ACTE III, SCENE I
AMAN
O douleur ! ô supplice affreux à la pensée !
O honte, qui jamais ne peut être effacée ! 8 4 5
Un exécrable Juif, l'opprobre des humains ,
S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains?
C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire ;
Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire.
Le traître ! Il insultoit à ma confusion ; 8 5 o
Et tout le peuple même avec dérision ,
Observant la rougeur qui couvroit mon visage ,
De ma chute certaine en tiroit le présage.
Roi cruel ! ce sont là les jeux où tu te plais.
Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits 8 5 5
Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie,
Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.
ZARÈS
Pourquoi juger si mal de son intention?
Il croit récompenser une bonne action.
Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire 860
Qu'il en ait si longtemps différé le salaire?
Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil.
Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
Vous êtes après lui1 le premier de l'Empire.
Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 86 5
AMAN
Il sait qu'il me doit tout2, et que pour sa grandeur J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur; Qu'avec un cœur d'airain exerçant sa puissance,
1. Dans les éditions de 1702, 1 713, 1723 (Cologne), au lieu d' « après lui, » on lit : «1 près de lui. »
2. Louis Racine, dans ses Remarques sur Esthery dit ici : « On assure qu'un ministre, qui étoit encore en place alors, mais qui n'étoit plus en faveur, avoit donné lieu à ce vers, parce que, dans un mouvement de colère, il avoit dit quelque chose de semblable. » Le ministre dont parle Louis Racine est Louvois. Voyez ci-dessus la Notice, p. 420 et 421.
ESTHER
J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence ;
Que pour lui , des Persans bravant l'aversion , 87c
J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction;
Et pour prix de ma vie à leur haine exposée 1 ,
Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée !
ZARÈS
Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter? Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater, 875 Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême , Entre nous, avoient-ils d'autre objet que vous-même? Et sans chercher plus loin , tous ces Juifs désolés , N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez?
Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste
Enfin la cour nous hait , le peuple nous déteste.
Ce Juif même , il le faut confesser malgré moi ,
Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi2.
Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre ,
Et sa race toujours fut fatale à la vôtre. 8 8 5
De ce léger affront songez à profiter.
Peut-être la fortune est prête à vous quitter;
Aux plus affreux excès son inconstance passe.
Prévenez son caprice avant qu'elle se lasse.
Où tendez- vous plus haut? Je frémis quand je voi 890
1. Dans l'édition de 1768 on lit opposée, au lieu d? exposée ; et en note, comme si cette leçon était tirée de quelque autre édition : « Nous croyons qu'il y a ici une faute d'impression, et qu'il s'est glissé opposée pour exposée. Ce mot exposée se trouveroit, en ce cas, deux fois dans deux vers. » La Harpe approuve opposée, en dépit de toutes les anciennes éditions. « Opposée, dit-il, s'entend très-bien; il est plus fort qu'exposée , et sauve le petit inconvénient d'une répétition de mots qui serait faible ou affectée. » Il nous semble au contraire qu' opposée serait un latinisme d'un sens très-équivoque, et que la véritable négligence serait d'avoir employé . .posée et . . pose à si peu de distance ; tandis que dans la leçon authentique il y a une antithèse, non pas affectée, mais très-naturelle.
2. a Cui responderunt sapientes quos habebat in consilio, et uxor ejus : Si « de semine Judaeorum est Mardochœus, ante quem cadere cœpisti, non poteris a ei resistere, sed cades in conspectu ejus. » [Esther, vt, i3.)