ACTE II, SCÈNE VIL
ESTHER
Mes filles, soutenez votre reine éperdue. Je me meurs 1 .
(Elle tombe évanouie.) ASSUERUS.
Dieux puissants ! quelle étrange pâleur De son teint tout à coup efface la couleur ? Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère? Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère ? Vivez, le sceptre d'or, que vous tend cette main, Pour vous de ma clémence est un gage certain 2. 640
ESTHER
Quelle voix salutaire ordonne que je vive, Et rappelle en mon sein mon âme fugitive ?
Ne connoissez-vous pas la voix de votre époux ? Encore un coup, vivez, et revenez à vous.
ESTHER
Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte 645
L'auguste majesté sur votre front empreinte8 :
Jugez combien ce front irrité contre moi
Dans mon âme troublée a dù jeter d'effroi.
Sur ce trône sacré, qu'environne la foudre,
J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre. 6 !>o
Hélas ! sans frissonner, quel cœur audacieux
Soutiendroit les éclairs qui partaient de vos yeux4 ?
r. « Regina corruit, et in pallorem colore mutato, lasuim super anciliulam « reclinavit caput. » [Esther, xv, 10.)
2. a Quid hahes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non morieris; a. non enira pro te, sed pro omnibus haec lex constituta est. Accède igitur, et « tange sceptrum. » (Ibidem, 12-14.)
3. « Quae respondit : Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum « est cor meum prae timoré glorise tua?. Valde enim mirabilis es, Domine, et « faciès tua plena est gratiarum. » (Ibidem, 16 et 17.)
4. « Cumque — ardentibus oculis furorem pectoris indicasset. » (Ibidem, 10.)
ESTHER
Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle 1
0 soleil ! ô flambeaux de lumière immortelle 2 !
Je me trouble moi-même , et sans frémissement 6 5 5
Je ne puis voir sa peine et son saisissement.
Calmez, Reine, calmez la frayeur qui vous presse.
Du cœur d'Assuérus souveraine maîtresse,
Eprouvez seulement son ardente amitié.
Faut-il de mes Etats vous donner la moitié 3 ? 6 6o
ESTHER
Hé! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière, Devant qui tout fléchit et baise la poussière, Jette sur son esclave un regard si serein, Et m'offre sur son cœur un pouvoir souverain ?
ASSUÉRUS
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, 66 5 Et ces profonds respects que la terreur inspire,
1. « Exardescet sicut ignis ira tua?» (Psaume lxxxvih, 47-) — On a aussi remarqué que Virgile avait dit : « Ignescunt irae. » (Énéide, livre IX, vers 66.) — On trouve dans la Judith de Boyer (acte III, scène vi) un ridicule plagiat de tout le commencement de cette scène. Judith, paraissant devant Holoferne, feint d'être saisie de terreur :
{A part.) Pour flatter son orgueil, affectons tant d'effroi.
Un respect si profond Je tremble, soutiens-moi.
Ah ! que de majesté ! Tant de grandeur m'accable.
holof. Quel objet est ici pour vous si redoutable?
Reprenez vos esprits, et commencez à voir
Que vos yeux sont ici plus craints que mon pouvoir.
Vous êtes en ces lieux souveraine maîtresse.
jud. Quelle flatteuse voix rassure ma foiblesse,
Et me rend tout à coup l'usage de mes sens?
Mais en ouvrant les yeux, que de troubles puissants
Reviennent quand j'approche un trône si terrible,
Qui du trône éternel est l'image sensible !
2. Louis Racine, rapprochant de cet endroit le vers 676 (voyez aussi les vers 739 et 740), rappelle que « les Perses.... adoroient le soleil et les astres » et « ne doutoient point de leur influence. » Dans sa note, il a remplacé le pluriel flambeaux par le singulier Jlambeau, et c'est la leçon qu'ont introduite dans le texte Luneau de Boisjermain, la Harpe, M. Aimé-Martin.
3. « Dixitque ad eam Rex : Quid vis, Esther regina? Quœ est petitio tua? « Etiam si dimidiam partem regni petieris, dabitur tibi. » (Esther, v, 3.)