‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 325 sur 493 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal,

Ni le rang, ni le sexe, et le crime est égal. 200

Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise,

Je suis à cette loi comme une autre soumise ;

Et sans le prévenir, il faut, pour lui parler,

Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler . ..

MARDOCHÉE

Quoi? lorsque vous voyez périr votre patrie, 20 5

Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux ! Que dis-je? Votre vie, Esther, est-elle à vous? N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue ? N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue ? 210 Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardoit pas2 ?

Songez-y bien : ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains. 2 i 5 Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage : Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours ! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? 220 Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre : Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer ;

1. « Quae responditei, et jussit ut diceret Mardochœo : Orrmes servi régis, «t et cunctae, quie sub ditione ejus surit, norunt provincial, quod sive vir, sive «< mulier, non vocatus, interius atrium Régis intraverit, absque ulla cuncta- « tione statim interficiatur, nisi forte Rex auream virgam ad eum tetenderit « pro signo clementiae, atque ita possit vivere. Ego igitur quomodo ad Regem « intrare potero, quae triginta jam diebus non sum vocata ad eum?» (Esther } iv, 10 et 11.)

2. ce Et quis novit utrum ideirco ad regnum veneris, ut in tali tempore « parareris? » (Esther, iv, 14.)

ESTHER

Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer1.

Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble 2 ; 226

Il voit comme un néant tout l'univers ensemble ;

Et les foibles mortels, vains jouets du trépas,

Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étoient pas 3 .

S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il vouloit éprouver votre zèle. 230 C'est lui qui m'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher ; Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. 11 peut confondre Aman, il peut briser nos fers 2 3 5 Par la plus foible main qui soit dans l'univers. Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce, Vous périrez peut-être, et toute votre race6.

1. a Avertente autem te faciem, turbabuntur.... et in pulverem suum re- « vertentur. » (Psaume cm, 29.) — J. B. Rousseau, dans le Cantique tiré du Psaume xlvii, a faiblement imité Racine :

Il parle, et nous voyons leurs trônes mis en poudre.

2. « Dédit vocem suam, mota est terra. » [Psaume xlv, 7.) — oc Mare vidit, « et fugit. » {Psaume cxm, 3.)

3. « Omnes gentes quasi non sint, sic sunt coram eo, et quasi nihilum et « inane reputatse sunt ei. » (Isaïe, XL, 17.)

4- « Ne putes quod animam tuam tantum libères, quia in dorao Régis es « prœ cunctis Judaeis. Si enim nunc silueris, per aliam occasionem liberabuntur « Judaei; et tu, et domus patris tui, peribitis. » (Esther, iv, i3 et 14.) — On aimera à comparer aux vers de Racine les paroles que du Ryer met dans la bouche de Mardochée. Les deux poètes avaient le Livre d Esther sous les yeux; ils ont pu se rencontrer; mais il n'est pas invraisemblable que quelques développements aient été suggérés à Racine par son devancier :

— Puisqu'en ce liaut rang le ciel vous fait asseoir, C'est à vous d'opposer le pouvoir au pouvoir — Si pour sauver les Juifs votre bras ne s'emploie, Le ciel pour les sauver peut faire une autre voie ; Il peut fendre la terre en des chemins nouveaux, De même que pour eux il sut fendre les eaux. Croyez-vous que le ciel vous rende souveraine Et vous donne l'éclat et le titre de reine Pour briller seulement de l'illustre splendeur Que répandent sur vous la pourpre et la grandeur ? Croyez-vous aujourd'hui posséder la couronne

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