ACTE III, SCÈNE I
Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes 77a
De Romains que la guerre enrichit de nos pertes 1 .
Des biens des nations ravisseurs altérés 2,
Le bruit de nos trésors les a tous attirés :
Ils y courent en foule; et jaloux l'un de l'autre.
Désertent leur pays pour inonder le nôtre. 780
Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis ,
Ma funeste amitié pèse à tous mes amis :
Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête.
Le grand nom de Pompée assure sa conquête 3 :
C'est l'effroi de l'Asie ; et loin de l'y chercher, 785
C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Ce dessein vous surprend ; et vous croyez peut-être
Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître.
J'excuse votre erreur; et pour être approuvés,
De semblables projets veulent être achevés. 790
Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'éternels remparts Rome soit séparée. Je sais tous les chemins par où je dois passer; Et si la mort bientôt ne me vient traverser, Sans reculer plus loin l'effet de ma parole , 795 Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole 4 .
1. Voltaire, dans la Henriade (chant I), s'est souvenu de ces deux vers de Racine :
Et l'Espagnol avide, enrichi de nos pertes, Vient en foule inonder nos campagnes désertes.
2. Cette expression semble avoir été suggérée à Racine par une phrase du discours que Mithridate, dans Justin (livre XXXVIII , chapitre vi), adresse à ses soldats : ce Sic orunem illum populum luporum animos, inexplebiles « sanguinis atque imperii^ divitiarumque avidos ac jejunos habere. »