Souvenirs de Mme de Cayius, p
2. La lettre de Duguet est citée dans le Port-Royal de M. Sainte- Beuve, tome V, p. 389. On la trouve au tome VI de la Correspondance de Duguet, publiée sous le titre de : Lettres sur divers sujets de morale et de piété, 10 volumes in-12. Le tome VI a été imprimé
ATHALIE
le i5 novembre 1690, à une dame dont le nom est désigné par l'initiale D*** : « Aujourd'hui.... j'ai passé une grande partie du jour chez M. le marquis de Chandenier M. Racine y a bien voulu réciter quelques scènes de son Athalie; et dans le vrai, rien n'est plus grand ni plus parfait. Des personnes de bon goût me l'avoient fort vantée, mais on ne peut mettre de la proportion entre le mérite de cette pièce et les louanges; le courage de l'auteur est encore plus digne d'admiration que sa lumière, sa délicatesse et son inimitable talent pour les vers. L'Ecriture y brille partout, et d'une manière à se faire respecter par ceux qui ne respectent rien. C'est partout la Vérité qui touche et qui plaît ; c'est elle qui attendrit et qui arrache les larmes de ceux mêmes qui s'appliquent à les retenir. On est encore plus instruit que remué, mais on est remué jusqu'à ne pouvoir dissimuler les mouvements de son cœur. Comme je sais que vous aimez M. Racine, et que je l'aime avec la même tendresse, je n'ai pu retenir en votre présence les sentiments que je voudrois vous inspirer, si vous ne les aviez déjà. » Qui n'eût pensé alors, parmi les premiers auditeurs àJJtkalie, que son succès égalerait, surpasserait peut-être, celui d' Esther ? Il n'en fut rien, parce que les circonstances furent moins favorables. Non-seulement l'œuvre du poète ne fut pas, cette fois, soutenue par les allusions flatteuses qui avaient tant contribué à faire goûter la première de ses pièces saintes, mais la maison de Saint-Cyr, ayant été sévèrement blâmée pour ses divertissements mondains, ne pouvait plus offrir à Racine qu'un
en 1735. Le passage de la lettre xxxiv8, que nous citons, y est aux pages 347-349.
1. François de Rochechouart, marquis de Chandenier, baron de la Tour. Saint-Simon parle de lui comme d'un homme « plein d'honneur, d'esprit et de courage..., de beaucoup de goût et d'excellente compagnie, et qui avoit beaucoup vu et lu; il fut longtemps avant sa mort dans une grande piété. » {Mémoires, tome ï, p. 348 et 3490 Saint-Simon dit au même passage qu'il avait « vu plusieurs fois M. de Chandenier, avec un vrai respect, à Sainte-Geneviève, dans la plus simple, mais la plus jolie retraite, qu'il s'y étoit faite, et où il mourut. » Le marquis de Chandenier avait près de quatre-vingts ans , et était déjà sans doute dans sa retraite de Sainte-Geneviève quand Racine fit chez lui la lecture de son Athalie.
NOTICE
théâtre fermé au public, privé de tout éclat, et où l'on se contenterait de cacher quelques représentations timides , bientôt abandonnées. « Mme de Maintenon , dit Mme de Caylus1, reçut de tous côtés tant d'avis et tant de représentations des dévots, qui agissoient en cela de bonne foi, et de la part des poètes jaloux de la gloire de Racine, qui, non contents de faire parler les gens de bien, écrivirent plusieurs lettres anonymes, qu'ils empêchèrent enfin Athalie d'être représentée sur le théâtre {de Saint-Cyr).... Mme de Maintenon.... auroit pu ne pas s'embarrasser de discours qui n'étoient fondés que sur l'envie et la malignité; mais elle pensa différemment, et arrêta ces spectacles dans le temps que tout étoit prêt pour jouer Athalie. Elle fit seulement venir à Versailles, une fois ou deux, les actrices, pour jouer dans sa chambre, devant le Roi, avec leurs habits ordinaires. Cette pièce est si belle que l'action n'en parut pas refroidie; il me semble même qu'elle produisit alors plus d'effet qu'elle n'en a produit sur le théâtre de Paris. » Sans nous demander si Mme de Caylus n'était pas quelque peu partiale pour des mystères auxquels elle était admise et pour les actrices de Saint-Cyr, comment comparer une représentation publique avec une simple récitation dans la chambre de Mme de Maintenon? Si un grand effet fut produit, ce qui nous semble douteux, il faut remarquer du moins que ce fut devant un auditoire , à la vérité très - auguste , mais singulièrement restreint. Nous devons expliquer un peu plus en détail le récit de Mme de Caylus que nous venons de transcrire. Parmi les dévots dont les scrupules s'opposèrent aux représentations $ Athalie, celui qui paraît avoir été le plus écouté est l'abbé Godet des Marais, sulpicien d'une piété solide, mais étroite, qui commençait, dans ce temps, à prendre un irrésistible ascendant sur Mme de Maintenon, et qu'elle fit nommer évêque de Chartres au commencement de l'année 1690. Au temps des représentations KEsther, il avait été appelé à Saint-Cyr comme confesseur. Dès ses premières visites, il condamna ces spectacles. Par une destinée singulière, Racine, celui de tous nos poètes qu'inspira le mieux la religion, eut comme le privilège de donner en tout temps de l'ombrage au zèle religieux, et le