoit cependant que le poëte y avoit voulu peindre Mme de Maintenon. » Il est très-vrai qu'Esther fuyant V orgueil du diadème et venant s'humilier aux pieds de VÉternel est bien l'Esther de l'Écriture sainte : voyez particulièrement le chapitre xrv du Livre d'Esther, versets i5-i8. Mais lorsque Racine transforme un coin du palais d'Assuérus en une sorte de Saint-Cyr, où la Reine se plaît à former elle-même des jeunes filles, il n'est pas besoin d'avertir le lecteur qu'il n'y a rien de semblable à chercher dans l'Écriture. On n'oserait pas toutefois se plaindre d'une fiction poétique si gracieuse et si délicate, d'une si aimable flatterie, que suffirait à excuser l'à-propos, dans une pièce représentée par les jeunes élèves de Mme de Maintenon. Le Livre d'Esther (n, 9) parle de jeunes filles attachées au service de la Reine. Elles étaient au nombre de sept, et choisies dans la maison du Roi : a Septem « puellas speciosissimas de domo R.egis. » Étaient-elles de la nation d'Esther? On pourrait le supposer, puisque Esther jeûne avec elles : « Ego cura ancillis « meis.... jejunabo. » (Esther, iv, 16.)

2. Ce vers est une heureuse traduction du premier vers de VOEdipe-Roi de Sophocle , avec le seul changement du nom de Cadrnus en celui de Jacob :

r£l rçxva, Kdd/JLOV tov 7TcUat ve'a Tpofy,

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