FIN DU
CINQUIEME ET DERNIER ACTE
APPENDICE
Il a été dit à la note du vers 392 (p. 484) que Montchrestien dans sa tragédie d'Aman avait en divers passages imité quelques versets du chapitre xiv du Livre d'Esther, dont Racine s'est également inspiré. C'est d'abord dans la bouche de Mardochée que nous trouvons une paraphrase de plusieurs de ces versets :
Éternel, je sais bien que nos grandes offenses
Attirent sur nos chefs tes tardives vengeances-,
Que les péchés commis contre ta sainte loi
Te font d'un père doux un juge plein d'effroi.
Je sais que notre orgueil, que notre fière audace
Pour nous a desséché les ruisseaux de ta grâce,
Et que tu ne vois plus que d'un œil courroucé
Le reste de ta gent ça et là dispersé.
Tu le livres aux fers des nations étranges,
Afin que par leurs mains ton honneur tu revenges,
Qui fut cent fois foulé par ce peuple insolent.
En dure servitude il vit triste et dolent ;
Que dis-je? il vit, Seigneur? las! il ne doit plus vivre.
Jusqu'au bord du tombeau ta main le veut poursuivre.
Ta main l'y veut chasser, comme le tourbillon
Qui pousse le fétu de sillon en sillon —
Ta sainte majesté fut cent fois offensée
Par cette même gent de fait et de pensée 5
Tu l'as autant de fois exposée aux souhaits
Que contre son salut ses ennemis ont faits ;
Mais elle n'a jamais reconnu son offense
Que tu n'aye aussitôt embrassé sa défense,
Un simple repentir de t'avoir offensé
Effaçant en ton cœur tout le dédain passé.
Tu nous peux aujourd'hui faire connoître eucore
Que tu ne méconnois le peuple qui t'adore :
Car bien qu'en tout péché son âme il ait poilu,
C'est encor celui-là que toi-même as élu;
C'est le saint préciput que tu pris en partage,
Quand ta main par le monde étendit le cordage —
Mais toi qui t'es nommé Dieu de miséricorde,
Écoute notre plainte, et de nous te recorde;
Sauve la gent, Seigneur, qui met en toi sa foi,
Non pas pour l'amour d'elle, ains pour l'amour de toi —
Ne souffre donc qu'en nous soit éteint ton renom ;
Ne ferme point la bouche au peuple qui te chante;
Il espère en toi seul : ne trompe son attente.
Ceux qui sont engloutis du sépulcre poudreux
Ne ressortiront plus de son sein ténébreux
Pour publier tes faits par les peuples étranges;
Et quand nous serons morts, qui dira tes louanges ?
(Aman, acte 111.)
Un peu plus loin, dans le même acte III, Esther parle ainsi :
Cette grandeur qui semble aux autres si prospère
Ne m'a toujours semblé que pleine de malheur ;
Ce qu'on juge ma joie est ma plus grand'douleur.
Que Dieu présentement du haut, du ciel envoie
Un éclat flamboyant qui le chef me foudroie,
Si je ne voudrois être en son temple sacré
La moindre d'Israël, et lui servir à gré,
Plutôt que, sur le trône, au monarque Assuère,
Si pour plaire aux mortels il lui falloit déplaire.
Je sais bien discerner les fanges d'ici-bas
Des richesses du ciel qui ne périssent pas ;
Cette poure opulence et cette vaine pompe
Qui sans fin les humains par son beau lustre trompe
N'éblouit point les yeux de mon entendement ;
Pour servir à mon Dieu je m'en sers seulement.
Dans l'acte IV, elle dit :
Et que te sert d'avoir ce bandeau sur le chef, Si tu ne peux au moins détourner ce mèche ? Et que te sert d'avoir ce sceptre dans la destre , Si ton peuple par toi délivré ne peut estre?... Certes je crois que Dieu veut se servir de moi
Pour retirer les siens de ce mortel esmoi
Toi qui tiens en ta main des princes le courage, Toi qui leurs volontés mets sous ton arbitrage, Donne-moi ce pouvoir d'impétrer de mon Roi Qu'ores il me conserve, et tous les Juifs en moi.... Nous n'avons après toi rien pour notre défense Que le foible rempart d'une simple innocence.
APPENDICE
Nous avons annoncé, à la note du vers 623 (p. 5o3 et 5o4), la scène où du Ryer, dans son Esther (acte V, scène 11), a, comme Racine, développé les versets 6-10 du Livre d 'Esther. Voici la plus grande partie de cette scène :
haman, entrant. Enfin nous allons vaincre et nous rendre contents.
le roi. Haman, comme en faveur de l'heureux hyménée
Dont le ciel qui nous aime amène la journée,
Comme en faveur d'Esther je veux de tous côtés
Répandre heureusement mes libéralités,
Tirer les criminels de la crainte des gênes,
Et porter le bonheur même au milieu des chaînes,
Comme je veux enfin, pour comble de bienfails,
Qu'un oubli général efface tous forfaits....
ham. Quoi? Sire, voulez-vous que ce^peuple perfide,
Qui s'alloit signaler par votre parricide,
Voulez-vous que les Juifs, prêts à faire un effort,
Vivent par vos faveurs pour vous donner la mort?
le roi. Non, non, ils périront. Quand un prince fait grâce,
Jamais le factieux n'y doit avoir de place.
Mais comme mes faveurs vont jusques aux cachots
Porter aux criminels le jour et le repos ,
Je veux, je veux, Haman, comme en une victoire,
Sur ceux qui m'ont servi répandre aussi ma gloire,
Montrer que la vertu peut seule me ravir,
Et par la récompense apprendre à bien servir.
ham. C'est aussi d'un grand roi le plus noble exercice,
Puisque récompenser c'est rendre la justice.
Ouvrez donc aujourd'hui vos libérales mains:
Soyez égal aux Dieux qu'adorent les humains,
Et puissent vos sujets par une belle envie
Avecques tant d'ardeur vous consacrer leur vie,
Que Votre Majesté puisse aussi désormais
Donner autant de prix qu'elle aura de sujets.
le roi. Haman, j'aime un sujet généreux et fidèle
De qui de grands effets m'ont signalé le zèle;
Je l'estime, je l'aime, et lui dois tant de biens
Que c'est trop peu pour lui du haut rang que tu tiens.
Dis-moi de quels honneurs ma puissance royale
Doit envers sa vertu se montrer libérale.
Dis-moi, que dois-je faire afin de l'honorer
Autant que ma grandeur le peut faire espérer ?
ham. Comme mieux qu'un sujet un prince magnanime
J. Racine, m 35
ESïHER.
D'un fidèle sujet sait le prix et l'estime,
Il n'appartient aussi qu'aux princes valeureux
De savoir honorer les sujets généreux.
le roi. Parle, je le souhaite, et je te le commande.
ham. A vos commandements il faut que je me rende.
Puisqu'un sujet fidèle et prudent à la fois
Est le plus grand trésor que possèdent les rois,
Jugeant en sa faveur, Sire, j'oserai croire
Qu'on ne peut le comhler d'une trop haute gloire,
Et qu'un prince régnant ne doit rien réserver
Ou pour se l'acquérir ou pour le conserver.
Si donc de vos faveurs la splendeur immortelle
Doit luire abondamment sur un sujet fidèle,
Si vous lui destinez des honneurs sans égaux ,
Faites-le revêtir des ornements royaux.
Faites dessus son front briller le diadème,
Faites-le voir au peuple en ce degré suprême,
Et que quelqu'un des grands publie à haute voix
Qu'ainsi soient honorés ceux qu'honorent les rois.
Que si quelque envieux ose attaquer sa vie,
Immolez à son bien l'envieux et l'envie....
le roi. J'estime ton avis -, et pour mieux te l'apprendre,
Ton avis est celui que ton prince veut prendre.
Connois-tu Mardochée? ham. Oui, Sire, le roi. C'est celui
Que j'aime, que j'honore, et qui fut mon appui.
ham. Quoi, Sire? Mardochée est ce sujet fidèle?
le roi. C'est lui, mon cher Haman, dont j'honore le zèle.
Ce n'est qu'en sa faveur que j'ai pris tes avis....
ham. Quoi, Sire? à Mardochée un même honneur qu'au Roi?
le roi. Tu l'as ordonné tel, tel il l'aura de moi.
ham. Mais il fit son devoir, s'il vous rendit service.
le roi. Et je ferai le mien, si je lui rends justice.
ham. Sire, il faut à son rang mesurer vos bienfaits.
le roi. Je le dois mesurer par les biens qu'il m'a faits....
Quoi? veux-tu t'opposer à tes propres conseils?
A qui destinois-tu ces honneurs sans pareils ?
ham. Aux princes seulement, ces appuis des provinces.
le roi. Haman, de bons sujets me tiennent lieu de princes ;
Je sais bien estimer la noblesse du sang,
Mais la fidélité me plaît plus que le rang.
ham. Mais, Sire.... le roi. Mais enfin, pour tirer Mardochée
De cette obscurité dont sa gloire est cachée,
Pour rendre avec usure à sa fidélité
Le bien que je lui dois et qu'elle a mérité,
Je veux en sa faveur, devant que tu sommeilles,
Te voir exécuter ce que tu me conseilles;
Je veux rendre par toi ses honneurs sans égaux :
Fais-le donc revêtir des ornements royaux,
APPENDICE
Fais briller sur son front l'éclat du diadème, Fais-le voir à mon peuple en ce degré suprême. Toi-même en sa faveur publie à haute voix Qu'ainsi soient honorés ceux qu'honorent les rois. Que si quelque envieux ose noircir sa vie, Immole à son repos l'envieux et l'envie. Enfin, quelques grands biens qu'il puisse demander, A qui m'a tout sauvé je dois tout accorder. Va m'obéir, Haman, va-t'en me satisfaire ; Exécute cet ordre, ou crains de me déplaire; Et montre par l'ardeur que j'espère de toi Que tu chéris les cœurs qui chérissent leur roi.
Au lieu de cette seule exclamation d'Aman : « Dieux ! » par laquelle finit la scène de Racine , on trouve dans du Ryer (acte V, scène m) un long monologue où l'orgueilleux favori exhale son dépit et sa douleur, et délibère s'il ne refusera pas l'obéissance aux ordres du Roi.
ATHALIE
TRAGÉDIE tirée de l'écriture sainte
NOTICE
Athalie fut, comme Esther, écrite pour la maison de Saint- Louis. Racine commença très-probablement à s'occuper de la seconde de ses tragédies sacrées fort peu de temps après les brillantes représentations à1 Esther, que Saint-Cyr avait données pendant le carnaval de 1689. Il nous semble qu'on peut le conclure des paroles de Mme de Cayius, lorsqu'immédiatement après avoir parlé de ces représentations, elle ajoute : « Ce grand succès mit Racine en goût : il voulut composer une autre pièce, et le sujet d' Athalie, c'est-à-dire la mort de cette reine et la reconnoissance de Joas, lui parut le plus beau de tous ceux qu'il pouvoit tirer de l'Écriture sainte. Il y travailla sans perdre de temps; et l'hiver d'après (l'hiver de 1690-1 691), cette nouvelle pièce se trouva en état d'être représentée1. » Un an et quelques mois suffirent donc à Racine pour la composition cT Athalie. Son œuvre était sans doute achevée lorsqu'il en lut des fragments, au mois de novembre 1690, chez le marquis de Chandenier ; et il paraît que, même avant cette date, elle était connue de quelques personnes. Il n'est pas sans intérêt de recueillir les sentiments d'admiration que la lecture du nouveau chef-d'œuvre, faite à des auditeurs privilégiés, donna lieu d'exprimer à un homme de beaucoup d'esprit, ami d'ailleurs de Port-Royal, comme Racine, et par là bien préparé à entrer dans la pensée religieuse du poète. Voici ce qu'écrivait Duguet2,