ACTE III, SCÈNE IV
AMAN tout bas1.
Je tremble.
ESTHER
Esther, Seigneur, eut un Juif pour son père. De vos ordres sanglants vous savez la rigueur.
AMAN
Ah , Dieux !
ASSUÉRUS
Ah ! de quel coup me percez-vous le cœur ? Vous la fille d'un Juif? Hé quoi? tout ce que j'aime, Cette Esther , l'innocence et la sagesse même , Que je croyois du ciel les plus chères amours, Dans cette source impure auroit puisé ses jours? Malheureux 2 !
Sans qu'un seul toutefois pensât de lui mal faire,
Enveloppant encor dans ce danger ici
Ta pauvre femme Esther et Mardochée aussi;
Car cette nation serviable et bénine
A tous deux nous donna le nom et l'origine.
Dans V Esther de du Ryer (acte V, scène v) , le Roi, comme dans Y Esther de Racine, est d'abord atterré par l'aveu de la Reine, qu'il interrompt deux fois en s'écriant : « Quoi ? vous sortez des Juifs ? » C'est ainsi que Racine fait dire à Assuérus : « Vous la fille d'un Juif ? » Voici quelques-uns des vers de du Ryer :
esth. Il ne faut plus cacher Esther à votre vue ;
Il faut rompre le voile, et qu'elle soit connue :
Ce n'est pas un défaut de sortir comme moi
D'un peuple malheureux, mais fidèle à son roi.
le roi. Quoi? vous sortez des Juifs? Leurs rois sont vos ancêtres?
esth. Oui, je sors des grands rois qu'ils connurent pour maîtres;
Et lorsqu'à mon amour votre cœur s'est rendu,
Toujours grand, toujours haut, il n'a point descendu.
le roi. Quoi? vous sortez des Juifs? esth. Oui, Sire; et Mardochée
Qu'attaque injustement une haine cachée,
Lui qui vous conserva, lui qui veille pour vous,
Fut frère de mon père, et prince parmi nous....
Sire, après ce discours qui vous a dû surprendre,
Je remets à vos pieds ma grandeur et mon sort,
Pour attendre de vous ou ma vie ou ma mort.
1. L'édition de 1736, Luneau de Boisjermain et la Harpe remplacent « tout bas » par « bas, à part ; » et mettent avant le vers io35 : « aman, à part. »
2. L'édition de 1768 prétend qu'ici une erreur des premières impressions est vraisemblable, et met l'exclamation : Malheureux ! dans la bouche d'AMAN (bas, a part). 11 n'y a aucune raison d'adopter ce changement, qui avait été, paraît-il, approuvé par la Harpe : voyez la note de l'édition de 1807.
ESTHER
ESTHER
Vous pourrez rejeter ma prière. 1040 Mais je demande au moins que pour grâce dernière Jusqu'à la fin, Seigneur, vous m'entendiez parler, Et que surtout Aman n'ose point me troubler.
ASSUÉRUS
Parlez.
ESTHER
O Dieu, confonds l'audace et l'imposture1. Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature , 1045 Que vous croyez , Seigneur , le rebut des humains , D'une riche contrée autrefois souverains , Pendant qu'ils n'adoroient que le Dieu de leurs pères Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères .
Ce Dieu , maître absolu de la terre et des cieux , 1 o 5 c N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Eternel est son nom. Le monde est son ouvrage ; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. 1 o 5 5
Des plus fermes Etats la chute épouvantable , Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser : Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser. Sous les Assyriens leur triste servitude 1060 Devint le juste prix de leur ingratitude.
Mais pour punir enfin nos maîtres à leur tour , Dieu fit choix de Cyrus , avant qu'il vît le jour , L'appela par son nom, le promit à la terre , Le fit naître , et soudain l'arma de son tonnerre , 1 o 6 5 Brisa les fiers remparts et les portes d'airain ,
1 . M. Coquerel dit que ce vœu d'Esther est un aparté. Nous penchons a le comprendre ainsi.